‹ Le comte Joseph de Maistre et sa famille, 1753-1852Chapitre 4 sur 8 · V.)- I.E C.OMTK JO^l-l'lI I)i; MAISTIU · texte numérisé non relu

V.)- I.E C.OMTK JO^l-l'lI I)i; MAISTIU

sons? Pourquoi même n'en ferais-tu pas, pour avoir part à quelque t'iection? Car les taconneuses inlluont beaucoup sur les élections. Je connais ici une dame qui dépense 50,000 francs par an pour sa toilette, (pioiqu'elle soit g'rand'mère, comme je pourrais être aussi p^randpère. si qnel([niiii avait voulu maider. Elle est fort aimable et m'aime beaucoup, n'eu déplaise à ta mère, de manière qu'il ne m'arriv(^ jamais d(> passer six mois sans la voir. Tout i)ien considéré, elle s'est mise à trii-oter. 11 est vrai ([uc, dès ((ucUe a fait un ba.s, elle le jette par la fenêtre et s'amuse à le voir ramasser, .le lui dis un jour (|iie je serais Ineu llalli' si elle avait la bonté de me faire des bas. Sur ipioi elle me demanda combien jeu voulais. .If lui ri'pliquai ({ue je ne voulais pas être indiscret et ([iic je lue contenterais d'/i/(. Gi'aud é'clat de rire, et j'ai sa parole d'honneur qu'elle «ne fera ((/( bas. Veux-lu que je le l'envoie, ma chère Constance? Il t'inspirera peut-être l'envie de tricoter, en attendant que tanière le passe .")(), 000 francs pour ta toilette.

Au reste, j'avoue cpic si vous êtes destinées l'une et l'autre à ne pas vous marier, comme il paraît ([ue la Pi'ovidence l'a diMidc'. [' msl rin-lioii (je ne dis pas la scicnro} peut vous être pius utile cpi'à d'autres; mais il faut prendre toutes les précautions possibles pour (ju'elle u"' vous nuise pas. Il faut surtout vous taire et ne jamais citer. jiis(pi'à <'e (pie vous soyez dtauincu (11.

La fière et sensible Constance dut goûter ce que ce sermon avait de doux, tout en trouvant à ce miel de la sagesse, assaisonné d'ironie, un peu trop de piquanle amertume. Le père, en répondant à sa protestation un peu découragée, achève de dompter par la caresse ce noble caractère qui a regimbé sous l'aiguillon et il montre que, s'il excelle à faire cette légère blessure de la raillerie par où entre mieux la vérité, il excelle aussi à la panser et à la guérir.

(1) Correspondance, 2'i oclobrc-5 novembre 1808. Lettre à M"" Constance (Je Mai^tre, t. fil. p. I.'jl.

r.T SA iwMii.i.r. V.)..

Tu me (li'iiKuidi's (luiic, ma (■Iii'tc cnraiil. a]ii-.''s aNoii' li; mou sermon sur la science des femmes il'oii rient iju'elles sont condamnécf; à la iiK^diocritè. T\i me demandes en cela la raison d'une chose qui n'existe ])as et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la uuMliocrité: elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sultlime f(''minui. Chaque être doit se tenir à sa j)lace et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui Iiù appartienneid. Je possède ici iiu chien, nommé Birihi, (pii fait notre joie : si la fantaisie lui prenait de se faire seller et brider pour me portiu- à la campagne, je serais aussi peu content de lui (|ue je le serais du cheval anglais de ton frère, s'il s'imaginait de sauter sur mes genoiix ou de prendre le café avec moi. 1/ei'reiir de certaines femmes est d'imag'iner quo. pour ctri' distinguées, elles doivent l'être à la manière des hommes. Il n'y a rien de plus faux. C'est le chien et le cheval. Permis au poète de dire :

Le donne son venule in eccellenza.

De ciascim arte ove hanno posto cura.

Je t'ai fait voir ce que cela vaut. Si une belle dame m'avait demandé, il y a vingt ans : « Ne croyez-vous pas. Monsieur, ([u'une dame pourrait être un grand général comme un homme '^ » Je n'aurais pas nu\nc(ué de lui ré])ondre : « Sans doute, Madame, si vous commandiez une armée, l'ennemi se jetterait à vos genoux, comme j'y suis moi-même; personne n'oserait tirer et vous entreriez dans la capitale ennemie, au son des violons et des tandjourins. » Si elle m'avait dit : « Qui m'empêche d'en savoir autant en astronomie que Newton ";* » Je lui aurais répondu tout aussi sincèrement : « Rien du tout, ma divine beauté. Prenez le télescope, les astres tieiulront à g'rand honneur d'être lorgnés par vos beaux yeux et ils s'empresseront de vous dire tous leurs secrets. » Voilà comment on parle aux femmes en vers et même en prose; mais celle qui prend cela pour argent comptant est bicm sotte.

Comme tu te trompes, ma chère enfant, en me parlavd flu iiH-ritc Un pi-u riihj.-iirf dr fntro dm rnfuiils! Faii'e

LK COMTE .lOSEl'H DE MAISTIU:

dus t'iifauls, re n'est que de la peine; mais le i;;raiid honneur est de faire des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Crois-tu que j'aurais beaucoup d'obligation à ta mère, si elle avait composé un roman au lieu de faire ton frère"? Mais, faire ton frère, ce n'est pas le mettre au monde et le poser dans son berceau; c'est en faire nu bravo jeune homme, qui croit en Dieu et n'a pas peur du canon. Le mérite de la femnie est de régler sa maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager et d'élever ses enfants, e'est-à-dire de faire des hommes; voilà le grand accouchement, qui n'a pas été maudit comme l'autre. Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes, en général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs: mais je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. Je ne veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, ni qu'Alexandre le Grand demanda en mariage une fille de Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc., suffisent pour don' ner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.

(^)uand tu parles de l'éducation des femmes qui éteint le génie, tu ne fais pas attention que ce n'est pas l'éducation qui produit la faiblesse, mais (pie c'est la faiblesse qui soulfre cette éducation. S'il y avait un pays d'amazones ([ui se procurassent une colonie de petits garçons pour les élever comme on a élevé des femmes, bientôt les honmies prendraient la première place, et donneraient le fouet aux amazones. En un mot, la femme ne peut être supt'rieure que comme femme, mais dès (pi'elle veut émuler l'homme, ce n'est qu'un singe.

Adieu, petit sinçie, je t'aime presque autant que Biribi, qui a cependant une réputation iinnu'use à Saint-Pétersbourg (1).

La querelle s'apaise peu à peu, et la gentille petite plaideuse ne voudrait pas tout à fait perdre son procès. Le père, à qui il suffit d'avoir vaincu, d'avoir triomphé

(1) Correspondance, t. III, p. HC-l.'iS ^808).

(les dernières résistances de l'orgueil féminin, lui accorde les honneurs de la guerre dans une troisième lettre qui clôt l'incident et éclaircit par un sourire et fond dans un baiser le petit nuage de bouderie.

J'ai vu par ta dernière lettre, ma chère enfant, que (u es toujours un peu en colère contre mon impertinente diatribe sur les femmes savantes.

II faudra cependant bien que nous fassions la paix, au moins avant Pâques, et la chose me semble d'autant plus aisée, qu'il me paraît certain que tu ne m'as pas Isien compris. Je n'ai jamais dit que les femmes soient des sing'es : je te jure, sur ce qu'il y a de plus sacré, que je les ai toujours trouvées incomparablement plus belles, plus aimables et plus utiles que les singes. J'ai dit seulement, et je ne m'en dédis pas, que les femmes qui veulent faire les hommes, ne sont- que des singes; or, c'est vouloir faire l'homme que de vouloir être savante. J'honore beaucoup cette demoiselle dont tu me parles, qui a entrepris un poème é])ique; mais Dieu me préserve d'être son mari ! J'aurais trop peur de la voir accoucher chez moi de quelque tragédie ou même de quelque farce; car une fois que le talent est en train, il ne s'arrête pas aisément. Dès que W! poème épique sera achevé, ne manque pas de m'avertir, je le ferai relier avec la Colornbiade de M'"'' du Bocage. J'ai beaucoup goûté l'injure que tu adressais à M. Buzzolini, donna barbuta. C'est précisément celle que j'adresserais à toutes ces entrepreneuses de grandes choses; il me semble toujours qu'elles ont de la barbe.

Joseph de Maistre était trop lettré et trop fin pour ne pas parer d'avance la riposte prévue de sa fille : à savoir, l'exemple de la marquise du Chatelet. Voici comment il s'en tire par une botte empruntée à la fois à la subtilité de l'escrime italienne et h la légèreté de l'escrime française :

N'as-tu jamais entendu réciter l'épitaphe de la fameuse marquise du Chatelet, par Voltaire? En tout cas, la voici :

•J.)(i I.i: r.OMlK .lilSKIMI nK MMSriW.

1,'iiiiivei'-: a piTilii la siihliino Kniilic.

lMlt> aima los plaisirs, los aris. la vériliî;

!,<'s dieux, on lui donnant lonr àmn ol leur i(i'nio

Ne s'étaient réservé que l'iinninrlaliié.

Or. cotto fomino incompnrnlile A (|ui les tlicnx (j»nis(|iit' les (lieux il y a) avaient hnil dumir. excepir' rimiiiortalite, avait traduit Newton: c'est-à-dii-e (|Me le cliel'd lein re des femmes, dans les sciences, est de cnmprendre ce (|iie l'iint les Imnnnes. Si i'(''lais l'ennne, je me di'|iilerais de cet (■l(ii;'e. Aw reste, ma chère (limslance. rilalie pourrait l'orl bien ne pas se cdideider de cet ('loj^'e cl dire à la Fi'ance : lîdii pour rntis: car M"'' As^Miesi sCst ideviM' Inrt au-dessus de M""' dn (.liatelel. et je crois m(''me. de Innl c(^ que nous connaissons de l'emmes savantes. Elle ;i ou, il y ;\ un an on deux. l'IionneiM- d'être traduite ot iniprinn'o magnili(pn'ment à Londres, avec des éloges (|ni auraiiMit couteutt' (/n,t/.s'/.sv,i cnic hurhiihi. Tu vois que je suis do bonne loi, puisipM' je te l'oni-nis lo plus bol ari>iunent ])oui' tn thèse. Mais sais-tn ce i\\\r lit cotte M"'" Agnesi, de docte nuMUoii-e, à la llonr d<' son âge. avec de la béante et une ri'pnlalion innuense Y l-îlle jeta un beau matin j)lnim' et jiapiei-: elle renonça à Talj^'èbi'o et à ses pom-pcs. cl (die se ])r(''cipila dans un couvent, où elle n"a plus dit que Idllice jiis(pi'à sa mort. Si jamais tu os comnio oUo profossoui- do UK»tlu''mali(pu's sublimes dans ([uol([uo univorsit('' (ritalie, je te pi'ie (Ml g-ràce. ma choi'O Constance, de ne pas l'aire celle équipée, avant (pu- je ne taie bien vue et endjrasséo.

Le comlo termine par une plaisante et galante péroraison celte joule philosophique à armes courtoises, dont le dernier coup doit désarmer l'adversaire en le faisant rire. Il excelle dans ces façons de filer la coda. en ces graves badinages, qui ne s'égarent jamais dans la bouffonnerie, et où l'eflet comique, comme dans les fables, vient à l'appui d'une moralité.

Ce (pi'il y a de mieux dans la lettre et de pins (h-oisif, c'esl Ion obser'valion sur les mat(''rian\ de la cjM'ation

ET SA lAMILLb; ,!37

liuiiKiiiic. A II' l)ii'ii |»t'('ii(li'r, il n'y ,i (|iic l'hiuiiiiic (|iii soit vi'aimcul crndrc et jjunssii're. >Si ou voulail. uièiuc lui (lire SCS vi-i'iU-s eu faco, il serait bouc: au lieu que la IV'niiiie lut faite (rua limon déjà préparé, et élevé à la (lig'uité (le cnli'. ('i)i-po dl Bacco ! giifsto vu.ol dir molto ! Au reste, mon cher enfant, tu nen diras jamais assez à mon gM'é sur la noblesse des femmes (même bourgeoises); il ne doit y avoir ])our un homme rien de plus excellent qu'une femme, etc. Mais c'est précisément eu vertu de cette haute idée que j"ai de ces côtes sublimes, que je me facile sé'rieuscmcnl. loixpie j'en vois cpii veulent devenir limon iiriinilif. 11 me semble (pu; la ipiestion est tout à fait éclair(.ic il).

