L" AUTONOMIE DE VAUD
heure les hommes ont ete comptes avec les pièces de bétnil. Et c'est plutôt un hommage à rendre au gouvernement bernois, qui a aboli la servitude et éminemment contribue au renversement de la tyrannie féodale, en dépit du. terme d'ilote si injustement appliqué aux habitants du pays de Vaud.
«Mais en cherchant à vous prouver, Madame, le cas infini que je fais de votre opinion, j'abuse de votre extrême bonté, et de votre indulgence pour moi. Daignez seulement m'accorder, si vous allez jusqu'au bout, que sur la question de droit, il est impossible d'invoquer en faveur des chefs Vaudois cette justice éternelle que nous révérons, et qui est de beaucoup antérieure à tou^ les événements de r histoire,
«Quant à la question défait, lorsque les Bernois auront fait leur renonciation, lorsque le Congrès de Vienne aura définitivement fixé le sort de la Suisse, le pays de Vaud aura un titre à son indépendance, et nous ferons des vœux pour que des siècles de sagesse et de vertu puissent effacer la tache de l'origine. Ensuite, nos arrière-neveux jugeront lesquelles des anciennes ou des modernes institutions auront été les meilleures. Agréez, Madame, l'hommage de mon profond respect. )>
Les idées du colonel de Portes rencontraient de l'opposition dans sa propre famille. Son frère Louis, qui était partisan de l'indépendance du canton,
consigna ses opinions dans une note que nous avons insérée à la fin de cet ouvrage.
Si la controverse, à laquelle nous venons de consacrer quelques pages, fait ressortir l'esprit de M°"^ de Staël et le bon sens de M. Louis de Portes, elle n'affaiblit en rien les idées du colonel Guillaume de Portes. Son mémoire sur le pays de Vaud est d'une logique rigoureuse et d'un caractère désintéressé, car il y défend un régime sous lequel sa famille était exclue du pouvoir. Il avait dit, quelques années auparavant, lorsqu'on lui proposait de se rendre à Paris pour revendiquer les droits de ses commettants : « Je crois avoir un avantage unique dans cette circonstance, et bien propre à réchauffer mon zèle, celui d'appartenir à la seule famille qui ait eu peut-être quelque sujet légitime de se plaindre de l'ancien gouvernement. »
D'un cœur chevaleresque, il embrasse la cause qui lui paraît bonne et oublie les ressentiments légitimes capables de l'en éloigner.
Dans son mémoire, Ton peut relever la pensée suivante comme traduisant fidèlement l'esprit qui régnait en Suisse au moment du Congrès de Vienne et qui s'affirma dès lors, de plus en plus, jusqu'en 1830 : « Après tant d'extravagances et d'expériences funestes, l'esprit droit se sent une tendance involontaire vers le retour des anciennes choses sagement modifiées, et puisque les froisse-
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ments sont inévitables, il voudrait qu'ils fussent, en quelque sorte, justifiés et rendus moins pénibles par la droiture des intentions et la rectitude du principe. »
Du moment où l'ancien état de choses doit être rétabli, il faut restituer aux gouvernements non seulement leur ancienne constitution mais aussi l'étendue de leur ancien territoire, tel est son raisonnement. Les événements qui se déroulèrent dans le nouveau canton d'Argovie ne tardèrent pas à lui donner raison. Le gouvernement y reçut une forme aristocratique, mais le pays ne pouvant improviser d'un jet une oligarchie accoutumée à l'exercice du pouvoir, les familles patriciennes bernoises établies dans la contrée, les de Mulinen, de Hallwyl, d'Effinger, etc. % y prirent les affaires en main.
Sans doute, le canton deVaud est sorti indemne de la crise et a réalisé les espérances de M. Louis de Portes. N'en sachons pas moins gré à son frère d'avoir eu le courage de son opinion, et enrichi ainsi l'histoire de son pays en lui fournissant des documents d'une valeur indiscutable.
' D" Karl Dândliker, Geschichte der Schweiz, Zurich, 1887, vol. III, p. 423.
