CHAPITRE IV
I^es dernière» années de Joseph de Hlaistre.
Vulcère- n'est pas guéri, mais les joies de la famille et les témoignages d'estime universelle et de la faveur impériale l'empêchent de s'envenimer. — Intervention indirecte et salutaire de Joseph de Maistre dans les délibérations du congrès de Vienne. — Déposition d'un roi par des rois. — Sa protestation contribue à sauver la couronne du roi de Saxe et l'indépendance de la Saxe. — Belle politique de Talleyrand au congrès de Vienne. — C'est le chefd'œuvre de sa carrière. — Mouvement de conversion au catholicisme dans l'aristocratie russe. — Réaction de l'orthodoxie et de l'illuminisme. — Le prince Galitzine. — Disgrâce et expulsion des Jésuites. — Joseph de Maistre est enveloppé, jusqu'à un certain point, dans les suites de la catastrophe. — Il est accusé de prosélytisme indiscret. — Quatrième offre de démission de Joseph de Maistre à sa cour. — Dégoûts de la fin de sa carrière diplomatique. — Il n'obtient qu'en 1817 son rappel demandé dès 1815. — Compensations illusoires offertes et refusées. — Il n'obtient qu'à force de protestations et de plaintes une récompense très inférieure à ses services. — C'est aux bontés et aux libéralités de l'empereur de Russie qu'il doit de pouvoir rentrer dignement dans son pays en passant par la France. — 11 regrette de n'avoir pu obtenir ni l'ambassade de Paris, ni celle de Rome. — Explication énergique avec le comte de Vallaise. — Il arrive à Paris le 24 juin 1817. — Détails sur les impressions et incidents de son séjour à Paris. — 11 est reçu en audience particulière par Louis XVIII et la duchesse d'Angoulême. — Aperçus de Joseph de Maistre sur l'état des esprits en 1817, — Témoignages de son désintéressement et de sa tolérance. — Il pense qu'il faut défendre la Charte, parce qu'il faut toujours opiner avec le roi, quand même on se croirait sûr qu'il se trompe. — Irrésistible séduction de Paris pour l'homme intelligent. — Voyage à Versailles. — Il croit que tout s'arrangera. — A la fin de sa vie, ses impressions et ses prévisions sont beaucoup
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moins optimistes. — Il rentre à Turin en août 1817, avec le regret de n'avoir pu rencontrer M. do Ronald. — Relations de Joseph de Maistre avec Lamennais et Lamartine. — Griefs de Lamartine contre Joseph de Maistre, témoin de son mariage. — Injustice de ce ressentiment. — Jugement de l'auteur des Knlreliens fumiliers de litlcralure sur Joseph de Maistre. — Erreurs et fautes de ce jugement. — Pages pleines de traits heureu.x sur le paysage savoisien et Tintérieur et les personnages de la famille de Maistre. — Le château de Bissy. — Portrait magistral de Joseph do Maistre. — Ses habitudes, ses promenades, ses conversations. —Joseph de Maistre, de retour à Turin, y passe un an dans Tattente d'un emploi digne de lui. — Sa philosophie de désabusé. — Remontrances de Follette. — Il est entin, en 1818, fait régent de la grande Chancellerie, avec le titre et le rang de ministre d'P^tat. — Il fait le sacrifice de ses goûts et de ses besoins d'étude et de retraite. — Monsieur le Public. — Il a pour touie fortune un domaine de 100,000 fr. — Contre-coup funeste sur sa santé, des événements de février 1820. — Les pénitents noirs de Chambéry. — Messieurs, la terre tremble et vous voulez bâtir! — Je meurs avec l'Europe, je suis en bonne compagnie. — Mort chrétienne du comte de Maistre, le 26 février 1821.
Les dernières années du séjour de Joseph de Maistre à Sainl-Pélersbourg furent mêlées pour lui d'ulternalives de joie et de douleur, de succès et de revers dont nous devons rapidement suivre et signaler la trace dans sa correspondance. La cliule de Napoléon, qu'il avait toujours prévue et prédite, apportait à ses idées une confirmation éclatante, celle des événements, et devait ajouter à la considération et au crédit dont il jouissait. 11 en fut ainsi, en effet, auprès des gouvernements étrangers, le gouvernement russe en tête. Car entre son gouvernement et lui, le malentendu persistait toujours, quoique moins aigu, qui existera fatalement entre la médiocrité et le génie des ministres à vues étroites et un ambassadeur à grandes vues. Mais si Vulcère, comme il l'appelait énergiquement, n'était pas guéri, les joies de la réunion de famille si longtemps attendue, la satisfaction d'un grand succès politique et diplomatique, permettaient d'en supporter et d'en dissimuler la blessure. Jo.seph de Maistre était
apprécié à sa véritable valeur par l'empereur Alexandre et ses ministres, ce qui le consolait d'être parfois méconnu par son propre souverain et ses ministres. Cette consolation eût contribué sans doute à lui rendre le séjour de Saint-Pétersbourg assez doux pour lui faire différer jusqu'à sa retraite et peut-être même plus loin le retour dans la patrie, si elle n'eût été remplacée par une nouvelle amertume, par une déception d'autant plus cruelle qu'elle venait de ce gouvernement russe qui l'avait dédommagé de toutes les autres.
Nous faisons allusion à cette expulsion des Jésuites qui ne pouvait qu'aflliger celui qui avait tant contribué à la prospérité et aux succès de l'ordre en Russie, et qui fut attribuée à des excès de prosélytisme, à des conversions trop éclatantes dans lesquelles il était difficile de ne pas faire à leur ami, à leur défenseur, une part de responsabilité. Tels sont les points que nous allons rapidement parcourir avant d'accompagner Joseph de Maistre dans son voyage de retour en Savoie, non sans passer par la France.
C'est à l'occasion des premières délibérations du congrès de Vienne que Joseph de Maistre eut ou plutôt saisit, au risque de voir trouver l'ingérence indiscrète, l'occasion de protester contre une intention attribuée aux puissances qui allaient s'occuper de régler les profits de la coalition victorieuse et de refaire la carte de l'Europe. Il n'était question de rien moins que de punir le roi de Saxe du crime de son alliance avec Napoléon, en le détrônant et en attribuant son royaume à la Prusse. Cette déposition d'un roi par des rois, cette suppression d'un royaume destitué de son indépendance et jeté, pour sa part de butin, à l'avidité de la Prusse, parut non sans raison k Joseph de Maistre
un attenlat monstrueux et sans exemple. Il ne put imposer silence à son indignation et il écrivit au marquis de Saint-Marsan, représentant de la Sardaigne au congrès, une lettre pour laquelle il ne réclamait pas le secret et qui était destinée à passer sous les yeux des ministres réunis à Vienne. C'était jouer gros jeu, d'autant plus que la Russie avait accédé au projet spoliateur, Alexandre y voyant une combinaison favorable à son ambition d'acquérir le duché de Posen, dont la cession de la Saxe à la Prusse eût été la compensation. Joseph de Maistre, qui préféra toujours ses principes à ses intérêts, n'hésita pas devant le danger d'offenser un bienfaiteur couronné, et de payer sa contradiction d'une disgrâce. Il écrivit donc à son collègue de Vienne, le marquis de Saint-Marsan.
