CHAPITRE
Missilon on ItiiS!4lo.
Joseph de Maistre est nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne à la cour de Russie. — Josepli de Maistre de sénateur, devenu administrateur, devient diplomate.
— Entretien caractéristique avec l'ambassadeur de P'rance, à Naples. — Séjour hâtif à Rome. — Ses instructions et ses négociations. — Rôle important joué par le nouveau ministre à Saint- Pétersbourg. — Délicatesses et ingratitudes de sa mission. — Le traité d'Amiens. — Ultimatum du roi de Sardaigne. — Propositions du premier consul. — Lettre de Joseph de Maistre à sa fille Adèle.
— Incidents et accidents du voyage vers la Russie. — Impressions du passage à Vienne. — Arrivée à Saint-Pétersbourg, le 13 mai 1803. — Inconvénients des traditions de la chancellerie piémontaise — Joseph de Maistre réussit dans sa mission autant qu'il était possible, étant données les circonstances. — Résultats obtenus. — Ses relations mondaines et diplomatiques à Saint- Pétersbourg. — Les débuts du comte de Metternich. — Sir Charles et lady Warren — Dans toutes les affaires, il y a une femme. — Rapports intimes avec les envoyés de Naples et de Suéde. — Double témoignage de la bienveillance particulière de l'empereur de Russie. — Habile manège politique et social de Joseph de Maistre. — Curieux entretien avec M. de Rayneval. — Opinion de Josepli de Maistre sur le secret d'Etat — M. de Chalembert lui reproche ses excès de style. — Histoire d'une phrase de dépêche tronquée. — Jolie formule de l'ironie. — Joseph de Maistre collaborateur du roi Louis X'VIII pour sa Déclaration de 1804. — Utilité de l'almanach. — L'affaire des subsides. — Ce que fit Joseph de Maistre pour son souveram. — Ce que son souverain fit pour Joseph de Maistre. — Contraste décevant et instructif. — Suspicions et disgrâces. — Les rois de Sardaigne et la famille de Maistre. — Joseph de Maistre est coupable du crime de trop aimer la France. — Détails navrants sur la lésinerie de la cour de
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Sardaigne à l'égard de son plus utilo et de son plus illustre envoyé. — Treize ans de pauvreté sous la livrée diplomatique. — Inhabileté de cette ingratitude. — Le crapaud quotidien. —Joseph de Maistre offre jusqu'à trois fois sa démission, toujours refusée.
— On veut le mettre sous la tutelle du comte de Front, envoyé piéniontais à Londres. — Comment .losepii de Maislre esquive cette avance. — La iiuestion d'honneur et la question d'argent. — Traitement dérisoire. — Sacrifices héroïques. — Chicanes sur son titre, son uniforme. — On lui marchande jusqu'à la grande croix de Saint-Maurice et Lazare. — Sur l'ofTre de sa démission, la cour acconle enfin la croix, mais non l'argent, en rechignant et toujours après avoir refusé - L'ulci're de Joseph de Maistre. — Faveurs réparatrices et consolatrices que lui prodigue l'empereur Alexandre. — Mission confidentielle dont il l'honore en 1812. — Scrupules de loj-auté et de fidélité qui font renoncer Joseph de Maistre à cette occasion unif|ue pour sa fortune. — Cris de douleur et de plainte. — Lettre au comte de Rohurent — Belle lettre au roi pour en obtenir la mise en liberté du sieur Delorenzo, arbitrairement détenu. — Il se décide à faire entrer son fils, pour qui le roi ne veut rien faire, au service de la Russie. — Il déclare n'avoir rien, pas même de quoi se faire enterrer. — Crise de solitude et de mélancolie. — Lettres touchantes au chevalier de Rossi.
— Il renouvelle sa demande de rappel. — Dépit d'amour. — Amère joie. — De plus en plus désabusé, mais fidèle quand même, Joseph de Maistre se décharge le cœur en se plaignant, souvent amèrement, mais se resigne à rester, par scrupule de conscience et de loyauté — Il secoue sa chaîne sans parvenir a la briser. — Au contraire, il donne au roi une preuve hardie de dévouement — Episode caractéristique — Projet conçu par Joseph de Maistre d'une demande d'audience à Napoléon, à l'aris — C'est après le traiie de Tilsit, où la Sardaigne n'est pas môme nommée, qu'il prend le parti de tenter, à ses ris(|ues et périls, une démarche suprême auprès de l'empereur, dans l'intérêt de son maitre. — Entrevue avec le général Savary. — Projet d'aborder le Dœmonium meridianum et de sauver le roi à son insu et malgré lui.
— Bonaparte vient du ciel... comme la foudre. — Un axiome de Rousseau. — Les coups de boutoir du général Savary. — Premières pièces de la négociation — Il y a de sages témérités. — Opinion impartiale sur Napoléon. - Le temps, ce premier ministre de la divinité au département des souverainetés. — Les lunettes russes et les lunettes sardes. — Joseph de Maistre, désavoué et blâmé par sa cour, se révolte conire la suspicion.
— Nouvelle offre de retraite. — Napoléon ne garde pas mauvais souvenir à Joseph de Maistre d'une tentative qu'il écarte, non sans en être flatté. — L'envoyé du roi de Sardaigne est, de la part de l'ambassade de France, l'objet d'égards particuliers. — Talleyrand professe une estime particulière pour l'auteur des Considéralions. — Le secret de Fouché. — Les surprises ministérielles. — Le remède de Mithridate. — Dénuement de Joseph de Maistre. — Il se console de tout par l'étude et le travail. — L'Essai sur le principe fiénérateur des confitilulions politiques
(1809). — Lellvcs sur rriluration publique en Russie. — Les Jésuites en Russie. — Autre source de consolation de Joseph de Maistre : sa correspondance avec sa famille. — Première lettre collective à ses enfants, datée de Saint-Pétersbourg (19 octol)re 1803'.
— Leçon de littérature à sa fille Adèle. — Les deu.\ lètes de liausanne. — Les premiers vers de Rodolphe. — La lettre sur la (/itL'Hoinf/c. — Le jilus ^rand défaut pour une femme, c'est d'être homme. — Trait cornélien. — Les lettres sont toujours couleur du temps. — Lettres à M"" Hubert-AUéon. — L'oiseau vert. — Le portrait d'Adèle. — Le théâtre d'Alfieri. — L'Arioste. — Détails intimes et curieux sur Alfieri. — Le bon rire. — La comtesse d'Albany. — Idées sur l'éducation et l'instruction des femmes.
— La peinture. — Histoire du portrait de Joseph par son frère Xavier. — Gris comme un cygne. — Les à-propus de Xavier de Maistre. — Joseph de Maistre dilcllante. — Constance de .Maistre.
— Le vrai chef-d'œuvre des femmes. — Le Tnconarje. — Anecdote sur Haller. — Les femmes-singes. — Les femmes à barbe. — Mlle Agnesi. — Rodolphe de Maistre. — Nul ne sait ce (lue c'est que la guerre, s'il n'y a son fils. — Angoisses paternelles. — L'ceil géographique. — Rodolphe est blessé à Borodino. — Une remontrance à son fils de Joseph de Maistre. — Madame Le Noire. — Joies de la réunion de famille, en 1814. — C'est moi qui l'ai sonné.
— André de Maistre. — Ses succès de prédicateur. — Il meurt évoque d'Aostc. — Douleur de Joseph de Maistre, inconsolable de cette perte. — Sa lettre touchante à M"« de Virieu. — Le chevalier N'icolas de Maistre. —Savoie! Savoie! en avant!— Groupe des lettres de Joseph de Maistre aux femmes de sa famille et de .son intimité. — Joseph de Maistre directeur de consciences. — Souvenirs de famille. — Les quatre sœurs de Joseph de Maistre.
— M"'^ de Constantin. — M"« de Saint-Rcal. — Visions et illusions de son prochain retour au pays natal. — Idées de Joseph de Maistre sur l'influence des femmes et les agréments et les profits de leur commerce.— Lettre testamentaire à la duchesse des Cars.
— Les paroissiennes de Joseph de Maistre. — Portrait de l'amirale Tchitchakof'f — Portrait de M"" IIubert-AUéon. — La plus belle conquête de Joseph de Maistre. — M"'= Swetchine. — Admirable lettre de consultation morale que lui adresse Joseph de Maistre, le 12 août 1815. — La société intime de Joseph de Maistre à Saint- Pétersbourg. — Ses coups de sommeil. — Lettres à la comtesse d'Edling. — Relations de Joseph do Maistre avec M'"^ de Staél. — 11 admire M"'* de Sévigné, mais lui préfère M""'' de (irignan. — Ses lettres à Louis XYIIL — Ses ouvrages écrits à Saint-Pétersbourg.
— Le livre du Pape.— Les Soirées de Suint-Pclersbourg . — Joseph de Maistre croit à une mission de la France dans le monde. — Sa prédilection pour la langue et la littérature françaises. — Caractères et beautés de sa correspondance.
En septembre 1802, M. de Maislre reçut de Rome sa nominalion d'envoyé extraordinaire, ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne à la cour de Russie.
ET SA FAMILLE l'^l)
Toujours les postes éloignés et les missions ingrates, presque fatalement stériles. Le ministère de la cour exilée et déchue ne savait récompenser les mérites et les services des concurrents possibles, des rivaux dangereux que par des exils déguisés et des occasions de déchéance. Ces généraux médiocres et envieux s'empressaient d'envoyer se faire tuer glorieusement tous les gens en qui ils sentaient le feu sacié, le tempérament héroïque.
Joseph de Maistre, qui eût peut-être refusé d'un roi heureux la faveur d'un exil lointain, d'une mission presque fatalement condamnée à l'échec, ne sut qu'obéir au désir d'un roi malheureux. Il sacrifia son repos, les joies de la famille, dont il allait vivre séparé, sa dignité qui allait souffrir des scrupules d'une conscience délicate et des sacrifices d'une pauvreté fière, pour plaider et gagner avec un succès, dû plus à l'éloquence de l'avocat qu'aux mérites du client, une cause perdue sans lui, avec des rebuffades ministérielles et des ingratitudes royales pour honoraires.
Le 12 février 1803, un bâtiment courrier transporta à Naples le magistrat sénateur de Savoie, devenu administrateur, comme régent de la chancellerie en Sardaigne, que les besoins de la politique et les caprices des événements transformaient, pvTr une troisième métamorphose, en diplomate.
A Naples, il eut l'occasion d'avoir avec l'ambassadeur de France un entretien caractéristique.
A Naples, suivant ma coutume de mettre toujours mes affaires après mes plaisirs de tète, je visitai Herculanum, Pompeï, les bibliotlièques, les musées, et le dernier jour, l'idée me vint d'aller chez ^I. Alquier, ambassadeur de France, pour savoir un ])eu ce qu'était devenue cette pièce
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(sa protestation et son inéinoirt! relatifs à la radiation). Le ministre de France mo lit beaneonp de politesses, lona mes sentiments, les raisonnements et le style de mon mémoire, et s'excusa assez mal de n'avoir pas répondu, en disant qu'il ne l'avait pas fait parce f[u"il ne savait rien lui-même du succès. Mais je n'insistai nullement, parce que j'étais prévenu de cette idée qu'un mémoire sans bassesse n'obtiendrait rien à Paris. La conversation s'étant engagée sur la politi(pie, je lui dis (uitre autres choses : « Vous avez parfaitement fait. Monsieur, d'abolir le mot de monarchie pouv lui substituer celui de gouverïichicnt cViin seul; notre langue est assez riche, pourquoi emprunter du grec? » Il se mit à rire. J'ai toujours observé qu'on peut tout dire aux Français; la manière fait tout. Le temps et la force me manquent pour vous rapporter cette conversation en détail. Je dirai seulement ({u'après que je l'eus secoué à ma manière, il s'écria deux ou trois fois : « Monsieur, qu'allez-vous faire à Pétersbourg? Allez dire ces raisons au Premier consul; jamais on ne les lui a dites, ou jamais on ne lui a dites comme vous. » Je m'amusai de cette scène et n'attachai aucune importance à la chose, persuadé qu'il n'y avait jioint d'espérance.
Le lendemain de cette visite qui devait avoir des suites, comme on le verra, le même bâtiment transporta M. de Maistre à Civila-Vecchia. A Rome, il vécut à la cour de Sardai^^ne, si l'on peut donner ce nom à quelques serviteurs, à quelques chatnbellans et à quelques ministres réunis autour d'un roi exilé et dépouillé, et il fut présenté au Pape. Le séjour du nouveau ministre dans la capitale de la chrétienté fut interrompu brusquement au bout d'un mois par un incident qtii l'obligea à partir hâtivement pour son poste, pour y ouvrir des négociations dilficiles, et y commencer ti avaler les couleuvres diplomatiques.
Nous proGierons des renseignements précis fournis pour la première fois par M. Albert Blanc, pour exposer
brièvement, — ce qui est absolument indispensable à l'intelligence et à l'appréciation du rôle important joué par M. de Maistre à Saint-Pétersbourg, — l'objet de ces négociations et des instructions dont fut muni le ministre sarde à Saint-Pétersbourg.
Son départ précipité avait été la conséquence d'une dépêche du comte de Markoir, ambassadeur de Russie à Paris, en date du 22 janvier 1803. Elle annonçait l'offre faite par le Premier consul au roi dépossédé de la principauté de Sienne et d'Orbitello. Le cabinet russe conseillait Tacceptation de celte offre, ce qui impliquait qu'il ne ferait pas un casus belU du retrait par Bonaparte de la proposition, La Russie ne prétendait pas s'immiscer davantage dans l'affaire de la pension de 500, OOU livres que le Premier consul joignait à sa première offre, à la condition que le roi de Sardaigne renoncerait à ses anciens États.
Cette proposition à double tranchant était l'exécution de la clause du traité d'Amiens (1802), par laquelle l'Angleterre avait cru assez payer la dette de sa reconnaissance en faveur d'une alliée qui lui avait été fidèle pendant dix années de guerre, qui lui avait ouvert ses ports alors que le Portugal et Naples même lui fermaient les leurs, qui s'était même en cela aliéné le Premier consul, au point qu'il avait refusé la restitution du Piémont. Cette clause de pitié disait qu'on s'occuperait à l'amiable des intérêts du roi de Sardaigne, et qu'on chercherait à lui accorder les égards conipa-^ tibles avec Vétat actuel des choses. Il n'y avait donc à compter sur l'Angleterre que dans ces étroites limites. Il n'y avait rien à espérer de l'Autriche encore plus ingrate. Il n'y avait d'espoir que dans la Russie qu'on pouvait tout au plus se flatter d'intéresser à la
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cause de la Sardaigne, pour allénuer autant que possible la dureté des conditions devant lesquelles hésitait sa malheureuse cliente.
L'ultimatum du roi, posé dans ses instructions autographes, ne laissait pas grande marge au négociateur. « Si je pouvais obtenir une partie de mes anciens États, et que, pour m'assurer dans la partie qu'on me rendrait, on me donnât tout ou partie de la Ligurie, y compris Savone et Gênes, alors je serais disposé à faire une renonciation partielle. »
Quel était donc, — dit M. Albert Blanc, — le jeu imposé au ministre (hi roi de Sardaigne? Il devait essayer de scinder la double proposition du l'remier consul, c'està-dire accepter l'indemnité territoriale et refuser la ])ension en refusant la renonciation. Quoique les deux olfi-es parussent séparées dans la note, c'était une mauvaise affaire. 11 fallait, autant que possible, enp^ag'er l'honneur de la Russie à faire éviter la renonciation, et si l'acte fatal était inévitable, s'eirorcer de faire réunir l'indeiiuiisalion et la renonciation en »ui seul acte, afin qu(! la Russie, — (jui consentait à jiaraître dans l'acte d'indemnisation, — se tronvàt impliquée dans notre humiliation, et l'atténuât par intérêt pour sa propre dignité.
Le 10 mars 1803, Joseph de Maistre, avant d'aller prendre possession du poste oi^i il devait débuter dans de si iugrates conditions, déchargeait son cœur oppressé par une lettre d'adieux h sa fille Adèle, doublement touchante, et par ce qu'elle dit et plus encore par ce qu'elle ne dit pas. Comment payerait-il sans regret à son élévation (?), le premier et douloureux tribut d'une double séparation? 11 est éloigné par l'exil de la patrie et de la famille par l'absence. Pendant onze ans, il ne verra plus que des yeux de l'âme sa femme et ses filles. Pendant onze ans, il pourra s'écrier, comme
M'"" (le Sévigné : « Hélas! nous voilà encore dans les lettres! » Et dans la première de ces lettres, faisant bonne contenance contre son mauvais sort, il songe moins aux regrets qu'il éprouve qu'à ceux qu'il inspire; par un sacrifice bien connu des affections sincères, il cherche surtout, bien qu'inconsolable de les quitter, à consoler celles qu'il quitte. Il écarte les pressentiments qui l'assiègent; il feint les illusions qu'il n'a pas.
Le roi est dans des circonslances bien difriciles; mais il fait pour moi et pour ma famille tout ce qu'il peut faire : ainsi nous n'avons qu'à remercier et attendre en paix l'avenir. Je me garde bien de te dire que je suis content ou du moins heureux, malgré une destination si brillante. Pour être heureux, il faudrait que ma famille fût autour de moi; mais c'est précisément cette tendresse qui me donne des forces pour m'éloigner de vous. C'est pour vous que je me passe de vous... Le roi m'a donné une bonne voiture, je suis bien vêtu et bien servi; ta mère ne doit avoir aucune inquiétude sur mon compte, j'arriverai- d'ailleurs dans la belle saison, ainsi j'aurai le temps de m'acclimater.
Ce que de Maistre a vu surtout à Rome, c'est le Pape. Il trace de son entrevue avec lui ce joli crayon :
Avant-hier, j'ai vu le Pape, dont la bonté et la simplicité m'ont fort étonné. Il est venu à ma rencontre, m'a laissé à peine plier un genou et m'a fait asseoir à côté de lui. Nous avons bien parlé une demi-heure, après quoi il nous a accompagnés (j'étais avec le ministre du roi) et il a porté la main sur le bouton de la serrure pour ouvrir la porte. Je t'avoue que je suis resté de stuc à ces manières si peu souveraines; j'ai cru voir saint Pierre au lieu de son successeur.
Ma très chère Adèle, j'espère que tu continueras à me contenter comme tu le fais. Toutes les fois que tu penseras à moi, il sera bien difiicile que nos deux pensées
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lie se rencontrent ])as à moitié chemin, llélléchis. lr;ivaille ot caresse. Tu es bonne, deviens excellente. Adieu, ma chère Adèle, je t'emporte dans mon cœur, afin que tu m't'çhauires vers le soixante et uuièuu' de<>'ré de latitude (1).
Le :28 mars 1803, Joseph de Maislre était à Florence. Ce l'ut la première halle d'un voyage fort contraire à ses prévisions et à ses désirs, plein d'incidents et de contre-temps, tenant surtout au mauvais état delà voiture, dans laquelle il devait traverser Tltalie et l'Allemagne pour arriver à son but. Les rois exilés et déchus sont trompés comme les autres. A peine la voiture payée par le roi 300 piastres s'était-elle mise en mouvement qu'elle s'était détraquée, La note comique est fournie à cet exode, tragique par tant de côtés, par les mésaventures du carrosse du ministre sarde à Sainl-Pi'tersbonrg et par les fureurs dudit comte qui n'est pas obligé aux formules diplomatiques en tant que voilure, et qui ne matelasse pas ses colères et ses mépris contre ce décevant moyen de locomotion. Il écrit à M. Gabet, secrétaire d'Klat de Sa Majesté Sarde, à Rome, palais Colonna, de Florence.
... Les glaces s'embarrassaieni avec les jalousies, la chaîne du sabot s'est rompue à la deiixièuie ou troisième fois qu'il a fallu enrayer; le timon s'est rompu au beau milieu d'un beau chemin, sans aucun effort, et l'inspection des morceaux nous a fait voir Un bois veruioulu, vernissé pour trouiper l'œil. L(>s moulures, attachées pour la forme, tombaient d'elles-mêmes; la caisse infc'rieure qui contient ce que j'ai de ])lus i)r(''('ieux n'était pas mèuie soutenue par une armure de fer. Voilà, Monsieur, la belle machine que le roi a payée 'M)() piastres. Avec des cordes, je pus arriver jusqu'à Ronciglione, et, là, le voitu-
(1) Correspondance, t. I, p. 111.
riev me déclara officielloraent que ma voiture ne pouvait aller jusqu'à Bologne. J'étais déses])éré.
Il a fallu s'arrêter pour les réparutions nécessaires et subir deux jours de retard. « En voilà trois de perdus, s'écrie de Maistre à bout de patience. Je vous demande, Monsieur, s'il n'y a pns de quoi sauter aux nues? »
A Clagenfurlb, le 9 avril, il faut encore s'arrêter, après avoir forcé les journées et en courant sur la fin de sa traite quarante-huit heures de suite sans dormir. L'essieu était rompu. Il a fallu mettre les ouvriers en train. De Maistre se dédommage de l'attente en déchargeant sa bile et en déversant sur les Autrichiens, l'occupation autrichienne, les brutalités et les maladresses de la police tudesque, l'échange de correspondances et de « politesses ventre à terre » entre le général Murât et le général Bellegarde, qui font craindre jusqu'à une alliance, le Premier consul caressant excessivement l'Autriche, le trop-plein de sa mauvaise humeur. Il ne peut pas toujours pester contre les défectuosités et les défaillances de son carrosse. Les Autrichiens payent pour lui, k les Autrichiens choquent, les oiseaux voient, c'est leur nature. » Et de dauber sur les fautes de la domination espagnole en Élrurie, sur celles de la domination autrichienne à Venise, sur le désespoir des deux peuples, sur la misère et le brigandage arrivés à ce point, qu'on vola ie manteau de M. de Maistre dans l'antichambre du premier ministre, pendant sa courte audience.
La commission dont il était chargé et dont l'ingrat abandon des puissances alliées était la cause, ne rendait pas tendre le pénétrant et mordant observateur. A A'ienne, où il est obligé de s'arrêter pour la visite à
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l'empereur, dont il se lût dispensé volontiers, il remarque avec une ironie vengeresse l'embarras de M. de Cobenizel et de l'envoyé d'Ang:lelerre, et malgré l'impassil)ililé diplomatique, la faccia de tola (la face de ler-blanc) de l'emploi, leur gône devant le reproche vivant, qui ne se réduit pas toujours à l'éloquence du silence, de cet envoyé d'un souverain victime de sa fidélité chevaleresque à une alliance où les autres partis n'avaient apporté que l'égoïsme anglais ou la duplicité autrichienne. L'empereur lui-même ressentit cette gêne : « Je vous assure, Monsieur le comte, écrivait d'Olmiitz, le 22 avril 1803, Joseph de Maistre au comte de Chalembert, que ce puissant potentat était embarrassé en ma présence comme je le serais moi-même devant le roi, si le roi me grondait. <>
Le 29 avril, de Maistre loucha à la frontière russe. Le 13 mai 1803, il arriva à Saint-Pétersbourg. Le 26, il avait de l'empereur et de l'impératrice sa première audience et fut très satisfait de ralfabilité de l'accueil reçu. Dès le 16 mai, il avait quitté l'auberge pour un petit appartement « commode et bien situé » rue de l'Amirauté, maison Weber, 85.
Bientôt commencèrent pour Joseph de Maistre les tribulations et les épreuves, tenant à l'ingratitude de sa cause, à l'obstination du roi « à soutenir jusqu'à l'extrémité des prétentions inadmissibles, même à ses propres yeux, afin d'obtenir du moins quelque chose » aux usages politiques de la cour russe, où tout se passait officiellement, par notes ou audiences solennelles, système qui rendait impossible la manière piémontaisc de ne procéder que par tâtonnements, à l'obligation de consulter le cabinet à tout propos, imposée par la chancellerie sarde. Cette prétention
était commode pour gagner du temps, mais ses mérites dilatoires tournaient plus souvent encore contre l'intérêt d'une situation où il fallait pouvoir profiter de l'occasion souvent décisive, et qui passait, ou pouvoir parer à des modifications subites de la question, par suite d'événements imprévus, tandis qu'on attendait de Rome des instructions qui n'arrivaient qu'au bout de trois mois, rendues, par ce retard, inutiles ou dangereuses.
De Maistre ne tarda pas à soufTrir de ces embarras, mais il n'hésita pas non plus à s'en plaindre, avec sa verve et sa vivacité habituelles.
Mou devoir est de saisir les iiiuinouts au vol et de dire aux ministres ce qui convient alors. Un chasseur qui écrirait chez lui pour savoir s'il faut tirer le gibier qui passe à tire-d'aile serait moins risil)le que moi, si j'attendais, pour présenter mes notes, des instructions de Rome ou de Londres. Je ne fais point de ceci un objet de vanité, mais bien de terreur, car je suis venu comme nn homme qu'on mène au supplice. Je vous dirai même naïvement que si quelque chose me rassurait, c'était cette terreur; je me disais quelquefois : « 1} faut que je ne sois pas tout à fait sot, puisque j'ai au moins l'esprit d'avoir peur. »
Mais s'il avait l'esprit d'avoir peur d'une mission singulièrement difficile et compliquée, Joseph de Maistre avait aussi l'esprit de ne pas avoir peur de dire aux ministres sardes de dures vérités, en réclamant cette faculté d'agir d'initiative qui était un bien pour les intérêts du roi, car il voyait mieux, étant sur les lieux, que le Conseil royal ne pouvait voir de loin, et s'il eût élé moins dévoué, il n'eut pas préféré à une docilité sans risque une responsabilité onéreuse.
