VI. — LES JÉSUITES EN RUSSIE
Or, la détestable coalition^ — je prends le mot tout à fait à mon compte, — était arrivée à ses fins, en 1773, à l'époque où Joseph de Maistre entrait seulement dans la vie virile. Depuis le jour où, sous une pression impitoyable et dans l'espérance d'éviter de plus grands maux. Clément XIV avait signé en gémissant le bref d'abolition de la célèbre Compagnie, le jeune magistrat avait pu connaître et aimer d'anciens Jésuites à l'état dispersé ; mais il fallut les hasards de sa vie pour qu'il vît des Jésuites à l'état de rassemblement, vivant selon la règle de leur institut, et faisant les œuvres de leur vocation spéciale. Et ce fut en pays schismatique.
Tout le monde sait que la czarine Catherine II se fit un point d'honneur de protéger, en 1773, les deux cents Jésuites qu'elle avait trouvés dans la Russie blanche lorsque le premier partage de I9. Pologne annexa cette province à son empire. Ce qu'on ne sait pas assez, c'est que ces religieux, disposés à la plus parfaite obéissance envers le Saint-Siège, adressèrent à l'impératrice les sollicitations les plus pressantes pour qu'elle autorisât dans ses États la promulgation en vertu de laquelle le bref de suppression y deviendrait exécutoire.
Liés par leurs vœux envers leur Compagnie, ils ne
pouvaient être déliés que par Tordre ofâciellement notifié du chef de l'Église. Catherine refusa absolument d'accueillir leur demande. Et de graves témoignages, joints à des probabilités historiques qui équivalent par leur réunion à une certitude morale, ne nous permettent pas de douter que le Pape n'ait encouragé confidentiellement les Jésuites de Russie à ne pas se dissoudre. Il ne pouvait leur en donner l'autorisation officielle sous peine d'ameuter de nouveau la coalition qu'il s'était flatté de désarmer ; mais il lui plaisait secrètement qu'un reste du grand corps que d'Alembert appelait les grenadiers du pape fût conservé quelque part comme une réserve pour l'avenir.
D'ailleurs, vingt-huit ans plus tard, en 1801, la situation des Jésuites de Russie fut officiellement régularisée par le pape Pie VII qui, sur la demande instante de Paul I", rétablit la Compagnie dans l'empire russe. Comme on Ta justement remarqué, Paul I", empressé à prendre en tout le reste le contre-pied des traditions de Catherine II, resta fidèle à celle-ci et fut pour les Jésuites un constant protecteur. Et lorsqu'une conspiration de palais lui eût fait perdre à la fois le trône et la vie, Alexandre, son successeur, retint ce seul point de la politique paternelle. Il ne changea de sentiments et de conduite à l'égard des Jésuites que quand toute l'Europe catholique se fut rouverte pour eux, grâce au bref de rétablissement signé par Pie VII en 1814. La mission de conservation, fidèlement accomplie
LA YIE 39
pendant un demi-siècle, était désormais terminée (1) .
Joseph de Maistre, à son arrivée en Russie, trouvait donc les Jésuites en possession d'une situation parfaitement régulière, parfaitement solide comme on pouvait le croire, enfin rapidement grandissante. Quatre fois plus nombreux qu'en 1773, ils étaient installés dans les deux capitales et dans plusieurs autres villes de l'empire. Ils avaient à Polotsk et à Pétersbourg de florissants collèges. Alexandre allait bientôt diriger une de leurs colonies vers la Sibérie. Le duc de Richelieu et l'abbé Nicole, qui fondaient en ce moment la grandeur et la prospérité d'Odessa, allaient obtenir qu'ils y fussent appelés pour seconder leur œuvre.
Mais ces prospérités, en les tirant du demi-jour discret où ils avaient longtemps vécu, commençaient déjà à leur faire des ennemis. Le clergé schismatique, impuissant, inerte, subalterne, regardait avec jalousie la grande place que ces prêtres catholiques avaient conquise, par leurs talents et leurs vertus^ dans l'estime des hautes classes. Les Universités officielles, — l'Université de Wilna surtout, voisine du coUège de Polotsk, — voyaient de mauvais œil l'élite de la société russe leur confier ses enfants ; et cette voisine usait avec une rigueur tracassière du droit d'inspection et d'examen que les règlements lui donnaient sur eux.
1) Les Jésuites de Rttssiey par le P. Gagarinb, avant-prop08> p. 7-11.
40 CHAPITRE PRBMIER
Or, rien ne ressemblait moins à nos vieilles Universités occidentales que cette Université de Wilna, rassemblement cosmopolite de professeurs où régnait la libre pensée tantôt sous la forme grossière du matérialisme, tantôt sous la forme pédante de la métaphysique allemande, tantôt sous la forme mystique de rUluminisme, tantôt sous la forme biblique du protestantisme. Choisir dans un tel milieu, si flottant et si peu sûr,les contrôleurs de l'enseignement illustre des Jésuites, de cet enseignement éprouvé et sage qui avait recueilli toutes les traditions de l'Europe savante, était en soi la chose la plus déraisonnable du monde. C'était faire inspecter des vétérans par des conscrits, des grenadiers par des francs-tireurs, osons dire des pompiers par des incendiaires. Les Jésuites souhaitaient fort d'être affranchis de cette surveillance hostile qui gênait la liberté de leurs méthodes, et d'échapper aussi à l'obligation d'envoyer leurs élèves recevoir le complément de leur éducation intellectuelle à cette Université d'Etat, dont l'esprit leur inspirait moins qu'une demi-confiance.
VII. — LA QUESTION DE LA LIBERTÉ D'eNSEIGNE- MENT ET DU MONOPOLE UNIVERSITAIRE EN RUSSIE.