VALE MATER OPTIMA VALB
FILIUM EXPECTES
DIU NE EXPECTABIS.
« A la mémoire de la plus aimante des mères, — enlevée à ses enfants et à un tendre époux, — le 12 août 1774, à Tâge d» quarante-six ans. — Les obsèques d'une femme de condition privée — ont été illustrées par la douleur publique. — Les larmes de tous les gens de bien ont coulé. — Les oabanes des pauvres ont retenti de gémissements. — Son infortuné fils, — accablé de douleur et malheureux de vivre,— a déposé ici — les cheveux de sa mère qui furent autrefois — le voile et non la parure de son visage modeste, -7 essayant ainsi de consoler son deuil inconsolable. — Adieu, mère bien-aimée, adieu! — Attends ton fils—; tu ne l'attendras pat longtemps. »
10 CHAPITRE PBIMIIB
pelait au sacerdoce (1), les trois autres embrassèrent le métier des armes. Pounlui, il suivit la carrière paternelle ; il franchit un à un les degrés de la hiérarchie judiciaire, et venait d'entrer au Sénat de Savoie quand éclata la Révolution.
Trois ans auparavant, en 1786, il avait épousé mademoiselle de Morand, dont il eut un fils, Rodolphe, et deux filles, Adèle et Constance. Rien n*a été publié, — ni conservé, paraît-il, — des lettres échangées entre le comté Joseph et sa femme. Nous pouvons cependant esquisser les traits de cette épouse ^t de cette mère. Je me la figure simple et sage, discrète et prudente, modeste et ferme, absolument dévouée à sa tâche obscure et sacrée, capable, noo^ le verrons, de résolutions énergiques^ capable aussi de porter noblement le veuvage anticipé auquel une séparation de quinze ans devait bientôt la condamner. On en va juger : en faisant le dépouillement de l'incomparable correspondance de Joseph de Maistre, j'y ai rencontré une page où il la peint au naturel et lui-même avec elle. Je l'extrais d'une lettre adressée de Saint-Pétersbourg à une vieille amie genevoise, madame Huber Âlléon, qui était allée visiter madame de Maistre à Turin.
« Je ne suis pas étonné que vous n'ayez pu tirer ni pied ni aile de madame Prudence (combien j'ai ri de ce mot !) à Turin, même à côté d'elle ; il n'y a
1) n mourut évêque nommé d'Aoste, en 181S. Ce fut pour le comte Joseph une des dernières et des plus vives douleurs de sa vie très éprouvée.
pas moyen, je ne dis pas de la faire parler de moi, mais pas seulement de la faire convenir qu'elle a reçu une lettre de moi. Le contraste entre nous deux est ce qu'on peut imaginer de plus original. Moi, je suis, comme vous avez pu vous en apercevoir aisément, le sénateur pococurante^ et surtout je me gêne fort peu pour dire ma pensée. Elle^ au contraire, n'afârmera jamais, avant midi, que le soleil est levé, de peur de se compromettre. Elle sait ce qu'il faut faire ou ne pas faire le 10 octobre 1808, à dix heures du matin, pour éviter un inconvénient qui arriverait autrement dans la nuit du 15 au 16 mars 1810. Mais, mon cher ami, tu ne fai^ atten* tion à rien, tu crois que personne ne pense à mal. Moi, je sais, on m' a dit, j'ai deviné, je prévois, je t'avertis, etc. — Mais, ma chère enfant^ laissez-moi donc tranquille. Tu perds ta peine^ je prévois que je ne prévoirai jamais, c'est ton affaire. Elle est mon supplément, et il arrive de là que, lorsque je suis garçon comme à présent, je souffre ridiculement de me voir obligé de penser à mes affaires ; j'aimerais mieux couper du bois. Au surplus, madame, j'entends avec un extrême plaisir les louanges qu'on lui donne, et qui me sont revenues de plusieurs côtés, sur la manière dont elle s'acquitte des devoirs de la maternité. Mes enfants doivent baiser ses pas ; car, pour moi, je n'ai pas le talent de l'éducation. Elle en a un que je regarde comme le huitième don du Saint-Esprit ; c'est celui d'une certaine persécution amoureuse, au moyen de
12 CHAPITRE PREMlia
laquelle il lui est donné de tourmenter ses enfants du matin au soir pour faire, s'abstenir et apprendre^ sans cesser d'en être tendrement aimée. Gomment fait-elle ? je l'ai toujours vu sans le comprendre ; car pour moi je n'y entends rien (1). »
IL — l'homme
Puisque le comte de Maistre, en dessinant con amore le portrait de sa femme, a commencé à nous donner un très léger crayon du sien, prions-le d'achever. Non qu'il se soit jamais mis devant sa glace pour se peindre en pied à l'usage de ses amis et du piublic, comme faisaient volontiers les beaux esprits du XVII* siècle, y compris Fléchier. Mais il se peint par traits détachés, au hasard de son humeur et quand il écrit à ses plus intimes.