C'est au^si noire avis. Il est impossible à un père de traiter et d'épuiser avec plus de compétence, d'autorité, d'expérience, de délicatesse, de connaissance des problèmes anciens, de divination des problèmes nouveaux, la grave question, encore aujourd'hui si débattue, si controversée, de l'éducation des filles, des bienséances et convenances, des limites nécessaires, du quod decet et du quod non decet dans leur instruction et leur culture d'esprit.

Ces idées de Joseph de Maistre sur l'éducation subirent l'épreuve décisive delà pratique dans les conditions les plus faites pour en faire éclater la fragilité, si elles n'eussent pas été d'une solidité irréfragable. Il ne s'agit plus de ses filles : elles assurèrent en effet à leur père et contradicteur le plus doux des triomphes, en se montrant lel'es qu'il les souhaitait, c'est-à-dire instruites sans cesser d'être modestes, jeunes filles, et, plus tard, femmes et mères douées de tous les agréments, de toutes les qualités, de toutes les vertus de leur sexe et de leur état. Il s'agit de son fils, de ce

(I; Cone.-<pondan<:e, l. lit. p. 2(37-1^(39 {11 miùl l.su'.i

LE COMTli JOSEPH DK MAISTUE

Rodolphe, qui étail venu en 1806 rejoindre son père h Suint-PélersbouF!^, et à propos duquel toutes les questions d'éducation qui peuvent occuper et troubler un père, se présenlèieiil à la fois à l'esprit et au cœur de Joseph de Maistre : question de sa conduite dans une cour étrangère, en triomphant à la fois des obstacles de la jeunesse, de la sagesse, de la pauvreté; question de sa conduite à la guerre, et quelle guerre! Celle qui commence à Austcrlilz et finit à Waterloo.

Abandonnant un moment les relations épistolaires de Joseph de Maistre avec les femmes de sa famille et celles de son intimité, pour vider l'appréciation du père et de l'éducateur en lui, nous le considérerons immédiatement à ce point de vue dans l'épreuve décisive de ses relations d'autorité et de direction avec un lils diplomate, courtisan, soldat, objet de la bienveillance et des faveurs d'un souverain étranger auprès duquel son père est accrédité, et ayant à faire dans le monde, sans autre fortune que son nom et son épée, son chemin par l'honneur, préférable aux honneurs, qu'il n'est pas défendu cependant à un jeune homme de briguer quand ils se trouvent sur la même route.

An début, c'est-à-dire en septembre 1806, tout va au mieux et le comte n'est aux prises qu'avec la difficulté, qui n'est pas insurmontable, pour un père avisé et un fils docile, de profiter d'occasions favorables et de succès précoces, avances parfois décevantes de la fortune. Le jeune homme, avec le titre plus apparent que réel de gentilhomme de légation, secrétaire de son père, poursuit ses études et apprend la langue russe tout en arborant sur sa poitrine la croix de Saint- Maurice et Lazare, que le roi lui a accordée avec dispense d'âge (car il a à peine dix-sept ans). 11 est admis

à VEnnilage qu'on pourrait appeler, dit son père, « le sanctuaire de la cour ». En décembre 1806, Rodolphe de Maislre est admis par l'empereur Alexandre dans le premier corps de sa garde (les chevaliers-gardes avec le grade de Cornette, lieutenant dans l'armée). En décembre 1807, le chevalier-garde n'a pas eu encore à quitter les parades et les services de cour pour l'armée et la bataille. Son jeune courage s'en indigne : il demande à l'insu de son père, qui en l'apprenant s'en afflige et s'en enorgueillit à la fois, à faire campagne. Il l'obtient, et le 11 février 1807 le comte de Maistre écrit à son ami le comte Deodati à Genève, pour lui annoncer les bontés de l'empereur, qui s'est chargé du coûteux équipement du jeune officier, et s'est déclaré son protecteur (1).

Mais que tout cela coûte cher, mou digne ami! Un second trait de bonté l'avait fait placer dans la réserve. Son âge d'ailleurs (dix-sept ans) justifiait le repos, au moins pour quelques temps; mais le jeune soldat m'a échappé et a fait, à mon insu, les démarches les plus vigoureuses pour être employé. On n'a rien voulu décider sans avoir mon avis. J'ai répondu : « Décidez la chose comme il vous plaira, sans supposer seulement que je suis au monde. » En effet, il m'a paru clair que je n'avais le droit de dire ni oui ni non. Le conscrit volontaire la emporté. Il est parti, il s'en va, faisant sept à huit lieues par jour, rencontrer... Ah! mon cher comte, je n'ai point d'expressions pour dire cela. La pauvre mère ne sait pas le ir.ot de tout ce qui se passe; et moi je suis ici sans femme, sans enfants, sans amis même; du moins de ceux avec qui l'on pourrait pleurer, si l'on en avait fantaisie. Il a faltu avaler ce breuvage amer et tenir le calice d'une main ferme. Enfin, mon cher comte, j'éprouve un triste plaisir à verser dans votre cœur mes épouvantables

(1} Correspondance^ l. II, p. 308-.309.

?in ij.; coMTi:; jo.-;i;pii de maisiuk

sniicis. Si (|iii'l(|nr iliosc les adniicil. c'csl l;i r-t'-Sdliilinii i;i!iiii' ri iiii''lir;inl;il)lc' du jeune luiimne. Dil»,'S. clites-nioi, je viiiis l'ii ))i"ii'. si vous pniivez vous l'cprésonlei' ce l\ii(I(>l|)lii' (If Laiisniuu', ( riiinl i"i''|M''i' ,"i In m:un : Mort et rnr)nuj(''. dans une inèléi'. 1! a le <!i;d)le ;in corps, et c'est un de ces diables IVoids. les plus diables di- tous. 11 parle lVnnt;ais. lalin. italien. allenian<l, et dc'jà. le eroiriez-vous? celle dillicile langue (lu pays assez cmn-annnent. 8i Dieu nie le conserve, il est bien acheniiin''. Mais je ne vis ))as! ,\ "/ /(" .s',w'/ ce niic i-'i'sl ({iif hi (jin-n'c. -s''// (*'// a son /ils!

El v(jici la première lelLre. courte comme riialeine d'un malheureux père, obligé de se coulcnir, de se contraindre el d'étouffer le sanglot, adressée par le comte à son fils absent.

.l'ai re(;u avec un e.\l renie jjlaisir. mon cher enfanl. votre billet d'hier: et j'ai éié encore bien plus a^n'-al dément surpris e(ï matin. lors(pie j'ai vu enti-er votre jeune canuiradi'. M. de Suchtelen, ijui m'ap})orlait de vos nouvelles d(! vive voix. Malg-ré la joie {[wc m'aurait causée \iitri' a|)parition. je trouve cependant (jue vous avez bien lail (le ne i)as venir aussi, (le n'est ])as un petit nui-rite (|iie de sa\iùr se l'clnser à propos certaines satisracli(ms. Il l'aul nous ivglei' sui" noire position (pii ne nous permet pas loiMes sorttîs de plaisirs. Au reste, cher enfanl, vous senlez bien ipie je n(^ désire rien lanl (|nc de viuis procurer tous les aL^'n'im'uls (pii dt''pendcnl de moi : ainsi ecrivez-moi en (h'Iail tmil ce ipu' l'expi'rience vous aura ap|)ris SUI" les <,-lioses (jui vmis mampienl el d abord mius les aurez. cai- je ne m'a[tijelle pas (^»uerellus el j'ai toujmirs l'ail L;'rand cas du vers (pii dit :

l.e >upcrllii, cliosi' si iiéces;-airi\

aulaid du moins (|iic le pci'inct la |>rudencc.

(le matin, j ai éprouvi- un grand sern ment de co'ur lorstjm' Birihi est entré en l'ourant. el (pi'il est sauté sur votri,' lit. où vous n'êtes plus. Il a Tort bien compris son erreur, cl il a dit trt'^s claireincnl à sa manière : Je mr suis Irnnipr, m'i i'-<l-il ilmicy Quanl :i nmi. j'ai scnli InnI

i:t s\ lAMii.i.i; -J 1 1

Cl' (|iii' vnii^ M'iiliic/. si jinnais xoiis cxci-cr/, ce ^imiuI ciiiploi (II' père. Iv riviv.-nioi sniivcnl. mais |icii iviius eiik'iKli'Z celai: je iic veux ni vtiiis priver ni mius lasser. Sonvenez-viMis (jne \ihis èles lonjonrs devant int'S yonx coinnie me-' paupières. Si jamais vous avez une aia^nilli'c (le lil. je voudrais liien (pu' vous m'envoyassiez voli'e mesni'c exaele. Adieu, je vous .serre sur mon cieur (I).

A l;i <J;ilo du 1 1 juin 1807, le jeune chevalier-garde n'a pas encore donné, cl le comle écrit à sa sœur, M'"' de Sainl-Uéal, en lui donnant les premiers détails sur celte bataille de Fiiedland où son fils étoit :

I,a i^-arde imp>''riale a donm- dans celle nialju'ui'eiise ail'aii'e du l'i. elle a hravemeiil couverl la retraite et a heanconp soull'erl. Mais je ne sais coninu'nt. les chevaliers-L;'anles ont l'ii' tenus en rc'-serve : c'est le régiment (le tons les pi'iiices. de tous les aînés, de tous les enfants gâtés. .\ le dire la vi'i'ili'. la gloire est belle, mais mon fils est iion. (iependant le monuMil viendi-a. Si In savais (pu'lles nuils je liasse (','1.

(Juelques jours après, le 10 juillet, le comte écrit, toujours à sa chère sœur, pour lui faire confidence de l'état de perpétuelle alerte où il s'agite, des mortelles alarmes où il s'est consumé, pendant les jours d'incertitude, sur le sort de son fils, avant d'apprendre tardivement, si tardivement que la douceur de la nouvelle en est d.-meurée amère, qu'il était sain et sauf.

(^)ni sait comment l'on Unira, et m(''me si l'on linira.MI faut toujours se trouver ])rèt à tout. (^>nels jouivs j'ai passes, ma pauvre amie! Quelle nuit (pie celle dn -.M au "-l'i, que je jiassai tout entière avec la crrlil mlr ipu' nu)u cher llodoljthe avait été tué à Friediand! Seul, dn moins sans autre compagnie qu'un lidèle valet de chambre qui pleurait devant moi. nie jetant coninu' un fou. tantôt d'un

i!; Corre.sjjondonrr, I. II. p. 3og-U0.

(2 lôid., p. /|0:).

iK LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE

sopha sur iiuu) lit. lautùl de mon lit sur un s(i|ilia, [n'usanl. à lu mère, à loi, ù tous, à je ne sais qui eiiliii! A neuf heures du malin, mon frère vint mapprendrct que les chevaliers-j^anles n'avaient pas donné. Tu me diras : « Et où avais-lu donc pris cette rcrlltude? » Je l'avais prise, ma chère, sur le visaj^'e de vingt personnes qui m'avaient fui évidemment le jour où la nouvelle arriva; c'était pour ne pas me parler de la bataille: je crus toute autre chose e! je lus sur leurs fronts la mort do Rodolphe comme tu lis ces lignes. Voilà ce que c'est que la puissante imagination paternelle. Enfin, mon cteur, je me rappellerai cette nuit (I).

Quelques jours plus lard (2), le comte faisait part à son ami, le comte Deodali, non seulement de ses angoisses, trop naturelles, mais encore des sentiments plus héroïques de Gdélité au devoir quand môme et de sacrifice à l'honneur, qui en tempéraient et corrigeaient la faiblesse.

.le reçois avec une égale reconnaissance et sans aucune reslriction le compliment que vous me faites sur la nomination de mon lils. Permis aux dames lacédémoniennes de regarder d'un d'il sec le corps de leurs lils qu'on rapportait sur leurs boucliers. Pour moi, je ne suis pas si sublime. Plutôt la mort, sans doute, et mille fois la morl, je ne dis pas (jue la plus pelile lâcheté, mais (pie la plus petite grimace anii-mililaire ! Mais aussi plutôt la vie que la mort mènuî la jilus honorable! Ce n'est pas l'avis de mon lils. et c'(>st dans l'ordre, mais c'est le mien, et c'est aussi dans l'ordre. Il a voulu faire cette campagne sans y être obligé; pouvant m'y opposer, je ne lai pas fait. Mon hé'roïsme ne va [)as ])lus loin... je suis content de mon fils l'I de moi.