Un roi détrôné par une délibération, par un acte formel de ses collègues ! c'est une idée mille fois plus terrible que tout ce qu'on a jamais débité à la tribune des jacobins. Car les jacobins faisaient leur métier; mais lorsque les principes les plus sacrés sont attaqués par leurs défenseurs naturels, il faut prendre le deuil... Quel crime est donc reproché au roi de Saxe? Z)'aro?r tenu à Bonaparte, ou d'être revenu à lui! En vérité, Monsieur le marquis, on perd la parole lorsqu'on entend de pareilles choses. C'est bien ici qu'il faudra s'écrier : Qui donc osera jeter la première pierre? Je n'examine point si le roi de Saxe raisonna bien ou mal après les batailles de Lutzen et de Bautzen; je mets tout au pire et suppose qu'il eut tort. Personne n'a le droit de lui demander compte de sa conduite. Si la souveraineté est amenable devant quelque tribunal, elle n'existe plus. Si les rois ont le droit de juger les rois, à plus forte raison ce droit appartient aux peuples. Pourquoi pas? J'ai supposé le souverain coupable. Maintenant je fais un pas de plus et je suppose le tribunal compétent. Voilà donc un roi coupable d'un crime horrible, celui de u'arnir pas pensé comme les
autres. Qu'en ferons-nous? Nous donnerons ses Etats à une autre puissance. Ceci est nouveau. Parce qu'un père de famille se conduit mal et que le Sénat l'interdit, il faut transporter ses biens à des étrangers, au préjudice de ses héritiers naturels! C'est une superbe jurisprudence. Je serais désolé. Monsieur le marquis, si l'assemblée la plus auguste, qu'on pourrait appeler un sénat de rois, venait à juger comme une loge de francs-maçons suédois. C'est dans ce moment plus que jamais que l'esprit des peuples, totalement corrompu par vingt-cinq ans de brigandage, a besoin d'être rassaini par la noble et saine politique des souverains... si le congrès ne s'attache pas fortement aux grands principes, il ne fera que semer les dents du dragon, et ce sera à recommencer (i). »
Heureusement pour celle protestation, qui n'avait en sa faveur que l'autorité d'un grand philosophe politique, et que son isolement eût rendue sans doute stérile, elle rencontra l'appui de la France, qui ne voulut pas, à peine relevée elle-même, s'associer à une spoliation et s'opposa énergiquement et généreusement, au nom du droit public, à l'atlentat projeté contre le roi de Saxe. Un traité d'alliance entre la France, l'Angleterre et l'Autriche scella leur accord, faisant un casus belli du refus de la reconnaissance officielle des droits du roi de Saxe (3 janvier 1815). La politique du prince de Talleyrand au congrès de Vienne est son chef-d'œuvre et doit lui mériter devant la postérité sa grâce pour d'autres négociations et combinaisons beaucoup moins louables. Sa réponse à M. de Humboldt criant : « Que fait ici le droit public? — Il fait que vous y êtes », est superbe, et ce jour-là l'esprit et l'âme de la France ont parlé par sa bouche (2).
(1) Lettre au marquis de Saint-Marsan, 16 et 18 octobre ISl/i.
(2) Tout cet épisode est très bien e.xposé dans l'ouvrage de M. de Margerie, 104-115.
ÎSS LE CO.MTE JOSEPH DE MAISIIIE
Ce succès, dans lequel il est juste de faire sa part discrète au comte de Maistre et à son influence, fut cruellement compensé à ses yeux par un échec qui l'atteignit indirectement de ses ricochets, et ne fut pas sans ébranler la grande situation morale qu'il avait acquise à la cour de Russie.
Il était impossible que des événements comme la guerre de 1812, l'incendie de Moscou, le passage subit, presque sans transition, de la crainte de la suprême défaite à l'espoir de la suprême victoire, le retour de la famille impériale, de la nation associée à ses destinées, et qui semblait avec elle entraînée à l'abîme, à la vie, au salut, puis après Leipsick et Dresde, au triomphe, l'envahisseur envahi à son tour et la prise de Paris vengeant la prise de Moscou, et Waterloo effaçant Austerlitz; il était impossible que de telles vicissitudes, de tels coups de la fortune et de la Providence n'eussent pas sur les âmes un contre-coup puissant et qu'aucune pût rester impassible, indilférenle à la secousse de tels revirements. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'un réveil de foi ait agité, enfiévré dans la société russe les esprits généreux et les cœurs délicats.
Se manifestant par les témoignages les plus divers et les plus contradictoires, poussant les orthodoxes à une sorte d'intolérance fanatique, jetant les intelligences moins puritaines dans les exaltations de l'illuminisme et ramenant aux pieds de la croix catholique un certain nombre de natures d'élite, de femmes supérieures, transfuges des glaces du protestantisme, ou des déserts stériles de l'incrédulité, ce remarquable mouvement de conversion qui étendit sa contagion, — ses ennemis dii^aicnt ses ravages, — sur
plusieurs gramles familles de la société russe, et menaça de gagner jusqu'aux entours du trône, compta parmi ses premières conquêtes des femmes comme la comtesse Rostopchine, ses deux sœurs la princesse Galitzin et la comtesse Barbe Protassow, comme M""^ Swetchine; des hommes comme le jeune prince Alexandre Galitzin, propre neveu du ministre des cultes. Son oncle, très hostile déjà, au catholicisme, fut profondément irrité de ce qu'il considéra comme une injure, comme un défi, et il fit partager sans trop de peine son mécontentement à l'empereur Alexandre, entièrement livré à l'influence des illuminés, ainsi qu'en témoignent le texte du traité-manifeste de la Sainte-Alliance et la plupart des actes du reste de son règne (1).
< )ii mit loiil, ce nKtiivciiu'iit sur le compte des Jésuites. Coiidnmués. sans vive eat(Midiis pour rrime de prosélyiismi^- — ■ comme un bataillon qui serait condamné poini-:iiisi' (II' brnrijK rc. disait spirituellement le comte de Maistre. — ils furent airètés pendant la nuit et expulsés (les deux capitales, nn peu ])lus tard de lallnssio entière. Leur grand ami fut considéré coiinne leur grand complice, et accusé d'avoir condiùt les inh-igacs du proselyUnmc sous le converl (le l'inviolahiliti' (liploniati(:[ue ['!].
Le grand coup fut frappé peu de temps après le retour d'Alexan(ire dans sa capitale; il rentra le 30 novembre 1815; le bannissement des Jésuites fut ordonné le 21 décembre.
Joseph de Maistre avait annoncé deux mois auparavant la catastrophe dont il avait le pressentiment, de
{l) Voir, dans la Vie du comte Roslopchine, par le marquis de Ségur (p. 159-163), l'histoire de ces conversions. — Voir le livre de M. de Margerie, p. 58 et suiv.
''2. Anii'>d('e de Margerie, p. 59.
môme qu'il prévoyait très bien qu'il serait enveloppe dans ses suites. Il s'explique catégoriquement sur celte affaire dans une lettre à l'archevêque de Raguse.
II y a bien ou quelques imprudences faites dans les conversions qu'on a menées troj) publiquement et trop vite. Ces messieurs se sont laissé transporter pa?- le zèle de la maison qui les décorail véritablement. C'était un spectacle admirable que la rapidité et la multiplicité de ces conversions opérées ]irincipalement dans le premier ordre de la société, et il était inq)ossible que le gouvernement ne s'alarmât pas; je crois, cependant, qu'il n'aurait pas frappé sitôt s'il n'avait été poussé, animé, exaspéré par -un parti puissant, irrité jusqu'à la rage; et cette rage a créé malheureusement une véritable raison d'Etat contre nos chers Jésuites. Moi-mémo Monseigneur, je me suis trouvé enveloppé dans l'orage pour plusieurs raisons. D'abord, j'étais lié d'amitié avec quelques-unes des personnes les plus marquantes de la nouvelle Eglise, longtemps avant les derniers événements; et lorsque le moment du danger est arrivé, j'aurais trouvé indigne de leur fermer ma porte. En second lieu, le prince Galitzin, ministre des cultes et prodigieusement irrité contre nous, s'était mis, je ne sais pourquoi, à me regarder comme l'arc-boutant du fauatis)iie. Je ne me suis januiis gêné, d'ailleurs, pour faire entendre que je ne voyais aucun milieu logique entre le catholicisme et le déisme. Enfin, Monseigneur, l'empereur a cru devoir chai'ger un de ses ministres de me parler des soupçons qui étaient arrivés jusqu'à lui. J'ai prié ce ministre d'assurer Sa Majesté Impériale que jamais je n avais changé la foi d'aucun de ses sujets; mais si quelques-uns m'avaient fait par hasard quelques confidences, ni l'honneur ui la conscience ne m'auraient xjermis de leur dire qu'ils avaient tort. Les cii'constances m'ont conduit bientôt après à répéter cette déclaration de vive voix à Sa Majesté Impériale même. La chose s'est fort bien passée; cependant je ne voudrais pas répondre qu'il ne restât, au moins pour quelque temps encore, un peu de rancune dans le cœur impérial.