Pour dire que le roi est détrôné, que nous en sommes bien fâchas, que nous prions Sa Majesté Impériale de le
reconduii'i' sur son ti'i'uic, (Ui n'iivnil pas lîcsoiu de moi; mou valet de cliambi'c siillisail. .le no i)uis iirciiipèclu'r lie hausser les (''j)aiiles ([iiaud je vois toutes ces notes, tous ces mémoires à l'eau iVaîche ])résentés par le passi' on faveur de iSa Majpslé. Mon système est diami-lralemeut opposé à cehii que nons décorions si lihéralemenl du l)eau nom de ju-ndcuce. loutre l'un et l'autre, il y a heul'eusenuMit un jiij^c iut'ailHIilc : le i'(''sn]lal.
Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail des "vicissiludes qui amenèrent, en effet, un résultat aussi heureux qu'il pouvait l'être, au moment surtout où la guerre absorba les préoccupations d'Alexandre et l'obligea à concentrer toutes ses forces, toutes ses ressources, contre un ennemi assez puissant pour qu'on diit lui opposer une coalition dans laquelle l'Autriche et l'Angleterre entraient forcément.
Tel qu'il fut et quoique inférieur aux désirs du roi de Sardaigne et aux efforts du comte do Maislre, ce résultat, qui consista à ménager jusqu'au bout au roi déchu l'appui et les subsides de la Russie, doit être considéré comme un grand succès, qu'un seul homme pouvait obtenir et dans lequel il faut faire une part plus grande à son talent, à l'estime et à la sympathie de l'empereur qu'il sut gagner, qu'à la justice d'une cause que son caractère et son esprit défendaient mieux que ses instructions.
Et comme il avait dû la ramener de loin! Au début, l'accueil courtois, mais glacial, et la politesse indifférente du prince Adam Czarloryski avaient découragé le ministre sarde. « Nous n'intéressons personne », se disait-il avec désespoir. Ce désespoir dura peu, heureusement, et M. de Maistre, après avoir pris pied dans les chance'leries et à la cour, observé et apprécié le personnel diplomatique, en partie sourdement hos-
lile. au milieu duquel il devait manœuvrer, commença son manège, oii la bonhomie savoyarde et la finesse italienne mêlaient heureusement leurs ressources, a A mon âge, écrivait-il au roi, je dois avoir fait toutes les expériences convenables sur mon caractère, .l'ai toujours vu qu'en abordant les hommes en place, je les crains, je demeure en observation. De peur de dire ce qu'il ne faut pas, je ne dis pas ce qu'il faut, et ma gêne gêne les autres. Mais ensuite je m'apprivoise et j'apprivoise. J'éprouve ici ce que j'ai éprouvé partout : je commence à gagner du terrain et ne désire avancer que pour me rendre plus utile à Votre Majesté. »
Et il avança prudemment, mais sûrement, ne mettant un pied qu'après l'autre sur ce terrain mouvant, ce sable parfois perfide des relations politiques, mais l'y mettant de façon à ne plus perdre l'équilibre une fois conquis. Connu par ses Considérations sur la France, dont la réputation était européenne et l'autorité plus grande encore dans les milieux politiques que les milieux lettrés, d'une bonne grâce courtoise et séduisante, éclairant volontiers d'un sourire la gravité habituelle de ses pensées, pratiquant la maxime française que la gaieté attire, que la tristesse éloigne, et qu'on gagne plutôt sa cause en faisant rire qu'en faisant pleurer, pensant aussi que la plaisanterie est une des armes favorites de la raison et de la sagesse, permettant de tout dire sans se fâcher et sans qu'on se fâche, le comte fut bientôt recherché pour l'aménité de ses rapports, l'agrément de son commerce dans le monde où il avait accès par ses fonctions, et ne tarda pas à se faire des amis môme parmi ses collègues, en dépit des jalousies et des méfiances diplomatiques. C'est ainsi qu'il devint un des hôtes de prédilection du
vieux comte Strogonoff, un des restes de la cour de Catherine, chez lequel son couvert était mis d'office, de même que chez le prince Beloseski, et qu'il inspira à l'amiral Tchitchagoif une eslime et une amitié qu'il sut rendre utiles à sa mission et à sa famille.
Parmi les diplomates, il no pouvait se flatter d'apprivoiser du premier coup la morgue des représentants des deux grands alliés et amis, souvent pires que des ennemis, de la Sardaigne, c'est-à-dire du comte de Stadion et de sir W'arren, ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre. 11 se borna h se moquer de ces hauteurs dominatrices, tout en cherchant à profiter des occasions propices et des points vulnérables de ces impassibilités cl de ces raideurs qui ont leur défaut comme toutes les cuirasses. Il parvint à rompre la glace du flegme britannique plus facilement qu'à entamer celle où se cristallisait dans l'orgueil l'égoïsme autrichien. 11 se vengeait des impertinences par des épigrammes.
(^Iicz 11' coiiili' (il' Stadidii. (''crivait-ii. c'est la iikh'^-mc auli'icliit'iuic (iaiis tmilc sa pompe. I.,a coiiilcsse siii-toiit est j)arl"aile. Elle a fait un grand travail intérieur jtoiir savoir de condùen elle doit s'incliner sur sa chaise lorsque le ministi-e de Sardaigne entre. Ij'angle nie parait de denx degri's et demi, plus ou moins. Si jamais il se iixe, j'avertirai...
Joseph de Maistre rencontra sans le distinguer et sans le deviner, à cause du masque d'étourderie et de frivolité insouciante dont il recouvrait une ambition déjà intense et un machiavélisme précoce, dans le brillant corps d'ambassade du comte de Stadion, le comte de Metternich, alors à ses débuts, qui ne paraît pas avoir remarqué Joseph de Maistre plus |qu'il n'en fut remarqué.
ET SA l'AMILLE 141
Du côlé de rambassadeur d'Angleteiro, sit'Warren, en dépit de la difficullé des communicalions entre deux hommes dont l'un n'entendait pas le français et dont l'autre ne savait l'anglais que par les livres, en dépit des préventions naturelles chez un collègue de sir Wickam. l'agent des intrigues anglaises en Suisse contre l'émigré de Lausanne, qui démasquait non sans indignation les tricheries du jeu de la politique anglaise à Toulon et à Quiberon, et blâmait si éloquemment les projets de mutilation de la France, fomentés surtout par l'Angleterre, malgré tous ces obstacles, de Maislre pénétra dans la place, et fit, par la conquête de l'ambassadrice (honni soit qui mal y pense), celle de l'ambassadeur. Il écrivait en novembre 1803, en plaisantant de ce succès tout moral oii le bon motif excusait tout.
Je suis tout à fait arrivé eu Ang'leterre par le moyeu de la dame. Un vieux bonhomme de ministre disait uu jour à un de ses amis : Souvenez-vous bien, Monsieur, que dans toutes les affaires, il y a une femme. Quelquefois on ne la voit pas, mais regardez bien, elle y est. Je crois qu'il avait raison. Pour moi, je les rencontre volontiers de temps en temps sur ma route, soit par une inclination naturelle pour ce bel animal (inclination dont souvent on ne se rend pas eomjjte à soi-mêmel. soit que dans certaines eirconstances, elles soient réellement utiles pour adoucir les aspérités de l'autre sexe et faciliter les affaires, comme une espèce d'huile qui mouille les ressorts d'une machine politique pour les empêcher de s'échaufTer et de crier. Au reste, sa Majesté Britannique a bien mal fait de ne pas donner les lettres de créance à Madanu:^.
Sir Warren fut remplacé par lord Gower, et de Maislre ne gagna pas au change. Il se dédommagea en
entretenant avec les envoyés de Naples, de Suède et de Hollande, notamment, des rapports dont rinlimité se changea bientôt en amitié, grâce à une mutuelle confiance, justifiée à l'épreuve, et grâce aussi à l'intérùt commun de cette causp des souverainetés et des nationalités secondaires dont Joseph de Maistre s'était fait le défenseur éloquent. Il soutenait, en effet, avec plus de raison que de succès contre les prétentions ambitieuses des grandes puissances, l'utilité, la nécessité des puissances secondaires, intermédiaires qui servaient de tampons préservateurs dans les querelles entre les grandes sœurs, et pouvaient, en se portant du même côté, se défendre contre les unions factices et les protections tyranniques. Le duc de Serra-Capriola, ministre du roi de Naples, à qui sa cour n'envoyait rien, et qui se ruinait gaiement au service de son roi; le baron de Stedingk, ministre de Suède, et le baron de Hogendorp, envoyé de Hollande, furent de véritables amis pour le comte de Maistre, qui, de son côté, les honora de son estime et de son dévouement. H ne tarda pas à être remarqué de l'empereur et des impératrices, qui lui témoignèrent des égards d'autant plus Ilatteurs qu'ils ne pouvaient s'adresser en lui qu'à l'homme, à la noblesse de son caractère, à la délicatesse de son tact, à son art d'envelopper d'une forme heureuse les saillies de sa verve primesautière, d'émousser h propos une épigramme ou d'aiguiser un compliment.
En avril 1804, il reçut par deux fois, et il note avec une complaisance non de vanité, mais de dévouement, un témoignage précieux par sa spontanéité de la bienveillance particulière de l'empereur pour un homme dont le talent et le caractère honoraient la mission plus qu'il n'en était honoré, et qui représentait avec un
dévouement passionné et une dignité exemplaire un petit souverain dépossédé.
La lettre dans laquelle il fait part à son ministre de celte première manifestation des bonnes grâces de l'empereur Alexandre, est, du reste, caractéristique et montre combien il la méritait.
Vous venez de voir l'incroyablo atleutat de Bonaparte en Allemagne (l'arrestation du due d'Engheini. Je supplie, je conjure Sa Majesté de prendre g-arde à elle. Il n'y a plus d'énergie que parmi les brigands. Quant à votre question, si je pense qu'il n'y ait pas lieu de craindre, je réponds en deux mots, avant qu'il se présente une occasion d'entrer dans les détails, que je n'ai peur que de la peur, comme je ne hais que la haine.
Lorsque je lus dans un de vos numéros que le roi avait reçu X,.. avec les égards qu'il mérite, une voix intérieure me dit', avant toute réflexion : « Sa Majesté lui a donc donné des coups de pied? »
Cela soit dit en passant, et avec pleine soumission au jugement contraire de Sa Majesté, d'autant plus qu'il n'est plus temps.
P. S. — Hier, je m'en allais chez M. le duc, je vis venir l'empereur à cheval, suivi d'une seule personne, je laissai la place et m'inclinai suivant l'usage. Sa Majesté vint à moi et voulut bien m'entretenir quelque temps de la manière la plus aimable. Il n'y a rien de meilleur dans le monde.
Le 18 avril, il complète le récit do sa lettre du 10, et il fait part à son ministre de quelques incidents de cet entretien, où nous voyons que s'il était l'objet de la faveur impériale, il savait la capter par le charme des hommages gracieux et des réparties heureuses d'un homme de cour consommé.
Sa Majesté Impériale m'a fait encore l'honneur de m'arrèter et de me parler, dans la principale rue de
144 LE COMTE JOSEI'll DE MAISTHE
Pi''t('i'sl)ourj4'. .Il' viuis ;uii';iis vmilu de loiil mon cour ;'i imifoiuMre, lors de l;i pi-ciniï'Pc coiivcrsation. l'jllc fut assez lon<>;uo : « Commciit avoz-voiis l'ait ])oiir vous accliiiialcr si vilt'? — Sire, dans les terres do S'oirc Majosti'. loiilcs les plantes de l'univers croient être eliez elles. » Ensuite nous parlâmes de la Xéva qui ('lait sur le ])oint d<' dé<;elei'. L'empereur me dit (pu* la ])olice empêchait déjà de passer : « Autrement, ajouta-l-il, les imiirudents s'exposeraient. » Je r(''poii(]is : « Sire, vos sujets se niofpient de l'eau comme du l'en. » Tout cela se ])assa foi'L bien, je vous assure. Tout ce (pii passait contein|)l;ul, arrête'' et chapeau bas et beatisxinnnu prxdicabaitl . Ils se trompaient étrangement.
C'est avec ce mélange original de bonhomie savoyarde, de finesse italienne, de gaieté française, c'est grâce à ce don et à cet art des saillies et réparties heureuses, à celte habileté de franc parler d'un honnête homme droit et adroit, comme on l'avait dit moins justement de Duclos, que Joseph de Maislre se tirait de toutes les situations, en faisait tourner les dangers à son profit et trouvait moyen, non seulement de captiver les bonnes grâces d'un autocrate russe, mais encore, chose plus difficile, de charmer ses adversaires, ses ennemis môme, d'obtenir les égards, en dépit de sa mission et de ses opinions , de l'ambassade française elle-même. Nous l'avons vu faire la conquête, tout en le rabrouant, du diplomate républicain Alquier. Il fera, tout en leur chantant pouille, la conquête des diplomates consulaires et impériaux, les Hédouville, les Rayneval, et apprivoisera jusqu'à cet ours de général Savary, qui se laissera rogner les grilles par ce dompteur éloquent et riant. Voici, pour le prendre sur le fait, un échantillon de ses conversations avec M. de Rayneval, quelque temps avant cet éclat sinistre de l'exécution du duc d'Enghein, qui précipita les événements et décida
l'empereur Alexandre, dont de captieuses avances endormaient l'énergie, à renoncer au mandat décevant d'une médiation stérile, pour prendre la direction de la troisième Coalition, rôle plus hasardeux, mais plus conforme à son caractère et à son ambition.
Le H décembre 1803, Josepb de Maistre écrivait au chevalier de Rossi, régent de la secrétairerie d'Etat de S. M. le roi de Sardaigne, à Rome :
Ne craignez point pour mes secrets, car je n'en ai point. Quant à mes opinions, Dieu me garde de les cacher: au contraire, c'est la clef dont je me sers pour entrer partout. Je me trouvai un jour assis dans une compagnie à côté du secrétaire de la légation française, M. de Rayneval ; la conversation roulait sur la révolution française et tous les maux qu'elle a produits, je lui dis : « De quoi pourriez-vous vous plaindre, je vous en prie? N'avez-vous pas dit formellement à Dieu : « Nous ne « voulons pas de vous, sortez de nos lois, de nos institu- « lions, de notre éducation? » Qu'a-t-il fait? Il s'est retiré et il vous a dit : « Faites. » Il en est résulté ce que vous avez vu, notamment l'aimable règne de Robespierre. Votre révolution, Monsieur, n'est qu'un grand et terrible sermon que la Providence a prêché aux hommes. Il est en deux points : Ce sont les abus qui font les révolutions; c'est le premier point et il s'adresse aux souverains. Mais les abus valent infiniment mieux que les révolutions; c'est le deuxième point, qui s'adresse aux peuples. Vous voyez que tout le monde a son lot. « Ma loi. Monsieur, me dit-il, vous êtes véritablement philosoplu'. Au surplus, ajouta-t-il, nous ne sommes ici d'aucune nation, nous sommes cosmopolites. » Et, tout de suite, il se mit à parler de Bonaparte, de ses projets, de ses tics, de ses défauts, connue s'il avait parlé d'un personnage de l'histoire ancienne. Groiriez-vous, Monsieur le chevalier, que j'aurais mieux fait de serrer les lèvres et de laisser parler les autres? Il n'y a point d'hommes qu'on ne puisse gagner par des opérations
mesurées. La vérité et la modération ne clioquoiit jamais, je l'ai observé mille fois... D'ailleurs, je n'emploie jioiut dans les affaires la prudence, je n'y entends rien du tout, je vous assure; je ne me sers que de ma prudence, instrument beaucoup plus faible, sans doute, mais avec lequel je ne ferai peut-être pas de faux coups, parce que j'y suis habitué. Tout homme doit se connaître et agir comme il peut avec son caractère: il ne fait que des balourdises avec celui d'autrui. Quant à la révélation de ce qu'on appelle proprement secret, si c'est un enfant qui s'en rend coupable, on le rouclte; si c'est un homme, on lui coupe la tète.
C'est avec cette franchise familière, ce style primesautier, oti l'improvisation s'illuminait parfois de ces éclairs d'éloquence qui ne jaillissent que spontanément du choc des pensées dans un cerveau de génie, et que tout l'art du monde ne produirait pas, que le comte de Maistre correspondait avec sa cour, non sans scandaliser parfois la médiocrité formaliste et timorée de ministres incapables de pardonner ce qu'ils ne comprennent pas. Le comte de Chalembert ne comprenait pas, par exemple, que le comte de Maistre eût l'idée de ménager l'acquisition d'un beau Gorrège qu'il avait vu à Rome, pour en faire présent à l'empereur, ce qui eût été fort bien faire sa cour à l'auguste amateur de chefs-d'œuvre. 11 comprenait encore moins que le ministre sarde se laissât aller à des projets et à des calculs matrimoniaux pour un prince de la famille royale, dont il caressait la chimère en termes d'une vivacité originale, qui lui attiraient, pour toute réponse, d'aigres représentations sur ses excès de style. Joseph de Maistre avait écrit :
En baisant la main de ces charmantes archiduchesses, mon cœur a fait un voni pour hi fnmille royale. C'est là
ET SA FAMILLK 147
que doivent se tournei* toutes nos vues, si le temps s'éclaircit. Si quelque motif de religion s'opposait à ces grandes A'ues, il sulfirait de rappeler le tombeau de la princesse Belosesky, placé dans le cénotaphe de Turin, avec la permission du cardinal Costa. Or, nul prêtre n'a
le droit d'empêcher une femme d'entrer morte dans
un cimetière. Vous me feriez bien tort, Monsieur le comte, si vous preniez ceci pour une plaisanterie. Il ne faut pas se permettre une auti*e idée, et je voudrais bien savoir si, dans l'occasion, je pourrais jeter quelque mot.
La phrase tronquée par les pudibondes susceptibilités de la chancellerie a pu être rétablie, d'après une autre lettre du comte, oii il la répétait, en s'excusant spirituellement, et non sans ironie, de ces chaleurs de style qui offusquaient la chancellerie et lui faisaient biffer avec mauvaise humeur, sur des dépèches chiffrées, ces par-delà ultra-diplomatiques peutêtre, mais souvent d'une beauté philosophique ou littéraire dont auraient été ravis des ministres un peu plus dilettantes. Mais ces virtuosités déplaisaient au comte de Chalembert, qui trouvait déplacé qu'un simple envoyé sarde se permît d'être un grand écrivain et de s'exposer à l'admiration. Mais il avait affaire à forte partie, et il s'attirait à son tour la leçon qui suit :
Vous me parlez encore très obligeamment de ma cha-^ leur de style. Je n'ajoute que ceci : On ne peut pas avoir mou style sans les défauts de mon style. Voulez-vous avoir un feu qui ne brûle pas et de l'eau qui ne mouille pas?... Encore un mot sur une certaine ironie parisienne, pour laquelle j'ai un talent dont je puis abuser quelquefois. L'ironie, lorsqu'elle s'exerce sur des riens et tient de la place, est une très sotte superfluité : il n'en est pas de même lorsqu'elle aiguise le raisonnement et qu'elle fait pour ainsi dire le trou ])our le faire passer, comme
148 LK CUMTK JOï^Kl'll Di; MAISIKK
iMiguillr fait passer le lil. .le vous citerai, sur ce jinint, une de mes phrases rpii tomba de ma plume avec la prestesse d'un éclair : « Nul prêtre n'a le droit d"euipè(her une femme d'outrer vivante dans mon lit, s'il la l'eyoit morte dans son cimetière. » On se tromperait beaucoup si l'on ne voyait là qu'une ironie ou qu'un persillage. Le raisonnement qu'on peut faire à ce sujet y est tout entier, avec cette différence (pie si je n'avais présenté (pie le raisonnement seul, on l'nui'ait oublié le lendemain, au lieu que, sous cette foi'nie, il ne peut plus sortir de la mémoire.
Un homme plus lettré que le comte de ChalemberL, dont il n'eût pas sans doute contesté l'esprit et le goût, le roi Louis XYIIl lui-môme, faisait plus de cas que lui du talent du comte de Maistre, et n'hésitait pas à recourir à sa collaboration et à ses conseils pour la rédaction de sa Déclaration de 1804. Et il eut bien fait de suivre, parmi ces conseils, celui que Joseph de Maistre suggérait au comte d'Avaray, sous cette forme spirituelle : « Au fond* Monsieur le comte, je crois que le livre le plus utile à consulter avant de mettre la main à l'œuvre, c'est l'almanach; car si l'on oubliait un moment que nous sommes en 1804, l'ouvrage serait manqué. » Il ne l'eut pas été si Joseph de Maislre l'eut rédigé; mais il s'en défendit, se bornant h. fournir un canevas et s'excusant de ne pouvoir faire plus, par égard pour sa situation diplomatique et surtout pour les intérêts du roi son maître, qu'une collaboration plus complète pourrait compromettre. On lui objectait en vain le secret. Il répondait :
Il n'y a point de secret... D'ailleurs, Monsieur le comte, il y a une sorte de danger que je ne me permettrai jamais d'alfronter : c'est celui de mon style qui est trop coniui. Certainement, je n'entends ])oint me vanter, car il n'y a rien de commun entre meilleur et (Ufférenl: mais
le fait est qu'il ditl'ère, sans qu'il m'ait jamais été possible de comprendre moi-même ee que c'est que cette espèce de timbre qui me trahit toujours. Dernièrement encore, une oreille allemande a reconnu à la seconde lig'ne un mémoire insipide sur la pluie et le beau temps. Enfin, autant vaudrait y mettre mon nom.
11 donna du moins ses conseils qui ne furent pas tous suivis et suggéra des corrections qui ne furent pas toutes faites. De là, et aussi par la faute des circonstances, la disgrâce de cette Déclaration qui déplut à la Russie et à l'Angleterre surtout, et ne satisfît guère que son auguste auteur, seul engagé par un texte où, en acceptant les changements proposés par la Russie, il eût gagné une occasion précieuse de l'intéresser dans sa cause.
Plus habile, Joseph de Maistre ne négligeait aucune occasion, aucun moyen de ménager à son roi le secours et la protection effective de la Russie. Cette tactique ingénieuse, servie par son inlluence personnelle, réussit autant qu'elle le pouvait, contrariée qu'elle fut sans cesse par les événements défavorables à une politique plus décidée. Longtemps l'empereur Alexandre ne put accorder à son malheureux frère sarde que des subsides dont Joseph de Maistre parvint à faire augmenter le chiffre, que l'état financier de la Russie, obérée par douze années de guerre, ne permit pas de rendre plus digne du protecteur et du protégé. Mais le véritable service de la mission de Joseph de Maistre, celui que son roi ne pouvait jamais assez récompenser, c'est d'avoir donné au droit violé pour le représenter, pour en incarner la protestation vivante, un homme dont l'éloquence grandissait la cause dont il était chargé, et qui la défendait encore mieux par son caractère que
par son talent. L'un et l'autre inspirèrent à Alexandre assez d'admiration et d'estime, pour qu'il n'oubliât jamais les intérêts du souverain assez heureux pour avoir un tel avocat. Et il le prouva en modérant autant qu'il le put, en 1815, les prétentions incroyables que l'Autriche élevait aux dépens de la maison de Savoie.
Voilà ce que fit Joseph de Maistre pour son souverain. Que fit ce souverain pour un serviteur de ce zèle, de ce dévouement, de cette valeur? La réponse est décevante et tristement instructive. Nous regrettons d'avoir à dire que Joseph de Maistre ne trouva pas dans Victor- Emmanuel la reconnaissance à laquelle il avait tant de droits.
Par la faute de ses ministres plus encore que par la sienne, mais assez par la sienne pour que le roi demeure responsable de ces oublis ou de ces refus qui touchèrent à l'ingratitude, Joseph de Maistre, qui avait tout sacrifié à sa cause, sa fortune, sa liberté, son repos, ses affections les plus chères, ses ambitions les plus légitimes, ne fut récompensé de tous ces sacrifices que par une sorte de suspicion, de disgrâce môme, dont l'injustice l'abreuva d'amertume, le poussa plusieurs fois à offrir sa démission, qu'on refusa toujours parce qu'on avait besoin de lui, et qu'on voulait se servir de lui, sans en convenir autrement. Cette injustice eût réduit à la révolte ou au désespoir un homme d'une foi moins profonde et d'un désintéressement moins chevaleresque, moins capable de pousser la résignation jusqu'à l'abnégation, et le dévouement jusqu'à l'héroïsme.
Pourquoi? Il importe de le dire, parce que ces détails contiennent leur leçon, et parce que la mémoire de Joseph de Maistre gagne à ces traits caractéristiques
qui ennoblissent sa figure, ce que d'autres mémoires et d'autres figures y perdent. Eh bien! malgré leur dévouement poussé jusqu'au sacrifice de la fortune, de la patrie, de la famille, malgré leur fidélité attestée par la plume et par l'épée, on n'aimait pas à la cour de Sardaigne Joseph de Maistre et sa famille.
Les rois qui s'y succédèrent étaient des princes médiocres, honnêtes et pieux, mais d'une honnêteté pleine de préjugés et d'une piété pleine de scrupules. Ils connaissaient peu personnellement ces gentilshommes magistrats ou officiers, serviteurs zélés plutôt que zélés courtisans, qui faisaient leur devoir avec une fierté discrète, et ne se croyaient pas obligés de mettre en valeur leurs services. Ils avaient tous de l'esprit, et on se méfiait de l'esprit dans cette cour où on trouvait sans doute à l'esprit quelque chose de satanique. Ils étaient d'ailleurs de franc propos, assez clairvoyants pour voir les fautes, assez sincères pour les dire. On n'eut pas trop de peine à faire passer pour un homme d'une hardiesse d'idées dangereuse et d'une franchise compromettante ce Joseph de Maistre, que les bons amis de cour, il le dit lui-même, traitaient de jacobin, de franc-maçon, affectaient d'appeler : Frère Joseph,
Le plus grand tort de Frère Joseph était d'avoir beaucoup de talent. On voulait bien s'en servir, mais dans des fonctions ingrates ou des missions lointaines. C'est ainsi que dix ans sénateur, il ne put jamais être, malgré ou plutôt à cause de sa supériorité, président du Sénat. On ne l'employa que pour l'éloigner, dans l'exil de Sardaigne d'abord, puis dans celui de Russie. On était si pressé de le savoir loin, il portait tellement ombrage aux ministres, ils redoutaient tellement sa capacité et sa verve, parfois un peu frondeuse, qu'on lui avait
[ol LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE
expédié à Florence ses inslriiclions, avec un ordre de départ immédiat, pour le dispenser de venir les chercher à Rome et de voir le roi. Il ne crut pas devoir, parce qu'ilne voulait pas d'une obéissance sans dignité, se conformer à cet ordre humiliant, qu'il feignit d'avoir ignoré ou mal compris. Mais il put y voir, et il en eut, en effet, le pressentiment, un fâcheux augure pour le succès d'une mission de confiance, qui s'ouvrait ainsi par des témoignages non équivoques, bien que dissimulés sous des prétextes llatteurs, de méfiance et de jalousie (1).