Le comle avait raison de se rendre ce témoignage et nous le confirmons de notre approbation, après avoir

(1) Correspondance, I. II. h'ih.

(2) Ibid., t. II, p. ,'i45.

i:t sa famille 'IyA

la la lettre (Iq 18 avril 1807 (1) où, à ce fils si tendrement aimé, objet de tant d'alarmes, le pi-re caclie bravement son secret pour lui prodiguer les nobles exhortations, les mâles conseils, les avis d'une observation à laquelle rien n'échappait, d'une expérience à laquelle rien n'était étranger.

Je ne veux pas in'appcsanlir sur votre destinée future; il est inutile de eomnuiniquer des xïpuscph mollpii. telles (pi'elles naissent involoulaireinent dans le cœur d'un père. Allez bravement votre chemin, mon cbei' Rodolphe. Vive la conscience et l'honneur! Ciptera dis permittenda ! Avec cela ou sur cela, disait cette mère de Sparte. Elle avait raison. Jamais vous ne trouverez dans mes lettres ni craintes ni lamentations, c'est un mauvais ton à l'égard d'un soldat. Tout cela sans jtréjudice de ce qui se passe dans mon cœur et dont vous vous doutez sans doute un peu.

J'aurais l'ambition de savoir qu'il y a dans votre équipage un almannch: ce n'est ni cher ni pesant. Datez vos lettres exactement pour le temps et pour le lieu: rien n'est plus aisé, ce me semble. J'ai été extrêmement content de ce que vous me dites pour l'article de l'argent, et comme vous êtes raisonnable, je dois l'être aussi; je ferai pour vous tout ce qui dépendra de moi.

Mon imagination a ])assé le Niémen avec vous et ne cesse de se promener dans ces pays désolés. Vous allez voir une foule de choses tristes. Puisque vous y êtes, ])rofitez-en. Apprenez surtout à connaître le pays et à le dessiner dans votre tète comme un échiquier. J'ai en idée que cette science est presque tout le militaire. En vérité je A-dudrais vous savoii- pour quelque temps attaché à un corps de Cosaques, tant j'estime leur génie topographique et leur talent pour arriver toujours où ils veulent et savoir toujours où ils sont. Tout homme sait tirer un coup de fusil, mais de savoir où il faut se placer pour le tirer le plus avantageusement possible, c'est une science qui n'est rien moins que vulgaire. Que vous dirai-je encore?

fl; Correspondance, t. II, p. 38'^.

'^\\ I.Iv COMTE .KISEIMI \)V. MAISTI'.K

Soyez tmiJDiii's ;iss(V. S('iiiM;il)l(' aux juilivs |juuf no pas leur (léplairo ot assez (liU'éreiit des autres pour ne déplaire ni à moi ni à vous. Batfez-vous l)ien, mais ne laites de mal qu"à rennemi. Soyez honnête homme et hou enfant. Ne vous détachez point du |ietit livi-e latin {Vlù-mniilc du Vlrnitntioii]. Je vous aime et vous emhi'asse (h^ tout umu (•(Pur. mon rher enranl. l)ieu \inis consei've!

Nous sommes Frappés de rinsistanco avec laquelle le comte de Mai.stre recommande à son fils de profiler de tonte occasion do se l'aire, comme il dit, un cil (léorirapJilque. Il renouvelle souvent, en termes qni échappent à la monotonie par l'originalité, cette exhortation qui nous semble en effet former un des principaux articles du bréviaire de l'orficier.

\'iius l'ailes la ^'uerre dans un pays exirèmemeni diliieile et vous avez d'excellentes cartes sous la main; |iritlilez-en pour vous faire un '/•// ;/éo;yr;i/j/u'(y/(e. C est là Ion! le militaire, .le ne parle pas de la valeur, celui ipii n'en a pas doit Hier: mais vous ne saui-iez croire (>oml)ien je suis entichi' de ce roup cVn'il çirofj riiiili i(iiit' et nu'-me Inpotivnpkujuc ( 1 ); ou je me trompe foi-l. ou c'est luicpii fait h^s y-énéi-aux. .l'aime fort que vous n'ayez peur de rien (piand il le faut, mais j'ai peui- cpiil n'y ait de la témérité stérile à nager en Finlande avant la naissance dos feuilles. \'ous ferez bien, au reste, do vous exercer à la natation lors([ue l'oceasiim s'en |)résentera. Je vous recommande de toutes mes forces rortlio<>ra|)lie. mon cher enfaul : ceci n'est pas pédanterie paternelle, la c(uinaissanco du laliii me rend ces fautes inexi»licablos. Bien entendu que. si jamais vous g-aj^Mioz dos batailles, je n'en parle plus, car le maréchal de Villars et <'enl auti-es ne savaient pas écrire. Je pai'lo en nlleiKlnnl.

A partir de 1812, la correspondance s'assombrit (2).

(I) La lellredn l"! novembre isi'i (t. IV, p. '|00) insiste encore Piir ce point cpii tient à cd'ur à Joseph de Maisire. ■2) Correspondance, t. III, p. 129 29 mai 1808).

ET SA FAMILLE 'J i:)

On le comprend, quand on se reporle à ces années terribles, h ce duel de la France contre l'Europe, à cotte lutte éperdue, grandiose, sinistre, du génie désorienté de Napoléon contre le réveil inattendu d'un peuple qu'il supposait barbare, à ce sublime effort qui mit la grande armée aux prises à la fois avec les forces morales d'une nation liéroïque et les résistances de la nature complice. L'incendie de Moscou, les goutfres de la Bérésina où s'engloutit une armée, ont inspiré à Joseph de Maislre des tableaux dignes de celte épopée. Mais comment oublier que son fils, que son Rodolphe chevauche à travers ces ouragans de neige ou de feu dont le comte Tolstoï, dans la Guerre et la. Paix, a si bien rendu la rouge ou livide grandeur? (1) Le comte sent bien que ce n'est pas le moment de donner à son fils des pensées molles. Il lui écrit de Polock en juin 1812 : « Adieu, mon cher enfant, continuez cà marciier dans les voies de la justice et du courage. Si vous quittez ce monde, je pars aussi ; je ne veux plus baguenauder (2). » Le 5 juillet de la même année, il écrit :

(1) Nous ne pouvons qu'indiquer ici, en nous fondant sur les rapprochements signalés dans une magistrale conférence de M. Albert Sorel à l'Ecole des sciences politiques, reproduite ou analysée dans la Revue tdene du l/i avril 1888, sur Tolstoï liislorien, les remarquables rapports « qui ne sont pas l'effet d'une rencontre fortuite >> entre tes idées de Tolstoï et celles de Joseph de Maislre sur les problèmes et les mystères de la guerre. L'éminent auteur de ces beaux ouvrages qui ont fait faire un si grand progrès à la philosophie historique et politique, n'hésite pas à penser que Tolstoi s'est plus d'une fois inspiré des idées de .loseph de Maistre « il lui parait familier avec la correspondance de de Maistre, et pénétré de ses dialogues », dans les Soirées de Saint-Pétersbourg. Nous regrettons de ne pouvoir insister sur les aponnis originaux de cette pénétrante (•Inde critique.

■2 Correspondanfp. i. W . p. I3S.

Je crois qui' le grand diable a maiiquô coiiiplèteineiil son premier coup et qu'il dispose aujourd'hui toutes ses pièces pour en frapper un second à sa manière. En ce temps-là, malheur aux pères! Cependant, mon cher ami, avec cela ou sur cela, Dieu me préserve de vous donner des conseils lâches! Je n'ai pas sur le cœur le poids que j'y sentais quand vous tiriez sur les Suédois. Aujourd'hui vous faites une guerre jiislc cl presque sainte .Vous combattez pour tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, on peut même dire poui- la société civile. Allez donc, mon cher ami, el i-cvenez ou emmenez-moi avec vous (1).

Rodolphe est blessé, à Borodino, d'un éclat de grenade au genou. El le père écrit avec douleur et avec fierté : « J'ai été blessé moi-môme à Borodino. » Comment exprimer ce mélange d'angoisses et d'orgueil du père suivant son fils de bataille en bataille, de Leipsick à Monlmirail. jusqu'à ce jour de deuil pour la France, de gloire pour l'Europe, où il entre à Paris avec l'invasion et la victoire? Mais avant d'en arriver là, que de vicissitudes dans le sort de ce fils unique courant après la gloire et qui peut n'y rencontrer que la mort. Partagée entre la crainte et l'espérance, la correspondance comme la vie de son malheureux père passent par toutes les notes de ce clavier qui va de la douleur qui tue à la joie qui no tue pas moins. Tantôt

— ce sont là les jours heureux, les jours de sourire de la capricieuse fortune, les jours de bonnes nouvelles et de détails amusants, car le comique est partout mêlé au tragique même sur le théâtre du champ de bataille

— Joseph de Maistre nous montre son jeune chevaliergarde campant dans des marais où les grenouilles lui sautent sur le visage comme des puces; ou bien

(1) Con-espondance. t. IV, p. 512 (5 juillet 1812).

ET SA FAMILLE 'l\ ,

il plaisante sut' son instruction classique qui l'ait de lui « le premier latiniste de la garde impériale », rappelant à ce propos le mot frivole et fameux : « Mon fils est le premier violon du parlement »; ou bien enfin il appelle familièrement et gaiement le jeune officier « Monsieur la Tulipe »; tantôt au contraire, exprimant sur un ton bien différent les anxiétés qui l'oppressent, il écrit à son fils coupable de l'avoir laissé manquer de nouvelles, silence qu'il attribue à la négligence, sans assez réfléchir qu'en ces rudes campagnes on use plus d'épées que de plumes.

Depuis la balaille de Leipsick, pas un mot encore; c'est le derniei" supplice. J'accuse les circonstances autant ipi'il est possible, mais je commence à craindre que vous n'ayez un ]»eu tort. Si vous avez passé plus de deux jours sans m'écrire, après la bataille du 18, certainement je vous punirai grièvement, et je le connaîtrai à la date de vos lettres, ce que je ne crains pdint de vous dire ici; car si vous étiez capable d'antidater une de vos lettres, je ne vous croirais jilus légitime et j'en écrirais à madame votre mère... (1).

Après de telles émotions, le cœur se brise ou se bronze. Le cœur de Joseph de Maistre ne succomba pas à l'épreuve. 11 supporta héro'ïquement ce maximum de charge. Il ne se brisa ni ne se bronza. Plus heureux d'ailleurs que bien d'autres, il fut épargné par l'orage, qui se borna à le menacer dans ce qu'il avait de plus cher; et la Providence clémente ne sembla lui avoir fait connaître un moment la douleur de tout craindre que pour lui permettre de mieux goûter ensuite la douceur de tout espérer. Pour nous, nous avons gagné à ces épreuves le plaisir de connaître et

(l) Correspondance, t. V, p. 399 (7 novembre 1813).

■,'iS I.K COMTE ,l()Si;!>ll DE MAISTI'.K

de montrer Joseph de Maistre sous tous les aspects de ce rôle de père, si difficile parfois à tenir, où il fut toujours égal à lui-même, toujours supérieur à la fortune, toujours digne de ce Joseph de Maistre de Tudmirahlc lettre à son ami le comte Henry Costa de BiMuregard, sur la mort de son fils. Il avait, dès le ^51 mai 17!)4, appris par la douleur des autres combien il est difficile d'élever un fils, combien il est cruel de h perdre, quand une mort précoce l'ensevelil dans sa pureti'' virginale, encore enfaiit par l'innocence et déjà homme par le courage. Il lui fut épargné de voir les funérailles prématurées d'un lils officier de dix-huit ans. mêler aux pourpres militaires les blanches draperies des vierges, et d'avoir à recevoir de l'amitié du comte Henry, le même service qu'il lui avait rendu, l'éloge et l'oraison funèbre du jeune héros.

Plus heureux que ses amis, le comte de Maistre devait conserver son fils, le voir avancer au service de la Russie, rentrer au service de son roi restauré, et, dès le retour si longtemps attendu de sa famille dans sa patrie, se marier selon son rang et selon son cœur, avec une charmante jeune fille de l'aristocratie provençale.

