LA VIE A GENEVE
jouissons de vous voir courir les bals masqués, et espérons que vous deviendrez un peu Scaramouche et prendrezun peu le genre italien. Car autant vaut être de grands enfants que des sages qui voient les choses trop sérieusement et sont tristes le mardi gras. » C'est ainsi que M. Louis de Portes formulait ses souhaits de carnaval à M"" d'Hauteville, sa nièce.
Sauf les passages cités, les lettres de Genève n'offrent pas d'intérêt assez marquant pour mériter une exhibition publique. <( La Vie de Genève », dit M. Louis de Portes dans une de ses missives, « comme celle de Rome, est toujours la vie de Genève, et il est difficile d'y trouver des variantes qui supportent le voyage de Pise. Comme les bulles de savon que l'on tient au bout d'un chalumeau, quelques exclamations qu'elles excitent entre les enfants qui les soufllent, elles ne peuvent se charrier sans se réduire à rien. Et comme la Gazette vous dit tous les détails des tremblements de terre, je ne veux ni lui ôter le piquant de sa nouveauté, ni la répéter. »
L'approche de la saison d'été décida nos amis à rentrer dans leur patrie. Le Bois d'Ely ouvrit ses portes aux maîtres du logis, et rien ne vint dès lors interrompre les séjours réguliers qu'y faisait le comte de Portes. Ses deux filles se développaient et ensoleillaient la vie de leurs parents. Toujours
intimement uni à son frère, qui habitait le château de Begnins, il le voyait souvent et échangeait avec lui de fréquents billets dans lesquels les deux correspondants s'entretenaient des joies et des soucis de leur vie.
Pendant l'hiver, de Portes passait plusieurs mois à Genève. C'est là qu'il fît, en 1823, par une belle iournée de mai, une excursion au Salève dont l'issue fut tragique. Accompagné de ses deux fîlles et de plusieurs de ses parents, il passa, sur la montagne, quelques heures charmantes. Le soir, la compagnie prit le bac pour traverser l'Arve et rentrer à Genève. Lorsque l'embarcation fut arrivée au milieu du fleuve, la corde, à laquelle elle était attachée, se rompit subitement, elle bateau fut entraîné par les Ilots. M. de Portes, qui avait son cheval près de lui, voulut alléger la barque afîn de la rendre mieux dirigeable. Sans hésiter, et malgré ses soixante-treize ans, il se jeta dans le fleuve avec son cheval et s'efforça de gagner la rive à la nage. Malheureusement le cheval, emporté par lecourant, s'effraya, se renversa, et frappa son maître d'un coup mortel qui atteignit le crâne et causa sa fin immédiate.
Pendant ce temps, le pilote parvint à se rendre maître de la barque, et les passagers, témoins éplorés de cet affreux accident, furent amenés sur la rive. Parmi eux se trouvaient les deux fîlles du comte de Portes.