Nous ne saurons par lui que peu de chose sur son enveloppe. Il paraît qu'il grisonna de bonne heure et qu'on l'en plaisantait un peu. Sous le pôle, la décoloration se hâta ; à cinquante-quatre ans, son abondante et robuste chevelure était entièrement blanche. Il dit cela avec une bonne grâce charmante, en envoyant à sa fille Adèle son portrait peint par le comte Xavier. «Tu auras peine à me reconn^tre, tant j'ai vieilli. Je ne suis plus gris commue un âne^ comme disait notre ami Costa,
1) Lettre treate-cinquième, 26 septembre 1806.
mais blanc comme un cygne. Cela est plus élégant et plus triste (1). >
Voilà tout ce qu'il daigne nous dire sur sa chienne de figure ^ comme il l'appelle. Nous en souhaiterions un peu plus. M. de Lamartine^ qui a consacré au comte de Maistre deux entretiens de son Cours familier de littérature, s' offre à nous satisfaire. « Il a vécu dans sa familiarité > ; il donnera un portrait d'après nature , au lieu que 'les autres ne sont que portraits d'imagination.
Il nous dit que M. de Maistre était « un homme d'une grande taille, d'une belle et mâle figure. » Mais fiez-vous aux poètes ! L'illustre amie du comte de Maistre, l'aimable et sainte madame Swetchine, lut ces lignes et celles aussi où M. de Lamartine prétendait peindre, après le visage, l'esprit et le génie du grand homme. Et de sa plume fine, plus sévère que de coutume, elle rendit cet arrêt : « M. de Lamartine dit avoir vu beaucoup M. de Maistre; le nombre des séances rendrait plus surprenant encore qu'il ait pu manquer le portrait à ce degré. Pas un trait exact et fidèle, ni même reconnaissable. Le comte de Maistre était de taille moyenne, ses traits n'avaient aucune régularité ; rien d*incisif dans son œil, dont la vue très courte donnait quelque chose de perdu à son regard. Ce visage irrégulier et sans éclat resplendissait néanmoins de majesté. L'ensemble, le port de cette tête étaient saisissants et
1) Lettre cinquante^cinquième, 10 janvier 1808«
14 CHAPITRE PR£MUtR
tout empreints du caractère de la sagesse antique (1). » Voilà le vrai portrait d'après nature ; il est tout à fait d'accord avec l'impression, nécessairement incomplète, que produit un beau dessin au crayon envoyé par le comte de Maistre lui-même à M"° Swetchine, avec ces jolis vers :
Docile à l'appel plein de grâce De l'amitié qui vous attend.
Volez, image, et prenez place Où l'original se plaît tant.
A côté du physique, le moral. C'est bien luimême que nous reconnaissons, dès le début de ces lignes à la baronne de Pont : «J'ai vu, dans ma vie, plus d'affaires perdues par la finesse que par l'imprudence. Je contemple sur le théâtre du monde, ou sur le théâtre de la société, ces grands héros de la dissimulation : en vérité, je ne voudrais pas de leur succès, pas plus que de leur moralité. Je fais consister la prudence, ou ma prudence, bien moins dans l'art de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'y laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se montrer. Si vous veniez à toucher ma poche par hasard, je n'en serais nullement inquiet, car vous ne sentiriez que mon mouchoir, ma lorgnette et mon portefeuille : si je portais un poignard ou un pistolet de poche,il
1) Vie de Af™« Swetohine, par M. le comte de Falloux, p. 439.
en serait autrement. Je tiens donc mes poches nettes ; mais je les tourne volontiers (1). »
Ce cœur d'une loyauté si haute et si âére était en même temps, comme on le verra, d'une tendresse à la fois délicate et vigoureuse. Il était aussi, pour tous, d'une bonté rare, de celle qui pardonne pour tout de bon et se venge par les bienfaits. S'il avait les saintes colères que le spectacle du mal et de la bassesse inspire aux âmes fortement éprises du vrai et du bien, il était absolument étranger à toute rancune. « Peu d'hommes, » écrivait sa fille Constance quelques semaines après sa mort, « ont pu prononcer avec plus de sûreté que lui : Pardonneznous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Jamais je n'ai pu découvrir dans ce cœur si bon et si chrétien la moindre trace de fiel ; au pied de la lettre il oubliait les injures ; ou, s'il venait à se les rappeler, c'était pour y répondre àla manière del'Évangile. Tu as beaudire, m'écrivait-il un jour, il n'y a pas moyen d'excuser X... de ses torts envers moi; aussi j'ai voulu me venger, et je serai probablement assez heureux pour lui faire obtenir la place qu'il désire. Peu de jours ayant sa mort, comme on donnait l'ordre de ne pas recevoir, il prit la parole avec vivacité : Si telle personne vient^ dit-il, faites-la entrer; elle m'a fait de la peine, et il faut avoir plus d'attentions pour elle. »
1) Lettre vingt-quatrième, 17 mai 1805.