La jalousie tenait à son talent dont il avait déjà donné assez de preuves pour que même un roi ne pût l'ignorer. La méfiance tenait à la nature môme et à la probité de ce talent. L'intluence piémonlaise prédominait à la cour de Sardaigne, à Rome comme à Turin. La Savoie était en disgrâce auprès de la maison de Savoie. On reprochait à Joseph de Maistre son faible pour la France, malgré ses fautes; la conviction, qu'il ne cachait pas, de sa mission dans le monde, son opposition aux projets de démembrement de la coalition, ses critiques acerbes contre le gouvernement militaire, ses railleries contre le major de place piémontais. Enfin, on lui trouvait un talent, un esprit trop français pour être assez italiens. Tout cela explique assez que jamais ni auprès du roi, ni surtout auprès
(1) L'un et l'autre poussés à un tel point, qu'alin de lui ôler la liberté de délibérer, on eut soin de lui caciier le traitement dont il devait jouir. C'est lui qui s'en plaint dans un Mémoire où il déclare que si on lui avait annoncé 20,000 livres et les frais de poste à sa charge, non seulement il aurait refusé sans balancer, mais il n'aurait pu accepter en conscience; car un père de l'amille qui a tout perdu n'a pas le droit de disposer de l'existence de sa famille.
des ministres, Joseph de Maistre n'ait été j^^^sona fjrata. On l'employa pourtant, parce qu'on ne pouvait fjiire autrement sans encourir l'odieux et le ridicule de laisser sans fonction un homme d'un tel talent, d'un tel caractère, d'une fidélité si éclatante, d'une réputation si glorieuse, qui faisait honneur à son pays et à son gouvernement. On l'employa, mais avec l'arrièrepensée d'user de ses services sans les récompenser, et par moments, on le dirait, de le dégoûter, de le décourager, de le pousser à se donner des torts, qui eussent donné raison aux jaloux et justifié l'injustice. Comment avoir une autre idée quand on lit les détails humiliants, navrants, que nous allons donner sur la parcimonie, sur la lésinerie de la cour à l'égard de son plus illustre et de son plus utile envoyé, qu'on laissa languir treize ans dans une pauvreté touchant à la misère, par une double faute que ne saurait excuser la pénurie du Trésor sarde : car il est du devoir et de l'intérêt des rois malheureux de se montrer généreux; ils doivent solliciter noblement, royalement, ne pas étaler leur misère dans celle de leurs ambassadeurs, ne pas réduire à jeûner ou à mendier ceux qu'ils chargent du secret de leur détresse et qui promènent en leur nom, parmi les protecteurs couronnés, l'aumônière à la croix de Savoie ou aux fieurs de lys de France. Les princes sont comme les autres hommes; ils donnent davantage, même pour les misères royales, quand le quêteur est de belle mine et bien vêtu. Le duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples, qui se ruinait magnifiquement au service de son maître, eût obtenu plus facilement les faveurs de la cour de Russie, que le comte de Maistre, si celui-ci n'eût bien vite fait oublier, par la dignité de son caractère, la
15'l LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE
gaieté de son esprit, l'ascendant de son génie, la discrétion de sa fierté, le tort et l'injure de sa pauvreté.
Qu'eùt-on dit si on eût connu le détail des humiliations dont était abreuvé cet homme qui faisait tant d'honneur à son maître, que les chanceliers et les ministres avec qui il avait à traiter enviaient à ce maître, et qui, s'il eût voulu en changer, eût pu jouer un grand rôle dans les affaires d'un grand empire, et y trouver, dans les plus hauts emplois, la fortune et la gloire?
La coalition latente, la sourde conspiration des gens de cour et des agents et partisans du gouvernement militaire, ligués contre ce sénateur de Savoie qui maniait trop bien la langue française pour n'être pas suspect de complaisance pour les idées françaises, contre ce grand magistrat qui était si peu courtisan et qui faisait si peu de cas des majors de place, lui avait ménagé, avec la connivence de ministres médiocres et ombrageux, toute une série de petites avanies, de chicanes mesquines et taquines combinées pour pousser hors des gonds un homme qui préférait les coups d'épée aux coups d'épingles, et n'était pas d'un tempérament ni d'un caractère à avaler sans murmure le crapaud quotidien. Aussi regimbait-il sous l'injure et rendait-il coup sur coup. Mfiis il n'en avait pas moins reçu tout d'abord la blessure. Et il en souffrait, se contentant, d'ailleurs, de ces représailles de sa dignité froissée, et le plus souvent même se vengeant par une plaisanterie et affectant de rire de ce qui lui donnait envie de pleurer. Nous l'avons vu répondre aux remontrances du comte de Chalembert sur sa chaleur de style, sur les écarts de cette verve qu'on trouvait volcanique, avec un esprit qui n'eût pas mis les rieurs
du côté (lu ministre, si le dialogue eût eu des témoins; celui-ci revenait à la charge, ne se tenant pas pour battu, et la chancellerie sarde gourmandait son envoyé en Russie pour avoir parlé dans une lettre de la popularité des anciens maîtres de la Toscane. On lui demandait gravement des explications sur ce mot révolutionnaire, fait pour offusquer des oreilles orthodoxes. Il répondait avec sa maligne bonhomie :
Je no vois pas ce qu'il y a à reprendre dans cette phrase. Popularité, en français, réunit les idées de bonté, de simplicité, d'affabibté. Je ne vois pas quel venin il y a dans ce mot qui désigne la qualité d'un grand qui parle et agit avec bonté à l'égard de son inférieur.
Alors on profilait de la première occasion, de la première déception de ces négociations, oii l'on ne ménageait pas toujours assez, en dépit des conseils du négociateur, l'impatience de l'impérial prolecteur, qu'importunaient les plaintes, trop semblables à des reproches, de son royal client de Sardaigne, et l'on faisait retomber sur Joseph de Maistre, qui n'en pouvait, mais, le mécontentement de l'échec ou du retard. On le pressait, au nom du roi « de faire mieux ». On lui laissait entendre que Sa Majesté n'était point satisfaite. Et alors de Maistre de protester avec une énergie attristée.
Sa Majesté me semble exiger quelque chose de moi que je ne saurais comprendre, ce qui me tient dans une peine extrême. Citez-moi un cas possible que je n'ai pas prévu et touché dans mes notes et conversations officielles et j'enverrai ma démission. Il est fort inutile d'examiner s'il y avait moyen de prévenir nos désastres, puisque le passé n'est plus à nous. L'équité de Sa Majesté considérera que j'ai été appelé trop tard aux grandes affaires et que je svùs obligé de les prendre dans l'état
OÙ elles sont. Vous pouvez penser, Monsieur, si j'ai été surpris l'autro jour (puisqu'il faut être impudent) : le chancelier WoronzofT, qui n'est pas extrêmement complimenteur, comme vous savez, m'a dit, après m'avoir entendu quelque temps : « Le roi de Sardaigne est bien heureux d'avoir ici un homme comme vous. » Si je n'étais qu'un fatj^je pourrais être content, mais cpielle approbation ])eut consoler un honnête homme (h' manquer de celle de son souverain?
Il l'eut rarement, tout en la méritant le plus souvent, et quand il l'eut, ou s'arrangeait pour qu'il l'ignorât, ou le devinât; on lui marchandait, on lui chicanait ce compliment ou ce remerciement dont il eût été si heureux. A peine si, en dix ans, il put apprendre parfois, comme par hasard ou par grâce, que cette correspondance dont nous admirons les récits vivants, les aperçus lumineux et les vues profondes, n'était pas désagréable ou indifférente à Sa Majesté et qu'il pouvait la continuer.
Mais dans les premiers temps, comme on trouvait son style trop vif, trop chaud, et que Sa Majesté, comme ses ministres, aimait à être servie avec calme et circonspection, on osa lui enjoindre de se concerter avec son collègue le comte de Front, ministre de Sa Majesté sarde à Londres, pour sa correspondance, de prendre ses conseils, de recevoir ses instructions. Joseph de Maistre n'accepta, comme on le pense, cette mise en tutelle, en subordination que dans les limites où elle pouvait être tolérée, c'est-à-dire sous condition de réciprocité et en tant que ce concert sur le pied d'égalité serait profitable aux intérêts de leur commun maître.
Or, il faut savoir que le comte de Front, qui ne réussissait pas mieux, — au contraire, — que le comte de
Maislre dans cette mission délicate, qui consistait à obtenir de l'égoïsme britannique l'indemnisation entière du roi de Sardaigne, avait pris le parti, n'étant pas de taille à résister, de se laisser gagner, engluer aux vues de la politique anglaise, surtout en ce qui concernait l'airaiblissement et le démembrement de la France, combinaison qui fut, il ne faut pas l'oublier, dans le plan de la Coalition, la plus chère à l'implacable rivalité anglaise. Aux yeux de M. de Front, on ne pouvait aimer la monarchie française et la France sans être quelque peu jacobin. Et voilà l'homme à propos duquel on écrivait à Joseph de Maistre, qui faisait remarquer que la Russie, du moins, stipulait, en 1804, dans les conditions de paix dont elle se faisait médiatrice, l'indemnisation entière du roi de Sardaigne, tandis que l'Angleterre se montrait beaucoup plus froide, beaucoup plus décidée à se contenter du moins à défaut du plus. <( N'importe, suivez les instructions du comte de Front. )) Joseph de Maistre écrivait alors, à propos sans doute des prétentions du comte de Front à le régenter et à le maîtriser, en homme qui n'était guère disposé à supporter un tel joug.
J'ai trop étudié les têtes humaines, pour iie pas savoir que ce sont des instruments qu'on n'accorde pas si aisément. Quand elles mari-hent toutes sagement vers le môme but, on est trop heureux; par le môme chemin, c'est impossible; que chacun suive le sien, pourvu qu'il arrive. La différence entre le comte de Front et moi est que j'ai assez de philosophie pour ne i^as condamner la sienne et qu'il manque de cette philosophie à mon égard. Il me regarde, au pied de la lettre, comme un jeune homme entre les mains de femmes de mauvaise vie. J'ai répondu à M. de Front à peu près ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, j'ai même répandu sur ma lettre un très léger vernis de gaieté pour exclure jusqu'au soup-
(j'on du nu'conlontoiiiont. Au fond, pourquoi sorais-je niéconfont? J'ai Inpo du iiiod dans !(> moment, mais bicMitùt j\'n ai (Ml pris mon parti, mi's ra^-os ne diii'i'nt i;iu''i'(\
Le ministre insistant et alToclant même de s'inquiéter, bien singulièrement, il faut en convenir, de savoir si M. de Maistre ne manquait pas d'instructions de Londres, celui-ci mettait bon ordre au malentendu et rétablissait les rôles qu'on prétendait intervertir, en ces termes péremptoires.
A part le plaisii" de reeovoii- des lettres de M. de Front, je suis sur ce relard du calnu" le plus philosophique, car je ne me fais pas illusion sur nos correspondances et crois qu'il n'y a pas de lettres nécessaires, excepté celles de créance. Quant aux conseils, tout le monde en a besoin, et celui qui croit pouvoir s'en passer montre précisément qu'il en a plus besoin qu'un autre. J'en recevrai donc, comme j'en donnerai. Nous devons mettre en commun, pour le service de Sa Majesté, toutes nos pensées et toutes nos affections ; je ne n'-clame que l'ég-alité.
11 n'était pas facile de venir à bout d'un tel contradicteur sur le terrain de la logique, de la raison et de la dignité. Il trouvait, dans la conscience de sa valeur et de sa fidélité, le secours nécessaire pour être supérieur aux petits affronts, aux petites déceptions d'amourpropre. Il avait le droit d'avoir de l'orgueil, s'il n'eût préféré être modeste. Il était inaccessible aux calculs puérils et aux soucis mesquins de la vanité. Alors on changea le supplice. On asservit l'homme le plus désintéressé du monde aux tyrannies de la question d'argent. On obligea l'homme le plus simple, le plus frugal, mais aussi le plus fier du monde, à endurer et à dissimuler les souffrances honteuses de la pauvreté. On contraignit cet homme fait pour les grandes affaires à épuiser l'ennui des petites et on réduisit aux angoisses
du père de famille séparé des siens et inquiet de leur sort cet homme chargé de sauver la maison de Savoie et sa fortune. Procédons par faits et articles. L'énumération a sa douloureuse éloquence, sa moralité sans phrases.
En 1804, prévoyant une baisse de fonds publics, M. de Maistre se hâta d'envoyer au roi une partie du subside. Sans cette heureuse inspiration, en effet, on aurait perdu 18 pour 100. Ce qui n'empêcha pas que, pour Vordre, pour la règle, M. de Maistre fut grondé de son initiative.
M. de Maistre, ministre d'un roi détrôné et déchu, il est vrai, mais qui n'en était que plus tenu à assurer à son représentant, dans l'intérêt même de sa cause, une représentation honorable, fut réduit strictement au traitement tout à fait insuffisant, dérisoire même, eu égard aux nécessités, aux convenances de ses fonctions dans une capitale oii le luxe dépassait toutes les bornes et où la vie était hors de prix, de 20,000 roubles ou 20,000 francs. L'envoyé de Prusse, le plus mal payé de tous les membres du corps diplomatique, en recevait 35,000. On devait rembourser au malheureux ministre sarde ses frais de voyage, lui fournir les premiers frais d'établissement. On n'en fit rien, et il en demeura, de ce chef, de 7 ou 8,000 francs de sa poche. On voulut bien ne pas lui réclamer, sans doute, le prix de la fameuse voiture de voyage, qu'il trouva à grand'peine à vendre 60 roubles, c'est-à-dire 60 francs. En arrivant, il dut se loger à l'auberge, puis successivement dans deux appartements des plus ordinaires, oîi il succédait dans l'un à un dentiste, dans l'autre à un chanteur de l'Opéra. De sorte qu'avec son traitement de 20,000 livres, M. de Maistre devait entretenir dé-
cemmenl à Turin sa femme et ses trois enfants et, à Pétersbourg, avoir logement, vêtement, ménage, valet, secrétaire et, s'il lui plaisait, voiture et pelisses pardessus le marché. Il y a mieux : on lui faisait supporter les frais de poste de sa correspondance. Il y a mieux encore : on le payait fort irrégulièrement. En 1803, il lui était dû, sur ses appointements de Sardaigne, un arriéré depuis 1802, que son beau-frère, M. de Saint-Réal, chargé de cette liquidation d'arriéré, lements, se faisait justement scrupule, à raison de sa parenté même, de lui solder avant son tour et par faveur. Il y a mieux enfin : un jour, à bout de ressources et d'expédients, et après avoir sacrifié tout ce qu'il possédait à lui, il ne put demeurer sourd aux tristes confidences de sa femme, qui perdait courage, en proie à la détresse, et prit sur lui, tout en en sollicitant la permission, qu'il ne pouvait attendre et qu'il pouvait supposer, de lui envoyer 3,400 livres, prises sur le subside dont le payement avait été anticipé au roi, qui lui devait en appointements arriérés une somme très supérieure. Bientôt, pris de scrupules, ne trouvant pas suffisamment conforme aux règles du respect, quoiqu'il le fût aux règles du droit, ce prélèvement, il écrivit qu'il ne voulait pas se servir de ses propres mains, ajoutant qu'il priait le roi de lui donner ou de lui refuser lui-même cette somme.
Si l'on veut ]>ieii se rappeler que rien n'est plus in(;ontestablement dû, qu'il n'y a aucun moyen imaginable pour suppléer à cette somme et que ce- sacrifice, après tous les autres, me trouvait au pied de la lettre, je vous prie d'écrire à ma femme que la lettre de créance qu'elle a reçue, en date du 25 de ce mois, au montant de la somme susdite, est à sa disposition; dans le cas contraire, ayez lu buulé de tirer une lettre de change sur elle, qu'il sera
ET SA FAMILLE l (j l
bon de faire sigiuM- par M. Gabcl, dont cUt^ coiiiiaît la personno et récriture. La lettre sera acquittée sur-lefhanip. C'est le saii<;" de nies enfants, mais ce sant^ est encore au roi, et il me convient de linir ainsi.
La réponse fut négative, sans doute, ou le silence significatif, et la comtesse paya, avec de grands frais de change et de commission, la lettre de change tirée sur elle, pour payer ce qui lui appartenait, et rembourser ce qui lui était dil. M. de Maislre lui laissa ignorer pour quelle cause, et par suite de quel sacrifice héroïque, elle avait eu à faire face à la lettre de change. Son mari écrivait stoïquement, à ce propos, pour épargner jusqu'au reprociie, jusqu'à la honte, aux comptables impitoyables de la cour de Sardaigne : « M""" de Maistre ne sait rien de Tairaire, sinon qu'elle doit payer quand elle recevra une lettre de change de tant, les dames ne devant point se mêler des affaires. »
Cet admirable serviteur, si mal payé en argent, qui envoyait pour justification de sa pénurie une feuille de son livre de ménage, griffonné par son valet de chambre, et oîi son ordinaire se composait d'une soupe et d'un poulet également maigres, était-il au moins l'objet d'égards compensateurs, était-il payé au moins en titres, en décorations, en hochets qui, s'ils sont ceux de la vanité, sont aussi ceux de l'honneur? Certes, Joseph de Maistre était trop au-dessus de ces plaisirs de représentation, de ces susceptibilités d'étiquette, pour attacher une importance personnelle à ces dédommagements honorifiques. Mais il y tenait pour sa considération, pour la dignité de son maître; il y tenait, parce qu'à la cour de Russie, malgré tous les talents et tous les mérites du monde, on n'était rien, si (jRi n'avait droit, par le titre, admis à équivalence.
à un degré supérieur dans cette cour et cette société si minutieusement hiérarchisées, où la faveur se mesurait inflexiblement au grade. De là, pour un ambassadeur, l'importance des questions de titre, d'étiquette, de préséance, d'uniforme, de croix, de grade ou d'équivalence du grade.
Joseph de Maistre, qui clail le premier à rire, en homme qui a la gloire, de ces vanités et de ces fumées, qui plaisantait lui-même de très bonne grâce sur le peu d'nnciennelé de sa maison, sur son illusoire et dérisoire comté sans terre {i), n'entendait pourtant pas que la considération de l'ambassadeur et la dignité du roi eussent à souffrir de l'absence de ces titres, de ces décorations, de ces habits privilégiés. Il demanda donc, dans ce double intérêt, que sa noblesse relativement peu ancienne, noblesse sénatoriale, de magistrature et de robe plus que d'épée, fût relevée par un titre en Sardaigne; qu'il pût porter non la petite croix mais la grand-croix de l'ordre des Saints Maurice et Lazare;
(1) Nous sommes tous comtes; mais ce sont des contes tant qu'on n'a ni terres ni pain. J'admire la t)izarrerie des choses : le ministre de Sa Majesté et son frère sont titrés par force, sans qu'il y ait eu moyen de faire autrement; moi je voulais arriver sans titre, et je voudrais de tout mon cœur n'en pas avoir... D'autres, au contraire, avec moins de moyens encore que nous, attachent une grande importance à ces titres. Chacun a son goût. (Lettre du 24 avril — 6 mars 1813.)
Ce que je demande de nouveau instamment à Votre Majesté, c'est de ne penser à moi pour rien. Je me suis parfaitement jugé dans le principe. Ma maison étant nouvelle aurait besoin de plus d'illustration... J'ai dit invariablement : je ne puis ni supporter ni souffrir mon titre; daignez donc me débarrasser de ce titre ou l'assurer de c[uelque manière qui sorte de la ligne commune. Ce qui me paraissait un jeu de la puissance royale a paru une chose impossible à Votre Majesté; je fais plier mes idées, comme de raison, mais je me retire modestement. (Lettre au roi du 28 avril — 10 mai 181 4.)
qu'il pût revêtir l'habit de chambellan au lieu du grand uniforme de Saint-Maurice. Il n'obtint pas le titre, ni l'habit, ni la décoration, sollicitée pour lui, car il n'avait pas voulu paraître en cette affaire, par le duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples. A une première ouverture, le roi avait écrit de sa main : « Je sais que le bien de mon service exigerait que vous fussiez plus décoré. » M. de Maistre écrivit h ce propos au comte de Chalembert.
C'est-à-dire, très évidemment, que l'aversion est plus forte que ce qu'il y a de plus fort dans l'univers, la raison d'Etat. Après cela il n'y a plus qu'un vilain sans tête et sans cœui- qui puisse s'obstiner au service. Dernièrement uu homme de ce pays me disait avec une belle naïveté : « Il faut avouer que si vous jouissez ici d'une grande considération, ce n'est pas aux frais de votre maître. » Ah! je ne veux plus entendre de pareils discours.
Aux instances du duc de Serra-Capriola le roi ayant fait cette réponse incroyable : « qu'il ne le pouvait, étant dépossédé de ses États », Joseph de Maistre, poussé à bout, répondit au ministre :
Sa Majesté peut m'envoyer à la mort, je suis tout prêt; mais au ridicule, non : pour cela, je suis très poltron. Le duc a eu la bonté d'être très affligé de la lettre de Sa Maje.sté. La grâce accordée à son frère lui a coûté un nouveau chagrin, parce qu'il l'a envisagée comme une espèce de compensation du refus... Je suis résolu à présenter ma démission à Sa Majesté. Je crois qu'il m'en coûterait moins de mourir; mais il n'y a plus moyen de faire autrement. Du moment que j'eus connaissance de ma destination et que je vis le système pris de réunir sur ma tête l'éclat du poste et l'humiliation de la personne, je regardai ma perte comme assurée. Je la prédis, elle est arrivée. Jamais je ne surmonterai l'opposition que j'ai contre moi ; les humiliations de tout genre se succéderont
IGi LE COMTE JOSEPH DE MAISTUE
et je resterai en l)iitle aux ricaneurs. Ma position devenant chaque jour plus intoli-rable, il faut prentli-e un parti. 11 est irrévocablement pris.
L'offre de démission était accompagnée d'un mémoire éloquent et navrant, où Joseph de Maislre énumérait ses griefs, et qui nous fait l'effet d'une sorte de martyrologe. Il est impossible de le lire sans émotion (1).
Le roi répondit qu'il avait besoin des services du comte de Maistre et envoya la grand-croix. Pour ôlre en règle avec la justice et la vérité, il est nécessaire de reconnaître qu'après avoir d'abord tout refusé selon son habitude et son système, la cour de Sardaigne finit toujours par céder, hormis sur la question d'argent, oii elle se montra toujours intraitable. Mais elle n'accorda jamais qu'après avoir d'abord refusé, c'est-à-dire en commençant par le premier mouvement toujours mauvais, ce qui gâtait la bonté du second. Une grâce ainsi disputée perd toute grâce, et de telles résistances rendent jusqu'à la faveur amèrc.
Ce qui demeure certain, c'est que Joseph de Maistre dut ainsi, de 1803 à 1807, disputer pied à pied avec sa cour sur des questions d'honneur et d'existence sans cesse renaissantes. Car, dès qu'un incident était vidé et qu'avec sa naïveté de grand honnête homme, incapable de rancune, il avait remercié le roi de s'être enfin rendu à ses raisons, de lui avoir restitué le droit de le servir avec une fidélité aiguillonnée par la reconnaissance, une nouvelle disgrâce, un nouveau sujet de mécontentement obligeaient cette même fidélité, si heu-
(I) Albert Blanc, p. 16i à 170. — A travers plus d'une erreur de fait ou d'appréciation, le livre est très intéressant, parce qu'il dit tout et d'une bouche qu'on ne peut accuser de partialité ni de complaisante.
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relise de baiser la main qui, après l'avoir longtemps frappée, la caressait un instant, de redresser de nouveau la tête, de repousser le calice d'une épreuve trop forte pour le dévouement même et de réitérer ses protestations et ses offres de démission et de retraite.
Un demi-volume au moins sur six volumes, c'est-àdire Un douzième de la correspondance de Joseph de Maistre avec la cour, le roi ou ses ministres, roule sur ce point douJoureux et tenace de sa situation à Saint- Pétersbourg, sur ce qu'il appelait énergiquement son ulcère. Cet ulcère, ce fut le chagrin, parfois la colère d'esprit, le supplice de fierté d'un homme plus redouté encore qu'estimé pour son talent par les princes qui l'employaient, éloigné plutôt qu'envoyé dans cette cour étrangère où son génie, emprisonné dans des obligations étroites, ne s'accommodait pas sans murmures, sans révoltes, des lisières de la hiérarchie, des puérilités et des tyrannies bureaucratiques, des épines de ce lit de sa pauvreté où le souci rongeur ne lui accordait pas la trêve de plus de quatre heures de sommeil par nuit. Et il devait se lever en prenant dès le matin pour tout le jour le masque réjoui et souriant d'un épicurien qui a dormi ses dix heures sur les roses ! Mais l'influence, les faveurs qui venaient au-devant de lui et des siens de la part de l'empereur et de ses ministres, ne pouvaient que lui rendre plus cruel le contraste de la sécheresse, de l'avarice, de la jalousie, de l'ingratitude, osons dire le mot, car il n'y a pas que l'ingratitude des peuples, des souverains et des ministres de son pays.