Dès le 20 avril 1S14, l'accalmie commence pour Joseph de Maistre. Il se reprend à considérer sous des couleurs plus riantes l'avenir prochain. Il ne fait plus allusion à ses chagrins que pour les faire servir en quelque sorte de repoussoir aux joies attendues du retour de son fils, de la réunion de famille qui approche. 11 écrit h sa fille Constance :

.lns([irà i)r(''soiit loiil \;i à inei'vcillc ; mais le plus l)allM (le tons dans cetfo j^iicrrc. c'csl iiKii, ma clière amie, .le Mii-- aliîiiK'. ahrii |)ai- celle allVeiise solitude à lacpielle je

r.'V SA FAMri.LE »40

vilis i-()ii(laiimt''. PtMi<iaiit les jours oii j'ai pu fi-aiudro, ii'pivsente-toi ma situation, n'ayant pour témoins de mes ang'oisses que des valets qui peut-être supputaient ce qu'ils gagneraient à ma mort...

11 distribue d'avance les rôles et les places dans le gouvernement domestique qu'il va instituer.

Si pai' hasai'd lu rrucnutres dans le monde M"'" de Le Nôtre |il a|)[)e!lc ainsi sa femme par jtadinage), tu lui diras (\i- ma pari i[\\r je la Ir-ouvc une petite l'olle parfailt' dans ce ((u'ellc nie dil au sujet d'une certaine s(uunu' ([u'elle prétemi être à nuii: car c'est au ccudraire tout ce ([id est ici qui est à elle. Je lui ai dit pourqimi ces fonds seraient mieux ici. Du i-esle.je suis totalement p.v/^ropr/c. .l'attends llodolphe pour lui (•('■der le grand maniement des atïaires, moyennant une pension alimentaire et u\i vêtement honnête; ce qui me paraît juste. Venez, venez, tous vos emplois sont fixés : Françoise est ministre de l'intérieur et trésorier général; Rodolphe, ministre au département des affaires étrangères et payeur en chef; Adèle, secrétaire en chef pour la politique; et toi pour la philosophie et la littérature avec des ap[)ointements égaux et communauté de fonctions pour le besoin. Moi, je serai le souverain avec l'obligation de ne rien faire et la permission de radoter. Si ces conditions sont de votre goilt, écrivez : Accorde; dans le cas contraire, allez vous promener.

Comme il est impossible d'avoir de grandes fdles sans songer à les établir, le père, heureux d'avance de son bonheur futur, fait dans ce bonheur la part d'une séparation tôt ou tard inévitable, et il se résigne k montrer au besoin bon visage à un gendre.

Ce que tu me dis des mariages m'a fort aimisi'. Pour ce ([ui te concerne en particulier, ma chère enfant, les figuiers sont faits pour- porter des ligues : cependant j'accepte avec beaucoup de plaisir toutes les choses aimal)h'S que tu me dis --ur notre inf<(''pn rnliiHh- ! ,1e suis

transpoi'U' de l'idée do te voir, do te connaître et de jouir de tes soins, tant que je me promènerai sur cette petite houle. Cependant je ne suis point égoïste et si quelque honnête homme, tourné comme je rimaf^ino. vient te demander à moi, en parlant bien poliment, je suis prêt à te céder, à la condition que tu viendras de temps on temps eultiver ta nouvelle connaissance : ce qui. je pense, no souffrira pas de ditlicultt' (1).

Enfin, cette réunion, suspendue pendant treize ans, que, dès 1811, le comte de Maistre n'osait plus attendre, disant que l'espérance n'était plus faite pour lui; que son prisme charmant ne s'interposait plus entre son œil et les objets qu'il voyait tels qu'ils sont, c'est-àdire couleur de sang et de fumée, « cette réunion, à la pensée de laquelle « la tristesse monte sur sa gaieté, (( comme l'huile sur l'eau (2) », est, en octobre 1814, un fait accompli. Sa femme n'est plus veuve d'un mari vivant, ses filles ne sont plus orphelines d'un père vivant. Il se laisse aller à la pente naturelle de son caractère et ne fuit plus les bonnes fortunes de l'humour. Il se montre à ses amis tel qu'il est. « Au milieu des pensées graves et mélancoliques, quelques éclairs de ma gaieté naturelle viennent encore sillonner la nue et j'espère que vous sourirez aussi », écrit-il à M"'^ de Bonar deux ans après cette réunion, dont il trace ainsi le tableau.

(1) Cofrespondanre, t. 1\', p. HS-'ilS. — Constance de Maistre se maria très tard et bien après la mort de son père. « Elle devint en 1833 duchesse de Laval-Montmorency et a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, conservant jusqu'à son dernier jour (2 avril 1882) tout le charme de son esprit, la fraîclieur de ses souvenirs et la généreuse bonté de son cœur. » (Aniédée de Margerie, p. 22.)

(2) Co)-respondance : au comte de Schulembourg, 26 septembre 1811, t. IV, p. C2.

ET SA FAMILLE loi

Depuis le mois doftobre 1814, je possède ma famille; ma femme, mon iils, mes deux filles sont à côté de moi. Mon Iils a miracnleusement échappé aux boulets et aux balles depuis Borodino jusqu'à Montmartre. J'ai vu cette enfant si désirée que je ne connaissais pas; j"ai revu cette Adèle cliérie dont vous avez vu le portrait, qui n'est déjà plus le sien, quoiqu'elle soit encore jeune; mais son âme est bien la même, comme la mienne, comme la vôtre. Madame, je me garde bien d'en douter. Heureusement, il y a dans nous quelque chose qui ne vieillit point (1).

Il semblerait, à lire les lettres filiales, conjugales, paternelles de Joseph de Maistre, que les sentiments domestiques qu'il exprime avec tant d'éloquence, tant de variété, ont dû remplir son cœur et suffire à absorber sa vie intime; que ces affections nécessaires ont dû l'exempter ou le priver des autres, considérées sans doute par lui comme superllues. Qu'on serait loin de compte en le jugeant ainsi! Comme on calomnierait la puissance de dévouement et l'énergie de tendresse de celte nature aussi robuste de cœur que d'esprit, et cette source de bonté toujours jaillissante, dont les plus nombreuses relations de parenté et d'amitié n'épuisèrent point l'intarissable abondance! Joseph de Maistre, pour sa famille, pour ses amis, trouva moyeu d'être toujours prêt aux témoignages et aux sacrifices de l'affection, toujours tout à tous. Il a aimait à aimer », suivant le mot charmant de saint Augustin. Il était « amoureux de l'amitié », comme l'a dit plus lard de lui-même, en se vantant un peu, Montesquieu.

Il n'est pas sans intérêt d'en fournir la preuve en le considérant un instant dans ses relations avec les membres de sa famille, autres que ses filles et son fils^

(1) Correspondance, 5 mai 1816, t. V, p. 325.

■Jj2 i.k (.u.Mir. josiii'ii \n: maisii::;

puis dans ses relations avec ses amis et enliii avec ses amies : car il lui l'ut donné, comme il en était si di.i^nie, de goûter ce qu'il y a de plus doux dans celle amilié enlre un iKmnèle homme et une lionnèle fiîmme. oii l;i Bî'uvère voyait avec raison « le commerce le plus délicieux ». Nous omeltons volontairement de cetli; galerie de croquis el non de tableaux la figure, qui mérite el à laquelle nous consacrons à pari un porlrail îiutanl que possible achevé, de Xavier de Maistre, qui a pjirlagé la célébrité littéraire de son IVère. dont le la- Icnl a grandi à l'ombre amie du génie de son aîné, et qui a toujours eu avec lui les rapports intimes d'une airection fraternelle mêlée d'une sorte de déférence liliale.

Joseph de Maislre, fier des succès de son fière Xavier, qu'il préparait avec une habile soUicilude el un ingénieux dévouement rappelait en riant la naïve vanité du sonneur de cutclies, disant lièremenl du sermon d'un préJicaleur célèbre : Ccst moi qui l'ai sonnr.

Un autre sermon, moins profane que ceux de Xavier, que Joseph de Maislre, ne manquait jamais de sonner fièrement, pour suivre la métaphore loul à fait de circonstance, c'est le sermon de son autre frère, le doyen, ancien grand vicaire de Taren taise, et plus lard évoque d'Aoste. 11 s'enorgueillissait des succès de chaire el de direction de son frère André qui avail dans la physionomie el dans le talent plusieurs traits de Bourdaloue, comme il s'enorgueillissait des succès de plume et de salon de ce Xavier, qui n'est pas sans quelques vagues ressemblances d'esprit el de caractère avec la Fontaine ou, si l'on veut, avec Floriau.

Nous ne connaissons qu'une lettre d'André de Mais-

ET s; A IWMILLt: 'loô

Ire; mais elle osl remarquable par sa verdeur de lun et son originalité; et elle donne bien l'idée du caractère et du talent de ce très digne frère de Joseph, celui qui, par la hardiesse de ses pensées, la franchise de son caractère, sa finesse dans la douceur et aussi parfois son àproté dans l'ironie, se rapprochait le plus de lui. Il y aurait trop à citer dans cette lettre datée de Chambéry le i juillet 1809, à laquelle nous devons nous borner à renvoyer le lecteur (Il

Nous préférons citer celle oîi Joseph de Maistrc, en novembre de la même année, se fait avec plaisir l'écho des bruits tlatteurs qui lui arrivent de Genève, sur les succès de prédication de son frère.

Le baron do Slru^uiuilT a hiissé beaucoup d'amis à Genève dont l'un lui écrit : « Il no s'agit plus ici de différences de peli<îion ni de |)r(''ju<<;és de naissance; nous possédons un abbé dont l'éloquence nous ravit, tout le monde y court, etc.. » C'est mon frère qui fait un fracas inouï à Genève. Il m'est arrivé nombre de lettres dans ce sens, mais celle du baron Strogonofï' est fort citée et ne gâte rien- à notre attitudi^ ici. Quelle bizarrerie! 11 y a plus de ])rotestants ((uc de calholiijues dans l'église qui appartient à Genève: les ministres mêmes sont fort assidus, mais l'auditeur le phis curieux est M">"= de Staël, qui n'a jamais quitté mon frère, ni ù l'église, ni dans le monde. Elle lui dit un jour, après avoir entendu un sermon sur l'enfer : « Monsieur l'abbé, j'ai entendu votre sermon sur l'enfer, vous m'en avez entièrement dégoûtée (-2). »

En mai 1818. André de Maistre, nommé évêque d'Aoste, était à Turin pour s'y faire sacrer. Peu de temps après celte solennelle investiture, il était prématurément enlevé par une maladie foudroyante, en-

I) On la liouvcra dan^ l'ouvrage de M. Albert Blanc. (2) Coi respondante, t. III, p. .338.

traînant vers la tombe ce frère aîné qui ne se releva jamais de ce coup, et ne lui survécut que trois ans, sans avoir jamais cessé de le pleurer. On peut juger de ses regrets par la lettre éloquente et touchante qu'il adressait, le 2 septembre 1818, à M"* de Yirieu, pour la supplier d'obtenir de la marquise de Murinais la communication de l'unique portrait de ce frère adoré, afin de servir de modèle à l'artiste célèbre chargé de reproduire ses traits en les fixant sur le marbre d'un buste destiné à orner le salon de famille. Il est impossible de lire rien de plus pathétique que cette requête qui finit ainsi, entrecoupée par les sanglots :

s'il rous plait. Mademoiselle ! Pour Vainour de Dieu! Mais je n'ajouterai pas : Que Dieu vous le rende! Ah! n'ayez jamais de pareilles consohitions à demander! jouissez de ce que vous possédez et ne soyez jamais écrasée comme je viens de lètre. Jamais je ne me consolerai de cette perte : tout ce que le temps ])eut sur une telle douleur, c'est de la changer en mélancolie. Aucun mort ne ma jamais été aussi présent que ce cher André. A chaque minute, je l'entends rire ou raisonner (1).

Joseph avait encore un autre frère, le chevalier Nicolas de Maistre, toujours demeuré en Savoie ou en Piémont celui-là, brave officier, en qui se retrouvaient le courage et le talent héréditaires dans cette famille privilégiée, et qui ne savait pas moins bien écrire que se battre, à en juger par une lettre de lui à la comtesse Ponte, datée de Vigevano, le 17 mai 1798 et retraçant en traits de feu la part qu'il a prise à la bataille de Gravelone. On y respire l'odeur de la poudre, on y entend le bruit du canon, on y voit l'héroïque capitaine salué d'acclamations de bienvenue et

(1) Correspondance^ t. VI, p. Ii6.

entraînant ses grenadiers contre les batteries ennemies au vieux cri de : Savoie! Savoie en avant (1)! La bravoure civile ne faisait pas plus défaut que la bravoure militaire à Nicolas de Maistre, qui fut, en octobre 1813, un des quatre députés de la Savoie envoyés à Paris pour demander à l'empereur Alexandre que ce pays fût rendu à ses anciens maîtres. « Nos quatre députés, écrit Joseph de ftlaistre à cette occasion, n'ont pas été des poltrons et ont joué gaiement une carte terrible. S'ils n'avaient gagné la partie, ils n'avaient qu'à vendre leurs biens et à sortir de leur pays, car la place n'était plus tenable (2) . »

Nous arrivons maintenant à un des groupes les plus caractéristiques, les plus décisifs de la Correspondance, cette correspondance si abondante, si variée, qui est tout un monde, dans lequel, rien qu'en l'envisageant au point de vue intime, en laissant de côté les parties politiques et philosophiques, la critique doit se cantonner sur des points particuliers, se ménager comme à travers une carte universelle, des coins d'ombre, des anses, des criques, dentelant l'immense côte, où elle puisse aborder et jeter l'ancre.