Cette rancune s'eiïaça ou du moins ne parut point aux actes, car le comte de Maistre ne cessa point d'être l'objet, de la part de l'empereur et de la famille impériale, d'une estime et d'une bienveillance particulières. Mais le charme était rompu, et il sentit bien qu'il n'aurait plus part désormais à cette confiance dont il avait reçu un si éclatant témoignage en 1812, témoignage que les plus respectables scrupules, les maladroites et blessantes méfiances de sa cour l'avaient obligé d'arrêter aux premières faveurs. Dans l'intérêt de la Sardaigne autant que de la Russie, il n'est pas inutile de le rappeler, il avait accepté la mission de collaborateur, de conseiller intime, de rédacteur de notes ou mémoires politiques sur la situation que l'empereur Alexandre lui avait fait offrir. Il l'avait fait sous les plus expresses réserves de ses devoirs de sujet fidèle et loyal de son souverain. Ces devoirs ne couraient aucun risque dans cette mission passagère au service d'un souverain allié et protecteur de la Sardaigne. Les retards de l'autorisation accordée de mauvaise grâce et avec une sécheresse jalouse par son gouvernement firent avorter une occasion unique pour la fortune de Joseph de Maistre, qui ne regretta de cette occasion que les moyens qu'elle lui eût fourni de rendre les plus grands services à sa patrie.
La confiance de sa cour avait elle compensé cette perte, récompensé ce sacrifice? Non. Fidèle, même après sa restauration, à la politique étroite et parfois ingrate dont Joseph de Maistre avait eu tant à souffrir, et que l'exil et le malheur n'excusaient plus, la cour de Turin marchanda jusqu'au bout à son ambassadeur l'augmentation de traitement que le retour de sa famille et la dignité môme de sa mission, h côté de collègues
CUÎ LE COMTE JOSEIMl DE MAISTRE
qui tous étaient mis ea mesure de tenir leur rang et de faire honneur à leur titre, rendaient indispensables; et lorsqu'il sollicita son rappel, il dut subir l'affront des mômes chicanes pour obtenir la compensation à laquelle tant de services lui donnaient de droits.
Dès le mois de décembre 1814, le comte de Maistro avait demandé à son ministre le comte de Vallaise, 40,000 livres de traitement, augmentatio/i justifiée par ses nécessités domestiques, depuis qu'il avait enfin toute sa famille réunie autour de lui, et par les convenances de sa situation vis-à-vis de ses collègues. On avait ajourné jusqu'à la Restauration la satisfaction donnée à des griefs qui, par trois fois, l'avaient poussé au découragement et obligé d'offrir sa démission. La Restauration était venue, mais la satisfaction promise se faisait toujours attendre, et le 3 janvier 1815 il était encore réduit à mettre de nouveau le marché à la main, à son ministre, et à demander pour la quatrième fois la permissiorj de sortir, par la porte d'une silencieuse retraite, d'un poste où il ne recevait pas de quoi subvenir aux besoins de sa famille, de quoi soulcnir à la cour impériale et vis-à- \is de ses collègues la dignité de son mandat.
Nous ne voulons pas entrer dans le détail d'un débat qui menaça encore d'aboutir à un conflit, débat où l'éloquence et la passion, comme la justice et la raison, sont du côté de Joseph di; Maistre, et lui permettent de rendre jusqu'au bout varié et palpitant ce drame à une scène unique, douloureusement monotone par son sujet. Comme toujours d'ailleurs, fidèle à ce système qui semblait être à la fois dans les traditions de la maison de Savoie et dans les habitudes du génie piéinoiitîiis lui-même, le cabinet de Turin, après avoir
ET SA FAMILLE ÎVCj
ergoté et marchandé, finit par s'exécuter et par accorder, avec l'humeur et la mauvaise grâce des laveurs tardives et chicanées, la moitié à peu près de ce qu'on lui demandait. Il fallut deux ans d'argumentation et de polémique pour arriver à fixer la situation de Joseph de Maistre et de son fils. Il avait demandé son rappel dès 1815; il ne l'obtint qu'en 1817. Il avait demandé 10,000 livres de traitement. On lui en donna 2.5, sauf à lui infliger plus tard le camoufiet implicite de ne régler définitivement l'état et les conditions de la représentation diplomatique du royaume de Sardaigne près des cours de l'Europe qu'au moment de l'arrivée, et comme en faveur de son successeur le comte de Brusasque, obscur personnage, qui reçut 50,000 livres de traitement et 26,000 livres de frais de voyage et d'installation, là où le glorieux comte de Maistre avait servi quinze ans son gouvernement pour la dérisoire et insuffisante moitié de ce salaire.
11 s'en fallut même de peu que cet homme de génie dont la gloire offusquait, dont la franchise déplaisait, dont on sentait pourtant qu'on ne pouvait se passer, parce qu'il faisait honneur à sa patrie et à son roi, ne dût, après avoir refusé les compensations presque injurieuses, tant elles étaient disproportionnées avec sa valeur et ses services, qu'on lui offrit d'abord, se résoudre à la retraite pure et simple, c'est-à-dire à la pauvreté et à la disgrâce dans son pays, ou à l'exil dans un pays moins jaloux et sous des princes moins ingrats. On n'osa point, par un tel éclat, braver l'opinion et la réprobation de l'Europe.
En fin de compte, non sans avoir bataillé, Joseph de Maistre se trouva, en 1817, à Turin, avec les fonctions de régent de la grande chancellerie, c'est-à-dire de
chef de la magistrature, hiérarchiquement supérieur aux premiers présidents des cours de justice, et le titre de ministre d'Ktat, qui lui ouvrait, pour les questions de son ressort, l'accès du conseil des ministres. Ce n'était pas une sinécure, et les travaux de sa charge, pesant sur une constitution robuste, mais depuis longtemps minée par les fatigues de l'esprit, les soucis du cœur et la contrariété d'un climat boréal, devaient abréger sa vie. Mais jusqu'au bout, il comptait toujours avec son devoir, jamais avec ses forces. La grand'croix de l'ordre de Saint-Maurice et Lazare et le titre de régent de la chancellerie, voilà donc la récompense, très inférieure à ses mérites et à ses services, qu'obtint non sans peine un homme que le collier de l'Annonciade aui'ait dû faire cousin de ces rois qu'il avait sauvés, que le titre de premier ministre aurait dû dispenser de recevoir des ordres de tout autre que le souverain dont il eût été, dans des circonstances bientôt critiques, le conseiller décisif. Pour Rodolphe, qui devait mourir général d'armée, c'est-àdire maréchal, il rentra au service de son pays avec le grade de lieutenant-colonel à l'état-major général, et le droit de porter sur sa poitrine, à côté de la croix de Saint-Maurice et Lazare, la croix de Saint- Vladimir et la médaille à l'épée d'or du mérite militaire, reçues de l'empereur de Russie, et la croix de Saint-Louis, reçue du roi de France, en considération de son illustre père. Ce sont les libéralités et les faveurs de la cour de Russie qui permirent au comte de Maislrc et à sa famille de faire, sans soucis budgétaires, ce voyage de retour dans la patrie, en passant par la France, que les lésineries de la cour de Sardaigne auraient laissé onéreux. A son audience de congé, le comte de Maistre
reçut de l'empereur Alexandre une boîte de la valeur de 20,000 roubles, et la munificence impériale se manifesta à sa femme, à ses filles, à son fils par les plus gracieux présents et les plus flatteurs témoignages. Enfin, une faveur spéciale et tout exceptionnelle de l'empereur mit à la disposition et aux ordres du comte de Maistre pour lui, sa famille, ses invités, ses hôtes, car il était considéré comme le maître à bord, un des vaisseaux de la flotte destinée à rapatrier une partie de l'armée russe d'occupation en France.
C'est ainsi qu'il put arriver avec le train et les honneurs qui n'auraient jamais dû lui faire défaut dans cette ville de Paris, cette capitale de l'Europe et de la patrie adoptive de Joseph de Maistre, à qui sa cour reprocha toujours, avec une jalouse méfiance, son génie, son esprit gaulois; c'est cette méfiance jalouse qui explique pourquoi, décevant l'ambition secrète, déconcertant l'espérance un moment caressée de Joseph de Maistre, sa cour se garda bien de l'envoyer comme ambassadeur à Paris, car Joseph de Maistre eût grandi cette mission, il l'eût honorée. Mais à Paris, il eût été trop près de Louis XVIII, dont il avait été le collaborateur pour la Déclaration de 1806, le conseiller pour les affaires ecclésiastiques ; il eût trop éclairé de ses expériences et de ses devinations la politique du roi de France, sa politique royale et de famille. Car, il ne faut pas l'oublier, Louis XVIII, frère de la reine Glotilde, veuf d'une princesse de Savoie, tenait à la famille royale de Savoie par les liens de la parenté la plus proche. Enfin, cet homme si français d'esprit et de génie (1), cet homme si clairvoyant et dans les
(1) On n'était pas sans le lui reprocher. On lit dans sa lettre
•29G LE COMTE JOSEPH DK MAISTUE
questions de principe ou de dignité, si intraitable, eût élc un ambassadeur difficile à mener pour un cabinet de gens *médiocres, à vues élroiles et courtes. On préféra donc au comte de Maislre, à son regret et chagrin secrets (1) un comte Alfieri di Sostegno, fort honorable d'ailleurs, incapable de rendre les mêmes services, mais aussi de causer à des ministres jaloux et inquiets les mêmes embarras. Joseph de Maistre dut rentrer à Turin.