On laissait étouffer dans une petite mission ce grand homme qui avait besoin d'agrandir tout autour de lui et ne respirait que dans l'atmosphère supérieure des idées. On paralysait ses initiatives, on gourmandait
ses audaces; on lui donnait à peine le nécessaire pour vivre, ayant calculé sans doute qu'il n'était pas homme à se vanter de sa pauvreté, ni à en soulFrir, avec sa sobriété d'ascète. Mais il y a limite à tout, et si l'homme frugal et patriarcal était assez indilîérent personnellement à l'absence de tout bien-èlrc, à la privation de toute jouissance et commodité voluptuaire ou somptuaire, le ministre souffrait cruellement dans son légitime amour-propre, dans sa dignité, dans ses plus chers besoins de cœur, d'être laissé sans équipage, sans secrétaire, sans valet, logé en garni et nourri de plats d'hôtellerie, de vivre sans patrie, sans famille, dans un foyer mercenaire et solitaire; car on lui refusait obstinément les quelques mille livres indispensables pour la réunion de famille qui l'eût consolé de tout, comme on lui avait refusé l'arriéré de son appointement de Sardaigne, l'indemnisation des frais de poste, les frais de premier établissement.
Il était réduit à ce qu'il appelait l'habit vert, — l'uniforme de Saint-Maurice, — et à ses 6,800 roubles, pour vivre, écrire des lettres admirables qu'on se dispensait d'admirer, faire honneur à ses fonctions, quand il n'était pas obligé de s'excuser de paraître aux fctes trop coûteuses en voitures et en pourboires, et de faire le malade aux invitations qui l'eussent exposé à une dépense au-dessus de ses moyens. On trouvait cela tout naturel et c'est à peine si on ne grogna pas trop contre les prodigalités de ce diplomate qui n'avait pourtant, en treize ans, dépassé que de 2000 livres, et sur autorisation formellement demandée et formellement refusée d'abord, puis accordée, son appointement. Et cela dans une capitale où les ambassadeurs de l'empire ennemi et triomphant, les Hédouville et les Caulaincourt, rece-
valent un traitement de 300,000 francs et dépensaient en plus jusqu'à 700,000 francs sur le crédit illimité qui leur était alloué.
Cet homme franc mais sûr, hardi mais honnête, mécontent mais fidèle, sans préjugés et sans illusions, mais sans défaillances, qui avait payé, en quittant la Savoie pour suivre son roi, par une initiative courageuse, généreuse, qu'on devait plus tard, à la cour même de Sardaigne, reprocher aux Savoisiens émigrés, en leur disant : qui vous avait priés de sortir? du sacrifice de sa fortune confisquée, de sa liberté menacée, de son repos perdu, de sa vie à jamais errante et militante le droit de dire la vérité; cet homme qui honorait son roi, qui sauvait sa patrie, qui éclairait de lumières parfois un peu brûlantes des ministres médiocres et ombrageux, un comte de Ghalembert, un comte de Vallaise, un chevalier de Rossi (celui-là fut le seul aimable, mais de compliments et d'apparences, plus que de réalité); cet homme qui rendait tant de services, mais en y ajoutant parfois des conseils semblables à des reproches; cet homme en fut réduit pendant quinze ans, de 1803 à 1817, à se plaindre de son isolement, de son dénuement, de cet air de pauvreté, de malheur, d'abandon, de disgrâce, qui sied si mal dans une cour d'un faste et d'un despotisme orientaux, même, surtout plutôt aux envoyés d'une puissance pauvre, déchue, malheureuse et obligée de disputer elle-même son existence à l'oubli ou au dédain des grandes puissances.
La parcimonie héréditaire de la maison de Savoie, l'orgueil avare même en compliments , du génie piémontais, la politique traditionnelle de ne point gâter les ambassadeurs, de s'en méfier, de les éperonner
IGS m; comte josi;i'h de maistrh;
par la crainte de la désapprobation et du désaveu, qui laissait ignorer, jusqu'en 1813, où les lèvres royales daignèrent se desceller jusqu'à deux lettres de maigre bienveillance et de sec encouragement à M. de Maistre, si sa correspondance intéressait ou non : tout ce système fut plus rigoureusement suivi que pour tout autre àl'égard d'un diplomate de talent exubérant, de tempérament bouillant, d'imagination romanesque et chimérique sans doute aux yeux des ministres à œillères, mais surtout d'un incommode et dangereux génie gallican, c'est-à-dire, trop français, trop partisan de la France. C'est là le grief qui a fini par exaspérer la Savoie, par la dégoûter, la détacher de l'Italie marâtre et par la jeter dans les bras maternels de la France. C'est en vertu de ce môme grief, doucereusement implacable, qu'on laissait le comte de Maistre languir et s'aigrir à Saint-Pétersbourg dans des conditions de traitement et d'habitation précaires, humiliantes pour sa fierté, dangereuses pour son crédit, et il ne pouvait s'empêcher souvent de s'en étonner, de s'en plaindre, de s'en indigner.
Nous nous en étonnons et nous nous en indignons nous-mêmes, quand nous songeons que le plus petit souverain de l'Europe avait alors, pour défendre sa cause en Russie, le plus grand philosophe, le plus grand écrivain politique de l'Europe à ce moment. Quand nous lisons ces admirables lettres adressées au roi Victor-Emmanuel, à ses ministres le chevalier de Rossi et le comte de Vallaise, à son collègue à Londres, le comte de Front, au comte d'Avaray, au duc de Blacas et à bien d'autres personnages, quand nous entrons, grâce à cet observateur de génie, dans les intimités, dans les mystères de la coulisse, de la poli-
tique et de T histoire russe pendant les années épiques qui vont de 1806 à 1813, d'Austerlitz à Waterloo; quand nous parcourons cette galerie de portraits tracés par un peintre de premier ordre pour qui l'àme la plus insondable, la plus énigmatique, celle de l'empereur Alexandre, n'eut pas de secrets, qui fait revivre pour nous en touches caractéristiques, des figures comme celles de Slrogonoff, de Woronzofî, de Czartorysky, de Speranski, de Kutusof, de "Witginstein, de Rostopschine, de Romanzolf, de Capo d'Istria, de Nesselrode, nous nous demandons comment la petite cour de Cagliari ou de Rome ne sut pas apprécier une telle faveur de la Providence, ne sut pas se rendre compte du prix, pour sa cause, d'un tel avocat, et lésina opiniâtrement sur les remerciements et sur les honoraires.
Cet homme, qui était à Saint-Pétersbourg le héros des salons, l'oracle des chancelleries, était traité à sa cour comme un questionneur indiscret, comme un conseiller importun; ses dépêches, avec leurs lueurs d'éclair et leurs coups de tonnerre, leurs vues sublimes et prophétiques, leurs héroïques avis, leur implacable connaissance des hommes et des choses, leurs imperturbables espérances, que l'événement déconcertait souvent sans les décourager jamais, y jouissaient peutêtre d'un moindre crédit que la correspondance de tel autre consultant politique ou nouvelliste diplomatique qui trouvait plus habile de flatter que de contredire l'opinion dominante et d'amuser par des faits que d'occuper par des idées. On trouvait sans doute Joseph de Maistre trop spéculatif, trop métaphysique, trop éloquent, trop vibrant, trop troublant. On avait peur de ses coups de génie, qu'on affectait de traiter de
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coups de lôte. Les princes n'aimenl pas à être servis avec trop de zèle, trop de dévouement, trop de passion; ils exigent que, même pour les sauver, la fidélité prenne le masque obéissant et caressant du courtisan, et les ministres désapprouvent généralement tout ce qu'ils n'ont pas inspiré. Il est évident qu'un souffleur tel que Joseph de Maistre, leur était trop supérieur pour qu'ils lui fussent favorables, et qu'ils préféraient à l'humiliation de le suivre, la vanité de ne pas le croire. De là les malentendus, les susceptibilités, les surprises, les à-coups, les mécontentements mutuels, les conflits imminents, l'ambassadeur offrant sa démission par fierté, le roi la refusant par prudence, les ministres par crainte, et l'ambassadeur finissant par se résoudre à attendre, à espérer encore, à s'excuser de ses vivacités, préférant, par un dernier sacrifice de sa loyauté, se trouver coupable que paraître rebelle, et être pardonné que pardonner.
Les bons exemples ne manquaient cependant pas à la cour de S. M. Sarde pour reconnaître la valeur, les mérites, les services d'un tel ambassadeur, qui la représentait plus efficacement et plus glorieusement qu'une armée. L'empereur Alexandre, ses ministres, n'hésitaient pas à consulter cet homme, qui ne rencontrait à sa cour que des succès d'estime. L'empereur le comblait de faveurs et lui témoignait une considération et une confiance particulières. Il lui demandait des mémoires sur les plus grandes affaires de l'empire. 11 avait avec lui des entretiens confidentiels, et à la suite de l'un d'eux, pénétré d'admiration et d'cslime pour ce conseiller officieux aussi discret qu'éclairé, il l'embrassait cordialement. Il avait pris à son service son fils Rodolphe, l'avait fait entrer dans ses chevaliers-
gardes, et le poussait, à trente ans, au grade de lieutenant-colonel; il favorisait la carrière militaire de son frère Xavier jusqu'à le faire général et l'attacher à son état-major. Il le mariait à une des demoiselles d'honneur de l'impératrice. Il voulait payer l'équipage des deux officiers, les pensionnait et les honorait de ses ordres. Il accordait plus encore aux sollicitations de Joseph de Maistre, qu'à ses obligations de protecteur, le subside dont vivait en partie la cour de Sardaigne, et que celui-ci envoyait fidèlement à sa destination, sans qu'il lui fût offert ou permis, — hors une fois, — d'en détourner une obole. En 1812, l'empereur ne trouvait d'autre moyen de venir au secours de ce serviteur trop négligé par ses maîtres que la mission de conseiller secret et de collaborateur extraordinaire de sa chancellerie, qui l'associait à des actes importants et lui confiait le secret de l'État.
Après avoir accepté cette mission de collaborateur et rédacteur confidentiel, non sans en solliciter l'autorisation du roi, par suite d'honorables scrupules, par souci des délicatesses d'une situation double dont s'alarmait sa fidélité, le comte de Maistre renonçait spontanément à la continuer, renonçant en même temps à la plus belle occasion d'influence et de fortune qui lui eût jamais été offerte. En regrettant cette détermination, mais en estimant encore plus l'homme capable de la prendre, par crainte de ne pouvoir concilier des devoirs qui n'avaient rien de contradictoire, étant données les relations de protection et d'alliance entre les deux cours, l'empereur y trouvait du moins un moyen de faire accepter à l'indépendance et à la fierté du comte, son auxiliaire passager, à titre d'indemnité pour ses dérangements et travaux prélimi-
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naires, une somme de 20,000 roubles. Joseph de Maislre l'avait destinée à subvenir aux frais du voyage de sa femme et de ses fiiles, et à se payer enfin le luxe d'une famille. Les événements et les difficultés de communication causées par la guerre, Tayaut obligé de renoncer jusqu'à la paix à réaliser ce beau rcve, et à refermer pour deux ans encore ses bras ouverts sur son cœur affamé, Joseph de Maistre pouvait du moins enfin, grâce à la libéralité du tzar, payer ses dettes, donner à son fils de quoi faire honneur à son état, et consacrer le reste de cette aubaine libératrice à se donner quelques meubles, quelques assiettes, dit-il, un laquais, une pelisse et une voiture.
C'est aussi grâce à la munificence de l'empereur, qui l'honorait lors de son départ du présent d'une boîte de 20,000 roubles, qu'il recevait l'hospitalité sur un des huit navires — mis à ses ordres — chargés de ramener de France en Russie une partie des soldats du corps d'occupation, et voyait ses finances inquiètes déchargées du prix du passage d'une famille, d'une bibliothèque, de nombreuses caisses de papiers.
C'est encore grâce au tzar qu'il pouvait réaliser son vœu de connaître enfin Paris, alors qu'il avait en vain sollicité de son roi la faveur des quelques milliers de francs nécessaires pour suivre l'empereur h Moscou et connaître la ville sainte. Il devait partir sans l'avoir vue, après quinze ans de séjour en Russie comme ambassadeur, faute de l'argent nécessaire pour le voyage. Ainsi d'une cour étrangère toutes les faveurs, toutes les grâces, toutes les libéralités, toutes les confiances; de sa propre cour rien que des rebuffades, que des camouflets, que des traitements illusoires, dérisoires, qui lui arrachaient les cris éloquents de protestation,
de plainte, les soupirs de douleur dont nous noterons seulement quelques-uns.
On ne dit jamais tout, Monsieui- le comte, je puis seulement vous assurer et assurer Sa Majesté, si vous en trouvez l'occasion, qu'elle m'a fait tout le mal qu'un souverain peut faire à son sujet. I^e murmure n'est pas permis, mais la tristesse n'est pas défendue. Elle n'est contraire ni au respect ni à l'attachement : au contraire, elle en est la suite.
En votre qualité d'homme de cour, vous devez avoir la vue assez line pour faire de certaines distinctions : un homme utile n'est pas toujours un homme agréable: au contraire, il arrive souvent que le même feu, la même force de caractère, qui rendent un homme utile, le rendent désagréable; je suis donc obligé de m'en tenir aux faits qui seuls ne peuvent tromper. Seul ministre de mon espèce, depuis qu'il y a des ministres, je ne suis rien auprès de mon maître, ni courtisan, ni militaire, ni magistrat; je n'ai ni patrie, ni rang, ni grade; j'étais sénateur il y a quinze ans, je le suis encore aujourd'hui, ou plutôt je ne suis rien, car une commission n'est pas un emploi; on m'a ôté celui que j'avais, et que je ne pouvais certainement conserver, sans m'en prévenir, chose inouïe dans la monarchie, et sans le remplacer par aucun rang ni titre. Sa Majesté s'est montrée constamment inébranlable dans le système de me refuser les moindres grâces personnelles et héréditaires, afin de me faire bien sentir que la personne est anéantie (1)...
Anéantie pour la faveur, soit, mais comme elle se réveillait de cet anéantissement résigné, quand il s'agissait d'une question de justice et d'une de ces affaires où il y a erreur ou abus et où la conscience même fait un devoir de la pitié! On ne peut lire sans émotion la lettre éloquente adressée au roi, où en invoquant l'exemple d'une exécution en Sardaigne qu'il a en vain
(1) Lettre au comte de Robureat, JO juin 1806.
17 'l LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE
tout fait pour empêcher, et qui lui laisse le cauchemar d'une erreur judiciaire, il proteste contre l'emprisonnement indéfini et arhilraire d'un certain Delorenzo, qui s'est adressé à lui pour obtenir, après cinq ans de détention, sa mise en liberté.
Sire, je viens d'a|)pren(lro que ce malhoiu-cux gémit encore dans l'horriblu prison qui en contient deux cent quatre-vingts, sans avoir jamais été entendu et sans espoir de recouvrer la Uberté. Que Votre Majesté me permette de le hn dire avec la sainte liberté dont je ferai toujours profession, ayant l'honneur de parler à un prince si ami de la vérité et de la justice, ceci n'est point une iujustice ordinaire, une de ces erreurs auxquelles les meilleurs gouvernements ont peine à échapper; c'est une iniquité monstrueuse qui crie vengeance et que Votre Majesté ne saurait trop s'empresser de réparer. Ensevelir un liomme dans les prisons sans aucun terme fixe, non seulement sans mais contre l'avis des magistrats, faire une veuve et des orphelins avec un mari et un père vivant, les réduire à la misère en les privant des secours de leur chef... j'avoue à Votre Majesté que je ne puis rien imaginer de plus révoltant... Rien n'est plus contraire à la grandeur des princes que cette espèce de pusillanimité qui leur fait croire que tout homme accusé de crime d'Etat ne doit plus voir le jour. Les crimes d'Etat sont comme les autres, il faut qu'ils soient prouvi's... ill.
Après la bataille d'Austerlilz, la situation de Joseph de Maistre, de plus en plus précaire, ne fut pas sans le préoccuper plus cruellement que de coutume, et l'obligea d'écrire au roi une lettre dont nous citerons quelques passages caractéristiques.
Votre Majesté n'a sûrement pas oublié l'extrême répugnance que je montrai pour me rendre à Pétersbourg. Un très grand nombre d'observations m'avaient convaincu
(1) Au roi Victor-Emmanuel, 9 septembre 1805.
que des circonstances extraordinaires, ou la conduite extraordinaire de certains hommes ne paraissaient point à Votre Majesté exiger d'Elle des mesures également éloignées des formes ordinaires. Je connaissais d'ailleurs d'autres choses, et le tout ensemble me persuadait que Votre ^Majesté ne se déterminerait jamais à me mettre au niveau de ma place, de manière que mon existence dans c(> pays ne serait qu'un long martyre...
Depuis les derniers événements, on m'a beaucoup parlé (Feutrer au service de Sa Majesté Impériale et d'y faire entrer mon fils. Quant à moi. Sire, je ne balance pas un moment : mon serment n'est pas mort à la bataille d'Austerlitz, et tant que je pourrai être utile à Votre Majesté, je demeurerai à mon poste. Pour mon fds môme, je ne me déterminerai qu'à la dernière extrémité; c'est un malheur de prêter un nouveau serment, même lorsqu'on y gagne. Mais il est de toute nécessité, Sire, que Votre Majesté daigne me faire connaître ses intentions à mon égard. Il y a bientôt quatre ans que je vis séparé de ma famille; l'espoir d'une restauration prochaine rendait cette séparation moins insupportable, quoique cet espoir fût très faible dans mon esprit. Aujourd'hui que nulle prudence humaine ne peut prévoir avec quelque fondement la fin des calamités de l'Europe, il faut bien que je prenne un parti. Un divorce sans fin ne s'accorde avec aucune loi, j'ai un enfant de treize ans (jue je ne connais pas!
... J'ai cinquante ans, mes enfants sont grands, je désirerais avoir l'esprit tranquille sur l'établissement que je dois faire ici (1)...
En attendant les décisions du roi, dont la lenteur naturelle aux délibérations de son maître et la difficulté des communications que la guerre paralysait souvent ne lui permettaient pas d'avoir connaissance sans délai, le comte de Maistre faisait part au ministre, le chevalier de Rossi, de ses appréhensions et de ses
(1) Au roi Victor-Emmanuel, 25 janvier 1806.
176 LE COMTE JOSKl'H DE MAISTUE
scrupules. Il redoutait tour à tour que le roi en vînt « à le regarder comme un poids nécessaire que sa bonté supporterait sans nécessité- pour son service », ou même qu'il supposât au comte le désir d'entrer au service de la Russie.
Point du tout, ^Imisieur le chovalior, point du tout: jo l'ai (lit et j'ai l'honneur de vous le répéter. Dans les révolutions, chacun doit prendre le chemin tracé par la conscience sans jamais examiner où il aboutit. Dans ce cas, celui (jue j'ai pris menait à un précipice. Fort bien! je ne reprendrais pas moins le même s'il fallait recomim-ncer.
Après cette déclaration, je crois que vous approuverez l'extrême répugnance que je vous ai montrée pour changer de place.
Le comte de Maistre parait ainsi à l'hypothèse selon laquelle le roi aurait l'intention de l'envoyer auprès d'une autre cour ou de le rappeler près de lui.
Je suis sujet et je suis ministre : mais je suis père. Il n'est pas possible ni même permis d'oublier cette dernière qualité, et je vous avoue que je n'exposerais pas, sans un mortel chagrin, mes enfants, à manquer de pain. D'ailleurs, que ferais-je sur le théâtre rétréci où les malheurs publics nous ont confinés"? On m'y gênerait prol)aijlenient et j'y gênerais l(>s autres (1).
Dans une lettre suivante, attribuant l'indifférence de son maître à ses représentations et à ses doléances, à la conviction qu'il y avait exagération, hyperbole dans ses plaintes, Joseph de Maistre rétorquait cet argument trop commode pour l'ignorance et l'indifférence.
Je viens de congi'dier mon valet de chambre, pour me donner un domestique plus simple et moins coûteux. Je verrai s'il y a moyen de faire d'autres économies; et tout mon désir est que 8a Majesté soit bien persuadée d'une vérité qui pourrait foi't bien n'être pas entrée pleinement
(1) Au chevalier de Rossi, 6 avril 1806. '
dans son esprit, quoique je l'aie beaucoup répétée : c'est que. dans tout ce que j'ai dit sur ma situation, jamais je n'ai laissé tomber de ma plume la plus légère exagération. J'ai soufTert comme je l'ai dit et autant que je l'ai dit, et maintenant encore comme je le dis, je n'ai rien, ce qui s'appelle rien; pas de quoi me faire enterrer si je venais à mourir; j'excepte la somme qui vient de m'ètre livrée et qui n'est point à moi puisqu'elle est la représentation de la subsistance et qu'à la fin de l'année, j'aurais précisément ce que j'avais avant de la recevoir, c'est-à-dire rien.
Et sous rinfluence de ses soucis politiques et paternels, de la privation de sa famille et de la privation de sa confiance habituelle dans l'avenir, Joseph de Maistre ajoute ces confidences touchantes :
Quoique la nature m'ait pourvu d'une assez grande égalité d'humeur, cependant je sens que je commence à plier sous le faix, je deviens triste et solitaire; je ne vais plus dans le monde, je m'y traîne, et le plus souvent pour mon fils. Je lis, j'écris, je tâche de m'étourdir, de me fatiguer s'il est possible. En terminant mes journées monotones, je me jette sur un lit où, le sommeil, que j'invoque, ne m'est pas toujours complaisant. Je me tourne, je m'agite en disant comme Ezéchias : De mane usque ad vesperam finies rue. Alors des idées poignantes de famille me transpercent. Je crois entendre pleurer à Turin: je fais mille efforts pour me représenter la figure de cette enfant de douze ans que je ne connais pas. Je vois cette fille orpheline d'un père vivant; je me demande si je dois un jour la connaître. Mille noirs fantômes s'agitent dans mes rideaux d'indienne. Enfin, vous êtes père, Monsieur le chevalier, vous connaissez ces rêves cruels d'un homme éveillé. Si vous n'étiez pas du métier, je ne permettrais pas à ma plume décrire ces jérémiades... Je pense que vous n'avez pas moins besoin que moi de cette philosophie qui dépend malheureusement bien plus du tempérament que de la raison (1).
(\) Au chevafier de Rossi, 14-26 avril 1800.
Enlin, Joseph de Maistre perd patience, et on la perdrait à moins, fùl-on cuirassé de la plus épaisse armure de lymphe.
Mos lettres n'ont (-essé de vous téninigner les sinistres j»ensées qui m'ag-itaient sur les dis|)(»sitions de Sa Majesté à mon l'-g-ard. Il n'y a cLM'Iaineineut. dans toute l'histoire diplomatique, aucun exemple d'un ministre traité comme je l'ai été. Le temps est venu où l'honneur et le devoir me commandent également de .sortir d'une carrière qui ne me présente que le double malheur de déplaire et de me perdre.
... Du premier moment de mon ai-rivéc, j'ai tenu le même langage. J'ai dit que le grade était tout dans ce ])ays : un ministre sans état auprès de son maître était une absurdité politique; j'ai montré que j'étais tourmenté de toutes les façons. Je n'ai rien obtenu, je ne dis pas de la bonté, de la générosité, de la justice du roi, mais de son humanité seule; Cinq ans de plaintes, de représentations, de supplications, l'ont constamment trouvé inébranlable, et l'expérience que j'avais faite sur moi-même s'est bientôt répétée sur mou liis: jamais je n'ai jni obtenii' un état ])our lui. A ])résent, que faire'!* 11 a dixhuit ans : puis-je le laisser inutile et sans existence "^^ Je vous prie donc. Monsieur le chevalier, de vouloir bien faire agréer à Sa Majesté qu'elle daigne me rappeler... Assurez, je vous prie, Sa Majesté que, si je n'ai pas fait |)liis d'i-conomies, ce n'est pas non plus ma faute, mais c'est (pie je n'en sais pas davantage. Toutes mes richesses se réduisent à un service de déjeuner qui vaut 400 roubles : j'en dois la moitié. Du reste, jamais je n'ai pensé à me rend)ourser de ce qui m'est dft par tant de moyens usités. Je vous i-épète ([ue je n'ai rien du tout (I).
A tout moment survenaient de nouvelles pilules amères à avaler. Avec la dislance et la difliculté des communications, Joseph de Maistre était obligé de
'\. Au clievalier de Rossi. l"-!:} novembre 1806.
prendre beaucoup sur lui, de saisir l'occasion au vol, et cela au risque de désaveux ou de silences, pires que le refus, qui lui arrachaient de nouveaux soupirs et lui faisaient renouveler directement au roi sa demande de rappel.
Celle même considération de la distance nie forra, l'année dernière, de prendre, quoique très à contre-cœur, une licence dont je ne pus me dispenser. Je m'étais permis de représenter plus d'une fois à Votre Majesté que Ihabit dont j'avais été revêtu n'avait et ne pouvait avoir aucune considération et qu'il était tout à fait au-dessous d'un ministre; cependant, Sire, je prenais patience, puisqu'il ne plaisait pas à Votre Majesté d'en ordonner autrement; mais mon fils étant arrivé avec l'hahit de cour, il en résultait une dissonnance absolument intolérable. Je crus donc pouvoir, sans excès de confiance, complor assez sur les bontés de Votre ^Majesté pour prendre le même habit et, tout de suite, j'eus l'honneur de vous en faire parf, en lui présentant mes très humbles excuses cl lui demandant son agrément dont j'avoue (pic je n'avais pas osé douter.