Nous voulons parler des lettres adressées par lui, en dehors de sa femme et de ses filles, aux femmes de sa famille et de son intimité. Nous l'avons dit, sous ce rapport les lettres de Joseph de Maistre sont une révélation et un modèle. Ce mâle génie avait en même temps que toutes les hardiesses et toutes les énergies de l'esprit, toutes les délicatesses, toutes les finesses, toutes les tendresses du cœur. Comme tous les forts,

(1) Correspondance, t. IV*, p. \kk<

(2) Ibid., t. V, p. 174.

il avail le goût, le respect des faibles, des humbles, des femmes, des enfauls. Nul n'a su mieux que lui traiter avec les femmes les questions d'idées ou les questious de sentiments. Aucune des nuances de cette gamme ne lui était inconnue. L'âme féminine, en ses mille replis, n'avait pas pour lui de mystères. Son œil pénétrant savait tout y voir. Son esprit lui fournissait le moyen et l'art de tout dire. 11 savait parler aux femmes le langage conjugal, aux mères le langage maternel et le langage virginal aux vierges. Expert en ces matières subtiles et compliquées, il se jouait avec les plus difficiles problèmes de la conscience, dénouant tous les nœuds ou les tranchant au besoin d'un mot décisif, sans pourtant qu'aucune susceptibilité fût froissée, aucune pudeur offensée. Il avait la main de fer gantée de velours du vrai médecin des âmes, et le scalpel de ses analyses magistrales guérissait, comme on l'a dit de la lance d'Achille, les blessures qu'il faisait. Il était toujours sincère et véridique. Mais sa probité n'avait rien de brutal; s'il fouettait la vanité féminine, si sensible, si ombrageuse, c'était avec des roses, de fiiron à ce que le parfum fît oublier l'épine. Pour tout dire de ce don de prosélytisme, de cet art de captiver et de mériter les confiances les plus rebelles à l'apprivoisement, de ce génie de direction morale, honnête et saine, qui ne s'égara jamais aux exagéralions et aux dépravations mystiques, nous rappellerons que Joseph de Maistre fut le chef de ce groupe d'hommes et surtout de femmes qui, vers 1812, inaugurèrent discrètement, modestement et fortement le mouvement catholique en Russie; qu'il fut, — plus que son biographe M. de Falloux ne l'a dit, plus qu'elle ne l'a dit elle-même, — l'iipôlre et le maître de M'"* Swelchine, qu'il

la convertit, la dressa au maniement des consciences; qu'il fut le précurseur de son œuvre, l'initiateur de sa mission ; qu'il capta et forma lui-même à l'exercice de la direction, de l'influence morale, du ministère de l'amitié, cette âme d'abord si fière de sa raison, avant d'être si douce dans sa bonté. Mais revenons un instant au Joseph de Maislre fraternel. Ce ne sera plus pour feuilleter et commenter ses lettres à ses frères, où celles 011 il est question d'eux, surtout de celui qui fut l'objet de sa prédilection, Xavier, dont, en 1820, le deuil paternel renouvelait la blessure de la perte commune qu'ils avaient. faite dans la personne de l'évêque d'Aoste. Le 22 avril 1820, Joseph écrivait : « Je pleure le fils unique de mon bon, cher, excellent frère, mort à Saint-Pétersbourg, le 21 février dernier; il s'appelait André, comme l'évêque d'Aoste. Ce nouveau coup de poignard, enfoncé dans une plaie encore vermeille, m'a privé de la respiration. Je suis tout à fait abêti. » Lorsque, par l'imagination, par le souvenir, par l'espérance, Joseph de Maistre se retrouvait au milieu du paysage natal, s'asseyait au foyer paternel ou aux foyers amis, quand il escomptait d'avance les joies du retour dans la patrie, bien que, « jeté dans un pays oti tout est immense, il dut y trouver extrêmement petites les portes et les pensions », ce qui attendrissait son rêve, c'était l'image de ces chères sœurs avec lesquelles il avait passé son enfance, avec lesquelles il avait lu VOiseau bleu ou le Petit Poucet, avec lesquelles il aurait voulu vivre et dont il pouvait craindre de mourir séparé. « 0 mon Dieu! écrivait-il à sa sœur M""** de Constantin, qu'est devenue la petite république une et indivisible, et la bibliothèque et la chambre voisine, et les arbres de la porte de la reine? Hélas!

nous ne demandions que de vivre, de penser et de mourir ensemble, et nous voilà divisés et jetés sur la surface du globe comme une poignée de sable! » Dans cette lettre du 7 mai 1814 (1) nous voyons passer et repasser successivement tous les visages virils ou féminins, mâles ou gracieux de la famille, ces derniers surtout, images préférées de cette vie antique et patriarcale dont ses sœurs faisaient l'ornement et dont la nostalgie rendait mélancoliques pour Joseph de Maistre, même ses bonheurs de Russie.

11 avait quatre sœurs : Thérésine, l'aînée, M™^ de Constantin, grave, sensée et douce; la religieuse ursuline Eulalie, pieuse et résignée à tout, môme au martyre, et s'y accoutumant par la maladie et la pauvreté; Jenny, M""" de Buttet, la préférée de Xavier; et la pétulante et sémillante M"'* de Saint- Réal, sa chère Na.ne, sa favorite. C'est à celle-ci qu'il adresse ses plus intimes confidences, jusqu'à s'effrayer parfois de la pensée qu'une indiscrète rupture du cachet de ses lettres (il était trop ambassadeur, comme nous le verrons, pour croire au secret de la poste) pourrait mettre une curiosité malveillante en tiers dans des appréciations d'une franchise un peu rude. Il se méfiait un peu de ce premier jet de sa verve, dont il n'était pas maître, et il n'avait ni le temps de se relire ni celui de se recopier. Aussi, crainte de mésaventure, l'invitait-il à brûler ses lettres, usant ainsi de la précaution qui faisait appeler, par M"'* du Noyer, sa cheminée le bureau cVassurance. Ces recommandations, qui, dans certains cas, ne sont malheureusement pas obéies, ne le furent pas heureu-

(1) Correspondance, t, VI, p. 221.

sèment dans cette circonstance. Nous y aurions perdu de charmantes lettres, comme celle du 10 août 1806 ou du 9 janvier 1807 (1), adressées à M"'^ de Saint-Réal, et celles du 8 mai 1804 et du 7 mai 1814, adressées à M™' de Constantin. C'est dans cette dernière qu'il épanche avec une sorte d'enthousiasme plus religieux encore que politique sa joie de la chute de Napoléon et de la restauration de son roi.

Qui l'aurait dit, ma chère enfant ! Dieu s'est joué des conseils humains, et je suis tout à fait de l'avis d'une dame qui disait l'autre jour qu'elle était tout à fait contente de lui. Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru un instant à la durée du monstre, ni surtout à celle de sa famille, qu'il appelait dynastie, mais je ne croyais pas du tout sa chute aussi prochaine (2).

Dans une autre lettre adressée le 29 juillet 1816, à « sa très chère Jenny » M'"'' de Buttet, nous le voyons, enivré en quelque sorte d'avance des joies du retour de son cher « ci-devant et ci-après duché de Savoie » se féliciter du succès du doyen qui a prêché à Bordeaux, de la prochaine réunion de la famille de son frère et de celle de sa sœur M""^ de Saint-Réal à Gênes, et de sa prochaine venue pour refaire connaissance avec les nouveaux de cette proche parenté. « Avec quel plaisir j'embrasserai tout le monde qui est né depuis moi. Tous les jeunes gens me prendront avec mes cheveux blancs pour le prophète Élie, qui revient à la fin du monde. »

Cet esprit de famille dont il avait la passion, la religion, lui inspire les plus charmantes formules, les plus gracieuses fantaisies d'affection. Il se revoit tour à

(1) Correspondance, t. II, p. 180 et 300. C2) Jbid., t. VI, p. (x^Z-'aIQ.

tour apparaissant au château de Bissy ou dans la vieille maison patrimoniale de Chambéry, et il jouit d'avance du plaisir de la surprise qu'il causera. Il écrit à sa belle-sœur M'"^ de Morand.

Vous ne me reconnaîtriez plus ; je suis vieux comme un violon de Crémone. Le plus sûr, je crois, serait de me présenter à pied et de demander riiospitalité comme un homme qui n'a ni feu ni lieu. Vous diriez sûrement ; « Faites entrer ce pauvre homme; mais voyez donc, mon cher ami, il prononce précisément comme votre beaufrère le scythe (1). »

Avec M™* Nicolas de Maistre, il s'amuse de la même vision, troublée cette fois par la crainte de s'égarer.

Au moment où je t'écris, ma chère sœur-cousine, je suis le plus heureux et le plus grand seig'ueur d'Europe. Ma famille est sur le point de tomber dans mes ])ras, et mon souverain est ressuscité. Il est bien vrai que je puis, sans miracle, mourir de faim incessamment, mais c'est un très petit inconvénient, et cela s'appellera toujours mourir au lit d' lionne a )■... Souvent je te fais visite: mais je ne sais pas me tirer de ton logement. Je me suis gâté tout à fait. Les allées de Chambéry me font peur. Ks-tu dans cet appartement où j'ai si souvent vu le Kiiikin Perrin, et qui a cette belle vue sur la rivière? Ou bien es-tu de l'autre côté sur la grande rue";* Martluî, tu as choisi la meilleure part, celle de vivre tranquille à côté de ton homme. Pour ton vieux cousin, c'est un courntier (un coureur), n'eu parlons pbis (>').

Nous retrouvons cette même vision, ce môme tableau imaginaire du retour, par lequel Joseph de Moistre trompait la Faim de son cœur dans sa lettre à sa tante, M'"* la comtesse de Chavanne. Nous l'entendons, une

(1) Correspondance, 13 octobre 18Ui, t. IV, p. 433. (2; lliid.. t. V, 29 juillet 181G, p. h\h.

fois réuni à sa famille et jouissant d'elle, s'exprimer en. termes qui montrent que cette faim apaisée ne le sera jamais jusqu'à la satiété (1). Est-il possible à un beaupère de parler plus galamment, plus gracieusement à sa bru que dans cette lettre du comte à sa belle-fille Azélie, la femme de son cher Rodolphe?

Nous vous avons tous épousée. Aimez-le (son mari) de tout votre cœur, et soyez publiquement sa maîtresse; une fois qu'on est bien affichée, on ne s'embarrasse pkis de rien. Ce mot de maîtresse me plaît infiniment. Je A'eux que vous commandiez à votre ami, que vous soyez despote chez lui, quoique ce mot n'ai point de féminin, et que votre suprême sagesse y mène tout. Je vous serre avec mes vieux bras, sur mon jeune cœur (î).

Joubert a dit « que la punition de ceux qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours ». 11 eût pu ajouter que la récompense de ceux qui les ont encore plus estimées qu'aimées est de les estimer toujours, et de garder le secret de leur parler et de parler d'elles avec le bonheur et l'éloquence que le respect ajoute à l'amour. Joseph de Maistre est de ceux-là. 11 avait de l'influence des femmes, de leur don et de leur art de prosélytisme, de cette sympathie pour le beau et le bien qui en font les apôtres et les servantes de toutes les nobles causes, une haute idée fondée sur des raisons historiques, philosophiques et morales. 11 ne perd jamais l'occasion de faire ressortir, avec la gravité du philosophe et non avec le scepticisme du juge d'instruction, cette influence des femmes. 11 écrit au chevalier de Rossi, le 20 janvier 1808 : « Les meilleurs apùtres pour la réunion des églises seraient une dou-

(1) Correspondance, 3 octobre 1814, t. IV, p. 453.

