‹ Le comte Joseph de Maistre: sa vie, ses écrits, ses doctrinesChapitre 17 sur 31 · JÉSUITES · texte numérisé non relu

JÉSUITES

Il avait neuf ans, et jouait dans la chambre de sa mère avec la pétulance des garçons de son âge. « Joseph, > lui dit celle-ci, « ne soyez pas si gai : il est arrivé un grand malheur». Elle venait d'apprendre redit qui expulsait les Jésuites du royaume de France (1). Joseph s'en souvint toujours, et il recueillit pieusement, comme une portion de l'héritage de sa sainte mère, les sentiments qu'elle avait voués à la Compagnie de Jésus.

C'était aussi un héritage paternel, comme nous le savons par cette fin de lettre à un Génois de ses amis, fort jésuttophobe : « Enfin, mon cher ami, je n'aime rien tant que les esprits de famille : mon grand-père aimait les Jésuites, mon père les aimait, ma sublime mère les aimait, je les aime, mon fils les aime, son fils les aimera (2). » Je me crois autorisé à dire que cette prédiction impérative s'est réalisée, et que la tradition n'est point interrompue.

Mais je ne veux point laisser croire que cet amour n'était chez lui qu'un héritage. S'il avait reçu le germe, il l'a magnifiquement développé. Et si c'est un crime d'aimer les Jésuites, il l'a commis avec la circonstance aggravante de la préméditation la plus

1) Notice, p. 2,

2) Lettre cent Yingt-sizième, àM.deR..,àGêaes,septembrel816.

réfléchie et la plus personnelle. Il les a aimés, cela va sans dire, pour leur vertu et pour leur science, pour leurs saints et pour leurs martyrs, pour leur zèle à prêcher l'Evangile sous toutes les latitudes depuis le Japon jusqu'au Paraguay. Mais il les a aimés aussi ppur la haine spéciale dont ils furent et sont honorés par tous les ennemis de l'Église ; il les a aimés pour leur attachement énergique aux doctrines romaines ; il les a aimés parce qu'il les voyait partout à ce poste d'avant-garde qui fut aussi le sien. Pourquoi h'ajouterais-je pas qu'il les a aimés encore parce que les attaques dirigées contre eux lui offraient avec une. merveilleuse prodigalité l'occasion charmante de prouver aux agresseurs qu'ils n'étaient que des sots ou des menteurs en ce point, fussent-ils gens d'esprit et honnêtes gens en tout le reste?

Ecoutez, en preuve, le commencement de la lettre au Génois : «Vous me parlez, dans presque toutes vos lettres, des Jésuites, mon cher ami, et toujours assez ridiculement ; je veux, une fois pour toutes, vous dire ma pensée sur ce sujet... Parlez à un ennemi des Jésuites, au premier que vous trouverez sous votre main; demandez-lui s'il a fréquenté ces messieurs, s'il avait parmi eux des amis, des directeurs, des conseillers, etc. ; il vous répondra Non, et peut-être : Dieu nCen préserve ! Et si vous lui citez leurs amis, il ne manquera pas de vous dire qu'ils sont amis, et qu'il ne faut pas les croire parce qu'ils sont suspects ; en sorte que les

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Jésuites ne sont véritablement connus que par ceux qui ne les connaissent pas. C'est un magni* flque théorème, qui mérite d'être encadré. Il n'y a rien de si niais, mon très spirituel ami, que ce que vous dites après tant d'autres, (\\iQ^ puisque les Jésuites étaient détruits^ il ne fallait pas les ré-* tablir ; c'est-à-dire, par la même raison, que, puisque le roi était tombé de son trône^ il ne fallait pas l'y replacer. Par quelle raison, par quelle loi, par quelle convenance, une excellente chose, une fois abattue, ne doit-elfe plus être relevée? Vous me direz : C'est une question de savoir si la chose est excellente. Fort bien, mon cher ami ; c'est ce que les Jacobins disaient de la royauté ; et dès qu'il sera prouvé que les Jésuites ne valent rien, il sera prouvé aussi qu'il ne fallait pas les rétablir. Nous attendons la démonstration (1). >

On ne saurait avoir raison avec plus d'esprit (2) . Mais le comte de Maistre, « qui cachait fort peu ses pensées », n'était pas homme à ne dire son sentiment sur les Jésuites que dans l'intimité d'une lettre

1) Lettre cent vingt-sixième : à M. de R..., à Gênes, septembre 1816.

2) Il faut savoir se borner quand on cite le comte de Maistre; la moitié de ses œuvres y passerait, si l'on suivait son envie. Suivons-la cependant pour trois lignes encore. Ecrivant au- P. Rozaven, en 1817^ au sujet d'un pamphlet contre les Jésuites, dû probablement à une plume janséniste, il lui donna, entre au., très indications, celle-ci : « Je vous recommande les pages 90 et 91, où vous êtes formellement accusés de faire Dieu beaucoup meilleur' qu'il n'est. Prenez garde, mon Révérend Père 1 il ne faut rien exagérer. »

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privée. Il leur rendit plus d'une fois témoignage dans ses livres, notamment dans un chapitre de son Église gallicane, mais avec beaucoup plus d'éclat encore dans son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques.

Après y avoir signalé l'impuissance éprouvée de tous les efforts humains pour la civilisation des sauvages, il se souvient d'un passage de Plutarque, un de ses deux auteurs favoris (l'autre est Platon) , sur le plus célèbre des vieux mythes égyptiens : « Osiris régnant en Egypte retira incontinent les Egyptiens de la vie indigente, souffreteuse' et sauvage, en leur enseignant à semer et planter, en leur établissant des lois, et leur montrant à honorer et vénérer les dieux : et depuis, allant par tout le monde, il l'apprivoisa aussi sans y employer aucunement la force des armes, mais attirant et gaignant la plus part des peuples, par douces persuasions et remonstrances couchées en chansons et en toute sorte de musique, d'où les Grecs eurent opinion quec'estoit un mesme que Bacchus. »

S'appropriant comme une « dépouille des Égyptiens > cette belle tradition d'un sens si profond et si vrai, il l'applique aux Missionnaires, en qui elle a sa réalité splendide, et en particulier aux Jésuites.

« Les Missionnaires ont opéré cette merveille si fort au-dessus des forces et même de la volonté humaine. Eux seuls ont parcouru d'une extrémité à l'autre le vaste continent de l'Amérique pour y créer des hommes. Eux seuls ont fait ce que la poli-

tique n'avait pas seulement osé imaginer. Mais rien dans ce genre n'égale les missions du Paraguay ; c'est là où Ton a vu d'une manière plus marquée l'autorité et la puissance exclusive de la Religion pour la civilisation des hommes. On a vanté ce prodige, mais pas assez ; l'esprit du xviii* siècle et un autre esprit, son complice, ont eu la force d'étouffer la voix de la justice et même celle de l'admiration. Un jour peut-être (car on peut espérer que ces grands et nobles travaux seront repris)^ au sein d'une ville opulente assise sur une antique savane, le père de ces missionnnaires aura une statue. On pourra lire sur le piédestal :

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