Cet agrément ayant été remplacé par un silence qui ne pouvait être approbatif, Joseph de Maistre s'écrie :
Ce dernier désagrément m'a élé' infiniment sensiliic. moins en lui-même que parce qu'il signifie : il ne m'est plus permis de me faire la moindre illusion; la défaveur qui pèse sur moi, Sire, n'a ni boi-ne. ni exception, ni remède (1)...
11 ne manquait au chagrin du comte de Maistre aucune cause d'irritation, d'exaspération. Tantôt on le félicitait d'avoir enfin pu se réunir avec sa femme et ses filles, qui venaient, disait-on, de traverser Vienne. Tantôt on l'assurait que Sa Majesté était fort contente
1) Au roi Victor-Emmanuel, 10 décembre 1806.
180 LE COMTE JOSKPH DE MAISTUE
de lui. Ces félicitations, innocemment ou malignement ironiques, par leur contradiction avec la réalité, ces caresses à rebrousse poil, retournaient à tout moment le trait dans la blessure et lui arrachaient des exclamations tour à tour ironiques (à leur tour) ou douloureuses.
Los questions d'argent ne m'intéressent que par le côté qui touche l'honneur, le reste n'est rien... Le roi est content de moi! Et le roi a versé sur moi toutes les humiliations qui pouvaient s'accorder strictement avec l'exercice de mes fonctions. Dites-moi donc, Monsieur le chevalier, ce que ferait Sa Majesté, si elle était mécontente? Répétez, je vous en prie, à Sa Majesté l'annonce de mon éternel dévouement. Il n'y a dans tout ceci ni détours, ni finesse, ni prétention cachée. Je ne veux rien, je ne demande rien. Tout le mal que la puissance de Sa Majesté pouvait me faire est fait, et je crois (c'est Là mon <>Tand malheur) que, si elle avait pu m'en faire davantage, sans se nuire encore davantage, elle l'aurait fait. Je m'en vais donc, mais c'est un dépit d'amour; cette expression familière exprime mes vrais sentiments (1).
Dépil d'amour : Voilà le vrai mot lâché. On le savait bien à la cour de Cagliari. Et voilà pourquoi on ne s'inquiétait pas des coups de tête de ce serviteur qui était retenu par le cœur, qui cessait de se plaindre quand on lui avait accordé à la dernii^re extrémité, ne pouvant plus faire autrement, un peu de ce qu'il demandait et qui, moyennant cette concession in extremis, ne s'en allait pas et s'excusait même d'avoir voulu s'en aller.
Cependant, ce qu'il ne faisait pas pour lui, il le faisait pour son fils. 11 profilait d'une occasion unique, qui pouvait ne plus se représenter, de le faire entrer
(I) Au chevalier do Rosïri, 28 novembre, 10 décembre 1806.
dans les chevaliers-gardes, puisque son souverain ne voulait le garder à son service ni comme diplomate, ni comme officier. Et, après avoir écrit : « Le jour oii mon fils changera de service sera l'un des plus tristes de ma vie », il écrivait : « J'ai l'honneur de vous faire part, avec la joie la plus amère, que mon fils est entré au service de Sa Majesté Impériale (1). »
En attendant, il insistait sur son offre de démission, sa demande de retraite, à laquelle on ne répondait pas, laissant le temps limer et user la résolution de son a dépit d'amour ». Il fournissait lui-même des armes contre lui, par les termes mêmes dans lesquels il s'exprimait, rappelant, par exemple, un dernier conseil précieux, un dernier service rendu au roi et écrivant :
C'est assez pour moi, Mousieur le chevalier, et je garderai ce souvenir, sans autre indemnisation. Je ne mets dans ma retraite ni éclat, ni ostentation, ni amertume : jusqu'au dernier moment, je m'occupe avec plaisir d'idées utiles à Sa Majesté et je continuerai même après que je n'aurai plus l'honneur de lui appartenir. J'ai lu quelque part que les vieilles amitiés doivent être décousues, s'il le faut absolument, mais jamais (h'-chirées... (^)
Le lien de fidélité ne fut ni rompu, ni môme relâché, comme on le verra, en dépit de cette secousse et de bien d'autres encore. Et pourtant Joseph de Maistre ne demandait qu'à être pris au mot, au risque de le regretter. Mais c'est ce qu'on se gardait de faire. On le blessait, mais on ne l'achevait jamais. On ne poussait jamais à bout ce grand na'if, ce grand honnête homme, sur qu'il n'irait jamais au bout de lui-même. Et pourtant, il était sans illusions, celui qui écrivait :
(1) Au chevalier de Rossi, décembre 1806.
(2) Au même. 3 janvier 1807.
182 LE COMTE JOSEI'll DE MAISTUE
Soyez bien persuadé, je vous en prie, que la luaiiièrc dont ma personne est envisagée m'était connue deux ou trois mois après mon départ, comme au moment où ji' vous écris. Que ma femme fiH d'ailleurs emprisoniu'u-. comme d'autres l'ont été; que ma iille eiH éh' demandée en mariage par un manieluck; (\ue mon fils d'il été enrôlé par force, ol)ligé de servir contre sa conscience, contre son père et c(uitre son roi et tué à Austerlitz ou à Pultusk, par une balle partie du fusil de son oncle (car tout cela était possible); qu'ici même il m'eiM embarrassé et humilié, tout cela, j'en suis sûr, était parfaitement indiiïérent, poui'vu que, d'ailleurs, les affaires se lissent et que mes notes fussent approuvées. Un personnage, que vous avez sûrement connu, a dit jadis : Nous avons marqué celle famille, elle ne s'élèvera jamais... De quelque manière que j'envisage la chose, je me vois toujours condamné à quitter le service de Sa Majesté, comme sujet désagréable ou comme sujet outragé... Quand le roi serait rétabli demain, que m'arriverait-il?... Un homme riche, et qui aurait peut-être acheté sa tranquillité ])ar toutes les complaisances et tous les serments imaginables, viendrait signer mon ouvrage, et l'on m'appellerait, moi, par une lettre que je lis d'ici, h la présidence de quelque tribunal. Je refuserais hautement, par mille i-aisons décisives qui sautent aux yeux et qui me permettraient même un peu d'iiumeur. Alors je serais ju/n/é, et toute la question roulerait sur la pension de retraite ; mais je sais que cette question serait bien vite décidée; je n'ai jamais été que sénateur, dans le temps où j'avais l'honneur d'exercer des emplois au service de Sa Majesté (je conserve soigneusement la lettre par laquelle on me refuse le titre de président). Aussi je crois que, si l'on doublait en ma faveur l'ancienne paye de 1,200 livres, c'est tout ce qu'une saine politique pourrait permettre à l'égard d'iiii sujrl d'ailleurs aussi vulgaire (1).
En dépit de la justesse de ces plaintes cl de la fcr- (1) Au chevalier de Rossi, H janvier 1807.
ET SA FAMILLE ISo
meté de cette résolution, il arriva ce qui devait arriver. On fatigua par l'attente le ministre mécontent, on l'amadoua ensuite par quelques bonnes paroles, on l'obligea moralement de rester; et il se résigna à rester sans avoir rien gagné h ses récriminations que le plaisir triste et vide de secouer sa chaîne sans parvenir à la briser.
A la fin de 1807, ses résistances battaient en retraite. Il ne parlait plus de sa demande de rappel que pour la forme, mais en gardant son droit de crier, lorsque sa situation lui faisait trop de mal à l'esprit ou au cœur. C'est ainsi qu'un an après, Joseph de Maistre ajoutait à ses plaintes de cœur ses plaintes d'esprit. Non seulement il était négligé comme serviteur, mais il l'était encore comme conseiller, et on ne tenait pas plus compte de ses lumières que de son dévouement, ne répondant que par le silence aux avis clairvoyants et prévoyants que lui suggérait la connaissance des hommes et des choses et le réduisant au triste rôle de Cassandre, trop justifié par l'événement.
Voyant depuis longtemps ce que c'est que cette effroyable révolution dont nous sommes témoins, je n'ai rien négligé pendant ma longue mission pour attirer Sa Majesté hors des routes et des espérances ordinaires. Un homme sur qui Sa Majesté pouvait compter comme sur ellemême, et qui cependant ne déplaisait pas au parti contraire, était \\n insti'ument dont j'ose croire qu'il était possible de tirer plus de parti : malheureusement l'épouvantable décret qui pèse sur tant de princes a totalement fermé les yeux du roi et m'a rendu à peu près impuissant... Pour comble de malheur, le roi a pensé qu'il était utile à ses affaires d'avilir son ministre... Il a fallu six ans d'outrages pour m'engager à demander ma retraite...
Ce qui rendait cette retraite nécessaire à ses yeu.x,
\S'i LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE
c'est que la disgrâce du père semblait rejaillir sur le fils.
Lorsque mon lils vint nie l'cjointlrc, qu'y avait-il de plus simple qwv de le placer ici de la manièro la plus brillante coiiime il esl dans ce moment? Et cependant ipu' demandai-jc |)niir lui? t'n ^rade idéal dans la milice de Sardai<i'ne : je ilescendis jusque-là. En me plon^"eant dans cette boue, je ne pouvais avoir d'autre vue (pie celle de demeurer près des marches du trône, à mes jd'i'ils et risques.
On repoussa cette demande dictée par l'affection; et alors, comme nous l'avons vu, le comte de Maislre se décida à faire pour son fils ce qu'il ne faisait pas pour lui-même, à le faire entrer au service d'un souverain plus généreux. Et cela non sans sacrifice. « J'ai disputé avec moi-môme plus d'un an avant de consentir à sauver mon fils... (1). » Et il terminait par cette fiiîrc déclaration : « L'inébranlable décision de Sa Majesté m'ayant détruit jusque dans l'avenir, il ne me reste que ma devise : Fors l'honneur nid souci. »
C'est en obéissant à un sentiment d'honneur que Joseph de Maistre consentit définitivement à rester, parce qu'après la paix de Tilsit, et ce traité fatal à tout espoir de restauration ou d'indemnisation, où le roi de Sardaigne et ses droits et ses revendications étaient purement et simplement passés sous silence, la retraite eût été une désertion. On n'abandonne que les souverains heureux. (( Je perds tout ce qu'un homtne peut perdre, Sa Majesté est plus malheureuse que mol, et dans ce moment je ne puis m'occuper que d'elle (2). »
Et il s'en occupa, en effet, dans un projet qui avait tout pour lui, la hardiesse, la générosité, et qui aurait
(1) Au clievalier de Hossi, l" aoiïl 1807.
(2) Au même, 10-22 aoiU I8c7.
eu peut-être pour lui le succès, sans les circonstances qui contrarièrent son originalité héroïque, sans la situation fausse faite à l'empereur par ses défaites qui l'avaient fait abandonner par ses alliés et l'avaient obligé d'abandonner ses clients, sans le remplacement du général Savary, comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg par le général de Caulaincourt.
Quoi qu'il en soit, ce projet approuvé à Saint-Pétersbourg fut blcâmé à Cagliari. Joseph de Maistre ne reçut d'autre récompense de cette initiative hardie, témoignage d'un zèle et d'un dévouement qui excitaient l'admiration de ses amis et de ses ennemis eux-mêmes, que des soupçons et des reproches dont l'injure, vertement relevée par l'offensé, faillit encore jeter hors des gonds le serviteur méconnu qui voulait tout supporter, excepté les affronts, qui se résignait à ne pas voir ses services appréciés, mais ne pouvait se résoudre à se les voir imputer à crime.
Nous ne pouvons que résumer cet épisode caractéristique dont les péripéties se prolongent pendant près d'un volume de la correspondance, et auquel force nous est de ne consacrer que ([uelques pages.
Après le traité de Tilsit, où la Sardaigne n'était pas même nommée, par un silence dont ne pouvait demander compte l'empereur de Russie, à ce moment sous le joug de la force et sous le charme du génie de Napoléon victorieux et caressant, qui voulait séduire après avoir conquis, Joseph de Maistre se souvint à la fois qu'il avait dans son portefeuille un décret en vertu duquel il était reconnu citoyen français, avec permission de rester au service du roi de Sardaigne, et qu'un jour Alquier, l'envoyé français à Naples, frappé par son exposé des droits et des griefs de son maître, lui
avait dit avec vivacité : « Pourquoi ne dites-vous pas ces choses-là au Premier consul? on ne les lui a jamais dites ou jamais de celle façon. » Il y avait dans ce conseil quelque chose qui sembla un reproche à Joseph de Maistre, quand il vit son maître abandonné de tout le monde. Que lui restait-il? Rien et tout peut-être. Un serviteur dévoué, dont le zèle avait parfois des inspirations géniales, des illuminations décisives, de ces élans irrésistibles, qui transportent les montagnes et soulèvent les mondes, de la fidélité servie par l'éloquence et favorisée par l'occasion. Pourquoi ne tenterait-il pas quelque chose dans un mystère propice, qui prévient les répugnances et les résistances refroidissantes, échappant au soupçon par une confidence nécessaire au chancelier et à l'empereur, échappant aussi à la contradiction, en laissant dans l'ignorance de sa démarche un maître timoré qu'il fallait sauver à son insu et malgré lui, gardant la responsabilité de l'échec, ne lui livrant son secret qu'avec le succès. Pourquoi n'essaierait-il pas? Le général Savary, si ours qu'il fût, ne le mangerait pas et peut-être l'apprivoiserait-il. Ainsi se déroula l'imbroglio profondément médité et savamment combiné.
Dès avril 1807, pour lâter le terrain peut-être, Joseph de Maistre ne cachait pas au chevalier de Rossi combien il était hanté, tenté par l'idée « d'aborder Tamerlan » ainsi qu'il appelait Napoléon, qu'il appelait aussi Gengis-khan, et encore le Dœmonium mœridianum et dont il avait écrit au comte d'Avaray, à propos des flatteurs qui le déclaraient l'envoyé du ciel, le mot fameux : u Bonaparte vient du ciel en effet... comme la foudre ». Eh bien, cette foudre ne l'effrayait pas (au contraire); comme politique, il sen-
lait le besoin, pour les intérêts de la Sardaigne, d'un rapprochement avec Napoléon, qui haïssait si fort la Sardaigne, surtout en raison du phénomène moral fort bien exprimé par cet axiome de Rousseau : « On pardonne quelquefois les injures qu'on a reçues, jamais celles qu'on a faites. » Là-dessus bouillonnait ce cerveau volcanique qui refroidissait, au besoin, ses laves sous les neiges de la sagesse, c'est-à-dire qui savait corriger par la réflexion les écarts de l'inspiration. Il en arrivait à l'idée, qui attirait de plus en plus en lui le zèle du serviteur, qui ne déplaisait- pas non plus à la curiosité de l'artiste, de se mesurer, dans la nudité du droit, sans autre force que celle de la raison, contre le grand dompteur d'hommes et de nations, au risque d'être dompté à son tour, mais aussi avec l'espoir de dompter le dompteur. Il s'agissait donc de solliciter et d'obtenir une entrevue avec l'empereur et de lui dire ce que personne ne pouvait ou n'osait lui dire, ce qu'il se sentait, lui, capable de lui dire. Il trahissait presque son dessein dans sa lettre du 4 septembre 1807 au chevalier de Rossi :
Il faudrait tâcher de se rapprocher de Bonaparte et de le rendre moins furieux contre nous. Ce projet exige beaucoup de délicatesse pour maintenir surtout la dignité. Avant d'en parler j'aurais voulu recevoir des instructions de S. M. mais à la distance où nous sommes je suis plénipotentiaire par force, je compte avoir sur cet article une correspondance approfondie avec le ministère ; après quoi je ferai ce qui me semblera utile.
Ce qu'il juge utile en premier lieu, c'est d'aborder et d'amadouer le général Savary, ambassadeur de France, dont les coups de boutoir étaient la fable de la cour, qui avait dans les manières tout le sans-façon du
soldat vainqueur et toute la rondeur du bourgeois parvenu, mais qui n'était ni sans esprit, ni sans linesse, n'aimait pointa ètro flatlô, el prenait en eslinK! et en goût ceux qu'il n'intimidait pas, et qui lui résistaient. S'il ne se gênait pas pour rabrouer le général lord Hutchinson, celui qui avait achevé de gagner la bataille (de terre) d'Aboukir après la mort d'Abercombry, en lui disant : « U y a des ânes dans toutes les nations. Cet animal de Menou était le nôtre, comme Mack chez les Autrichiens » , et cela en se tournant, pour faire coup double, du côté de l'ambassadeur d'Autriche, il fut beaucoup plus courtois, après quelques brusqueries inévitables, quelques petarrades d'humeur que de Maistre appelait plaisamment ses détonations, pour le ministre Sarde dont il avait entendu parler avec une faveur qu'il lui témoigna dès qu'il l'eut vu et entendu. Le général Savary, loin de décourager le comte de Maistre de son dessein d'obtenir une audience de Napoléon, s'y prêta avec une complaisance rare chez lui. On peut lire les détails de cette curieuse entrevue dans la correspondance, où l'on trouvera les premières pièces de la négociation, c'est à dire une lettre au comte de Roumantzof, ministre des affaires étrangères de Russie, et un mémoire à l'empereur de Russie, en date des 14-25 septembre 1807, suivis d'une lettre au général Savary et d'un Mémoire au même du 8 au 20 octobre de la môme année. L'affaire semblant mûre, Joseph de Maistre jugea à propos de rompre le secret des démarches préliminaires et d'en faire l'exposé au chevalier de Rossi dans sa lettre du 20 octobre -l*^*" novembre. Il y racontait son entrevue avec le général Savary, l'approbation donnée à son projet par le ministre Roumantzof et la recommandation indirecte
obtenue de l'empereur auprès du général Savary, à qui S. M. I. avait fait dire, par le comle de HoumanlzoF, qu'Elle u verrait avec plaisir que l'empereur des Français voulût bien recevoir à Paris le comle de Maistre » il ajoutait :
Qur jd'oduira cette tentative? Je l'i^iiore; mais rien que cette tentative peut servir le roi; et je ne crois pas qu'elle puisse nuire d'aucune manière. D'abord, j'ai donné ma parole d'honneur solennelle que Sa Majesté ignorait tout, ce qui est vrai: afin que, dans toutes les suggestions possibles, rien ne puisse retomber sur elle. Si je suis repoussé, je suis ee que je suis, c'est-à-dire rien, car nous sommes dans ce moment totalement à bas. Si je suis appelé, j'ai peine à croire que ce A'oyage ne produise pas quelque chose de bon, plus ou moins... Si je réussis à Paris, je m'en irai sur-le-champ en Sardaigne pour rendre compte de tout; si je n'obtiens rien du tout, ou si peu de chose qu'il ne valut pas la peine de faire le voyage, je m'en irai par Turin pour voir ma femme et mes enfants, que peut être je ne verrai plus; ensuite je me fixerai pour quelque temps dans une petite ville de Russie, où l'on peut vivre à bon marché, et je laisserai accumuler de l'argent à Saint-Pétersbourg, pour boucher le trou qu'aura fait le voyage. Pendant ce temps, je serai censé absent par congé.
Dans une autre lettre, faisant allusion à la déclaration de guerre de la Russie à l'Angleterre, Joseph de Maistre disait :
U me semble que cette déclaration de guerre ne doit rien changer à mon projet. Si, dans des circonstances aussi difficiles, il m'arrivait de ne pas tout faire comme Sa Majesté l'aurait désiré. Elle voudra bien réiléchir que l'infaillibilité n'appartient à personne, et moins à moi qu'à mille autres. Il faut agir, voilà qui est certain, car les plus beaux discours ne servent à rien. En second lieu, il faut agir par nous-mêmes puisque nous sommes complètement abandonnés ; j'ai donc pensé qu'il n'y avait
aiirun autre moyen possible que celui que j'ai imaginé pour améliorer le sort de Sa Majesté; si je me tromi)e, je ne sais qu'y faire... qui sait? l'andaee de l'idée peut la faire réussir. Ce que je puis vous assurer, c'est qu'après avoir joué cette carte formidable, je suis aussi calme que si j'allais à la conn'dic : Juda est aléa!... Rien ne peut être utile au roi (iirmic sa<i,(' t(''mérilé... jamais on n'a joué plus sag'emeni une plus terrible c^irte.
Le 13-25 décembre 1807, répondant par avance à un scrupule dont la raison d'État, en politique, peut absoudre la conscience, dans un intérêt supérieur h celui qui en ferait tenir compte, Joseph de Maistre écrivait avec la hardiesse et la liberté d'esprit qui ont tant servi à ses ennemis pour fausse le sens et la portée de certaines de ses paroles :
Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte; il est usurpateur, il est meurtrier, mais faites-y bien attention, il est usurpateur moins que Guillaume d'Orange, meurtrier moins ([u'Elisab(^tli d'Angleterre. Il faut savoir ce que décidera le temps, que j'appelle le premier ministre de la Divinité, au département des souverainetés : mais en attendant, Monsieur le chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu; il faut traiter avec celui à qui il lui a plu de donner la puissance. Rien ne prouve que Bonaparte établisse une dynastie ; plusieurs raisons même prouvent le contraire. Mais tout annonce que sou règne sera long et que ses actes tiendront, du moins en partie.
Le 4-16 janvier 1808, le silence de Paris et une longue attente avaient un peu refroidi l'impatience de Joseph de Maistre, sans refroidir son zèle. « Si je pars, écrivait-il au chevalier de Rossi, je serai très content de pouvoir entreprendre quelque chose pour les inrêts du roi; si je reste, je serai très content d'échapper aux dangers de cette entreprise. »
Celle incerlilude, aigrie par les événements qui se précipitaient dans un sens contraire à toute espérance, tournait facilement à la mélancolie, et quelques jours après, Joseph de Maistre écrivait tristement :
Il faudrait, je le sens, vous remercier de tout ce que vous me dites d'obligeant dans ce numéro 26, auquel je réponds, mais je vous prie de m'excuser : je n'en ai pas la force. Homme sans pain et sans espérance, père sans patrie et sans propriété, époux sans femme, mandataire sans moyens, ministre sans fonctions, gentilhomme sans titre, employé sans grade, etc., etc.. Occallui. Je ne suis plus qu'un tronc et ne sens plus rien.
Ce sentiment se changeait en une juste et éloquente indignation, quand il recevait du ministre, le chevalier de Rossi, à propos de la témérité de sa démarche, qualifiée de négociation, l'expression non assez déguisée de la surprise et du mécontentement de sou gouvernement. Il importe de citer pour bien connaître l'homme, qui se révèle surtout et se trahit dans ces mouvements violents de l'âme, quelques passages de la protestation du ministre si étrangement méconnu et si peu récompensé de ce qui ne pouvait, au plus, être, considéré que comme un excès de zèle, une erreur de dévouement, de ces fautes, enfin, qu'on blâme en en embrassant l'auteur.
Vous accusez mes lunettes russes et vous ne faites pas attention aux lunettes savdes que vous portez... La diÎTérence qu'il y a entre nous deux, c'est que lorsque je raisonne sur Pétersbourg par les règles de Pétersbourg, je vois et je raisonne très juste, au lieu que vous. Monsieur le chevalier, quand vous me prouvez que telle ou telle chose ne doit pas choquer à Saint-PéterslDourg parce qu'elle paraît bonne et raisonnable à Cagliari, vous me paraissez tout à fait hors des règles de l'optique, et permettez-moi d'ajouter encore de la logique.
Quant an salpi^tre dont vous me croyez ))t'tri, je vous prierai encore d'observer que nul homme ne passe pour bouillant ou emporté parce qu'il l'a été avec tel homme ou à tel moment... Il y a sept ans que je suis ici, au milieu des circonstances les plus dilliciles et des hommes les plus aisés à eiîaroucher. Par quel enchantement est-il arrivé que mon salpêtre, loin de produire la moindre explosion, a paru à tout le monde du beurre frais y
Joseph de Maistre rétorquait ensuite vivement les reproches dont la forme surtout l'avait blessé.
Si vous m'aviez répondu tout simplement : Sa Majesté, bien persuadée que vous ne pouvez rien entreprendre que par un véritable zèle pour son service, désapprouve néanmoins votre idée, et souhaite que vous ne l'ayez pas exécutée, je n'avais certainement rien à dire, car tout ministre qui prend sur lui d'agir sans autorisation, dans les occasions où il n'a pas le temps de consulter, doit faire entrer dans ses calculs la chance de la désapprobation (ou de la non-approbation), ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Mais vous saisissez une plume massive, et vous me répondez comme à un jeune homme qui débuterait dans le monde et qui chercherait une réputation ; je pourrais môme ajouter connue à une espèce de mauvais sujet. Vous souhaitez, joour mon bien, que je ne sois J3HS parti, et vous m'ap|)renez même que Sa Majesté veut bien ne pas donner d'interprétation sinistre à ma démarche. C'est une extrême clémence, Monsieur le chevalier, mais qui a tout à fait achevé de m'aliéner. Cette lettre m'a paru un péché capital contre la délicatesse et contre les égards que tous les souverains veulent bien avoir pour de vieux serviteurs. Eh! que me fait à moi cette Troie où je cours'/ Etait-ce pour mon plaisir ou pour mon profit, que je voulais aller à Paris? Si j'avais voulu faire ma paix particulière ou me tourner d'un autre côté, après avoir pris congé respectueusement, je n'aurais pas été plus coupable que les ducs et pairs ipii ont quitté les flancs de leur ancien maître pour s'en aller faire leurs all'aires, eu disant comme on dit ici : Tout est fy(\i, Quel
motif pouvait donc me déterminer, sinon une volonté ardente d'être utile à Sa Majesté, volonté qui est considérée et appréciée par les hommes équitables.