(2) Ibid., t. VI, p. 229, juillet 1820.

zaine de femmes de qualité qui le désirent vivement. Aucune affaire de ce monde, sacrée ou profane, grande ou petite, bonne ou mauvaise, ne s'est faite sans femmes (1). »

Joseph de Maistre insiste en toute circonstance favorable et jusque dans ses communications les plus graves, ses lettres au roi Victor-Emmanuel, par exemple, sur cette opinion qu'il pouvait appuyer par l'avis conforme des grands politiques, Richelieu et Mazarin, de l'importance du rôle que les femmes peuvent jouer en affaires d'État, et de leur aptitude à ce rôle. « Les femmes, qui font la moitié des affaires de ce monde, écrivait-il au chevalier de Rossi, le 28 décembre 1808, ont changé notre position du blanc au noir. » Et le 2Q février 1816, il n'hésitait pas h écrire au roi Victor- Emmanuel : « Plus d'une fois j'ai observé dans mes lettres officielles que la moitié au moins de tout le bien et de tout le mal qui se fait dans le monde, est l'ouvrage des femmes (2). »

Un homme, pénétré de l'idée de la finesse et de rinfiuence politique des femmes, qui adorait littérairement M'"* de Sévigné, qui se complaisait en moraliste, en psychologue, en dilettante de toutes les voluptés permises de la conversation, à causer avec les femmes, h admirer le tour piquant qu'elles savent donner aux choses, à les observer dans cette habileté et cette coquetterie de manège dont les plus honnêtes femmes et même les plus vertueuses ne sont pas dépourvues, qui savait, comme La Rochefoucauld l'avait appris de M"'« de Longueville et de M'"* de La Fayette,

(1) Correspondance, t. III, p. 44.

(2) lOid., p. 179.

comme Marmontel l'avait appris de M*"^ de Tencin, de combien de bons conseils, de combien de tours malins elles sont capables; cet homme qui avait passé les meilleures heures de sa vie à goûter ce charme de la conversation des femmes, devait les bien connaître, devait savoir manier, avec l'expérience et le tact acquis dans leur commerce, leurs généreuses électricités, dangereuses seulement pour les maladroits, que punissent de leur gaucherie des blessures ridicules.

Nous allons fournir quelques preuves de cette pénétration de coup d'œil, de cette dextérité de main de Joseph de Maistre dans son commerce avec les femmes distinguées dont il était recherché ; nous voulons ajouter tout de suite que s'il pansa délicatement de douloureuses plaies, que s'il amputa habilement de dangereuses illusions, que s'il se montra un ami dévoué et fidèle, un confident discret et sûr, un conseiller efficace, un médecin heureux, il ne trouva pas d'ingrates parmi ses clientes. Elles ajoutèrent à la récompense de sa conscience satisfaite du bien qu'il avait fait, pour le bien, sans doute, et d'une façon désintéressée, la récompense qu'il ne pouvait refuser, puisqu'il l'ignorait, de leurs suffrages, de leurs services, de leur sympathie reconnaissante, de leur propagande enthousiaste; elles contribuèrent, autant qu'elles le purent, à son bonheur et à sa gloire. Il leur rendait ce témoignage, cet hommage ému et émouvant, dans une de ses dernières lettres, péniblement dictées et datées du lit de douleur, bientôt du lit d'agonie. Dans une lettre du o février 1821, à l'une de ses amies, de ses agapètes, la duchesse Des Cars, il disait :

Pourquoi cette écriture étrangère? C'est la question que vous ferez en ouvrant ma lettre. Il vaut donc mieux

VOUS diro (ral)ord que depuis plus d'un mois, je suis très malade. Une humeur bizarre à laquelle on donne des noms difTéreiils, s'est jetée sur mes jambes et m'en a privé. Il n'y a ni plaie, ni douleur, ni enllure, il n'y a point de fièvre, mais enfin il y a deux jambes de moins et c'est beaucoup pour un bipède. Je me traîne donc de mon lit à mon fauteuil et de mon fauteuil à mon lit. Si je suis assez heureux ])Our me tirer de celte siluation, je ne manquerai point de vous en faire part comme d'une chose qui no vous sera point indilTérente. Voilà, il faut l'avouer, une gi-andc inqiertinence; mais en voici une beaucoup ])liis forte. Toute ma vie. Madame la duchesse, j'ai été protégé par les dames, et bien m'en a pris. Dans ce moment encore, il a plu à l'un des plus rares talents français de votre sexe de dessiner mon portrait sur la pierre lithographique, et jNIadamo l'ambassadrice de France s'est emparée de la pierre de la manière la plus aimable et l'envoie à Paris avec toutes les précautions possibles pour faire tirer je ne sais combien d'exemplaires du portrait. 11 m'est venu en tète. Madame la duchesse, de vous on présenter un avec une conliance toute particulière, etc.

L'homme qui écrivait celte letlre testamentaire où l'on retrouve son caractère et son esprit, sa politesse ingénieuse, sa galanterie chevaleresque, sa gaieté envers la vie et sa douceur envers la mort, était bien le virtuose de la conversation publique ou intime, l'orateur de salon, le prêcheur de sofa, le directeur laïque qui savait adoucir les flammes, amortir les foudres de son éloquence volcanique pour les oreilles délicates et les caresser, au besoin, par toutes les mollesses d'une parole de velours, comme il savait amuser leurs yeux par cette mimique italienne qui donnait tant de vie à ces monologues qu'il jouait en commedianle de premier ordre et pour le bon motif. Ce qui donne de suite l'idée de ses moyens, de ses dons, de son art, de son

ET SA FAMILLE ÎBô

prestige, de son magnétique empire sur celles qu'il appelait en souriant ses paroissiennes, c'est que, s'il leur parlait la langue par excellence du prosélytisme, la langue de toutes les probités, de toutes les clartés, de toutes les grâces, le français, il le parlait à des étrangères et à des protestantes ou à des grecques orthodoxes. Ce n'est que dans la courte et unique visite qu'il ait faite dans sa vie, à son grand regret, à Paris, qu'il put placer des Françaises et des catholiques parmi ses ouailles aristocratiques et mondaines. Mais avant 1818, il ne compta que des étrangères et des schismatiques parmi ses conquêtes.

Pour se faire une idée de la façon dont il savait les aborder, les intéresser, les prendre, pour la conversion, au fdet de sa captieuse éloquence, il suffit de citer quelques lignes qui révèlent son habileté aies observer, son art à les peindre. Yoici, par exempl^^, un portrait de la femme anglaise de l'amiral russe Tchitchagoff, cet homme d'un esprit si original et si fantasque, un des meilleurs amis, à Saint-Pétersbourg, du comte de Maistre. Naturellement la femme de l'amiral était l'objet, et elle le méritait, delà sollicitude affectueuse et de la respectueuse galanterie du ministre de Sardaigne. Elle répondait à ses soins et était flattée de son empressement. Ces côtés doux des forts, le besoin de tendresse et de protection qui rendent galants les plus mâles génies, plaisent beaucoup aux femmes capables d'apprécier et dignes de goûter cet hommage sans banalité. Elles aiment à peupler de leurs gracieuses images la solitude de ces hauts esprits, de ces cœurs souffrants, comme était le comte de Maistre, occupé par les plus nobles spéculations, tourmenté, par l'absence de sa famille, des plus sympathiques regrets. Il avait inspiré

tout d'abortl à l'amirale cette coquetterie de pitié qui la poussait à animer, à consoler cette viduité de l'absence, cet orphelinat paternel. Avec quelle finesse de touche, il faisait d'elle le charmant portrait suivant :

Sa femme est Anglaise; elle n de l'esprit, du sens, de rinstruction, de la morale surtout, et c'est une excellente épouse, comme toutes les Anglaises, quand elles s'en mêlent. Gomme il l'aime éperdiliinent, je lui fais ma cour avec assez d'assiduité. Elle reçoit tous les mercredis. C'est une assemblée générale où tout le monde va, même ceux qui voudraient étrangler son mari. Mais j'y soupe de plus tous les dimanches : c'est le jour de la Bible, où les Anglaises ne reçoivent que les parents et les amis. Souvent je me suis trouvé tète à tète lorsque le miidstre est absent. Elle a l'air d'une colombe, et je ne connais rien de si fin, de si décidé, et de si difficile à saisir (1).

C'est la même personne intéressante dont Joseph de Maistre disait encore : « Elle m'a rappelé mille fois l'idée de ce Français qui comparait les Anglais au mont Vésuve, couvert de neige à l'extérieur, et brûlant dans ses entrailles (2). »

Les lettres du comte à l'amiral, — un des groupes les plus importants et les plus curieux de sa correspondance parce qu'il avait rencontré dans ce véritable ami tous les contrastes d'opinions et d'idées joints à une originalité d'esprit et de caractère qui rend si amusantes les rencontres entre le génie français et le génie slave, que représentaient si bien l'un et l'autre, — ces lettres, disons-nous, établissent combien Joseph de Maistre avait su apprivoiser la colombe et entrer dans l'intimité de celte àme délicate et passionnée sous son apparente impassibilité.

(1) Correxpondance, mai 1809, t. III, p. 117.

(2) Ibid., l. IV, p. 297.

Il est une autre de ses amies, M'"« Hubert-Alléon, protestante genevoise, rigide et raisonnable avec de subites foucades, que le comte n'avait pas su moins habilement capter et dont il parvenait seul à dérider le puritanisme que tout autre eût effarouché, par ses contradictions malicieuses et ses joviales saillies. Nous ne pouvons qu'indiquer au lecteur la charmante lettre du 26 septembre 1806 (1), contenant un tableau d'intérieur si vivant, celui de ses soirées passées, avec elle, dans le salon de la villa de Cour pendant l'émigration de 1791 à 1798, à deviser ou philosopher et à plaisanter familièrement, le comte partant en négligé, en bas gris, portant lui-même sa lanterne « pour venir en pantoufles trouver l'Amitié et raisonner pantoufles avec elle ». C'est d'elle qu'il a tracé cet admirable portrait qui la fait apparaître devant nous.

Le comte écrivait au comte Golowkine, à la nouvelle de la mort de sa vieille amie, — le 18 juin 1811 .

Vous ne saunez croire à quel point cette pauvre femme m'est présente; je la vois sans cesse, avec sa grande ligure droite, son léger apprêt genevois, sa raison calme, sa finesse naturelle et son badinage grave. Elle était ardente amie, quoique froide sur tout le reste. Je ne passerai pas de meilleures soirées que celles que j'ai passées chez elle, les pieds sur les chenets, le coude sur la table, pensant tout haut, excitant sa pensée et rasant mille sujets à tire-d'ailes, au milieu d'une famille bien digne d'elle (î).

Mais là oh le comte eut affaire à forte partie, à une adversaire digne de lui, qui se dérobait à l'insinuation, et ne voulait se rendre qu'à la raison, c'est lors qu'il

(1) Con^espondance, t. II, p. 208-212.

(2) Ibid., t. II, p. 415.

entreprit de triompher des scrupules de conscience qui retenaient M""" de Swelchine dans son erreur, bien qu'elle aspirât ardemment à la vérité. Ce fut la plus belle conquête au caiholicisme de l'habile polémiste et de l'ardent apùtre. Mais il dut y mettre du temps et, malgré loute son éloquence, ne courba pas du premier coup au joug de la foi cette tête intelligente et fière. 11 serait bien intéressant pour nous et pour le lecteur de posséder toutes les lettres se rapportant à cette relation. La Correspo7uliince n'en compte aucune de M'"* Swetchine et n'en renferme que quatre du comte à elle adressées. C'est dans la lettre du 14 décembre 1814, à l'amiral Tchitchagofl", que le comte de Maistre parle pour la première fois de M™^ Swetchine, qu'il connaissait déjà depuis quelque temps, et avec laquelle il avait noué amitié au cours des événements qui, dès 1812, les avaient poussés à confondre, pour leur consolation mutuelle, leurs communes vicissitudes de crainte et d'espérance : « Je rompts le silence, dit-il, et je vais convenir avec M""-' Swetchine, la meilleure des amies, que je vous gronlerai pour elle et pour moi. » On peut juger du prix des lettres de controverse et de direction du comte de Maistre à M'"" Swetchine, par celle du 12 août 1815, qui est admirable et digne d'être placée à côté de celles de Bossuet et de Fénelon (1).