CHAPIÏKE X
SÉJOUR A PISE EiN 1810 ET 1817. — VIE DE FAMILEE. FIN ÏUAGIQUE.
Le mémoire sur la question vaudoise l'ut le dernier écrit politique du comte de Portes. Tout en voyant avec quelque appréhension s'établir dans son pays un régime qu'il avait combattu, il ne garda point rancune à ses adversaires de la veille, et, sans se désintéresser de la chose publique, il concentra dès lors ses intérêts autour de son cercle de famille.
En été, il dirigeait son domaine du Bois d'Ely près de Crassier, et ses hivers se passaient à Genève oii l'attirait une nombreuse parenté et des ressources intellectuelles répondant à ses goûts.
En 1815, un séjour de quelques mois en Italie vint interrompre le cours régulier de ses occupations. Pise avait alors la réputation qu'on fait de nos jours aux stations du littoral, et ]\P°^Saladin de Crans ayant été souffrante, le médecin l'engagea à chercher la guérison sur les rives de l'Arno.
En ce temps-là, un tel voyage était une entreprise qu'une femme seule n'afTrontait pas volontiers. Toujours disposé à rendre service aux siens, le comte de Portes se décida à accompagner sa sœur convalescente. Il emmena avec lui sa femme et ses filles, toutes deux encore fort jeunes. Une autre de ses sœurs, M™^ d'Hauteville, qui apportait beaucoup de charme et de gaieté dans sa famille, se réunit avec sa fille aux voyageurs, et, vers l'automne, la joyeuse compagnie prit son vol vers le midi.
La vie de Pise était assez monotone. Toutefois, nos amis ne se laissèrent point gagner par l'ennui. Par M"^"" de Staël ils avaient été introduits auprès de l'aristocratie pisane qui leur fit bon accueil et leur procura des distractions.
Bien plus que les monuments d'art, c'était alors la musique et la comédie — surtout la pantomime — qui, après le climat, attiraient les étrangers en Italie. Pise, la seconde ville du duché de Toscane, brillait par ses fêtes artistiques et nos amis en prirent leur part.
Le comte de Portes à son frère.
« Pise, le 20 janvier 1817.
(c J'ai été introduit l'autre jour dans ce qu'on appelle une académie de poésie et de musique chez
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la comtesse Mastiani que M""" de Staël appelle à bon droit la Princesse de Pise. Au signal, que faisait un maître de cérémonie, régnait un profond silence, et, successivement, un morceau de musique, puis un sonnet, une idylle, une élégie, etc., étaient écoutés avec une grande attention et plus ou moins applaudis. Je ne pense pas que cet abandon de soi-même pour l'esprit des autres prenne jamais en France, ni même à Genève, et je ne crois pas non plus que la douzaine au moins d'amateurs qui furent entendus aient eu des droits bien légitimes à imposer un si grand silence. Je ne pouvais, avec mon peu d'italien, saisir que le sujet et rarement une idée. La musique, qui est plus cosmopolite, me dédommageait, en concurrence avec les fruits glacés, les glaces et les sorbets, trois variétés fort intéressantes du même art.
<( Tu diras à M. de GandoUe l'effet que produit son nom sur les savants de ce pays ; il ne trouvera pas mauvais que je m'en sois prévalu ».
« Pise, le 2 mai 1817.
« ...Le temps n'apoint encore repris le moelleux de la saison, quoiqu'il soit d'ailleurs magnifique. C'est pire à Florence. Il y neigeait il y a trois jours et on y éprouve de plus près Fintluence des Appennins, couverts de neige. La sécheresse est telle
que les plus vieux ne se rappellent pas d'avoir vu rien de semblable... Il faut croire que c'est pour ]e plus grand bien du grand Tout et que même notre planète n'est point oubliée. Il nous fallait ce temps pour dompter la grippe qui a perdu de son intensité. Du moins les imaginations sont calmées sur ce point. Elles se portent maintenant sur l'espérance d'entendre chanter M™^ Catalani qui doit venir, dit-on, à Livourne. On se flatte même de l'avoir ici, ce qui me serait plus agréable, car étant décidé qu'il faut avoir entendu cette virtuose coûte que coûte, je tiens à la manière la plus commode. A en croire Madeleine et Sophie, nous devrions attendre ici jusqu'au 15 de juin pour la grande illumination en l'honneur de saint Rainier,qui aura lieu malgré la misère et les maladies. Il ne vient pas dans la pensée qu'il lui serait plus agréable de voir employer ces dépenses énormes au soulagement des malheureux. Il ne paraît pas naturel que l'avis des petites filles prévalent dans nos conseils ; mais il ne faut jurer de rien.
