‹ Le comte Joseph de Maistre: sa vie, ses écrits, ses doctrinesChapitre 12 sur 31 · AVEC DBS DOCUMENTS INÉDITS · texte numérisé non relu

AVEC DBS DOCUMENTS INÉDITS

INTRODUCTION

Je me propose d'étudier dans ce travail le comte Joseph de Maistre, sa vie, son caractère, son génie, ses écrits, ses jugements sur les événements prodigieux dont il fut le témoin attentif et, en particulier, sur la Révolution française ; ses doctrines religieuses et philosophiques, sociales et politiques; ses prévisions sur l'avenir des sociétés européennes et surtout de la société française ; son influence posthume et toujours grandissante dans le monde catholique.

Plusieurs raisons m'ont invité à m'arrêter devant cette grande flgure.

Il y a d'abord une raison de piété filiale. Le comte de Maistre est notre meilleur anaêtre, à nous tous qui, dans les rangs laïques, consacrons notre parole ou notre plume à défendre les intérêts de la vérité religieuse et les principes de la société chré-

INTKODUCTION

tienne Avec beaucoup p^us d'éclat et de puissance communicative que Bonald, avec beaucoup plus de sûreté et de pureté que Chateaubriand, il représente, au début de notre siècle, une manifestation nouvelle de l'esprit qui produisit au moyen âge la chevalerie et les croisades, et qui, aujourd'hui, convie les enfants de l'Église, sous le contrôle et avec la bénédiction du Saint-Siège et de l'épiscopat, à combattre pour leur mère sur le terrain de la science, de la philosophie, de l'histoire, des questions sociales et politiques. A vrai dire, nos Universités catholiques n'ont pas de but qui leur soit plus cher que de former et de grossir cette armée de la croisade moderne. L'honneur que j'ai d'appartenir à l'une d'elles me donne peut-être un titre particu lier à m'occuper du grand soldat qui combattit presque seul en son temps pour la cause qu'elles défendent, qui serait aujourd'hui, s'il revenait au monde, leur premier capitaine, ajoutons qui fut leur premier champion et remporta pour elles (sous d'autres cieux, je l'avoue) la première victoire de ce siècle. Grâce à des documents inédits, je suis en mesure de raconter, dès le premier chapitre de ce livre, cette campagne prophétique. Nos lecteurs verront par eux-mêmes que la victorieuse argumentation adressée en 1811 au ministre d'un czar aurait pu, soixante-quatre ans plus tard, servir d'exposé de motifs à une loi française.

Il y a ensuite une raison d'opportunité . Il est plus à propos que jamais d'appeler l'attention sur

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les travaux de Joseph de Mfûstre, parce que les questions religieuses, sociales et politiques où tout notre avenir est engagé, et où la raison catholique possède seule la vérité tout entière, ont été, durant une longue vie, l'objet des méditations assidues de cet honnête et puissant penseur ; parce qu'il y a répandu des flots de lumière, et que, là même où il est permis de n'être pas tout à fait de son avis, il y a toujours grand profit à l'entendre; enfin parce qu'il a eu la gloire de porter du premier coup un jugement sans appel sur ce grand ennemi de l'Église, de la France, de toute société régulière, qui s'appelle la Révolution. Avec une clairvoyance prophétique, il a annoncé qu'elle durerait et qu'elle prolongerait ses ravages tant que son principe subsisterait, fût-ce mitigé et voilé, dans les institutions et dans les idées. Avec une Obstination héroïque, il a replacé les principes devant les yeux des politiques qui ne croient qu'aux expédients ; il a dit aux sociétés qui ne veulent plus de Dieu qu'en le chassant elles se détruisent elles-mêmes, et qu'elles ne revivront qu'à condition de le rappeler. Près d'un siècle d'agitations stériles et désastreuses lui a donné trop cruellement raison pour qu'on lui refuse le droit de faire entendre à notre temps ces grandes affirmations en dehors desquelles, visiblement, il n'y a pas de salut pour nous.

Et puis, il est à propos de rappeler que le comte de Maistre, au milieu de catastrophes qui ne laissaient, ce semble, de place qu'au découragement,

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n'a pas cessé cependant d'être l'homme de l'espérance, l'homme aussi de la patience, et que de ses grandes prévisions consolantes plusieurs se sont iéflnitivement réalisées, aucune n'a été définitivement démentie. Ceux que les triomphes apparents du mal déconcertent et désarment apprendront de lui à ne point être des hommes de peu de foi; ceux qui croient tout perdu si tout n'est pas sauvé tout de suite apprendront à posséder leurs âmes dans la paix et à attendre l'heure de Dieu en même temps qu'ils travaillent comme des hommes de ccBur (1), double leçon dont, à l'heure qu'il est, nous avons absolument besoin pour ne rien perdre de notre calme et de notre vigueur dans une lutte où la première condition du succès est souvent d'espérer contre tout espoir humain, in spem contra spem.

Enfin, puisque je suis philosophe par état et que mon enseignement appartient à une Faculté des lettres, on me permettra d'ajouter deux bonnes raisons accessoires. L'une est que le comte de Maistre appartient à la famille des belles âmes, des âmes vaillantes, loyales et tendres, qui fournissent à la psychologie historique la matière d'un chapitre infiniment attrayant et salutaire, infiniment propre à la dédommager... de bien d'autres chapitres. La seconde est que ce grand homme de bien est aussi un très grand écrivain, qui prodigue à son lecteur

1) Expeota Dominum, et viHliter âge, (Ps. xxxvi, 14.)

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la noble jouissance d'entendre les pensées les plus hautes et les plus ânes exprimées en un langage digne d'elles, tantôt éloquent jusqu'au sublime, tantôt étincelant d'esprit, tantôt exquis de grâce et de fraîcheur, toujours ferme et franc, de bonne race et de bon aloi. C'est bien aussi quelque chose.

Ce premier chapitre sera principalement biographique, bien qu'iln*ait nullement la prétention d*être une vie détaillée et complète et de remplacer l'excellente notice que le comte Rodolphe a publiée, il y a trente ans, en tête des Lettres et opuscules de son illustre père. Les incidents de la vie errante de Joseph deMaistre, occasionnés tous par les grandes tragédies de son temps, nous offrent un cadre duquel nous ne devons point le détacher si nous voulons bien connaître l'homme et le penseur. Ils n'ont pas créé son génie; mais, en lui ouvrant un horizon, en faisant briller devant lui l'effroyable lumière de la Révolution, ils lui ont donné l'éveil et la secousse décisive ; il lui fallait un temps comme le sien pour prendre tout son essor.

Son histoire se partage en deux périodes, qui semblent séparées par un abîme. La première et la plus longue s'écoule dans le calme de la vie dômes-

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