Sa lettre, comme toujours, concluait.par l'offre de sa relraile. Joseph de Maislre était de ces serviteurs dévoués, mais méconnus et mécontents, qui savent mieux servir que flatter, et ont toujours leur démission dans leur poche. Les chiens les plus fidèles ne sont pas ceux qui caressent toujours et ne mordent jamais. Il faut se méfier des gardiens qui n'aboient point, des conseillers qui ne se fâchent pas. Joseph de Alaistre ressentait le désir et le besoin d'en finir avec ces querelles et ces plaintes provoquées par une situation sans changement et monotone comme elle. « Quel ennui, s'écrie-t-il une fois, que celui d'ennuyer! Mais ce n'est pas ma faute! »
A partir de celte suprême et décisive épreuve, sans jamais se résigner, il se décidera à laisser saigner sa blessure en dedans, à « cacher l'ulcère », comme il dit énergiquement, dont on irrite sans cesse la plaie, au lieu de la panser. Mais il ne prendra pas le parti du silence résigné, ou tout au moins de la plainte intermittente, car les événements de i808 à 1814 ne sont pas de ceux qui n'exigent pas, pour les poitrines les plus robustes, mais si cruellement oppressées, le soulagement du soupir, sans avoir poussé à fond, et de façon à obtenir les excuses de son ministre mieux informé, non son apologie (il laisse, dit-il, les apologies à ceux qui en ont besoin), mais ses explications, ses éclaircissements sur cette démarche qui n'aboutit pas, sur cette entreprise à laquelle le silence de Napoléon ne permit pas de donner suite, mais qui, en somme, ne fut pas stérile. Cette démarche, cette
lui LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE
entreprise furent au contraire, en un sens, aussi heureuses qu'audacieuses, car l'envoyé sarde, qui pouvait être inquiété et molesté de tant de façons, fut, au contraire, de la part de l'ambassadeur de France, Gaulaincourt, l'objet d'égards particuliers et d'autant plus llatteurs, qu'ils contrastaient avec l'exception contraire dont d'autres diplomates, comme le ministre de Naples, étaient victimes, et qu'on ne pouvait les attribuer qu'à des instructions spéciales. Joseph de Maistrc n'avait donc pas déplu en sollicitant l'honneur et le danger de défendre directement devant Napoléon les droits et les intérêts de son maître, et ces droits et ces intérêts, que la politique de l'empereur sur l'Italie ne lui permettait pas de ménager, n'eurent pas à souffrir de cette intervention généreuse, héroïque d'un serviteur, dont le talent et le caractère grandissaient la cause.
Napoléon ne pouvait ou ne voulait point accorder satisfaction aux vœux qu'il lui était facile de deviner. C'est pourquoi il éluda la demande et n'accorda pas l'audience demandée. Mais il fit certainement en sorte que celui qui l'avait sollicitée, qui avait eu assez de confiance dans sa justice pour y faire recours, qui avait eu assez de courage pour braver au besoin sa colère, n'eût pas à s'en repentir. 11 avait flatté la puissance victorieuse par une demande qui était un hommage de la part d'un adversaire qui pouvait haïr, mais ne pouvait pas mépriser Napoléon. Le refus, dissimulé sous le silence qui accueillit sa démarche, était un hommage aussi. Il témoignait de la répugnance de l'empereur Napoléon à abuser de l'illusion généreuse de Josepii de Maistre, à l'exposer et à s'exposer à un duel courtois, mais inégal entre deux hommes tous
deux doués d'éloquence, mais dont un seul avait la puissance. Le principal, l'unique obstacle même, car INapoléon, qui se connaissait en hommes, avait été frappé de la valeur de de Maistre, et il ne devait pas éprouver de le voir et de l'entendre une curiosité moindre que celle qu'il lui inspirait, vint des événements qui engageaient Napoléon au-delà de sa volonté même, ne lui permettaient de rien accorder à Joseph de Maistre, et l'obligeaient à renoncer à l'espoir de gagner par un bienfait un homme qui ne pouvait l'être que de cette façon. En toute autre circonstance, la conquête d'un pareil homme eût pu balancer aux yeux de celui qui se flattait d'être non seulement un conquérant de nations, mais un conquérant d'hommes, une concession en ce qui touchait la Savoie ou le Piémont. Mais cette contradiction des événements, désormais engagés à fond et jusqu'à leur dénouement fatal, ne se prêtait plus à un changement de plan, ni à une modification du système d'alliances faisant rentrer dans l'orbite de la politique française la Sardaigne, si longtemps décevante, et inféodée irréparablement à l'influence anglaise et russe.
Sans celte contradiction des événements, que ne pouvait prévoir Joseph de Maistre lorsqu'il conçut un dessein que la paix favorisait au contraire en ce moment, son initiative originale, hardie, hors des traditions sans doute, contraire aux règles peut-être, pouvait être décisive et féconde. En tout cas, la démarche avait été combinée par Joseph de Maistre, de façon à ce que tous les risques lui en appartinssent exclusivement, et à ce que tous les avantages en demeurassent à son roi, dont il voulait aller plaider la cause à Paris, à titre privé, renonçant à tout caractère, à toute
19G LE COMTE Jt)SEl>n DE MAKSTUS
immunité tliplomaliqiie, consenlunt à être désavoué, à ôtre sacrifié, ne voulant pour lui que le danger et réservant le succès à son maître. Or cette démarche dont l'idée surprit, étourdit, stupéfia, quand ils eurent connaissance, par sa propre confidence, de son projet, les minisires de Sa Majesté Sarde, avait, à la fin de 1807, de grandes chances de succès. Montlosier en avait tenté une analogue, et l'estime et la faveur de l'empereur avaient récompensé sa confiance. Le comte de Bonald avait été l'objet de ses distinctions et de ses flatteries. Ce n'était pas sa faute si Chateaubriand, un moment conquis, lui avait échappé. On a parlé de la haine et du mépris de Napoléon pour les idéologues. Pour les idéologues radicaux, les philosophes républicains, irréconciliables, sans doute, mais point du tout pour les philosophes chrétiens, pour les idéologues monarchiques. Ceux-là ne lui déplaisaient pas, ne le gênaient pas. Au contraire, ils combattaient la souveraineté populaire et les utopies révolutionnaires. Ils ne prêchaient ni la révolte, ni l'assassinat. Ils donnaient l'exemple de la fidélité. Ils avaient le dépôt de la grande tradition monarchique à laquelle, en fondateur de dynastie, il prétendait se rattacher et se rallier, invoquant, pour sacrer sa grandeur parvenue, l'onction papale, et faisant couronner et bénir par l'Église son inviolabilité.
Ce projet d'entrevue, combiné par de Maistre, n'avait donc rien en soi de vulgaire, de banal, ni même de téméraire et de chimérique, comme on le pensa dans les hypogées de Cagliari, où régnait le fanatisme aveugle des anciens hiératismes. Il pouvait être favorisé par la connaissance que Napoléon n'avait pas faite sans estime pour son auteur, avec l'ouvrage des Considérations, dont
il avait, avec un plaisir aquilin, parcouru les hauteurs. Il pouvait être favorisé par l'habileté que Joseph de Maistre ne possédait pas à un moindre degré que l'éloquence. Le roi Victor-Emmanuel et ses ministres n'en pouvaient douter, eux qu'il avait initiés à son manège, qui faisait tourner, au besoin, au profit de ses vues jusqu'à la méfiance et à la duplicité d'un gouvernement absolu, qui n'éprouvait aucun scrupule à violer le secret des correspondances même diplomatiques. Rendant à la curiosité et à la méfiance du despotisme czarien piège pour piège et malice pour malice, Joseph de Maistre avait imaginé, quand il voulait faire savoir en haut lieu des choses qu'il ne pouvait ou n'osait y dire, et qu'il était profitable aux intérêts de son maître qu'on y sût, de l'écrire dans des dépêches qu'il savait destinées inévitablement à être interceptées, décachetées, déchiffrées et subrepticement lues. C'est grâce au succès de ces fraudes permises, de ces légitimes stratagèmes qu'il avait su se ménager, peu à peu, une grande influence et un grand crédit personnel dans le monde de la cour, dans les cabinets ministériels et jusque sur l'esprit de l'empereur lui-même. On le voit, Joseph de Maistre savait user de toute la finesse qu'il est permis d'avoir dans la guerre diplomatique, comme dans l'autre, et il n'eût pas dédaigné, dans l'intérêt de sa cause, de se ménager h Paris, comme il avait su le faii-e à Saint-Pétersbourg dans ses rapports avec le général Hédouville, le général Savary et le duc de Vicence, les bonnes grâces de Talleyrand, qui faisait, comme nous le savons, le plus grand cas de l'auteur des Considérations (l), et de
(1) Quand je songe que Napoléon a tenu entre ses mains,
Fouché, dont il possédait un secret. Car c'est Joseph de Maistre qui nous apprend, — ce que beaucoup ignorent, et ce qui explique bien des choses, — que, dès ■nos, il avait négocié et obtenu, en même temps que plus d'un autre régicide, son pardon auprès du frère de Louis XVI, Louis XVIII (1).
On comprend donc qu'un tel bomme n'ait pu voir sans regret lui échapper une telle occasion, et on excuse aussi sa colère et sa douleur en voyant méconnue, désavouée, punie par le reproche et le soupçon, une entreprise si bien combinée, une pièce aux ressorts si bien ajustés, qu'on trouve qu'il est grand dommage qu'elle n'ait pu être jouée, quand on en lit le scénario, où. l'auteur avait tout prévu, tout préparé, jusqu'à l'effet de son exorde et de sa péroraison, écrits d'avance par lui pour être appris par cœur, et lui permettre d'éviter l'intimidation et le trouble de l'abord, et de ménager à son discours le bénéfice d'un entier sang-froid (2). Aussi est-ce avec un
et que la plupart de ses généraux ont acheté à Milan la cin- ([uième édition des Considérations sur la F?'a/ice(queje n'avouais pas à la vérité, mais que tout le monde m'attribuait), qu'il a saisi une lettre de S. M. le Roi de France, qui me remerciait de ce livre et me priait de le taire circuler en France par tous les moyens possibles, croyant aussi que j'en étais l'auteur, etc.. (Lettre au chevalier de Rossi, 19 janvier 1809.)
(1) « Pendant que je résidais en Suisse, il y a dix-huit ou dix-neuf ans, dans le moment le plus terrible delà Révolution, quatre ou cinq votants, à la mort du roi Louis XVI, bourrelés par leur conscience, recoiirurent au roi alors dénué de toute espérance, et lui demandèrent grâce comme s'il avait été sur son trône. Le roi (U grAce dans les formes; je le sus, mais sans connaître les noms, et j'ai appris depuis moins d'une année que Fouché était du nombre. (Lettre du 27 juillet- 8 août 1815. Corresponclani:e diplomatique, t. II. p. 96.)
(2j Au chevalier de Rossi, 6-18 mars 1808, — mai 1808, — 28 mai, — 9 juin 1808.
huiissement d'épaules de philosophe et aussi un mépris d'artiste politique pour les bonzes de la chancellerie sarde, pour leur intolérant fétichisme, que, relevant un aveu maladroit du chevalier de Rossi, il s'écriait :
Comment donc cette idée a-t-ellc été si mal accueillie à Cagliari? Je crois que vous m'en dites la raison sans le savoir, dans la première ligne chiffrée de votre lettre du 15 février, où vous me dites que la mienne est un monument de la plus grande surprise. Voilà le mot, Monsieur le chevalier : le cabinet est surpris, tout est perdu. En vain le monde s'écroule, Dieu nous garde d'une idée imprévue !
C'est grand dommage que cette idée imprévue, qui aurait pu porter des fruits plus imprévus encore, n'ait pu arriver à maturité. Nous possédons du moins les lettres de de Maistre, qui se rapportent à ce sujet. Nous ne pouvons qu'y renvoyer le lecteur, ainsi qu'au reste de ce groupe de lettres éloquentes, douloureuses, émouvantes, touchantes, tour à tour écrites avec du miel et du fiel, avec de l'encre sympathique et, comme il disait lui-même « de l'encre fulminante » qui concernent sa situation, ces cruels contrastes de faveur auprès de son hôte et de disgrâce auprès de son maître, de succès dans le monde et de solitude et de pauvreté dans son intérieur. Quand il songe, — il le répète plusieurs fois, — à cet îmathème jeté sur sa famille condamnée à ne jamais avancer auprès du prince à qui elle a tout sacrifié, à cette malédiction qui fait que «jusque dans les grâces mêmes dont il est rarement l'objet, il y a quelque chose de mortifiant », il écrit : « Au moyen du remède de Mithridale dont je fais usage depuis sept ans, j'espère que nul chagrin ne peut me tuer [\). n
(1) 1" mai 1809.
Il ne peut digérer le double airronl oITiciel qui a puni, s'il a ou des loris, des loris qui n'élaient que u de papier », c'esl-à-dire si l'on veut des écarts ou des excès de plume, inévitables au cours d'une perpétuelle improvisation épistolaire, puisqu'il n'a pas de secrétaire, sous l'influence d'événements qui ont déconcerté les plus sages et fait faire tant de fautes aux peuples et aux rois. Il écrit encore au roi, le 10 mars 1810, avec un respectueux reproche : « J'ai été offensé officiellement deux fois, quand on m'a dit : On ne peut servir deux maîtres; et quand on m'a dit : Sa Majesté, sans donner d'interprétation ministre à vos intentions, ce qui m'a paru être la môme chose que d'écrire à une honnête femme, sa72s ciboire que vous êtes une courtisane. »
Et en décembre 1810, il faisait part à son frère Nicolas de Maistre de son humiliant dénuement, résumé comme toujours dans un détail aussi pittoresque que triste : « Voilà le second hiver que je passe sans pelisse : c'est précisément comme de n'avoir pas de chemise à Cagliari » ; et il lui avouait « qu'il partageait la soupe de son \alet de chambre ».
Joseph de Maistre se consolait de tous ces déboires, de tous ces soucis par l'étude et le travail. C'était là son opium salutaire, son contre-poison contre le venin des chagrins aigris et prolongés. Ces éludes et ces travaux tantôt gardaient le caractère spéculatif et métaphysique comme l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des aatrcs institutions humaines, dont le manuscrit est de 1809, tantùl affectaient la forme et prenaient la portée d'utililé pratique et d'application d'une véritable consultation politique. C'est ainsi qu'il profita de l'amitié et de l'es-
lime du comte llazoïimowsky, ministre de l'inslruclioii publique en Russie, ponr lui exposer, à sa prière, ses idées sur l'éducation publique, et faire servir son intluence aux Jésuites, qu'il révérait comme les maîtres de sa jeunesse et qu'jl considérait d'ailleurs comme dépositaires des meilleures traditions et des meilleures méthodes en matière d'éducation. C'est une chose faite pour frapper l'observateur, en dehors de toute considération politique et religieuse que le contraste, — qui a sa leçon, — en vertu duquel les Jésuites, frappés à la fois par les foudres pontificales et royales, et chassés de tous les pays catholiques, trouvèrent, dans les pays protestants ou schismastiques, comme l'Angleterre des Orange-Hanovre, la Prusse de Frédéric le Grand et la Russie de Catherine le Grand, un asile honorable et une protection fondée sur leurs mérites et leurs services. Joseph de Maistre, à titre de philosophe et politique consultant, sorte de ministre officieux et in petto, invité à donner à l'empereur de Russie et à ses ministres des conseils dont ils faisaient plus de cas que ne le faisaient le roi et les ministres sardes, prit une part importante, parfois décisive, à ces questions de gouvernement intérieur. On peut en suivre la trace dans la partie de ses Œuvres consacrée aux Opuscules sur la Russie (1).
Joseph de Maistre ne faisait pas mystère de ces rela-
(1) T. VIII de l'édition de Lyon. — Ci7ifj lettres sw Véducation publique en Russie à M. le comte Razoumowsky, ministre de rinslruclion publique, juin 1810. — Observations sur le Prospectus Disciplinarum ou plan d'étude proposé pour le séminaire de Newsky, par le professeur Fessier. — Mémoire sur la liberté de l'enseignement public. Quatre chapitres sur la Russie. — De la liberté, de la science, de la religion, de l'illuminisme, décembre 1811.
202 LE COMTK JOSEPH DE MAISTIIE
lions et de ces rapports, de ces témoignages de confiance et de zèle échanges entre le gouvernement russe et le minisire sarde; et la cour de Sardaigne, soit qu'elle sentît l'avanlage pour elle du crédit de son mandataire, soit qu'elle n'y vît pas du moins d'inconvénient, ne mit aucun obstacle à ces services ultradiplomatiques et n'en témoigna d'abord aucune jalousie, aucun ombrage. Cela dura jusqu'en d812, où le roi sembla craindre que son ministre appartînt trop à l'empereur Alexandre pour lui appartenir assez, et où celui-ci sacrifia à ces scrupules et à ces délicatesses une occasion décisive pour lui d'influence et de fortune. Il en profita du moins pour contribuer à faire obtenir aux Jésuites le développement de leurs établissements, jusque dans la Sibérie (à Tobolsk, à Tomsk et à Irkoutsk (1) et l'érection de leur collège de Polock en université indépendante. Cette faveur devait d'ailleurs bientôt, par suite de revirements et d'intrigues dont le récit ne serait pas ici à sa place, se cbanger en une suspicion et une disgrâce dont Joseph de Maistre ne fut pas sans ressentir personnellement le contre coup dans une diminution non de la bienveillance, mais de la confiance impériale.
L'étude, le travail, le succès de ses rapports et de ses Mémoires sur les affaires russes, avons-nous dit, consolaient Joseph de Maistre de ses déceptions et de ses soucis du côté de sa cour. Il trouvait une autre source de consolation et de réparation dans ses rapports épistolaires, les seuls que l'absence comportât, avec sa famille, dans cette correspondance avec ses
(1) Lettre au chevalier de RossI, novembre 1810.
filles, son fils, ses frères, ses sœurs, que nous allons feuilleter. Notre plaisir sera certainement partagé par le lecteur, car il y trouvera, avec de nouvelles raisons d'admirer et d'aimer notre auteur, une diversion rafraîchissante au spectacle attristant de la lutte contre une ingrate fortune d'un homme si digne d'être heureux.
La première lettre écrite de Saint-Pétersbourg, le 19 octobre 1803 (1), ne serait pas une lettre de père, si elle n'était pas adressée à tous ses enfants, collectivement ou plutôt tour à tour; si chacun d'eux n'y trouvait son mot, pour être ensuite réuni avec les autres dans un même discours, dans une même étreinte.
Faisons comme Joseph de Maistre. Ne séparons pas ceux qu'il entretient et qu'il embrasse tour à tour d'abord, puis à la fois, et écoutons ce qu'il leur dit d'une voix si grave et si tendre en même temps, et avec un sourire mouillé de larmes contenues.
Quand ta mère devrait en être jalouse, c'est par toi que je veux commencer, ma bien-aimée Adèle; je veux te remercier de ta jolie page du 3 septembre qui m'a fait un plaisir infini. Je sais bien que tu es sotte, que tu ne sais ni parler, ni caresser, que tu es cruelle, barbare, traîtresse, etc., etc.. N'importe, l'amour est aveugle, et cette passion de la cité d'Aoste dure toujours...
Je me figure aisément la joie que tu as goûtée, lorsque la porte de ta cage s'est ouverte, et que tu t'es trouvée de nouveau assise à cette table où il ne manque qu'une personne; mais je t'avoue, mon très cher enfant, que je n'ai nullement été ennuyé de tes ennuis, et que rien au monde ne m'a été plus agréable que d'apprendre que tu avais su dévorer en silence tes petites seccatures et te faire aimer de tes saintes geôlières. Ce monde-ci, ma
(1) Correspondance, édition Vitte et Pérussel, t. I, p. 122,
chùrc A(lt'l(\ est niic g-rnc ]>('rp(''tiu>llo : ot, (|iii ne sait s'ennuyer, ne sait rien. .l'espère que tout ira bien et ((ue tu ne cesseras de croître en (jràce, en science et en saf]esse, afin d'être agréable à nos yeux (c'est le style de saint Paul), et ciue je puisse l'embrasser avec xine joie ineffable au jour de la consolation, qui arrivera bien tôt ou tard. Amen.
Sur ce mot de pieux el affectueux espoir, le père, quittant sa fille bieu aimée, s'adresse à son fils :
Pour mon fils uniciue. — ■ Et mon cher petit Rodolphe, où est-il"!* Qu'il vienne aussi prendre son mot. Tu ne peux pas me donner une plus douce assurance, mon cher ami, que celle de ta constante tendresse; quoique ce soit un discours inutile, cependant je l'entends toujours avec un nouveau plaisir. Ce qui ne m'en fait pas moins, c'est d'apprendre que tu es le bon ami de ta mère, et son premier ministre au dé])artement des alTaires internes. C'est l;i le premier devoir, mon cher enfant; car il faut que tu sois son mari pendant qiu; je n'y suis pas, et que tu me la rendes gaie et bien portante... Ton âme est un papier blanc sur lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de fac^-on que les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, jiourvu ({ue tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus tout. 8i tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes sœurs, il faut que lu aimes ta table : l'un ne peut pas aller sans l'autre;! Je l)uis attacher ta fortune à la mienne, si tu aimes h; travail; autrement tout est perdu. Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de papier; c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui probablement te sera fort utile. Ainsi, nous nous sommes entendus à ce sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.
Enfin le père se tourne vers Constance, « sa chère petite inconnue ». Rien ne saurait rendre la grâce émue et caressante de ce petit discours qui n'est qu'un
ET ï;a famille iOo
long baiser parlé. Nous ne le déflorerons pas. Il y a des choses si pures et si délicates, duvet de tleurs, aile de papillon, qu'on ne saurait les toucher sans les gâter. Nous ne citerons que la fin de ce délicieux couplet.
Adieu, mon petit cœur, je t'embrasse amoureusement. Parle souvent de moi avec ta maman, ton frère et ta sn-ur, et quand vous êtes à table ensemble, ne manquez jamais de boire It^ premier coup à ma santé.
Après avoir lu les lettres qui précèdent et celles qui suivront, on comprend très bien qu'elles fussent bien venues dans la famille, qu'elles en fissent la fête et la joie, et qu'on put dire d'un jour sans lettres de cet aimable absent, qui savait si bien se rendre présent aux siens, ce que le pauvre dit d'un jour sans pain. Le père et l'artiste dans le père n'étaient point insensibles à ces hommages naïfs, à ces succès domestiques qui fouettaient leur verve, comme on en pourra juger par cette lettre à sa fille Adèle, du J2 août 1804 :
Tu dis donc, ma clière Adèle, que tu aimes extrêmement mes lettres? Tant pis pour toi, ma chère enfant; car lorsqu'une petite lllle aime les lettres d'un homme, c'est marque presque infaillible qu'elle aime aussi l'homme. Ainsi, te voilà à peu près convaincue d'une bonne inclination pour un vieux radoteur de cinquante ans, ce qui est bien, sauf respect, l'excès du ridicule. Au demeurant, tout le monde a ses faibles; que ceci reste entre nous. .Je suis tout à fait piqué qu'on t'ait volé en France cette lettre du mois d'avril; il ne tiendrait qu'à moi de te la répéter presque toute; mais il me semble qu'il y a de la bassesse à se répéter ainsi. Je me contente de commencer et de finir à peu près de la même manière, afin que tu ne perdes pas entièrement toutes les douceurs que je te disais. Le mal est, bel idol rnio, que l'empire français est instruit de notrje intrigue, au moyen de cette lettre supprimée...
206 LE COMTE JOSEPH i)E MAISTUl-:
Où te cacher? Va-t'on dans la nuit infernale. Non, mon •'her enfant, reste pour me tenir eompag'nie. Tu verras que cette inclination, (ni(ii(|ue très atlich(''e, ne t'empêchera pas de te niarit-r.
J'ai été enchanté des prop^rès que tu fais dans le dessin et de ton goût pour les belles cho.ses, mais j'ai sur cela une terrible nouvelle à te donner : c'est qu'il faut t'arrêter et consacrer une g-rande partie de ton tcm])s à l'oisiveté : ta santé l'exige absolument. Je te conjure donc, mon cher enfant, de faire tes elforts pour devenir sotte, au moins jusqu'à un certain point. Il faut te jeter chaque jour dans le fauteuil douillet de l'ignorance, en répétant si tu veux, pour t'cncourager, un adage de notre amie^eommune, feu T\Irac ]^ marquise de Sévigné : Bella cosa far-nienir. Autrement tu t'eirileras, et tu ne seras plus qu'un petit bâton raisonnable, raisonnant et raisonneur, ce qui me fâcherait beaucoup. J'ai dit le surplus à ta mère; ne prends pas ceci pour un badinage : l'excès d'apiilicatinn pourrait te faire beaucoup de mal.
... Parlons encore un peu de littérature. Tu me cites un beau passage sur Homère ; pour te payer, je t'en cite un d'Homère. Un Athénien, qui vit pour la première fois le fameux Jupiter de Phidias, dit à l'artiste, dans un accès d'enthousiasme : « Où donc as-tu Ani Jupiter, homme étonnant? Es-tu monté sur l'Olympe? » Phidias répondit ; « Je l'ai vu dans ces quatre vers d'Homère :
<( n dit. et le froncement de son noir sourcil annonça ses volontés. Sa chevelure parfumée d'ambroisie s'agiln sur la tète de l'imniorlel et, d'un signe de cette lèlc, il ébranla l'immense Olympe. »
VA toi, mon cher enfant, ]>enx-tu l'apercevoir dans cette traduction? A propos, as-tu lu V Iliade et VOdysséey 11 faut les lire, à cause de leur célébrité, et parce qu'il est inq^ossible d'ouvrir un livre où l'on ne trouve quelques aUusions à ces sublimes balivernes. H y a trente mille traductions d'Homère; il faut lire celle de Bitaubé, qui n'est guère plus rare que ÏAlmanach.