Après l'avoir longlemps mieux aimé loin que près, on l'aimait mieux maintenant près que loin, quoiqu'il fût d'un caractère aussi agréable à ses amis que peu commode pour ses adversaires. Du moins, il était aussi loyal et généreux que susceptible et énergique. On en peut juger par le billet doux suivant, adressé de Saint-Pétersbourg, en février 1817, à son ministre le comte de Vallaise, à la veille de se retrouver en présence de celui avec lequel il avait échangé pendant deux ans épislolairement des contradictions épistolaires, où la rencontre avait quelque chose parfois du choc et du duel, et où il avait rendu plus de coups et de plus forts qu'il n'en avait reçus. Selon son habitude, Joseph de Maistre, plutôt que de s'exposer aux embarras d'une situation équivoque, va droit à la difficulté et prend le taureau par les cornes. Sa lettre est caractéristique.
QiK)i(|ii(' li'^ li'iii|u''li's ;ui'iil ccssi' (\v sniilllci' depuis
(lu 31 décembre 1815 an conile de Vallaise. « J'ai souri eu lisant dans la dernière dépèche de \olro Excellence la nienlion qu'elle y fait de mon esprit. Je n'ai point d'espril, puisque j'ai pu espérer d'être soutenu ici, et quand j'en aurais, comment meubler une maison ou l'aire seulement une berline avec de l'esprit ? »
(1) Lf'tlro an conilc de I'lîica< à Naples, 27 janvier 1816.
quelque temps, il nie semble néanmoins que la prudence exige de moi quelques mesures de précaution fivant mon apparition à Turin. Votre Excellence se rappelle assez le ton général de sa correspondance avec moi pendant près de deux ans. Il m'est impossible de lui exprimer à quel point j'en ai été blessé, combien je l'ai trouvée dure, inhumaine, contraire à la délicatesse et à la franchise. De mon côté, Monsieur le comte, j'ai donné peu de bornes à mon ressentiment, et je suis bien sur d'avoir choqué Votre Excellence autant que je l'étais moi-même. Qu'arrivera-t-il'? lorsque je me présenterai à Votre Excellence, j'ai peur d'une explosion qui déplairait au roi, au public et à nous-mêmes. Voici donc le parti que j'ai pris. J'aborderai Votre Excellence de la manière la plus naturelle et sans lui exprimer d'autre sentiment que celui que j'éprouverai réellement en me présentant à elle. Si vous prenez le même ton, Monsieur le comte, je croirai que vous adoptez le parti d'un oubli total et réciproque, qui parait le meilleur à tous égards, je m'y conformerai religieusement de mon côté; et dès ce moment, elle peut être bien sûre qu'un mot de plainte ou de rancune ne m'échappera avec qui que ce soit. Après avoir ainsi déclaré mes sentiments à Votre Excellence, tout le reste dépendra d'elle; la paix ou la guerre, connue die voudra. Je désire l'une sans craindre l'autre (1). »
De tels cadversaires sont à souhaiter pour amis, mais si l'on ne peut éviter de les avoir pour ennemis, on voudrait n'en avoir jamais que de tels.
Le 28 mai 1817, le vaisseau de 74, le Hambourg, sur lequel avaient pris passage le comte de Maislre, sa famille et sa société, levait l'ancre, et il quittait, non sans adieux émus, sans regrets partagés, sans la douleur enfin d'une séparation éternelle qu'il appelait du nom énergique d'amputation, celte Russie pour laquelle il était parti, le 13 février 1803, pour y
(1) Correspondance, t. VI, p. 49-50.
être, à la fois et tour à tour, si heureux et si malheureux ; « où on accordait h son départ de bien honorables larmes, qu'il ne pouvait payer que par les siennes et qui ne doivent jamais sortir, disait-il, de ma mémoire ». La courtoisie et la bonté russes l'accompagnèrent sur la flotte pour n'arrêter leurs manifestations qu'au terme même du voyage. Nous emprunterons quelques détails intéressants à sa correspondance diplomatique (1).
Sa Majesté Impériale ayant bien vouhi me destiner son vaissean le Hambourcj pour moi et la société que je voudrais admettre, j'en ai profité pour ne nous associer, qu'une aimable dame, M'"^ la comtesse Grégoire de Rasumofsky: elle nous accompagne jusqu'à Paris. Une liaison antérieure nous a rendu sa société infiniment agréable. Du reste, Monsieur le comte, après avoir contemplé tout à mon aise la grandeur sur terre, je l'ai retrouvée sur mer; les neuf vaisseaux de haut bord marchant de conserve ont été pour moi un spectacle magnifique et tout à fait nouveau. Sans le coup de vent du Cathégat, nous serions arrivés en quinze jours, ce qui eût été extraordinaire. Partis de Cronstadt le 28 mai, nous avons cependant jeté l'ancre à Calais, le 20 juin, ce qui est encore assez beau avec une tlotti^ de huit vaisseaux.
Joseph de Maistre arriva à Paris le 24 juin 1817, sur le soir. Il ne comptait y faire qu'un court séjour « le temps de s'incliner devant le maître et de voir très à la hâte les principaux monuments ».
Il trouva auprès de l'ambassadeur, le comte Alfieri, le bon accueil et les bons offices auxquels il avait droit, et leur dut, grâce à la transition ainsi ménagée entre sa vie contemplative russe et le tourbillon de la vie parisienne, de ne pas trop ressentir l'étourdisse-
(1) Publiée par Albert Blanc. 18G0, t. II, p. 30!t et suiv.
ment de cette dernière à ses premières doses, « ces premiers moments, dit-il lui-même, qui embarrassent toujours dans les grandes villes ».
Il avait été présenté, dès son arrivée, par l'ambassadeur, au duc de Richelieu, chez lequel il dîna, dès le lendemain 25, et qui « le flatta de Thonneur d'être présenté bientôt à Sa Majesté ». Dans la lettre du rî juillet 1817, il rend compte au ministre de ses impressions parisiennes dans des termes qui nous font un devoir et un plaisir d'en citer d'abondants extraits :
■J'ai trouvé à Paris un accueil extrêmement aimable et cette espèce de séduction dont tous les voyageurs parlent et qu'on ne rencontre qu'à Paris. Il est difficile d'en sortir: cependant, il faudra bien que j'en sorte sans avoir presque rien vu, tant les hommes m'ont distrait des choses.
Un caractère particidier de la France, et surtout de Paris, c'est le besoin et l'art de célébrer : on prend ici plus de peine pour faire valoir toutes les espèces de mérites qu'on n'en prend ailleurs pour les contrarier et les étouffer; je ne doute point que ce ne soit là la sorte de magie qui attire tous les hommes célèbres à Paris et dont, peut-être, ils ne s'aperçoivent pas bien clairement; l'amour-propre se trompe peu sur ses intérêts, quoiqu'il ne sache pas toujours se rendre compte de ce qu'il fait.
Voici un portrait de Louis XVIII, un peu flatté peutêtre, mais ressemblant, et qui a, dans son optimisme de bon goût, ses finesses et même ses malices.
IjC mardi 8 juillet, j'ai eu l'honneur d'être présenté diplomatiquement au roi et à toute l'auguste famille. La veille, j'avais eu celui d'obtenir une audience de Sa Majesté Très Chrétienne, qui m'a traité avec une extrême bonté. Je ne puis dépeindre à Votre Excellence le sentiment dont j'étais pénétré en voyant bien tranquille dans son fauteuil des Tuileries, le chef de la maison de Bourbon, dont tous les esprits désespéraient il n'y a qu'une
miiuile. Coiiibicii do fois on a dit, sur tous les points du <^lobe : C'eftI fini] On a bien vu cependant que tout n'était pas fini. J'ai trouvé la conversation du roi toute semblable^ à sdii style que j'avais eu ([uelquefois l'occasion de connaître; elle est aisée, élégante, lucide, pleine de courtoisie royale; j'ai compris ce qu'il ne m'a pas dit encore mieux i[ue ce qu'il m'a fait l'honneur de me dire.