« Nous avons eu le plaisir de voir figurer dans un ballet rien moins que Frédéric le Grand. Il est impossible de rien voir de plus risible ; cependant il ne faisait pas de cabrioles, je ne veux point exagérer. Il y avait un camp, des troupes dansantes et non dansantes, les apprêts d'une exécution. Mollendorf, Quintius Silvius et un comte de Marfeld, courtisan et ministre, qui se trouvaient partout
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chapeau bas en grande tenue ; mais la mine et les allures du roi étaient par-dessus tout ; outre le plaisir de rire, le spectacle était assez beau. Tel est mon dénûment, que je te fais l'analyse des ballets de Pise ! Nous lisons avec plaisir les romans de Walter Scott, et je ne me fatigue plus à apprendre l'italien qu'il faut renoncer à parler facilement à mon âge. Malgré la neige de Florence, il ne faut pas vous imaginer non plus que nous soyons en Sibérie; la vigne, les noyers, les figuiers en plein vent sont couverts de feuilles. Nous avons fait, il y a huit jours, une promenade en voiture qui nous a conduits dans un bois de chênes très ombré, où l'on se serait facilement imaginé être dans le cœur de la Suisse. Nos petites herborisaient. Elles se préparent ainsi aux leçons de M. de Candolle. M. Guendet, jeune homme qui a de l'instruction et de l'esprit, a quelquefois la bonté de venir donner des noms à leurs découvertes qui ne sont pas toujours fort distinguées. Il vient de passer dix jours à l'île d'Elbe pour y chercher des minéraux, dont il a rapporté une ample collection... »
On est surpris de ne pas trouver, dans les lettres de Pise, le nom du Camposanto. Ce sanctuaire de l'art giottesque, dont le seul intérêt attire aujourd'hui des foules de toutes les parties du monde, était alors à peine remarqué. De Portes était, ne
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Foublions pas, contemporain de Goethe qui monta à Assise pour y admirer la façade d'un temple romain et passa dun air dédaigneux à côté de la basilique de Saint-François remplie des trésors de l'art le plus pur. Les Primitifs italiens avaient alors peu d'admirateurs, et des voyageurs éclairés suivaient l'exemple de Montesquieu qui avait visité Padoue sans y remarquer les merveilleux basreliefs de Donatello.
De Portes nous a laissé des notes qui nous permettent de le suivre dans ses pérégrinations artistiques. Quelques feuillets, intitulés Palais de Toscane, mentionnent le palais Pilti, Poggio impériale, Poggio à Cajano, le palais royal de Pise, Gaffagiolo, Pratolino, la villa Petraia, la villa di Gastello et Gareggio.Ges constructions, qui offrent tour à tour tant de grandeur et de charme, n'arrachent à de Portes aucun cri d'admiration. Il n'en étudie ni le style, ni l'évolution architecturale, mais se borne à retracer l'histoire des propriétaires successifs en insistant sur les anecdotes. N'en soyons point surpris. L'histoire de l'art était alors dans l'enfance, et, en la négligeant, de Portes ne faisait que se conformer à l'esprit de son temps. Il n'en faudrait toutefois pas conclure que les Italiens oubliaient leur passé artistique. L'amour-propre local remplaçait l'intérêt général que l'on témoigne aujourd'hui à l'archéologie. Chaque ville avait son Guide des curiosités, souvent très bien fait, et le