Je loue beaucoup ton goût pour le Tasse; cependant l'inexorable juge du dix-septième siècle a dit : clinquant du Tasse, or de Virgile. Un homme comme Boileau peut
bien avoir tort, mais jamais tout à fait tort. Il est certain que le style du Tasse n'est pas toujours au niveau de ses conceptions: qu'il est souvent recherché, affecté; qu'il manque en mille endroits de la simplicité et du naturel antiques. Relis, par exemple, le discours de Renaud à sa petite sorcière, lorsqu'il tient le miroir, strano arnese dans le jardin enchanté.
Ce n'est que jeux de mois, atïectation pure, Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.
Nondimento, la Jérusalem délivrée sera toujours un des grands chefs-d'œuvre du génie moderne; mais, à présent que tu l'entends à fond, je voudrais la relire avec toi en esprit de critique.
Après un froid ridicule, qui nous a fait chauffer au mois de juillet, nous avons passé presque subitement à une forte chaleur de près de 30 degrés; mais ce n'est qu'un éclair. J'ai eu le temps cependant de me baigner dans la Neva aussi à mon aise que dans le bel Eridan. Avant la fin de novembre, je passerai sur le môme endroit en carrosse à quatre chevaux, et l'on y fera l'exercice. Au milieu de toutes les phases de la nature et de la politique, je ne cesse de vous regretter, mes bons amis. Je n'ai qu'une demi-vie... Adieu, mon très cher enfant. Soigne ta santé scrupuleusement, ne me fais point mal à ta poitrine. Conserve ta bête : ton oncle t'a fait comprendre suffisamment l'importance de cet animal... Si tu rencontres ta mère quelque part, dis-lui qu'elle a fort bien fait de te faire, et, pour sa peine, embrasse-la de ma part (1).
Ce sont encore des conseils et des leçons, toujours sous une forme originale et piquante, qui constituent le fond de la lettre du 17 septembre 1804 (2). Il est impossible de mieux dire en plaisantant des choses sérieuses.
(1) Correspondance, t. I, p. 199-201
(2) Ihid., p. 22i.
20S T.E COMTE JOSEPH \W. MAISTUK
]a' joui' (111 liiii iiKutrc (le dessin pci'dil cimrîiyT à LausaniK', ot que tout disail aiitmir de nous : « On n'en iVra jamais rien! » je pris un sale cliillnn de papiei', sur létpu'l tu venais do crayonni'i- ti-istcnicnl je ne sais (juoUiî triste ligure, et j'écrivis trisliMiient au-dessous la triste inscription : 19 décembre 179.J. J'avais quehpie espérance dans le fin fond du cœur et je me disais à nu)i-mème : Qui sait ce que deviendra ce petit original femelle? Il faut l'attendre et ne j)oinl la tuer. C'est à cette salutaire réflexion que tu dois la vie. Mais, ])our eu revenir aux tètes, j'ai retrouvé dans mes papiers les (K'ux belles tètes de Lausanne... Après avoir porté pendant plusieurs jours sur moi ta peinture et la poésie de Rodolphe, dont j'ai régalé mes amis, j'ai envoyé le tout à Moscou, en faveur de l'ami Xavier, qui me renverra le pa([uet sonica. Je prédis à Rodolphe que, lorsqu'il saura le français, il fera très bien les vers... Il me semble qu'il a des idées et qu'il commence à leur donner de la toiu'uure. Il ne s'agit que de mettre dans sa tète ce qu'on a})pelle les formes françaises; rien n'y contribuera comme l'étude de la versification. Tu ferais bien de lui jeter, de temps en temps, uu(! serviette sur la tète, comme on fait aux serins auxquels on veut apprendre un air. Alors tu t'a|)procherais bien près de son oreille et lu lui murmurei'ais avec ta voix grave :
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit...
et tu n'ôterais point la serviette qu'il n'eut sillli' l'air de la manière la plus ])énétrante.
Nous arrivons à une des belles lettres du recueil, de celles que leur auteur, conscient, malgré sa modestie, de leur perfection et de leur utilité, baptisait d'avance d'un nom que la postérité confirmera et qu'il appelait la lettre sur la quenouille, comme on dit de certaines lettres particulièrement célèbres de M""" de Sévigné : la lettre sur la mort de Vatel, sur la mort de Turenne, sur le mariage de M"'' de Monlpensier, etc.
Elle demeure, bien qu'écrite le ZG décembre 1S04, toujours de circonstance, comme on va le voir.
Voici, je ri'uis, ma très cliùre enfant, le premier sermon que je t'aurai adressé de ma vie; et encore il te fait lionneur, j)uisqu'il ne roulera guère que sur l'excès du bien. Je suis enchanté de ton g-oût pour la lecture, et. juscju'à présent, je n'avais pas fait grande attention au dégoût qui en résulte pour les ouvrages de ton sexe; mais, comme tu as déjà bâti d'assez bons fondements, et que je crains que tu ne sois entraînée trop loin, je veux te dire ma pensi'e sur ce point important.
Tu as probaJjlement lu dans la Bible, ma clière enfant : « La femme forte entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le fuseau. » Mais que dirastu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur : « lia femme forte file, se cache, obéit et se tait. » Voici une autorité qui ressemble fort peu aux |)récédentes, mais qui a bien son prix cependant : c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée les Femmes savantes. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, eût traité ce sujet, s'il n'avait pas reconnu que le titre de femme savante est, en elTet, un ridicule? Le plus grand défaut pour une femme, mon cher enfant, c'est d'être homme. Pour écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière; ce trio est infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. 11 y a, d'ailleurs, dans ce genre d'occupation, une coquetterie très fine et très innocente. En te voyant coudre avec ferveur, on dira : « Croiriez-vous que cette jeune demoiselle lit Klopstock et le Tasse? Et, lorsqu'on te verra lire Klopstock et le Tasse, on dira : « Croiriezvous que cette demoiselle coud à merveille? » Partant, ma tille, prie ta mère, qui est si généreuse, de t' acheter une petite quenouille et un joli fuseau; mouille délicatement ton doigt, et puisvrrrr! tu me diras comment les choses tournent.
Tu pousi's bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance; mais, dans toutes les choses, il y a un milieu qu'il faut savoir saisir : le goût et l'instruction, voilà le domaine des femmes. Elles ne doivent point chercher à s'élever jusqu'à la science ni laisser croire qu'elles en ont la prétention (ce qui revient au môme, quant à l'effet), et, à l'égard même de l'instructinn qui leur appartient, il y a beaucoup de mesui-e à garder; iinc dame, et plus encore une demoiselle, jx'uvenl bien la laisser apercevoir, mais jamais la montrer.
Cette belle lettre se termine par un trait cornélien. Le père, dans Joseph de Maistre, n'a rien de farouche, et il comprend très bien qu'on ne doive pas écarter systématiquement ses filles de ces plaisirs mondains qui font partie des devoirs de leur rang : mais le patriote en deuil et le serviteur fidèle s'indignent h la pensée qu'on puisse goûter ces divertissements dans des lieux sacrés par le malheur, et oiî ils lui sembleraient une profanation et comme un sacrilège.
A propos, j'espère bien (|iic ta mère t'a fait ma commission au sujet des bals. Je sais ce qu'on doit aux circonstances; mais jamais lu ne dois danser dans le palais du roi. Je te le défends expressément et il en faut dire la j'aison tout haut : Jamais jp- ne danserai dans le palais du roi, à qui mon père doit tout. Puisque je t'écris en toutes lettres, je n'ai pas peur qu'on le lise à la poste. La délicatesse, la lidélilé, l'honneur, sont l'espectés partout. D'ailleurs, si on vous chasse, vous savez le chemin de Venise (1).
De la même année est une autre lettre qui n'est que gracieuse et toucliante. Nous y notons ce passage :
Je suis eucliaulé (pic lu ai(.'s culeudu la fameuse Espagnole; pour moi, je l'avoue que la musique m'assassine. Je ne puis entendre un clavecin sans que toutes les tou-
(1) Correspondance, t. I, p. 302-303.
chos fi'a]>pont sur mou ccour. et souvent je le dis : à tout luonu'ut. je crois la voir entrer, il me semble qu'elle va se placer devant ce clavier et jouer mes airs. Tout le monde la connaît, et souvent on m'en demande des nouvelles. Sais-tu que cela tient [)rodio-ieusement du rêve! C'est l'âge, mon enfant.
Je suis ravi de tous les détails que ta mère m'écrit sur l'éducation des ti'ois enfants. Je vois que a^ous employez le temps en conscience, et que vos peines ne sont pas perdues. Quelles bénédictions vous donnerez un jour à cette mère pour avoir su aller son train et laisser dire. Cela s'appelle une force d'esprit imperturbable. Moi, je me serais dégoûté cent fois; mais si je n'ai pas le talent de faire, je n'ai pas au moins le défaut de ne pas savoir apprécier ceux qui font. Au reste, tn sauras, ma chère Adèle, que j'ai conservé une copie de la lettre que je t'ai écrite sur la quenouille. Ainsi, dans le cas où l'original ne te serait pas parvenu, je te ferai passer la copie. J'insiste sur ce point, comme très essentiel à tes intérêts.
Une fille ainsi élevée devait être charmante, et il est naturel que ses parents appréciassent une telle œuvre cà son prix. Aussi Joseph de Maislre trouvait-il du plaisir à avouer qu'il était fier de sa fille. Mais cet orgueil paternel était sans égoïsme et sans jalousie. Il écrivait, le 21 mars 1804 (1), à la marquise de Priero :
Vous m'avez fait tout le plaisir inmginable en me disant que vous avez été extrêmement contente de la lettre de ma chère Adèle. C'est l'enfant de mon cœur. Je me réjouis donc de l'approbation que vous donnez à ma fille. Ah ! si quelque homme romanesque voulait se contenter du bonheur? Mais dites-moi donc, Madame la marquise, vous qui lisez tant de livres, n'auriez-vous pas rencontré une recette pour donner une dot à une demoiselle dont le père est ruiné .^ Cela devrait se trouver dans la Clavicule de :^aloinon, dans les Secrets cV Albert le Grand, ou tout
(1) Correspondance, t. I, p. 356-357.
au iiioiiis dans le Mmioi} do pni'reni)-: aiili'ciiifiit, l'aiitiMir (>st un sot. Si vous (h'Cduvrt'z (luclquc chose, je me recommande à vous.
En 1806, la situation paternelle et domestique du comte Joseph de Maislre se modifie un peu et s'adoucit, si en pareille matière, c'est-à-dire en matière d'affections et de réunions de famille, obtenir quelque chose n'est pas une raison de plus de regretter de n'avoir pas tout, et si la jouissance même de ce qui vous a été rendu n'est pas empoisonnée par le désir de ce qui vous manque. C'est ainsi que Joseph de Maislre, tout en appréciant comme il convenait le bonheur d'avoir depuis quelque temps son frère Xavier pour voisin et son fils Rodolphe pour commensal, n'en déplorait pas moins l'absence du reste de sa famille; il appelait auprès de lui, des vœux impuissants, d'une attente impatiente, cette épouse, cette mère, dont il louait si volontiers les qualités, cette Adèle, la préférée de son cœur, cette Constance, « fille orpheline d'un père vivant ». qui atteignait sa treizième année sans avoir vu le visage de son père, autrement qu'en peinture, sans avoir été elle-môme embrassée par son père autrement qu'en effigie.
Le 14 avril 180G, Joseph de Maistre écrit à M""" de Saint-Réal, sa sœur :
Je me llatte que tu as reA^n mes longues dépêches du .")-I9 novembre: elles n'étaient pas couleur de rose... que veux-in, ma c;hère? Les lettres sont toujours couleur du temps... je suis tous les jours plus Russe; nul espoir pour moi de chang'er de place. On meurt fort bien partout, ce|)en(laut je t'avoue (pi'il n'y a pas d'idée qui ébranle ma ])hil(>s()piiie comme celle de mourir ici : je ne m'étais puinl arrangé pour cela. Si j'avais seulement toute ma famille, je prendrais patience, mais n'avoir ni
t'eininc. ni lilles, ni tVùros, ni su'urs. ni beaux-frùres, ni cousins, ni cousines, ni compères, ni commères, c'est épouvantable ! Tu vas me dire : N'as-tu pas un fils et un frère? A l'ég-ard du frère, je ne l'ai point autant que je le voudrais; malgré nos bonnes intentions, il ne nous a pas été possible de nous loger ensemble et je ne sais trop si nous pourrons y parvenir. Le matin, il va chez son ministre; moi, je suis attaché à ma table avec mon }:toupon, de manière que nous ne pouvons pas même nous voir tous les jours. Quant à mon lils, il me donne plus de plaisir et de chagrin que je n'en avais. Je crois que tu comprendras cela parfaitement; j'ai, comme tu le sens, un grand plaisir do l'avoir, mais nous nous chagrinons davantage en parlant des autres qui me manquent encore plus, précisément parce qu'il est là. Il me serait impossible de dire combien cette situation doit durer; mais elle me dure bien. Rien de si monotone que ma vie, jamais je n'ai travaillé autant. Mais pour en revenir aux frères et aux sœurs, nous sommes convenus, avec Son E. M. le directeur du Musée {son frère), qu'une maison sans femme est toujours sotte et je suis sûr que vous avez raison. Il y a une harmonie particulière dans le bruit que fait leur robe en passant aux portes, surtout lorsqu'elles tournent court comme la femme Alexis {sa sœur).
Entre les agréments dont les circonstances actuelles me font jouir, je compte celui d'être privé depuis trois mois des lettres de ma famille; je soupçonne que ma chère moitié se sera dit dans sa sagesse : Vous verrez que si je mets ma lettre tout simplement à la poste, elle n'arrivera pas. Don(t, etc., et en vertu de ce donc elles iront à Pékin, où on les retiendra. Or il faut savoir que toute lettre remise à la poste arrive infailliblement, à moins qu'il ne s'agisse de conjuration, et dans ce cas même on vous la jirésenterait toujours pour vous convaincre. Ainsi, dans tous les cas, vous la recevrez (I).
Celle lettre n'est pas la seule dans laquelle Joseph
(1) Correspondance, I. II. p. 86-87.
(le Maistre épanche ses ennuis, et cette nostalgie des pays du soleil qui le dispose si bien, sous un ciel de glace, à la mélancolie. Il mêle à ces confidences du plus noble de tous les spleens, celui de la famille, des détails qui nous font mieux connaître celte famille, à laquelle le plus indifférent prend un intérêt personnel, et dont il a fait comme la famille adoptive de tous ceux qui le lisent.
C'est à ce titre que nous devons citer quelques passages de ses lettres à M""' Hubert-Alléon, sa vieille amie de Henève, protestante fervente et austère, avec laquelle s'entendait à merveille ce catholique ardent qu'on a si à tort représenté comme intolérant, et à son frère le chevalier Nicolas de Maistre.
J'ai reçu ilciix on trois fois do vos iioiivellos, par Turin, avec un extrènio plaisir. J'ai su que l'enfant de mon conir vous avait écrit, ("est toujours moi, comme dit Pypfmalion. Quant au moi qui est ici, sa position est toile (jue vous pouvez l'imaginer. Vous aurez appris sans doute que mon fils était venu embellir ma solitude, mais vous me comprendrez facilement, Madame, vojts qui êtes du mi'lior. lorsque je vous dirai i[\w le premier effet de cotte douce société est de me faire sentir plus vivement la privation de ce qui me manque. Nous ne (tessons d'en ])ai'ler ensemble et c'est un renouvellement continuel de souvenirs amers et de projets fatigants. Notre vie est d'ailleurs extrêmement douce, vous savez que j'aime le travail, je me livre à ce goftt plus que jamais. Il y a des dissipations inévitables qui tiennent à l'état, il en est d'autres qui tiennent à la qualité de père, car c'est un de mes premiers dogmes qu'il faut amuser les jeunes gens, afin qu'ils ne s'amusent pas; cependant, comme mon discij)le n'est ])as du tout exigeant et que, d'ailleurs, je veux aussi, et pour cause, l'accoutumer à une vie occupée, il me reste assez de temps libre pour me livrer à mon goût dominant.
...Tout annonce, Madanu\ (iiic je ne (|iiillci"ii ))liis ce
l>;iys. Je le trouvais délicieux lorsque je n'y étais qu'un oiseau de passage: depuis qu'il ne m'est plus permis d<' regarder ailleurs, il n'a plus pour moi les mêmes agréments, he jamais ne plaît /a?nais à l'homme; mais qu'il l'st terrible lorsqu'il tombe sur la patrie, les amis et le printemps! Les souvenirs dans certaines positions sont ('■pouvantables : je ne vois au delà que les remords... Au commencement de la quatrième page, je ne vous ai pas dit un mot de ce que je voulais dire ; mais c'est égal : on ne lit rien jilus (Niuramment que ce qui n'est pas écrit Ml.
A son frère, le chevalier Nicolas de Maistre, le comte Joseph écrit, les 10-22 juin 180G :
Je me porte toujours à merveill(\ mon cher ami. Quelle l.ùzarrerie ! Jamais climat ne m'a convenu davantage, el cependant je ne me gène pas pour lui, je t'assure. Il s'en faut de beaucoup que les gens du pays voulussent prendre avec lui les mêmes libertés; mes dents seules en souffrent un ])eu ; mais il y a une autre raison, tirée des registres de la paroisse de Sainl-Lêrjey... Du reste, je vieillis ici doucement et je m'en vais par un chemin qui ne me paraît pas jilus raboteux que cent autres. Mn vie a sans doute des côtés bien amers. Le divorce ne finit plus. Je ne connais pas mes enfants, du moins tous. L'idée de cette fille orpheline d'un père vivant me crttrilie; tout le reste est supportable. Malheureusement, on ne ferait pas un lro|) mauvais calemlxiur en ap|ielant ce reste le reste de luut.
Ton neveu se porte à mei'veille ri n'a [xàut du tmil payé l'air. Il étudie courageusement la langue du pays, et déjà il est mon drogman; car pour mon compte je n'y entends rien. Voilà déjà la cinquième langue qui entre dnns cette jeune tète. Avoue que c'est un grand bonheur rpie de pouvoir demander son pain en cinq langues ! C'est ce qu'il nous restera, s'il plaît à Dieu. A me sta frese ("2).
Enfin, avec sa vieille amie, ^1""= Hubert-AUéon, le
(1) Correspondance, t. II, p. 116-117, 15 mai 1806.
(2) Ibid, p. 1.30.
216 LE COMTE JOSKPH DE MMSTUE
comlc reprend, le 26 septembre 1806, la convcrsalion commencée en mai, et mêle à de curieux détails sur sa femme, — que nous avons déjà reproduits, — et sa fille, l'incroyable aveu qu'il n'entend rien aux choses de l'éducation. Il est vrai que tout en le disant, il prouve le contraire, pour le grand plaisir et le grand profit de ses enfants et de ses lecteurs.
Au fin et vivant portrait de sa femme, déjà suspendu dans notre galerie, la lettre ajoute un croquis de sa fille Adèle, qui nous conduira tout naturellement à reprendre l'analyse de quelques lettres à elle adressées.
.le suis charmé que vous ayez été si cmilente de la lettre de mon Adèle. C'est une enfant que j'aime ])ar-deià toute expression; elle a comniene)' de la manière la plus extraordinaire. Longlemj)s elle n"a rieji annoncé du tout; elle dormait, au pied de la lettre, comme un ver à soie; elle commen(;a à liler en Sardaigne et devint papillon à Turin... Pour en revenir à mon i)apillon, j'en suis fou. Elle aime passionnéiiu'ut les lielles choses dans tous les genres, elle récite également bien Racine et le Tasse; elle dessine, elle touche du piano, et comme elle a dans la voix des cordes basses qui sortent du diapason féminin, elle a de même dans le caractère certaines qualités yiaves et fondamentales qui appartiennent à notre sexe et qui régentent fort bien tout le restw (1).
On comprend l'attrait et le profit que le lecteur trouve dans ces témoignages épistolaires de l'intime commerce entre une fille si digne de son père et un père plein d'idées neuves et fortes sur l'éducation, quoiqu'il se défende d'y entendre quelque chose; un homme de génie, nourri de la moelle des maîtres, écrivant dans cette môme lettre ces mots plaisants par
(1) Correspondance, t. IT, p. 206-209.
(2) llAd, p. 212-21 il.
KT SA lAMII-hE 21 t
eiix-ii.èmes, qui (le\iennenl sublimes quand on les compcire avec leur auteur : « J'ai force bons livres et j'étudie de toutes mes forces; car, enfin, il faut bien apprendre quelque chose. »
Joseph de Maistre écrit donc à sa fille Adèle, le 8 octobre 1806 (1) :
Au iiHUiiciit iii'i je me ci'dvais loul ;'i l'ail iiit'|iris('' et rcgardt' par-dessus l'i-paulc. vi»ilà une jolie lettre de iiui srconilc ft'iii me, qui uTassiire ijn'il n'en est rien et cpj'elle me préfère à tous les messieurs possibles. J'ai ]>ieu eom- |iris tes ennuis, ma chère enfant: eo)ieudant il est possible de prendre patience toutes les fois qu'on peut mar- ([uer dans lalmunach la lin ])i"écise du crève-cœur. Ceux qui sont amers, insupportables, ce sont ceux dont on ne voit pas la lin; je ne sais si tu n'en connais pas de ce ti'enre. !Ma vie .s'écoule tristement, je regarde les minutes rpu tombent l'une après l'autre dans l'oternité : je les lompte, je les assemble, jeu fais des heui-es et des jours, sans éprouver jamais qu'amertume. A mon àg"e toutes les illusions sont finies; il ne reste (pie la fanulle et c'est ce ipu me man([ue. Je me traîne dans le monde, il le faut, surtout pour ton frère. Mais j'y sécherais d'iuuiui. si je ne m'amusais continuellement avec l'idé'e charmante de m'en alli'r à t"lle heui-e précise. Je l'assure tpie je suis di'vi n;i nu chrétien parfait ))our h- iikhuIi' ri .ses pompfs : ic ii'e>,| |iius poui' moi qu'une lanlei'U" magique. El la rn'ni. t;i rnih'i ! Mais puint du tout.
.le suis nu nr \)i'i\\ plus content de les lettres : Ion omlf ne l'est pas moins; il s'ennuie tout comme moi, et a [jeu près pour les mêmes raisons. I^e bonheur est conime Coiscau rcrt. ([lu se laisse approcher, et puis ([ui l'ait un petit saut; je croirais cependant le tenir si vous arriviez. J'avais fait un jugement téméraire sur le compte lie (on (mcl(\ ([ui m'a très gracieusement donné ton portrait. Il faut voii' avec ([uel lîonneui' je l'ai traité. C'est la
,1'; Coi irsponduni-r, I. il, p. DlJ-^l'i.
mode ici, surtout pour les i)ei'sonnes qui ne iKnIeiil iioiul de boîte, de monter les portraits dans certains portefeuilles faits exprès, où on leur ménage une petite niche intérieure sur un fond de satin. Ils sont fort bien placés, je t'assure. Voilà donc ton portrait dans mon portefeuille, et le portefeuille dans la poche du frac qui est sur le cœur : ainsi, ma chère Adèle, ton image me baise.
Et cet homme, aussi fort que tendre, quand le sentiment le cède à la raison, cet homme qui prétend modestement et naïvement ne rien entendre aux choses de l'éducation, écoutez quels mâles conseils il donne à sa fille sur une question de délicatesse et d'honneur, et par quels motifs il lui conseille de n'admirer qu'avec réserve son compatriote, le poète Alfieri :
J'ai été enchanté de ton enchantement, ma très chère enfant, au sujet de ce piano qui te rend si heureuse; j'aime à croire qu'il ne manquerait rien à ton bonheur si je pouvais l'entendre. Je regrette bien que tu te sois si peu amusée pendant ce carnaval, mais comment aurais-tu pu l'amuser? Il est des devoirs sous lesquels il faut jjlier de bonne grâce sans faire la moindre grimace; à la manière dont tu t'exprimes, je croirais voir que tu envisages cette présentation du côté de la dépense. Quand j'aurais des millions, il n'en serait ni plus ni moins. Tu conçois parfaitement que, pendant que je suis ici, une présentation dans le pays où tu es vous ferait justenu'ut méj)riser par ceux mêmes qui en seraient l'objet. Il y a des règles de décence et de délicatesse qui sont approuvées dans tous les pays et par toutes sortes de jjersonnes; et pourvu qu'on n'y joigne aucune bravade (ce qu'il ne faut januiis faire), il est impossible qu'on ait lieu de s'en repentir. On ne voit dans le monde que la passion; la raison froide et l'observation des convenances ne font point d'ennemis, j'en suis une bonne preuve. Souvenezvous toujours que vous êtes ce que je suis, que vous î^ensez ce que je pense, que nous avons les mêmes devoirs et que la chose durera tant qu'il i)laira à Dieu. Il
ferait beau vuir ijuaprès l'avoir aclieté un si boa piano, tu me fisses une dissonance.
... En attendant, je te vois toujours inconsolable de ne j)as trouver cette iDiiic telle que je te la désirerais. Ah! la belle dissertation que je te ferais sur ce chapitre, si j'avais l'honneur de te voir un peit plus souvent ! ie me contente, quant à présent, de te renouveler mes respectueuses observations sur les goûts exclusifs et sur l'indispensable nécessité de vivre bien avec tous les hommes, même avec toutes les femnles, ce qui est bien plus ditllcile. Je suis bien aise qu'on ait pris où tu es le goût des belles perruques; (juant à moi, je conserve intrépidement le noble signe de la vieillesse, car il me semble que ce serait un mensonge d'orner ma tête de cheveux qui n'auraient pas mon âge.