L'auteur des Considérations sur la France, qui avait parlé si dignement de Louis XVI et de Madame Elisabeth et des enfants royaux captifs du Temple, ne pouvait passer à Paris sans solliciter l'honneur do présenter ses hommages h la duchesse d'Angoulôme.
Dimanche VA. j'ai eu l'honneur d'obtenir une autre audience |)articulièr(i de Son Altesse Royale Madame. C'était une gi-andc aMiltilioii. dette |>rincesse rappelle l'idée de tant de vertus et de tant de souHVances, elle se lie à des souvenirs si solennels, si tei-ribles, si déc-hirants. qu'elle est ])our moi quelque chose de sm-naturel. l-^lle m'a parlé' (h- niiMue avec une VAvr liuiih'. ,1e ne sais si j'ai pu lui taire ((imprendre sans l'exprimer (comme je l'ai essayi') une i(''gère partie de et' cpie j'éprouvais devant elle.
Le comte de Maistre n'était pas homme h ne pas chercher à se rendre compte, à Paris, de l'état des esprits, des courants dominants d'opinion. H le fit, en effet, et ses impressions se ressentent, à cet égard, d'un certain optimisme de circonstance. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que ce n'est pas en juillet iH\l, deux ans après la seconde Restauration, quand la France était encore en partie sous le poids de l'occupation étrangère, que l'on pouvait faire des observations utiles sur un état d'opinion qui n'était pas encore accentué, sur des symptômes dangereux qui n'étaient pas encore apparus, sur les levains de discorde et de désordre, qui cachaient encore, sous les apparences
favorables, leur sourde fermentation. Joseph de Maislre ne se trompa cependant pas sur ce qu'il y avait au fond de ces eaux dormantes. Mais il considérait toute explosion comme encore lointaine et pensait d'ailleurs qu'il était impossible u qu'une maladie qui avait travaillé les Français pendant si longtemps n'eût point de convalescence et qu'on pût passer de la tempête à la bonace sans nuance ».
Sans doute l'esprit ri'voliitioimaire se |)oi'te bien et se développe, même sous le règ-ne de la justice et de la bonté, avec beaucoup plus d'aisance que sous le règne de l'usurpateui'. qui savait bien le comprimer et l'empêcher de l'aire certaines étourderies; mais le roi est à sa place et son action continue gagnera tous les joui-s du terrain. Il peut se tromper, sans doute, et même il est certain qu'il se trompera quelquefois, peut-être souvent; car Dieu n'a donné qu'une tête aux souverains, et il en faudrait trente, toutes infaillibles, pour se tirer sans erreur de l'immensité des atTaires et des difïicultés.
Avec un détachement et un désintéressement de sa propre opinion, qui montre combien il y avait au fond de tolérance et, dans le bon sens du mot, d'indifférence politique dans cet homme si inflexible sur les principes, en tant que principes, mais si persuadé du compte, qu'il est non seulement sage, mais nécessaire, de tenir des événements et des hommes, et qui était doctrinalement l'ennemi et pratiquement le partisan de tous les compromis, de tous les tempéraments compatibles avec la dignité, Joseph de Maistre, théoricien de l'inraillibililé du Pape et de celle du roi, écrivait ces lignes caractéristiques, où on sent l'influence parisienne, et qu'il n'eût pas écrites dans la solitude de son cabinet de Saint-Pétersbourg.
Nulle erreur (du roi) ne saurait faire autant de mal
qu'on ferait la résistance à l'autorité royaU'... Ainsi, rien ne m'oblig-e de chanp^er l'opinion que jai eu l'honneur de vous manifester plus d'une fois, quil faut toujours opiner avec le roi quand même on serait sûr qu'il se trompe. Autant que je puis en jup^er par difTérentes conversations, il me semble que les Français de tous les partis tiennent fort peu compte d'un grand élément politique qu'on no doit cependant jamais perdre de vue, je veux dire le temps. Je suppose qu'un homme eut la certitude que la charte n'existera plus dans dix ans, il pourrait en conclure qu'il ne faut pas la défendre aujourd'hui, il n'y aurait cependant rien de plus faux que cette conclusion, j'ai entendu des ultra et des citra: Dieu seul sait s'il y a des juxta. Si j'étais Français, je serais tenté de m'enrôler systématiquement soiis l'un ou l'auh'O des drapeaux exag-érés, tant je suis persuadé que les systèmes modérés sont des moyens sûrs âc d(''plairc aux deux partis. Ou peut se moquer du sien /'/( p^'/Zo en li»ute sùrel('; de conscience (j'entends on pai-tio). mais il faut on avoir un.
On le voit par son propre aveu : ce philosophe qu'on a présenté comme un spéculatif implacable était surtout un systématique, un amoureux de la contradiction, un virtuose du raisonnement, très capable de pousser une théorie à outrance jusqu'au paradoxe, et très capable aussi, sous la pression des circonstances et delà raison d'État, à laquelle il était très sensible, de n'être pas de son propre parti, et même de s'en moquer au besoin in petto et en toute sûreté de conscience dans le domaine des vérités contingentes, c'est-à-dire de la politique.
Ce qui domine tout dans les impressions du comte de Maistre, c'est celle de l'irrésistible séduction d(; Paris pour tout homme intelligent. Il a grande peine à s'y arracher.
Paris est, dans ce moment-ci, un séjour très favorable aux observations et aux méditations. 11 en fournit de tout
geni'e : à travers le choc des partis, cette grande ville a toujours des charmes dans tous les âges et pour tous les goûts. Je tâche cependant de la quitter, et j'espère y réussir dans quelques jours, malgré tous les procédés qui m'y retiennent.
Paris retenait et absorbait le comte de Maistre, à ce point qu'il faillit en partir sans avoir vu Versailles. Il recula pourtant devant ce qu'il appelle « cette ignominie ».
J'ai été comblé de politesses et de bontés à Paris. En un mois de séjour j"ai parfaitement senti l'atmosphère séduisante de cette ville : j'ai vu ce que j'ai pu et cependant j'ai vu peu. Même j'ai été sur le point de partir sans voir Versailles : cependant il m'a paru que c'était une ignominie. Jeudi passé, j'ai fait l'etTort de m'y transporter. Louis XIV habite encore ce palais: tout est plein de lui, et je ne sais même comment les frénétiques de la révolution ont épargné tant de monuments d'un roi qui entendait si peu les droits de Vhovime. Dans la chambre où ce fameux prince est mort, dans celle où il tenait ses conseils, où Colbert et Louvois opinaient devant M™" de Maintenon, qui filait, devant le portrait en pied d'Adélaïde de Savoie, dans les bosquets où se promena M°'«' de Sévigné, j'éprouvais une espèce d'oppression. Je n'ai plus rien à voir...
La conclusion des impressions de Joseph de Maistre achève de nous le montrer dans les dessous de son esprit et de son caractère, toujours beaucoup moins absolu, beaucoup moins opiniâtre, beaucoup moins rebelle aux accommodements qu'il ne semblait, et puisant dans sa conscience de l'infirmité humaine, dans sa foi et sa confiance imperturbables dans la Providence, une sorte de scepticisme, de fatalisme même, mais de scepticisme et de fatalisme chrétiens, ayant le sourire de cette foi dans les œuvres de Dieu, qui permet le doute sur les œuvres de l'homme.
304 LE COMTE JOSEPH DE MAIiSTRE
Plusieurs personnes ni'ayant fait l'honneur dv m'entundre ici avec bonté, j'en ai profité pour prêcher la bonne doctrine (ou ce que je crois tel). Ceux qui pouvaient étoufi'or le mal ne l'ont pas fait; maintenant il faut se tirer d'aiïaire comme on pourra, en soutenant toujours l'autorité i-oyale. S'il arrivait un second naufra<^'e (je mets les choses au pire). j'Aimerais mieux me noyer avec elle que loin d'elle; car pour (^e qui est do se sauver sans elle ou malgré elle, c'est ce f[ue nul homme d'honneur ne doit regarder comme convenable. Je ne pense pas, au reste, d'une manière aussi sinistre ([u'un grand nombre d'hommes (fue je respecte d'ailleurs beaucoup. Tout s'arrangera, (fuoifpie lentement, avec beauc'oup d'oppositions el de tiraillements. Qui pouvait espérer mieux".'' Au reste, il arrivera des cho.ses encore tout à fait inattendues et qui nous tromperont inlinimont. ,T"ai mal dit iieut-ètre. il fallait (lii'C ijui iKiiis ilrl rtiiii iifnutl .