(1) On trouvera d'assez nombreux et intéressants détails sur les rapports de Josepii de Maistre avec M'"" Swetchine, dans l'ouvrage de M. de Falloux, M"" Sivclchine, sa vie et ses œuvres. L'auteur, sans contester la grande influence exercée par Joseph de Maistre, « la plus puiss;inte et la plus décisive de toutes », lui refuse cependant le mérite d'avoir déterminé la conversion. « L'indépendance innée de sa nature se révoltait contre ce qu'elle appelait alors le dogmatisme absolu du comte de Maistre, et lorsqu'enfin elle causa à son ami l'immense joie de sa conversion, ce fut par d'autres voies que

Comment vous peindre, Madame, l'impression que m'a faite l'état que vous me décrivez ! que je voudrais être votre voisin! Un ami véritable est, au pied de la lettre, un conducteur qui soutire les peines, surtout les peines de ce genre. Si vous saviez comme je vois clair dans votre pauvre cœur! Vous me rappelez l'arrêt que j'ai porté contre lui; je ne le rétracte pas. L'entreprise que vous avez formée est un crime; j'espère que vous m'entendez sur ce mot crime. Pauvre excellente femme! Vous voulez donc jeter sur les bassins de votre balance, d'un côté Bûssuet. Bellarmin et Malebranche et, de l'autre, Clarke, Abbadie et Scherlock! Et vous les pèserez sans doute! Mais pour les peser, il faut les soulever : belle entreprise pour votre élégante main ! C'est là le crime. Jamais, Madame, vous n'arriverez par le chemin que vous avez pris. «Vous vous écraserez de fatigue; vous gémirez, mais sans onction et sans consolation; vous serez en proie à je ne sais quelle rage sèche qui rongera l'une après l'autre toutes les fibres de votre cœur, sans pouvoir jamais vous débarrasser, ni de votre conscience, ni de votre orgueil. Ce Scherlock que je vous nommais, tout à l'heure, a prononcé ce mot remarquable, etc., que je traduis ainsi, après en avoir à peu près désespéré : Jamais homme ne fat cliassé de sa relirjion par des arguments. De quelque manière qu'on dise, rien n'est plus vrai. La conversion est une illumination soudaine, comme dit Bossuet. Nous avons une foule d'exemples de ce genre, même dans les hommes supérieurs les plus coupables de raisonner. Le dernier est celui de Werner, qui fut frappé d'un coup de catholicisme, en voyant sortir le saint Sacrement de l'église de Saint-Etienne. Le pendant exact est dans ma mémoire depuis longtemps ; mais quoi qu'il en puisse être et soit que l'heureux changement

celles indiquées par lui qu'elle toucha terre et mit pied dans la vérité » (p. 35). Ce sont là questions d'appréciation et de nuances. La grâce est un mystère. L'esprit de Dieu vient de Dieu seul. Si le comte de Maistre ne fut pas l'auteur de la conversion de M"" Swetchine, il n'est pas téméraire de dire qu'il y contribua beaucoup, et la lettre que nous citons suffîrait a la prouver.

s'opère subitement ou par secousses, toujours il commence par le cœur où le syllog-isme est étranger. Jamais homme ne fut chassé de sa religion par des arguments. Et jusqu'à ce que rorgiieil soit complètement détrôné, il n'y a rien de fait.

... "Votre ccouv si bien fait, si doux, si tondre, recèle cependant une haine violente, amère, originelle et presque mécanique contre toute autorité en matière d'opinions. Le raisonnement pourra quelquefois transiger avec vous; mais le premier mouvement est toujours : Comment donc ! etc. C'est pourquoi je vous ai souvent dit, en badinant sérieusement, que vous étiez née prolestante. Je me rappelle un moment où il vous échappa un mouvement de véritable indignation à propos de la défense de lire tel ou tel livre...; je m'amusais dans un coin à voir votre colère. Soyez sûre, Madame, que c'est une disposition habituelle qui vous trompe et vous cache à vous-même. Vous croyez n'être pas convaincue; vous l'êtes depuis longtemps autant que moi. Vous croyez (;her(;her la vérité : cela n'est pas vrai du tout. Vous cherchez le doute, et ce que vous prenez pour le doute est le remords ou pour mieux dire un remords. Vous disputez avec votre conseicnce : elle vous pince, c'est son métier.

Ce doute même qui vous tiraille est seul une grande preuve contre vous. Le doute n'habite point la cité de Dieu. C'est un beau mot de saint Augustin. Comment le doute et la vérité pourraient-ils habiter ensemble ? C'est une contradiction dans les termes. Nous ne pouvons, hélas! que trop avoir le remords du crime; mais le remords de l'erreur, qui est le doute, nous ne l'avons ni ne pouvons l'avoir. Hors de la cité, au contraire, le doute est chez lui, et ce doute est un don puisqu'il avertit de rentrer.

... Lisez le sermon de lîiuii'didoiic sur la paix chrétienne. Vous y lirez ce beau passage de saint Thomas : Raisonner, c'est cliercher; et i-herrjier toujours, c'est n'être jamais content; car le doute sur la première des questions, c'est la fièvre de l'âme, comme la foi est la santé de l'âme, à ce que dit saint Augustin.

... Il est impossible qu'à la fin vous ne soyez pas con-

duite par votre excellent esprit à cette grande et évidentissime vériié que hors de notre système, il est impossible de défendre le christianisme. Votre Eglise, la première, n'est-elle pas un objet de pitié? Otez-lui les catholicisants, les jjrotestanlisants. lés illum,inés, qui sont les rascolnicks des salons et les rascolnichs qui sont les illuminés du peuple, que lui reste-t-il ? M™*" la princesse Galitzin Waldemar!

Ma plume, secouée par la profonde afTection que j'ai pour vous, Madame, a laissé tomber ces laconiques pensées. Recevez-les du moins comme une preuve de mes sentiments qui ne varieront jamais, etc.

On comprend que dans toutes ses lettres, Joseph de Maistre ne s'élevait pas à de telles hauteurs. S'il savait porter jusqu'aux cîmes les plus superbes de l'idée, jusqu'aux sommets les plus sublimes du sentiment l'essor de sa conversation épistolaire, il savait aussi faire redescendre son inspiration, redevenue pédestre, à travers les coteaux modérés. Ses lettres de la fin de 1815 et de l'été de 1816 adressées à la belle et bonne Sophie traitent de moins graves sujets, quoique destinées à une personne naturellement sérieuse, qui n'aimait guère que les plaisirs de la raison et de l'amitié; mais l'habile homme l'avait si bien enjôlée, qu'elle lui permettait et goûtait même le tour plaisant qu'il savait donner à tout, voulant bien causer de tout avec les dames, mais sans courir le risque de les ennuyer. Ces lettres, avec leur verve facile, leurs portraits en deux mois, leurs anecdotes en quatre, leur feu d'artifice de galanteries ingénieuses, de gracieuses malices, de vérités accrochées à la fusée du paradoxe, donnent bien l'idée de ce que devaient être les réunions de la petite société dont le comte était l'oracle. Elle se réunissait autour d'une table à thé de pure cérémonie, car M"*^ Swetchine ne buvait que de l'eau

"^ , l LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE

et le comte préférait un verre de limonade ou d'orgeat à tous les thés de monde.

Celte société se composait en femmes : de la princesse Gagarin sa sœur, des princesses Alexis et Michel Galilzin, de la comtesse Rasoumousky, de la comtesse d'Edling, née Stourza; et en hommes, du comte, de son fils, parfois de son frère, de l'ambassadeur de France, le marquis de Noailles, et de quelques autres personnes de qualité et d'esprit. Le comte de Maistre y causait avec sa verve étincelanle, puis, comme le volcan qui couvre ses flammes d'un nuage de fumée et d'une pluie de cendres, il s'endormait ou plutôt s'assoupissait d'un sommeil léger auquel il ne fallait pas se fier, sommeil arraché par la fatigue la plus noble de toutes et la plus respectable, la fatigue du travail delà pensée surmenée par tant d'emplois divers, interrompus à peine par un repos nocturne de quatre ou cinq heures : courrier diplomatique, correspondance de famille et d'amitié, lecture, composition de ses ouvrages, conférences politiques, conversations mondaines, etc.

La compagnie souriait avec une sympathie respectueuse de ces accès, de ces coups de sommeil^ comme les appelait leur victime, de ces séparations intermittentes, discrètes et sans adieu, de ces éclipses passagères d'une grande âme voilant sa lampe et donnant quelques instants de repos à sa bête. Tout le monde souriait quand, de retour sur la terre, ayant relevé son invisible rideau et ayant excusé gaiement et spirituellement ces absences, ces désertions d'un moment, le comte tout en tirant quelques dernières fusées, cherchait son chapeau qu'il égarait toujours, suivant une habitude de distraction non moins proverbiale que ses sommeils.

Nous ne pouvons, à notre grand regret, nous étendre

ET SA Famille 273

davantage à propos de ce groupe charmant de la correspondance de de Maislre, nous bornant à signaler, dans ce groupe, comme de petits chefs-d'œuvre de galanterie humouristique et de raison assaisonnée d'esprit, les lettres à la comtesse Trissino, à la baronne de Pont, à la princesse Galilzin, à la princesse Belosowski. Nous insisterons seulement un instant sur les lettres à la comtesse d'Edling, née de Stourza (1), qui sont exquises. Qu'on lise, si on veut avoir une idée de ce charme robuste, de cette grâce léonine, qui rendaient le comte d'autant plus irrésistible qu'il n'avait d'autres ambitions que celles qu'il est permis d'avoir iil n'est pas défendu à la vertu de plaire et de se plaire à plaire) et ne luttait jamais que pour le bon motif, qu'on lise la lettre non datée, mais écrite certainement eu 1813, au moment où les craintes sur son fils, qu'emporte le tourbillon de la guerre, et la déception, qui semble irrévocable, de la longue attente de sa famille, endolorissent si cruellement, dans la solitude, la blessure de toutes ces absences.

La foudre a tout frappé; il ne me reste que des cœurs. C'est une grande propriété quand ils sont pétris comme le vôtre...

... Jadis, les chevaliers errants protégeaient les dames; aujourd'hui, c'est aux dames à protéger les chevaliers errants. Ainsi trouvez bon que je me place sous votre souveraineté.

... Je compte sur votre maison pour y raisonner, rire, pleurer, voire même dormir, suivant mon bon plaisir.

Et il expliquait, en ces termes d'une émotion attendrie, de quelle façon il comprenait l'amitié et quel

(1) On peut voir sur celte dame distinguée, amie intime de M°" Swetcliine, l'ouvrage de M. de Fallou.x, déjà cité.

bienfait, quel miracle de revivilication, de consolation, de rafraîchissement et de paix il venait chercher en causant avec ses amis, surtout avec ses amies (les femmes ont seules le génie de la pitié), de ses chagrins, et essayer avec elles de cultiver ces pâles espérances qui ne s'épanouissent que sous la rosée des larmes.

Lorsque deux êtres parfaiteinent en harmonie se rencontrent par hasard, lorsqu'une entière confiance est la suite d'une longue et douce expérience, lorsque les portes sont fermées et que personne n'écoute, lorsque la peine d'un côté, a besoin de parler, et que la bonté, de l'autre, a besoin d'entendre, alors il peut arriver, comme l'a dit divinement Jacques-Bénigne, que Vun de ces cœurs en se penchant vers Vautre laisse échapper son secret. Mais il faut cela et cent autres petites circonstances qui n'ont point de nom, pour entendre ce qu'on appelle un secret.

L'homme qui a écrit ces lignes si délicates et si tendres sur le rôle de la confidence en amitié et la rareté des occasions d'épancher ses peines dans un cœur digne de les comprendre et capable de les consoler, ne devait pas être très indulgent pour les femmes de talent qui n'ont ni la pudeur de leur esprit, ni la pudeur de leur cœur et prennent trop volontiers le public pour confident de l'un et de l'autre. A ce titre, il critiquait M'"^ de Staël, tout en convenant de la générosité de son âme et de la séduction de son éloquence, et plus encore M'"^ de Genlis, a qui disait souvent si bien et agissait si mal ». S'il était volontiers sévère pour la gouvernante-gouuer?zeur et pour son esprit sans sexe, il avait un faible et, disait-il en riant, une passion pour M"'* de Staël, dont l'éloquence naturelle et le feu de conversation ravissaient en lui l'élo quent et pétulant causeur et désarmaient ses sarcasmes. Plus tard, après une sorte de lune de miel de

contradiction courtoise et de mutuel engouement, la dissidence de leurs principes politiques et religieux s'accusa et s'envenima de façon à aigrir leurs relations. Mais Joseph de Maistre n'oublia jamais les égards dus à la femme de talent, à la femme persécutée par la tyrannie, à celle à qui sa bonté fit toujours éviter l'odieux et qui, à force d'esprit, se sauva toujours du ridicule.