Rien n'est plus beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
... Je suis grandement aise que tu comprennes parfaitement et que tu goûtes notre dantesque Alfieri; il ne faudrait pas cependant l'aimer trop. Sa tête ardente avait été totalement pervertie par la philosophie moderne. "Veux-tu voir du j)remier coup son plus grand défaut "i* C'est que le résultat de la lecture de tout son théâtre est qu'on n'aime pas l'auteur. Sa dédicace à l'ombre de Charles I""" est insupportable. La première fois que je lus sa Marie Stuart et surtout la dure, inhumaine, abominable prophétie qui s'y trouve, je l'aurais battu. Tâche de te procurer une excellente petite brochure intitulée : Leltera del Vabale Stefano Arteaga à Monsignor Antonio Guardoqui, intorno al Filippo. Tu apjjrendras à juger cette pièce que tu as avalée comme une limonade (de quoi je ne te blâme pas du tout). Aucun juge sage et instruit ne pardonnera à Alfieri d'avoir falsifié l'histoire ])Our satisfaire l'extravagance et les préjugés stujjides du dix-huitième siècle. Tout; cela, au reste, ne déroge nullement au méi'ite d'Alfieri, véritable créateur de la tragédie italienne, et distingué par une foule de grandes qualités littéraires. 11 serait sans tache, s'il n'avait pas trop appartenu à son siècle, qui a gâté une foule de grands talents. J'aime bien qu'on fasse des tragédies sans amour, comme
■-■-''^ i-i: coMiii .K)si;pii i)i; MAisraK
Alluilir, l-^slhrr. Mriopc. I;i Mort de Céifur. imiis JMimc inii'iix raiiiuur que les |);issi(ms liaintMiscs, et AHiei-i iriMi IK'iiit pas (laiiti-cs. ( )ii ne saiii-ail le lire sans j^riiu-er (1rs (iciils. Voilà (|iii mi' ln-oiiillc iiii peu avi'c ce tragiqiu' (II.
Ce qui le brouille avec rAriosle, ce n'esl pas qu'il n'est pas assez, c'est qu'il est trop aimable, et que les caresses de ce genre; la'^cir ne sont pas toujours pures. Aussi le père met-il sa fîUe en garde contre le poète Irup libre, comme il l'a mise en garde contre le poète trop dur.
H nio scnililc (|iii' et' nCst |ioinl cncnrc l('in|is poui' toi (]r lii'c l'ArioslL". Il y a des sti-o|tii('s trop clioquaiites. Tu ])oiuTais le lire, avec (pichpiiiii ipii ))asserait (-Ortaius rndi'oits. Au reste, ma chère cufaiit. je m'en tiens à I ('i^ithrlc rltoijitniile, mais je ne dirai pas daiKjereitsi'. i;w je suis liieii |)ersiiade (piil n y a jibis rien de tlatifjririix pour mon Adèle: mais je ui' le conseillei-ai jamais de l'co'jirder dans nn Imnrliier. (piand nii''me il ne te lei-ait certainement aucun mal... i;'i.
l.e comte n'exprime pas moins énergiquement la môme idée à propos des Confessions de Rousseau, sur la nudité cynique desquelles il jette un voile de pudeur indignée, tandis qu'au contraire il signale à l'admiration de sa iiUe ces Confessions si dilférenles, où saint Augustin s'accuse avec une humilité sincère, et l'ait des larmes de sou repentir une source de puiilication, de ralraîchissement et de grâce où tous ceux qui sont comme lui en esprit de pénitence gagnent la contagion de la contrition et du pardon par amour.
Tu fais ])ien. ma idiùre eiilanl. di- le jeter dans la bonne pliilnsKphie el surtnul de lire saint Augustin, (pji lui.
I; ('orn'Sf)ornhiiirr. I. II, p. L'9:i-2'.»0 " Janvier 1807 . :;; ///»/., l. II, p. 27 ,7 iio\(;nil)ie 1807,.
ET SA FAMILLE •.';'l
sans ciinli-odil, l'un des plus boaiix gvnii's de r;nili(|iiil(''. Il a (le graiids rapports avec Platon. Il avait autant d'esprit et de connaissances que Cicérou : vraiment il n'éei'it pas comme Marins Tullius, mais ce fut la faute de son siècle. D'ailleurs que t'importe'? Tu n'es pas appelT'i» à le lire dans sa langue. Une diMnoisellc ne doit jamais saliises yeux; mais si lu pouvais lire les Cou fi'ssions de Roussean après celles de saiiit Aunuslin. lu seulirais mieux, par le conirasie. (•<■ ([ue c'est (|uc ri'S|ièce pliilosophi([ue (II.
Dans une lettre .intéi"ieiire d'une .'innée (i), Joseph (le Maislre avait eu l'occasion de faire encore office de directeuf littéraire de sa fille à propos d'Alfieri, et d'examiner sous un aspect nouveau ce génie fier et sec auquel son caractère a fait du tort. Il lui avait reproché cette impression générale que cause son théâtre, et qui fait qu'on en sort sans aimer l'auteur qu'on est souvent forcé d'admirer. Il en déduit les raisons morales et littéraires à la fois dans cette lettre qu'il faut citer parce qu'elle complète l'ensemble des idées et des conseils de de Maistre en matière d'éducation littéraire de sa fille, et qu'elle contient des détails neufs et de témoin oculaire et auriculaire sur le grand tragique italien, son caractère et ses relations avec la comtesse d'Albany.
Je te remercie de m'avoir lait coiuiailre l'ii-révt'rence commise contre la mémoire de notre célèbre. Alliei-i par le marquis de Barol; sûrement, il aura beaucoui) déplu aux nondjreux partisans du poète et surtout à son respectable ami, l'abbt' de Caluso. Cependant je t'assure que je n'ai pas trouvé un grand sproposUo dans l'exclamation que tu me rapportes : Miserirordia ! A propos des comi'dies posthumes, la première (pialih' d'un comique, c'est
(1) Coi'respondancpy I. Ht, p. 'i22 (l.'î mars 1810 . '2' IhUl., t. Iir. p. 2G:î 11 Jnillel iso9 .
XTl LE nOMTE JOSEPH DE MAISTUE
d'être honhoiiDne. Lo plaisant et l'ironique n'ont rien de commun avec le comique. Voilà pourquoi Voltaire n'a jamais pu faire une comédie: il fait rire, les lèvres, mais le rire du cœur, celui qu'on appelle le bon rire, ne peut être éprouvé ni excit('' que par les bonnes p^ens. Or donc, ma chère Adèle. qu()i(pie Allieri n'ait pas ét('' m(M>hant (il y aurait boauconp d'injustice à lui donner ce titreh Cependant il avait une ccrtaini' durcl('' et une aig'reur de caractère, qui ne paraissaient point s'accorder avec le talent qui a produit l'Avare et loa Femmoft .sarnntoK.
Toutes les fois qu'il ouvrait les lèvres, je croyais en voir partir un jet de bile, et je me détournais pour n'en être pas taché ; je suis donc fort trompé si ces comédies sont bonnes; peut-être ce seront des snrcismorlios: nous verrons.
Il faut que tu saches que j'ai vu deux fdis ce jx-rsonnag-e. La première fois, nous nous choquâmes un ])eu : il me dit des exiravag'ances sur la lan<>'ue française, (pii est la mienne plus peut-être que la langue italienne n'était la sienne. J'écrivis à l'abb*^ de Caluso : // a i-aifion do rip 23.''.s aimer cette lanrjue, nuciine ne lui fml pltix ne ni.;/. L'abbé ne s'en fâcha pas.
La seconde fois que je vis Allieri, nous nous convîmmcs beaucoup plus; je me rappelle, entre auires, une certaine soirée où je m'avançai tout à lait dans son esprit. Je l'entrepris sur la politique;, sur la liberté, etc., etc.. je lui dis : Gageons, Monsieur le comte, ciiie vous ne save: pas cjiiel est le plus grand m-antage de la monarchiiliéréditaire. et à quoi elle sert principalement dans le monde'/ 11 me demanda ma pensée! Je lui fis une réponse originale et perçante que je te dirai un jour. 11 me dit, en regardant le feu (je le vois encore) : Je crois que vous avez raison. Bref, je suis persiiadé que si j'avais séjourné à Florence, nous aurions iini par nous entendre; mais je devais partir le lendemain, cl |i(iur ne plus le revoii'. Quant à son mausolée, laisse faire la comtesse d'Albany. Je voudrais bien, au reste, voir la fond du co'ur de cette adorable femme; qui sait si tout ce beau marbre ne la met pas un peu plus à son aise! Quand une fois on a pris un certain parti, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de Ir
souk'ilir. Mais Alfieri, avec toute sa tendresse, était si despote, qu'il a dCi, si je ne me trompe infiniment, rendre la vie assez dure à la dame de ses pensées. J'ai été une fois fort scandalisé d'une de ses réponses à cette excellente femme. Elle cita un livre pendant le déjeuner au milieu d'un cercle d'amis. Alfieri lui dit et même d'un ton fort sec : Vous n'avez pas lu ce livre, Madame. Elle fut un peu étourdie d'une telle brutalité et lui dit avec beaucoup de douceur qu'elle l'avait sûrement lu; mais le bourru n'-pliqua : Non, Madame, vous ne Vavez pas lu, avec encore plus de dureté et môme avec je ne sais quel signe de mépris. Je jugeai, par cet échantillon, que ce tête-àtète devait être souvent orageux. Parmi les œuvres posthumes d'Alfieri , on a publié fort mal à propos les Mthnoires de sa vie, pleins de turpitudes à la manière de Jean-Jacques, du moins à ce qu'on me mande de France, car je ne les ai point encore lus. Donne-toi bien de garde de regarder seulement ce livre.
Joseph de Maistre admettait que ses filles eussent des goûts et des connaissances littéraires, on voit dans quelle mesure et sous quelles réserves. Il voulait que le travail manuel et domestique, le travail d'aiguille ou de fuseau tempérât et modérât l'orgueil et la hardiesse de ces goûts et de ces connaissances littéraires; il comptait surtout sur le goût et le talent des arts, musique et peinture, pour ajouter aux qualités solides des agréments plus frivoles, et fournir aux besoins de l'imagination et du .sentiment d'utiles et salutaires diversions, ou, comme disent les médecins, dérivatifs.
Il est assez souvent question de peinture dans les lettres paternelles à Adèle de Maistre. Tout d'abord dans cette lettre du 3 mai 1807, à laquelle nous reviendrons, non sans avoir signalé d'abord celle du 8 novembre 1807, où Joseph de Maistre raille une citation
■^2'( i.i: COMTE JOSEPH m-: maistre
laline de sa fille, en termes significatifs, qui indiquent ccmbicn il avait horreur de tout excès pédantesqne en matière d'éducation littéraire pour ses filles, et pour les femmes en général.
Adèle ayant donc cité une phrase latine et encore tirée de l'Evangile, Joseph de Maistre la rabroue plaisamment en ces termes : « A propos, as-tu appris le latin? je m'en douterais quand je l'entends dire cosl frcincamenle : Sinile pueros. Si tn sais le latin h fond, je te conseille le grec, surtout le Kyrie eleison. »
Si Joseph de Maistre est d'avis qu'une jeune fille ne doit connaître en fait de latin et de grec que le latin et le grec de son livre de messe, en revanche il est très partisan du goût et du talent de la peinture, et il est intéressant et curieux d'entendre exposer ses idées sur ce point un homme très versé dans les questions esthétiques, ainsi qu'en témoigne sa lettre an général Pardo, auteur d'un mémoire sur la Transliguration de Raphaël.
Enlin. iii;i ti-rs cluTo Adùlo, après un grand siècle, jo sais <jue tu .sa (.s que ton portrait m'est arrivé. J'avais regret à la perte de cette lettre où je t'exprimais tout le plaisir que m'avait fait cette jolie image. Mais dis-moi un peu. petite vaurienne, petite lille d'Eve, que signifie celte grande crainte que le jxu'trait ne me paraisse moins joli que toi"? Est-ce que tu aurais de la vanité, par hasard, ou la prétention d'être jolii-? Pas possible! Jamais une demoiselle n'a eu de pareilles idées. Quoi qu'il en soit, le portrait a été trouvé fort joli par moi et par d'autres: permis à vous d'en être fâchée ou bien aise à votre clioix.
Je loue infinement ton goût pour la peinture, et j'approuve fort tout ce que lu me dis sur ce chapitre, mais comme la vie est toujours mêlée d'amertumes, je suis un peu facile que tu n'aimes pas le. paysage. Il faut se soumettre; ton oncle, qui a tant de siicc-ès dans ce genre, nu-
ET SA FAMIM.E
toiii'int'iite d'une autre nuuiièi'e, en refusanl. de luetlre dans ses paysages des chèvres et des lapins, deux choses que j'aime par-dessus tout. A cela près, il est devenu ce i[u'on appelle un grand peintre; si tu étais ici, mon cher cœur, tu envierais bien s(Ui huile, mais je te contrarierais sur ce point (1).
La petite querelle continue dans la lettre du H novembre 1807 (2).
Tu es une folle avec ta pelnlun^ ii tliuilf: ton oncle rit beaucoup de ta grandeur d'âme, et te conseille de ne faii-e que des tableaux d'histoire. Pour moi, je suis d'un a\ is contraire et plus grossier. Comme je serais très mortilié de te voir danser comme ujie danseuse de l'Opéra, je ne vois pas pourquoi tu devrais peindre comme un artiste. Toute comparaison cloche et celle-ci cloche beaucoup, car il y a bien de la difTérence entre la danse, etc.. cela s'entend. Mais il y a quelque chose de vrai. Je tiens pour la miniature et le paysage.
Il lui envoie deux croquis de son oncle pour lui servir de modèles, et il les présente en ces termes :
Voici donc, mon petit enrant. deux ouvrages de monsieur ton oncle, pour ton maître, M. Busoliin, qui se plaint beaucoup de ton excessive application... Tu seras sans doute enchantée de la tète d'a[)rès le Guide; le paysage est aussi joli dans son genre: mais ce n'est pas du tout dans ce petit champ ([vu' se déploie le talent de ton oncle, il faut voir ses grands paysages à l'huile. Tu penses bien, ma chère Adèle, que je voudrais fort t'envoyer le poi'Irait de ton vieux papa fait de cette main habile; mais jus({u'à présent il n'y a pas eu moyen. Ce n'est pas qu'il ne jne dise souvent : A propos, il faut que je fasse ion portrait I Mais bientôt une idée vient à la traverse et les jours passent ainsi. C'est un excellent homme, qu'il faut prendre
''1) Correspondance, ■', mai 1«07, t. tl. p. .'^92. 2'. l/jïd, p. 'ilO.
comme il est; chez lui tout dépend de linspifatidii : un jour piHit-rtre il m'enverra réviMller pour faire ce portrait.
A propos de ce portrait, quelle jolie boutade d'humour, quelle verve d'enjouement mélancolique dans la lettre qui annonce qu'il va enfin se faire (1)!
]\Ion cher Cd-ur... je le ilisais que jr n'avais pas la moindre espérance de t'euvoyer mon portrait (pii ne se faisait jamais que rlemain. Le même jour, j'allai clu-z Xavier. Tout à coup il me dit, à propos de toute autre chose : « A propos, il faut que je fasse ton portrait; voyons si j'ai des ivoires. Non, rien ne me contente: il faut que je te peigne sur cette palette qui est forte, je vais la laver. Fort bien, allons vite. A propos, j'ai pensé qu'il fallait le faire graver, j'ai d(''jà parlé au graveur. Tu as beaucoup d'amis : cette gravure est nécessaire. » Et voilà, ma chère, comment tu auras dans peu de temps ma chienne de figure. Tu auras peine à me reconnaître, tant j'ai vieilli. Je ne suis pas gris comme un âne, comme disait notre ami Costa, mais blanc comme un cygne. Gela est plus élégant et plus triste. Que veux-tu? ma chère Adèle, il faut obé'ir au temps.
Son vol impétueux me presse et me poursuit. Je n'occupe qu'un point de la vaste étendue.
Et mon âme éperdue, Sous mes pas cliancelants, voit ce point qui s'enl'uil.
J'aurais cependant bien mauvaise griice de me plaindre d'être ainsi poussé par le temps; ce qui me fâche, c'est de faire le voyage loin de toi et de ne pouvoir jaser avec toi pendant que la barque vole.
Pour en finir avec la question de la peinture et avec la correspondance adressée à sa fille aînée Adèle, nous citerons un passage de la lettre du 13 mars 1810 (2), où Joseph de Maislre expose ses idées en matière d'art et
(1) Correspondance, t. III, p. 11 (janvier 1808).
(2) Ihid., t. III, p. ri21-/|22.
sur quelques maîtres de l'art, et parle tout à l'ait en connaisseur, en dileitanie raffiné.
Tu fais bien A'adovev la peinturo, il faut bien adorer quelque ehose. Ce n'est pas que je me trouve tout à fait eu hanuouie avec tes idées sublimes. Je voudrais que Inn tali'nt fi'it un peu plus femme. Jhonnre beaueoup tes Lj-raiides entreprises : cependant c'est à elles qui' j(> dois le malheur de ne point voir encore sur ma nuirailb^ / .so.spivali qundri, que j'appelle depuis si louf^temps. Je n'ai l>as reçu un morceau de papier que je puisse mettre sous ^lace. Ah ! si je pouvais le jeter dans le paysage, quand uième tu ne ferais pas mieux que Claude Lorrain ou Ruysdaël, je suis sûr que j'en prendrais mon parti. Je comprends fort bien tes dégoûts, quoique je ne sois point ai'tiste; ton oncle est sujet plus que personne à cette maladie: mais dans les intervalles des paroxysmes, il enfante de jolies choses, j'espère que tu feras de même. Si j'étais auprès de toi, je saurais bien te ïnivo marcher droit; mais ta mère est trop bonne, je suis persuadé qu'on ne te bat jamais : sans cela il n'y a point d'éducation. Quel est ce peintre français dont tu veux m'envoyer les pensées extravarjantos'/ J'imagine que tu ne veux pas parler des triumvirs du grand siècle : Le Brun, Le Sueur, Le Poussin. Ces trois-là en valent bien d'autres, le troisième, surtout (à la vérité, tout à fait ilalianisé}, est mon héros: il n'y a pas de peinture que je connaisse mieux. Quant aux artistes français modernes, je te les livre. Allicri a une tirad<; à mourir de rire sur les nations ijiii se font admirer à coups de canon. "Voltaire disait sans façon au roi de Prusse : Un poète est toujours fort bon A la tête de cent mille hommes. En suivant cette idée, je trouve que lorsque huit cent mille hommes armés s'écrient ensemble qu'ils possèdent les plus grands hommos du monde, chacun fait bien de répondre : Vous ave: raison. Cette époque, d'ailleurs si brillante, n'est cependant pas favorable à la poésie ni aux beaux-arts.
Adèle est, en 1810, désormais dressée, formée, prête
■2'^'> LE COMTK .lOSKl'Il J)K MAISTRK
à devenir une cliarmanle femme, comme elle est déjà une charmante jeune lille, et à servir à son tour d'exemple comme épouse et comme mère. Elle a terminé ses cours et pris ses grades en éducation paternelle. Le comte n'aborde plus avec sa fille aînée les questions, les cas de conscience de l'éducation et la traite en diplômée. Mais il a une autre élève, sa cadette, et comme toutes les filles d'un tel homme tiennent beaucoup de lui et ont dans la chair la bonne pâle savoyarde, mais dans le snng beaucoup du salpêtre provençal, c'est avec Constance qu'il doit entamer encore en le variant le fameux sermon dont le thème est : (( Une lemme doit rester femme et ne s'initier aux sciences, aux lettres et aux arts que dans la mesure qui convient à la modestie, à la pudeur, à la destin.-ition du sexe. » Toute la théorie, toute la pratique de l'éducation féminine sont bien dans ce thème que Joseph de Maislre brode d'admirables, d'étincelantes variations dans ses lettres à Constance, où il impose le frein de la raison aux emportements d'un caractère généreux, et réduit à la mesure de la grâce féminine ces ambitions impatientes de faire œuvre de force virile. Nous verrons tout à l'heure comment et combien le père sait tenir à son fils le langage qui convient au gentilhomme et au soldat. Nous aurons là affaire à un père tout cornélien et à qui l'héroïsme est familier. Mais quel art dans le naturel, quel esprit dans le bon sens, quelle éloquence dans la raison respirent ces lettres à Constance, où la sagesse paternelle impose à cette jeune fille pleine d'intelligence et de vivacité, avec des mains aussi douces que fortes, le voile d'humilité et de modestie dont l'ombre sied si bien à la vertu de la fille et de la femme chrétiennes. Nous cilenins encore abondamment. Ou
ET SA FAMir.LE VV'.t
ne saurait trop citer ce chef-d'œuvre au double point de vue de l'art épistolaire et de l'art pédagogique.
Jp suis certainement do ton avis : celui qui vent nne chose en vient à bout; mais la chose la plus difficile dans le monde, c'est de vouloir.
l'ersonne ne ))eut savoir quelle esl la force de la volonté, même (bini^ /es avli^. Je veux te conter l'hishiire t]\\ célèbre Harrisson. de Londres. Il (Mait. au commencement du dernier siècle, jeune o-ai-çon charpentier au fond d'une province, lorsque le ParlenuMit proposa le prix de 10,(lOO livres sterlin<;- (10.000 louis) j)our celui qui inventerait une montre à équation pour le problème des Imi^itudes (si jamais j'ai l'honneur de te voir, je t'explicpiei'ai cela). Harrisson se dit à lui-nitMiie : ./'' veux gagner ce l^rix. Il jeta la scie et le rabot, vint à Londres, se lit g'arçon horloger, trnrailla quarante ans et gagna le prix. Qu'en dis-tu, ma chère Constance'.'' Cela s'appelle-t-il vouloir ?
J'aime le latin poiii' le moins autant que l'allemand, mais je persiste à cniirc que c'est un peu tard. A ton âge, je savais Vlvgiti' et coinpagtiie par co'ur, et il y avait alors environ cinif ans que je m'en mêlais. On a voulu inventer des mètliode.'i faciles, mais ce sont de pures illusions. Il n'y a point de méthodes faciles pour y apprendre les choses difficiles. L'uni([ue méthode est de fermer sa porte, de faire dire ([u'on n'y est pas et de travailler. Depuis qu'on s'est mis à nous apprendre en Fi'ance, connnent il fallait apprendre les langues mortes, personne ne les sait, et il est assez plaisant que ceux qui ne les savent pas veuillent absolument prouver le \U:o des méthodes employées par nous qui les savons. Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi, je n'en sais rien, jamais je ne l'ait tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une ligne) cjue les femmes sont capables de faire font ce que font les hommes, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent nulle et nulle sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est préciséMiieut le contraire. Les femmes n'uni fiil > auriiii chef-d'ipiir ri' (hinx ;incnn genre. Elles n'ont fait
ni ïllUidc, ni VKnoide, ni la .Irrusalem (hHicréc, ni Phèdre, ni AUialio, ni Rodogunp, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des Principes, ni le Discours sur rilistoire xiniverselle, ni Télèmaque. Elles n'ont inventé ni l'algi'bre, ni les télescopes, ni les lunettes achroniati(|nos, ni la pompe à fen, ni le métier à bas, etc... mais elles font c(iiel([ue chose de j)lns grand que tout cela : c'est sur leurs genoiix rpu' se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un lionnéle homme et une honnête femui<\
Si iine demoiselle s'est laissée bien élever,, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le môme, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une antre. Quant à la science, c'est une chose très dangereuse pour les femmes. On ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage); aux hommes, qui ne veulent pas être é'galés par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître, car nous sommes tous orgueilleux. Or, voilà le danger, car la femme ne peut être savante impunémefit qu'à la charge do cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte : ta tête est vive, ton caractère décidé; je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres, lorsque tu es tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire {iimbicii Je me suis fait d'ennemis jadis, pour avoji- voulu en savoir plus que nos bons Allobroges. J'étais cependant bien réellement homme, puisque j'ai épousé ta mère. Juge de ce qu'il en est d'une petite demoiselle (pii s'avise de monter sur le trépied pour rendre des oracles! Une coquette est plus aisée à marier qu'une savante; car, pour épouser une
ET SA FAMII,[,K -231
savante, il liiiil l'iif sans org^iu'il, cr (|in est In-s rare; au lieu que, pour épouser la coqnet(o, il ne faut être que fou, ce qui est très eomnuin.
Comment passer sous silence, dans cette lettre si étincel.inle do verve, si écrasante de bon sens et si pleine de traits qui tombent encore dans notre jardin, la fameuse théorie du taconage et de son utilité dans la vie, qui est encore remplie d'allusions intuitives, prophétiques, de vues divinatrices sur les plus intimes détails des mœurs contemporaines, h ce point qu'on dirait écrite d'hier cette boutade de 1808 qui, il est vrai, sera toujours de circonstance, et non moins demain qu'aujourd'hui I Voici l'anecdote par laquelle se termine cette lettre piquante, qui mérite un nom et qu'on pourrait appeler la lettre du taconage ou du ravau(la<i(\ car c'est là la signification de ce mot piémontais.
Le meilleur reniède eonlre les iueouvénieiils do la science chez les femmes, c'est précisément le taconaijo dont tu ris. Il vaut mieux y mettre de rafl'ectation avec toutes les commères possibles. Le fameux Ilaller était un jour à Lausanne, assis à côté d'une respectable dame de Berne, très bien apparentée, au demeurant cocasse du premier ordre. La conversation tomba sur les g^àteaux, article principal de la constitution en ce pays. La dame lui dit qu'elle savait faire quatorze espèces de gâteaux. Ilaller lui en demanda le d(''tail et l'explication. 11 écouta patiemment jusqu'au bout, sans la moindre distraction et sans le moindre air de berner la Bernoise. La sénairice fut si enehantée de la science et de la courtoisie de Ilaller qu'à la première élection elle mit en train tous ses cousins, toute sa clique, toute son inlluence, et lui fit avoir un emploi f[ue jamais il n'aurait eu, sans le beurre et les œufs, et le sucre, et la pâte d'amande, etc.
Or donc, ma très chère enfant, si Ilaller parlait de gâteaux, pourquoi ne parlerais-tu pas de bas et de chaus-