16 CHAPITEE PREMIER
Enfin, à côté du cœur, Tesprit, « possédé par la fièvre de savoir » et poursuivant des travaux de bénédictin en dépit des exigences de la diplomatie et du monde. « Je lis, j'écris, je fais mes études; car enfin il faut bien savoir quelque chose (1). » — « Le grand monde me fait perdre beaucoup de temps. D'ailleurs, vous sentez bien, madame la baronne, qu'il n'y a pas moyen de fermer tout à fait les livres. Je me sens même brûlé plus que jamais par la fièvre de savoir. C'est un redoublement que je ne puis vous décrire. Les livres les plus curieux me poursuivent et viennent d'eux-mêmes se placer sous ma main. Dés que Tinefiable diplomatie me laisse respirer un moment, je me précipite, malgré tous les avertissements de la politesse, sur cette pâture chérie, sur cette espèce d'ambroisie dont l'esprit n'est jamais rassasié (2). » Notons en passant, qu'aux yeux de quantité de gens qui ne lisent que leur journal, Joseph de Maistre est un partisan aveugle de l'ignorance. Et notons aussi cet autre coup de pinceau du portrait d'après nature de M. de Lamartine : « Il ne savait rien que parles livres, et en avait lu très peu. »
A ce coup. M"** Swetchine n'y tient plus et s'épanche en une page où coule, avec une abondance émue, le torrent des souvenirs. « Où donc M. de Lamartine a-t-il pu prendre cela? J'ai connu
1) Lettre vingt-deuxième : à M°^« la comtesse de Goltz, 2 mai 1805.
2) Lettre vingtième: à M™« la baronne de Pont, 10 mars
M. de Maistre avant lui, je l'ai vu pendant de longues années donner habituellement à l'étude douze et quinze heures, dont la lecture prenait sa bonne part. Il lisait immensément; les livres encombraient sa table et s'y succédaient. » Enfin, nous savons, par la notice du comte Rodolphe, qu'il lisait comme il faudrait toujours lire, « systématiquement, la plume à la main. Il écrivait, dans un volume relié, posé à côté de lui, les passages qui lui paraissaient remarquables et les courtes réflexions que ces passages faisaient naître ; lorsque ce volume était à sa fin, il le terminait par une table des matières par ordrd alphabétique, et il en commençait un autre. » — J'ai eu sous les yeux et j'ai feuilleté avec un pieux respect ces volumes qui sont de gros registres in-folio, registres polyglottes où il déposait le suc de ses immenses lectures grecques, latines, françaises, italiennes, anglaises, allemandes. La théologie, la philosophie, l'histoire, la politique, la littérature, la linguistique, les sciences y sont représentées.
Ce grand esprit, qui vivaitbeaucoup avec lui-même par la méditation, beaucoup avec les princes de Imtelligence par la lecture, avait aussi au plus haut degré le goût et le besoin de la conversation, mais d'une conversation qui fût vraiment un échange d'idées et non de commérages, qui portât sur les grands intérêts des âmes et des sociétés humaines, et non sur les petits scandales de coteries ou de salons.
A cet égard, Chambéry (le Chambéry d'alors) ne le servait point à souhait ; il n'y trouvait point assez d'air pour ses poumons, assez d'espace pour ses grandes ailes ; quoiqu'il fût, à tout prendre, un homme heureux, et qu'il en convînt, il éprouvait cette soufirance du génie refoulé qui est une pose, et rien de plus, pour l'intolérable race des médiocrités incomprises, mais qui, pour les hommes de sa taille, est un tourment réel. Quinze ans plus tard, dans une lettre à son frère Nicolas, il décrivait de souvenir cet état intérieur mêlé de paisibles contentements domestiques et d'inquiètes aspirations intellectuelles. « Quelquefois, dans mes moments de solitude, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil ; et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance, la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit que de petits hommes et de petites choses, je me disais : Suis-je donc condamné à vivre et mourir à ici, comme une huître attachée à son rocher? Alors je souflFrais beaucoup; j'avais la tête chargée, fatiguée, aplatie par l'énorme poids du rien. Mais aussi quelles compensations ! je n'sr vais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul(l).»
1) Lettre dix- septième, 14 février 1805.