Nous avons cité sa lettre à la marquise Priero. Celles au vicomte de Bonald, sur l'auteur des Co7isidérations sur la révolution française, publiées après la mort de l'auteur, sont d'un ton un peu différent, mais sans virulence et sans mépris.

On ne pouvait exiger de l'auteur des Considérations sur la France, du Pape et des Soirées de Saint-Pétersbourg qu'il admirât sans réserve l'auteur de l'Allemagne et des Considérations sur la révolution française. Mais la critique sévère qu'il en fait ne l'empêche pas de rendre hommage au talent, et on sent, à travers ses reproches, percer le regret d'une sympathie sincère (1). Joseph de Maistre gardait toujours la probité de sa raison et de son goût pour la raison jusque dans les circonstances les plus faites pour les mettre à une difficile épreuve. Il savait se raidir tour à tour contre ses prédilections ou ses répugnances. La justice l'obligeait à convenir que Voltaire, qui avait si souvent tort à ses yeux, n'était pas cependant sans avoir quelquefois raison. Il était loin de le traiter avec le mépris que celui-ci affectait à l'égard de ses contradicteurs, calomniant Desfonlaines, persécutant La Beaumelle, insultant Fréron et feignant d'igno-

(1) Correspondance, t. VI, p. 143 (20 août 1818).

276 1-E COMTE JUSEl'H DE MAISTKE

rer l'existence du P. Guénée, comme Rousseau feignait d'ignorer l'existence de l'abbé Bergier. De Maislre se piquait parfois d'user de la représaille de ce dernier artifice. Il prétendait n'avoir jamais lu Voltaire tout entier et n'en avoir rien lu depuis trente ans. Mais il s'inquiétait peu de se contredire en le citant sans cesse et en homme qui se tenait en commerce assidu et non toujours désagréable (l'esprit finit toujours par désarmer l'esprit) avec cet ennemi intime. De même de Maistre peut être rangé parmi les admirateurs, les adorateurs passionnés de M""= de Sévigné. Il avait pour Notre- Dame de Livry le même faible qu'Horace Walpole. Mais, si cette prédilection le rendait indulgent, elle ne le rendait pas aveugle. Il savait très bien trouver le défaut de l'esprit et du cœur de la grande épistolaire, delà grande enchanteresse qui fut lilLérairement une si admirable mère et, en réalité, une mère médiocre, dont le moindre tort fut de gâter et de mal élever ses enfants. Elle n'avait pas, selon Joseph de Maistre, assez gâté sa fille, M""" de (jlrignan, par ses adulations et ses préférences, pour parvenir à corrompre ses belles qualités. Joseph de Maislre, — et cette thèse garde une allure paradoxale, quoiqu'il la soutînt à merveille, — déclarait nettement la fille moralement supérieure à la mère. Il écrivait, le 4 août 18t3 (1) :

Jo suis Itii'ii aise tiiic mon IVi'i-c ait jiij^'é comme moi ]\|me Je Sévigné. Nous ne parlons pas du talent, qui est iHcaviable, mais du caractère. Si j'avais à (choisir entre la mère et la liile, j'épouserais la iiile, et puis je partirais pour recevoir les lettres de l'autre. Je sais que c'est une mode de condamner M'"« de Grignan; mais, par le recueil seulement des lettres de la mère, lu comme on le doit

1; Cui rcspondaici', t. IV, p. 36G.

lire, la supériorité de la fille sur la mère, dans tout ce qu'il y a de plus essentiel, paraît prouvée à l'évidence.

Mais c'est assez causer de Joseph de Maistre, au point de vue de ses relations personnelles et épistolaires avec les dames plus ou moins belles, mais toujours intelligentes et généreuses, qu'il avait attirées par l'esprit, retenues par le cœur et qui gravitaient dans l'orbite de son génie. C'est assez causer de celle paroisse féminine qu'il gouvernait si spirituellement, si galamment de sa main forte, souple, caressante, h l'annulaire de laquelle brillait l'opale de Vicence, contenant une goutte d'eau montée en bague, signe pastoral de son épiscopat de salon. Ce n'est pas sans peine et sans regret que nous nous arrachons à l'attrait de ce côté de notre sujet, de ce curieux épisode de la vie intime de Joseph de Maistre, qu'il ne nous est permis que d'effleurer ici d'une façon toute superficielle, mais qui mériterait de fournir matière à un travail plus approfondi. Il nous tentera peut-être quelque jour et nous l'écrirons sous ce litre : Joseph de Maistre directeur de conscience ou La paroisse de Joseph de Maistre. Toute une partie considérable de la correspondance de Joseph de Maistre serait utilement dépouillée et étudiée à ce point de vue.

L'admiration qu'elle inspire à tous ceux qui la lisent redouble quand on pense que cet homme, abreuvé de chagrins, écrasé de travail, ne bornait pas sa tâche à celte correspondance diplomatique, oii il fait preuve de tant de pénétration, de tant d'abondance d'idées, qui contient tant de maximes d'expérience encore utiles, tant de vues sur les événements, que les événements ont quelquefois pipées, comme il le dit, mais dont beaucoup ont gardé leur force, leur lumière, et éma-

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nant d'une sagesse supérieure à révénemeiit, ont mérité de lui survivre. Ces lellres, sans brouillons, de verve et de premier jet, qui coulaient torrentiellement de sa plume, qu'il n'avait pas le temps de relire et qu'il ne pouvait recopier, faute de secrétaires, avaient cependant quelquefois quinze et vingt pages. Mais elles n'occupaient que la moindre partie du temps d'un ambassadeur fort occupé, fort recbercbé, fort considéré, qui avait à suffire à bien d'autres correspondances, à des demandes de mémoires, à des consultations des plus variées, depuis les cas de conscience jusqu'aux questions d'Etat. Toute une vaste correspondance de Josepb de Maistre, dont il regrettait profondément de n'avoir pas de copie et de ne pouvoir sans indiscrétion réclamer les originaux demeurés dans les cassettes de Louis XYIII, concernait les questions relatives aux rapports de l'Église et de la monarchie émigrées pendant seize années.

En dehors de ces devoirs, de ces travaux, Joseph de Maistre accumulait des matériaux, des manuscrits. Il écrivait l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des institutions humaines; la traduction, précédée d'un morceau important de philosophie morale, du traité de Plutarque sur les Délais de la justice divine dans la j)unition des coupables ; les deux volumes de réfutation du système de Bacon, où il boxait, suivant son expression, contre le philosophe anglais, d'un poing magistral; l'ouvrage sur le Pape, source prochaine pour lui de tant d'ennuis, livre trop absolu, trop logique même pour son temps, à plus forte raison pour le nôtre, qui devait le brouiller avec une partie de ses amis de France et du clergé français et le mettre dans

l'embarras auprès du Souverain Pontife, embarrassé lui-même par une défense si énergique; livre auquel, malgré ses excès, ses défauts et ses lacunes, il est facile de rendre plus de justice aujourd'hui, et qui est moins un manuel de politique théocratique qu'un traité deTultramontanisme; enfin les attachantes, éloquentes, dramatiques Soirées de Saint-Pétersbou7'g, l'ouvrage favori de son auteur et son chef-d'œuvre à notre avis.

Il n'est pas étonnant que cette tête si chargée de pensées et de soucis s'inclinât parfois, cédât à la fatigue de toutes ces laborieuses moissons, à la fatigue aussi de l'insomnie habituelle des nuits enfiévrées par le surmenage cérébral, et qu'il fut pris de ces accès de somnolence, de ces coups de sommeil dont il plaisantait avec ses amis, qui en respectaient l'ingénue et patriarcale liberté.

Mais si tant de travaux, attestant une incroyable puissance et une fécondité inouïe d'esprit, méritent notre admiration, il y a un autre trait de cette correspondance de de Maistre et de sa physionomie intime qui mérite aussi notre sympathie et notre gratitude : c'est son admiration, son affection pour la France, pour le génie français, pour la langue et la littérature françaises. Joseph de Maistre était vraiment Français d'esprit et de cœur. Il avait gardé, en dépit de la révolution et de l'empire, la religion de l'unité et de l'intégrité du sol français. Il maudissait d'avance, comme plus sacrilèges, comme plus parricides de beaucoup que le partage de la Pologne, toute pensée, tout projet de profiter de nos désastres pour mutiler la nation maternelle par excellence de l'Europe, la nation éducatrice, dont le génie était celui de la civilisation môme, et dont la langue était le plus merveilleux instrument de pro-

sélytisme. Les lettres de Joseph de Maislre sont pliûnes de ces aveux de passion sincère, de ces professions de foi et d'amour envers la France. 11 lui croyait un rôle particulier, prédesliné, une mission européenne traditionnelle. Il préférait à toutes les nations, à tous les pays, la nation, le pays de France ; il préférait la femme de France, la langue de la France, à toutes les femmes, à toutes les langues, exception faite, bien entendu, de la Savoie natale, de l'Italie maternelle, des femmes parmi lesquelles il avait trouvé sa mère, ses sœurs, sa femme, ses filles, et de la musicale langue où résonne le si. Joseph de Maistre n'aimait politiquement, moralement, socialement, littéralement parlant, ni les Allemands, ni les Anglais. Il disait de Frédéric que ce n'était « qu'un grand Prussien », et des Anglais, d'après Frédéric, « qu'ils étaient les plus mauvais alliés du monde ».

11 en voulait à l'Autriche, à sa politique cupide, perfide, cauteleuse, décevante, tant de fois fatale à l'Italie, d'une haine où il y avait du mépris, d'une véritable vendetta de patriotisme aigri et de loyauté révoltée contre cette raison d'État sans scrupule, d'un machiavélisme bourgeois, d'un caporalisme brutal, qui s'enrichissait par des mariages et s'agrandissait par des partages, toujours la dernière au combat, la première au bulin. Mais il aimait la Russie, dont il ignorait la langue, qui n'avait pas encore de littérature ni d'art, mais dont il goûtait les mœurs et prévoyait les destinées. Il eût voulu, s'il n'eût été Savoyard, être Russe ou Français.

Pour achever de peindre l'homme par un trait de nature, et de marquer sa physionomie intime d'une dernière touche de ressemblance et de vie, il faut rap-

peler, comme il éclate à chaque page de sa correspondance, l'heureux et amusant contraste de la liberté d'esprit, de la l'acilité d'humeur, de la jovialité épanouie, de la cordialité souriante, du si français ambassadeur de Sardaigne à Saint-Pétersbourg, avec les travaux immenses dont il portait si légèrement le joug, avec les soucis dont le poids eût écrasé tout autre que cet homme d'acier, pliant parfois, mais ne rompant jamais. Il faut rappeler son don et son art de récit, sa description de la bénédiction de la Neva, morceau d'une beauté classique, son tableau du supplice du knout, ses portraits de Speranski, du prince Czartoryski, du comte Strogonolî, deKutusoff, d'AraschneiefF, de Kamienski, de Rostopchine, ses anecdotes de la cour d'Elisabeth, de Catherine ou de Paul I", ces saillies d'une fantaisie si originale, ces boutades d'un humour si profond et si fin, ces mots au burin, ces physionomies à l'emporte-pièce, celle, par exemple, de l'amiral suisse, que Joseph de Maislre a léguée sans le savoir à la caricature et à la comédie grotesque. Comme la réalité est souvent plus inventive et plus drùle ou plus triste que l'imagination, c'est dans la réalité que Joseph de Maistre avait trouvé ce Genevois qui portail gravement à la boutonnière, dans une ancre d'or, l'insigne de ses fonctions nautiques et de sa dignité d'amiral (1).

11 faut finir sur un trait moins frivole en saluant une dernière fois celte correspondance, chef-d'œuvre sans le savoir d'un homme de génie, où il s'est peint lui-même de traits si humains, qui font estimer et aimer l'humanité dans sa personne, livre de bréviaire,

(1) Correspondance, février 1817, t. VI, p. 33.

de chevet pour le politique et le philosophe, livre aussi de promenade et de table de salon pour la famille. Chacun de ses membres trouvera sa part dans ce recueil de conseils, de leçons, de récits, de tableaux, de portraits, d'anecdotes, de bons mots, oîi le père, la mère, le fils, les filles, puiseront tour à tour les impressions les plus diverses, les leçons les plus exemplaires, les émotions les plus salutaires dans des pages qui font tour à tour penser, rire et pleurer, image fidèle d'une âme choisie et d'une vie privilégiée.

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