A sa mort, Joseph de Maislre émellait des prévisions beaucoup moins rassurantes, et ses prophéties sur l'avenir n'avaient plus rien d'optimiste. C'est que les événements avaient beaucoup marché depuis 1817, et que Joseph de Maistre, s'il était de ceux qui s'éclairent surtout à la lumière des idées, ne dédaignait pas celle qui se dégage des faits. 11 devait donc mourir en 1821, convaincu qu'il était par là dispensé de la douleur du spectacle d'une nouvelle révolution, funeste, en France surtout, à la monarchie dont l'orage de 1830 foudroya non seulement la lôte des lis de la légitimité, mais jusqu'à leurs racines.
Le comte de Maistre rentra à Turin dans le courant du mois d'août 1817. Il avait dû partir de Paris, sans y avoir rencontré, sans avoir pu connaître de vue, sans avoir pu embrasser le vicomte de Bonald, dont il rapprochaient plus d'une affinité d'esprit et de caractère, en qui il se félicitait et se louait parfois d'avoir
trouvé une sorte de frère intellectuel et philosophique, de sosie dont il s'exagérait modestement les ressemblances. L'entrevue tant souhaitée ne put avoir lieu, M. de Bonald étant retenu dans ses terres de l'Avayron. Joseph de Maistre se consola de son mieux en échangeant avec celui qu'il considérait comme son représentant, son chargé d'afTaires à Paris, des lettres caractéristiques, qui sont une des nouveautés, une des révélations, un des trophées de la dernière édition de sa correspondance. Nous ne pouvons que les signaler au lecteur, en même temps que d'intéressantes lettres échangées entre le comte et M. de Marcellus, l'abbé de La Mennais et le jeune Lamartine. Celui-ci, en 1820, se montrait plus respectueux d'une parenté tlatteuse, d'un génie glorieux et d'un caractère chevaleresque qu'il ne l'a fait plus lard, dans ses Entreliens familiers de litté7'alure, œuvre de sa vieillesse morose et désabusée, oii il a vu avec des yeux jaloux et peint avec des traits plus malveillants que ressemblants les deux grandes figures de Chateaubriand et de Joseph de Maistre, tous deux pourtant admirateurs du poète en lui, et le second témoin de son mariage.
C'est précisément à propos de ce mariage et d'un grief bien puéril dont il fut l'occasion, que la bile du poète vieilli et malheureux, et s'en prenant un peu de son malheur à tout le monde, s'est échauffée et a éclaté dans une de ces éludes biographiques et critiques doucereusement rancunières, perfidement malignes, pleines de ce miel aigri qui est pire que le fiel. Voyons d'abord le grief de Lamartine contre Joseph de Maistre. Ce grief repose sur une preuve bizarre, selon le poète, donnée par Joseph de Maistre, à son encontre « d'un amour-propre qui n'enlevait rien à sa vertu ». mais
transpirait dans sa correspondance et dans beaucoup de ses actes. Cette preuve bizarre « qui ne s'effacera jamais de son souvenir », la voici, selon Lamartine. Son mariage fut célébré à Chambéry. Son père absent avait choisi le comte Joseph de Maistre pour le représenter au contrat et pour lui servir ce jour-là de père.
Le contrat so signait dans nne maison de plaisaneo nommo'e Caramagne. à quelque distance de la ville, chez la marquise de la Pierre, centre de la société aristocratique de Savoie. Le comte d'Andezenne, général piémontais, gouverneur de Savoie, servait de père à ma liancée. Une nombreuse réunion de parents et d'amis remplissait le salon. On lut le contrat, et l'on appela les témoins à la signature. Le gouverneur de la Savoie fut appelé le premier par sa qualité de père de la fiancée et par .son rang de représentant du souverain dans la province. Il signa et chercha à passer la plume à la main du comte de Maistre.
Le comte, (|ue nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit de cour et de ses décorations diplomatiques, avait disparu. On le cherciha en vain dans le le château et dans les jardins; nul ne savait par où il s'était écli|)sé. On fut obligé de laisser en blanc la place de sa signature; mais une fois le contrat signe'", il reparut, sortant d'un massif de charmilles où il s'était dérobe pendant la cérémonie. Nous lui demandâmes confidentiellement la raison de cette disparition qui avait contristé un moment la scène.
« C'est, dit-il. qu'en qualité d'ambassadeur du roi et de ministre d'État, je m' voulais pas inscrire mon nom au-des.sous du nom d'un gouverneur de Savoie. Denuiin j'irai signer seul et à la ])lace qui convient à ma dignit('. » Et il alla, en effet, le lendemain signei- le i-egisti-e. i^es uns admirèrent celte grandeur de respect pour soi-même, les autres, cette politesse. Quant à moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'étiquette plus haut que le cœur.
Pour nous plus initiés, grâce <\ un long commerce
avec ses livres et avec ses lettres, aux intimités de la vie et du caractère de Joseph de Maistre, qui connaissons son antipathie de Savoisien et de politique pour le régime militaire piémontais, qui savons à quelles pures sources de culte du droit et du devoir, il puisait ce sentiment de sa dignité qui ne souffrait aucune capitulation sur les choses essentielles, tout en étant très capable de tous les ménagements et de tous les tempéraments envers les personnes, qu'imposent la bienveillance et la courtoisie, nous admirons l'art discret, avec lequel, en homme d'esprit, de tact et de goût, sans autre tort que son absence momentanée, Joseph de Maistre s'effaça et se tut devant une prétention qu'il ne voulait ni supporter ni contester. Il trouva ainsi moyen de concilier sans éclat, sans scandale, sans conflit, ce qu'il croyait devoir au juste sentiment de sa supériorité de rang, incontestable selon nous, même au point de vue étroit de la hiérarchie et du protocole, et ce qu'il devait aussi aux règles de politesse, de courtoisie, au respect des convenances et de la concorde qui lui interdisaient tout débat de préséance dans une société mondaine et dans une cérémonie nuptiale.
Nous nous trompons fort, ou le ressentiment de ce léger incident, très grossi à ses yeux par l'exagération de cet amour-propre que le poète reproche à J. de Maistre, a influé sur son appréciation du génie et des œuvres de son illustre parent qu'il a fort mal vu et jugé, philosophiquement et politiquement parlant. C'est travestir étrangement la physionomie de Joseph de Maistre, les lecteurs qui nous ont suivi jusqu'ici n'en douteront point, que de voir dans son œuvre a le paradoxe de l'autorité et de la foi sur parole poussé jus-
30S I.K COMTli JOSEPH DE MAISTRE
qu'à ratit'antissement de la libcM'lé personnelle, jusqu'à la glorification du bourreau, et jusqu'à l'invocation du glaive du souverain et des foudres de Dieu contre la faculté de penser « que de qualifier les Considérations de livre « nul comme prophétie, violent comme philosophie, désordonné comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalité et sur la vertu divine de la guerre : cela est pensé par un esprit exterminateur et écrit avec du sang). » C'est passer toute mesure dans Terreur et l'hyperbole que de dire, à propos de M"'" de Staël : « M. de Maistre lui-même, le philosophe du despotisme, converti à l'usurpation par le succès, écrivait de Pétersbourg, dans sa correspondance aujourd'hui publiée, des adorations à la fortune de Napoléon. »
Mais comme il demeure beaucoup de talent encore, même dans la décadence d'un homme de génie, il se trouve des pages charmantes, et beaucoup, dans les Entretiens familiers de littérature, surtout en ce qui touche les de Maistre.
Lamartine, qui avait été élevé par les Jésuites de Belley, avec beaucoup déjeunes gentilshommes savoisiens, notamment M. de Vignet, neveu des de Maistre, avait reçu, à l'heure des premières impressions et des premières inspirations, l'hospitalité de ce château de Bissy, plus patriarcal que féodal, où le colonel Nicolas de Maistre se plaisait à réunir autour de lui ses frères et ses sœurs. Comme il y a une grâce particulière sur ces souvenirs personnels et de jeunesse, VEtude consacrée par Lamartine aux de Maistre est pleine de traits heureux dans la peinture de ce paysage savoisien qu'il connaissait bien, qui avait été un des cadres favoris de ses premiers rêves et de ses premiers
vers (1), el dans le porlrait des membres de celte grande et belle famille des de Maislre, où chaque frère avait son originalité et sa valeur propre.
Joseph de Maistre est l'honneur de celte galerie où les figures de l'évoque d'Aosle, André, du colonel Nicolas de Maistre et de Xavier de Maistre, sont touchées avec une finesse qui respire la ressemblance. On ne saurait douter non plus de la fidélité du porlrait de Joseph, en dépit de quelques mollesses de pinceau, de quelques défaillances de touche, de quelques tons faux. Le même homme qui, définissant intellecluollemenl ce prodigieux érudit à la science encyclopédique, qui passa toute sa vie, la moitié de ses jours et de ses nuits, à lire la plume à la main, plongé dans ses in-4'', a pu se tromper sur lui au point d'en faire « un homme qui avait lu peu de livres », a, par suite d'une erreur du même genre, vu physiquement un Joseph de Maislre « à la stature grandiose, sans êlre élevée », et aux pieds « posant à terre avec le poids el la fermeté d'une statue de bronze ». Mais ces réserves faites, que de détails pleins de finesse el de vie, el évidemment observés sur nature et dans Tinlimité dans ce portrait de Joseph de Maistre qu'il faut avoir lu, parce qu'il manquerait certainement quelque chose de la connaissance de l'homme, h qui ignorerait celte page où le poète retrouve son pinceau magistral.
Voih'i le chai'iiiant ciidi'c de raiiiillc dans Iccfiicl (M'Ialait alors la ligure du conilc Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais légèrement, son âge de soixante à soixante-dix ans, Sa stature, sans être élevée, paraissait
1^1} Le château de Bissy et son iiospitalité ont été célébrés par Lamartine, dans une des premières Médilalions poétiques, adressée au colonel de Maistre.
310 LE COMTE JOSEl'U DE MAISTKE
grandiose \r,u' h\ di^Miilé un pt'ii (jxagérée avec luquclK' il portait la tète en arriére. Un certain air de représentation caractérisait son attitude : après avoir représenté devant les cours, il représentait encore dans sa famille. Sa taille étai forte sans embonpoint. Ses pieds ])osaient à terre avec le poids et la fermeté d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques rappelaient l'honnue semi-italien qui avait beancou]) causé avec les Piémoutais et les Sardes. Son costume, très soigné dès le matin, tenait de l'homme de cour : <;ravate blanche, décoration au cou, grande croix pendante sur la poitrine, plaque sur le cœur, habit de cérémonie, chapeau toujours à la main; il ne voulait pas être surpris en déshabillé par le plus humble paysan en sabots de la montagne, qui apportait sur sa mule les fagots du Mont-du-Ghat à la maison de ses frères.
Ses cheveux d'un blanc de neige et d'une finesse de soie étaient accommodés sur sa tète, comme ceux de nos pères, en deux ailes rebroussées sur les tempes, enduites de pommade et saui)oudrées de poudre; puis, divisés sur le derrière de la tète; en une troisième natte, ils allaient se resserrer dans une queue llottante sur l'habit. La tète, quoique naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre. De grands beaux yeux bleus pleins de lumière, encadrés dans des sourcils encore noirs, un nez carré, des joues fermes, une bouche large et façonnée à plaisir par la nature pour l'éloquence, un menton solide, relevé, presque provocant, une expression hardie, un demi-sourire moitié de bienveillance, moitié de sarcasme, complétaient cette figure.
Lorsqu'on a la bonne fortune de lire du Lamartine, et du meilleur, on ne peut éviter de la faire partager jusqu'au bout aux autres, et nous continuons sans scrupules des citations qui ne paraîtront pas au public plus longues qu'à nous.
L'ensemble était d'un liomme qui sent sa valeur et qui, sans rinq)oser par trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans l'altitude. Sa politesse,
quoique parfaite, retenait à distance plus qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait à se laisser contempler plus qu'à se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas à son caractère; sa conversation était un inépuisable monologue. Il causait avec abondance sans jamais s'épuiser d'idées; il jouissait d'être bien écouté; pendant la réplique il s'endormait, puis se réveillait trente fois par heure, reprenant le fil de l'entretien, comme si ses courts sommeils avaient seulement reposé ses yeux sans endormir sa pensée.
Le de Maislre à la conversation en monologues, aux coups de somnieil, revit dans ces quelques lignes, comme le de Maislre religieux, à la piété simple et naïve, le de Maistre qui a aussi la religion profane des beaux vers nous apparaissent dans l'intimité familière de la charmante page qui suit.
Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour; il commençait par la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or cueillie parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à chaque pas pour faire une remarque, ou ])our couler une anecdote de sa vie de Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait composé beaucoup dans ses loisirs; il nous en récitait des strophes dont les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades, où l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la maison; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi diverse, aussi enjouée, et quelquefois aussi étincclante qu'en plein soleil.
312 \.E GOMIE JUSEI'll DE MAIsTRE
Cet homme, qui avait la conscience de son génie, en avait aussi la modestie. Il appelait et recevait avec soumission et reconnaissance les plus humbles conseils, les critiques de tout le monde. Encore nn trait de nature, la modestie et la docilité au conseil, que Lamartine a mis en relief avec bonheur, mais non peut-être avec cette modestie dont il nous fournit nn si éclatant exemple, un si admirable modèle dans son illustre parent.
Celle coiiversiilinn. i-avivi'e par ses frères et par sc^ neveux, honimes dnii esprit au niveau de ee ^'énie de iMuiille. roulai! en <i;"(''iici'al sur ses ouvrages. Ces ouvraf^es étaient presfpie tous cncort' eu portefeuille. 11 consultait tout le moudr. cl ini^'iuc uu>i, lualg'ré la disparate de mou (ixlrôme jeunesse avec srs auiK'es. Il nie rlounait i-endezvous le matin dans sa cliiwnhre pour luc lire ses volumes et poui' (''contei' les observations 1res inexpérimentées cpu' j'iUM'ais à lui faire sur sou slyii'. 11 craignait beaucoup Paris, cette Atliènes de l'Europe, (iang'ereuse. disait-il. pour un Scytlie connue lui. « Que dii-aient-ils de cela à l'aris? » uu' rt'pétait-il à cluupie iustauL avec un sourire moitié triomi)liaut. moitié' (lélianl. ([ui attestait à la fois sa conliance daus le succès cl son a|)pr(''licusion du ridicule.
Voilà qui atteste la modestie de l'original; mais voici qui fait quelque peu tort à colle du peintre.
.[c lui repondais axcc inie aM'cclneuse libei'té : il 1 aulo risait par son inilnlgence. (^)nc de plii'ases malsounanles. que d'expressions riscpu'cs juscju au grotesque napolitain, ([ue de constructions russes ou savoyardes ne lui ai-je pas fait elfacer avec la docilité du g'éinc!
Nous avons quelque peine à croire à nn zèle critique si occupé, à des services littéraires si nécessaires, au jeune Lamartine eidin apprenant au vieux de Maistre, blaneiii sons le hainois, cet art du style et du goût
ET SA lAMILLE 313
dont il avait déjà fourni, dès 1796, ne fût-ce que dans les Considérations, d'assez décisifs témoignages (1).
Le lecteur aurait de la peine à croire, s'il n'avait été initié par nous de bonne heure aux secrets de la vie intime de Joseph de Maislre, s'il n'avait été mis par nous au courant du perpétuel malentendu entre cet homme illustre, ce serviteur fidèle, et sa cour, qui s'en honorait sans oser s'en servir, et ne l'employait pas quand elle ne pouvait l'éloigner, que le comte de Maistre, rentré à Turin, en août 1817, attendît plus d'un an que le roi ou plutôt les ministres du roi daignassent s'occuper de lui et le faire sortir d'une disponibilité pesante pour son activité, blessante pour sa dignité.
Dès le 16 février 1817, il écrivait de Saint-Pétersbourg au comte de Vallaise :
Au reste, Monsieur le comte, qiioi([uo jp sois extrêmement sensible aux bontés de .Sa Majesté, et que j'accueille avec une très grande satisfaction les ouvertures aimables que vous me faites, j'aurais cependant perdu l'esprit si je me flattais trop pour l'avenir. De 50,000 Hvres, je passe à 7; la dot de mes fdies est tombée dans les caisses de l'Etat. Un ti'ès beau titre me donne le droit d'échauffer mon écusson par une doublure d'hermine, mais c'est tout: heureusement, j'ai une telle conliauce. quelle me dispense de la certitude.
Un an et demi après, cette compensation modeste, cette récompense si disproportionnée à ses éclatants services, le comte de Maistre ne l'avait pas même encore obtenue. Sa fille, la fière Constance, s'en indignait, et dans ses lettres aiguillonnait ce qu'elle appelait l'inertie, rinditférence paternelles. Dès le 6 sep-
(1) Lamartine, Souvenirx et l'nrlroits, t. I. p. 173-19.3 et p. 273.
terabrc 1817, un mois après son retour, il répondait à ces plaintes sur la négligence du roi et de ses ministres, à CCS reproclies sur l'indifférence avec laquelle il semblait prendre cette sorte de disgrâce :
Le dégoût, la défiance, le découragement sont rentrés dans mon cœur. Une voix intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire. Cependant, je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera naturellement : mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration, sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune éclaircie dans le lointain, aueun signe de faveur quelconque ; eniin, rien de ce qui peut encourager un grand cœur à se jeter dans le torrent des affaires.
Le 10 septembre, le comte reçoit encore de celle qu'il appelle sa follelte une de ces admonestations tendres et éloquentes dont il dit : « Elles m'amusent infiniment, pas davantage, ma chère enfant, mais c'est beaucoup. » Il reconnaît « qu'il sait bien servir les hommes, mais qu'il ne sait pas s'en servir : l'action lui manque. Il voudrait vouloir^ mais il finit toujours par penser, et il s'en tient là ».
Aussi refuse-t-il « de se remuer », et il le fait en effet si peu, qu'on le prend au mot de cette philosophique patience et qu'on en abuse, non sans sourire de ce personnage si peu pressé, si peu pressant, qui prétend qu'on lui rende justice sans qu'il s'en mêle. En attendant qu'on pense à lui, il s'occupe de l'impression de son livre sur le Pape, et il écrit d'intéressantes lettres à ses amis, notamment à M. de Donald. On lit dans l'une d'elles, à la date du 15 novembre 1817 :
Je ne connais point encore les intentions du roi à mon égard; je suis fort bien traité à la cour, mais sans prévoir encore ce que tout cela signifie; il est vrai que je n'y
tâche pas. Je n'ai pas fait une demande ni une visite intentionnelle. Ma philosophie fait rire le roi, qui me dira son secret quand il voudra. En attendant, le public, dans sa bonté, me donne tous les jours un emploi auquel il ne manque que les lettres patentes.
Le 27 mai 1/18, jour anniversaire de son départ de Sainl-PélersLourg, il écrivait h l'amiral ThcbitchagofT.
Je me promène toujours sur le pavé de Turin, sans savoir ce que je deviendrai; mais peut-être que je touche au moment qui changera Monsieur de sans affaires en Monsieur de cent affaires... Il arrivera tout ce qu'il plaira à Dieu et au roi de Sardaigne.
Ce n'est que vers la fin de l^TlS qu'un motu-proprio
du roi, qu'il n'attendait plus, l'appela à des fonctions dont il se déclara satisfait (( par une destination qui ne saurait être plus honorable ni plus avantageuse ». Ce n'était pas celles de ministre des affaires étrangères pour lesquelles il dit, non peut-être sans regret secret, dans sa lettre du 3 mars 1819, qu'il n'a jamais été question de lui. Il était fait régent de la grande Chancellerie, avec Je titre de ministre d'Etat, qui, joint à celui de chevalier grand'croix de l'ordre de Saint- Maurice et de Saint-Lazare, lui donnait droit h l'Excellence, et assurait à sa femme à la cour « une fort belle attitude hors de la ligne générale ».
Le comte de Maistre n'avait d'ailleurs accepté que dans l'intérêt de ses enfants ces fonctions qui exigeaient de lui le sacrifice de ses goûts et de ses besoins d'étude et de retraite, en un moment surtout où la blessure inguérissable de la mort de son frère, l'évêque !\0>\vv\ d'Aoste (août 1818), où l'appréhension que lui causaient la fermentation des esprits en France, en
Espagne, en Italie, et certains signes précurseurs d'explosions prochaines, le disposaient aux pensées mélancoliques et testamentaires.
J'ai augmeuti' do qnol([ue choso. c'orivait-il le 3 mars 1819 au chevalier d'Olry, les litres de mon père; c'est l'affaire de mon lits d'ajouter à eeux que je lui laisse. C'est pour lui que j'accepte rimineusité du fardeau qui pèse sur ma tète; car s'il ne s'agissait que de moi. je l'avoue, au lieu de rentrer dans les affaires, je m'en retirerais. J'achèverais ma vie au milieu de ces occupations dont (pielques résultats ont vu le grand jour, et que d'autres pcut-ètn» auraient .suivis. Mais je suis père, il faut rester en place, etc..
Le comte de Maistre n'avait en effet, pour tout revenu, que son traitement de chef de la magistrature. Il ne possédait d'autre fortune que le modeste domaine d'une valeur de d 00,000 francs à peine, à l'acquisition duquel il avait consacré son indemnité pour la spoliation des biens confisqués révolulionnairement lors de son émigration, en y ajoutant une somme de 20,000 fr. à lui obligeamment et spontanément offerte et prêtée par son ami le duc de Blacas.
C'est à ces considérations, à ces néccs.silés de famille que le comte avait fait le sacrifice de sa liberté, sacrifice qui rendait, disait-il, « son bonheur malheureux » et lui faisait écrire en termes plaisants dans la forme et tristes au fond :
Tout est dit : il n'y a ])liis de liberté ni de loisir pour moi J'appartiens entièrement à Son Excellence .l/o7i.s/eu;' le Public. Plus de visites, de correspondances, mais surtout (aïe! aïe! aïe!) plus de livres et jjIus d'études philosophiques.
Le 22 mars 1819, il confiait les mômes regrets à son ami le vicomte de Bonald. Se préoccupant toujours des
affaires de France, de leur influence sur celles de l'Europe, en vertu de ce don et de cette mission de prosélytisme qu'il avait combattu et maudit dans ses excès, qu'il avait célébré et béni dans ses bienfaits, « étant sans contredit l'étranger le plus français et le plus attaché à la légitimité française, et croyant l'avoir bien prouvé ».
En février 18:20, le contre-coup des événements qui démentaient ses espérances sans déconcerter ses fois, les fatigues d'une vie plus laborieuse que jamais, concordant avec le déclin de ses forces, la douleur de perles cruellement ressenties, triomphaient peu à peu de la robuste constitution du comte de Maistre, et empoisonnaient sourdement en lui les sources de la vie, altérant sa santé sans altérer son humeur toujours sereine, toujours philosophique et disposée à rire des hommes et des choses pour n'en pas pleurer. On jugera de ses dispositions d'esprit et de cœur par ces quelques lignes :
L'année 181'J mu nourri d'ul)sinllie; t<jut s'rtL'iul autour de moi, que mimporte un peu de bruit que je fais? On écrira sur ma triste pierre : Periijl cum sonitu. Voilà tout. On jalouse mes titres, mon rang et ceux de mon iils. sans savoir ce qu'ils coûtent à mon cœur. Je les céderais tous pour avoir un bon ménage allobroge toi que je l'imagine. Les Alpes me séparent du bonheur. Les gens qui jalousent mes emplois, mon rang et mon attitude à la cour ne connaissent pas toutes mes dignités; ils ne savent pas que je nuis ppuitent noir de Chambéry. Mon grandpapa me doima mon livre et mon habit en 1708; mais Dieu sait s'ils ne sont pas égarés.
Au commencement de 1821, à la veille des événements qui devaient révolutionner le Piémont, le comte de Maistre assistait au conseil des ministres où l'on
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agitait d'importants changements dans la législation. « Son avis était, dit son fils dans sa Notice, que la chose était bonne, peut-être môme nécessaire, mais que le moment n'était pas opportun. 11 s'échauffa peu à peu et improvisa un véritable discours; ses derniers mots furent : Messieurs, la. terre tremble et vous voulez bâtir! Le 26 février, le comte de Maistre s'endormit dans le Seigneur, et le 9 mars, la révolution éclatait. »
Il s'agit de la révolution favorisée sinon fomentée par Charles-Albert, qui amena l'abdication de Charles- Félix. Le comte de Maistre, qui la prévoyait douloureusement, ne la vit pas. Il avait écrit au comte de Marcellus, d^s le 0 août 1819 : « Je meurs avec l'Europe, je suis en bonne compagnie. » 11 eût pu écrire aussi : u Je meurs avec la monarchie légitime. » Mais si son agonie fut attristée par le deuil de cette éclipse passagère des principes, des droits et des intérêts auxquels il avait si éloquemment consacré sa vie, elle fut consolée par sa foi imperturbable dans le triomphe final de la justice et de la vérité, et par des espérances placées de bonne heure par lui en dehors et audessus des vicissitudes de la fortune et dos passions humaines.