MÉMOIRE INÉDIT ET LETTRE INÉDITE DU COMTE DE MAISTRE
Le P. Brzozowski, général des Jésuites, adressa au ministre de l'instruction publique plusieurs
mémoires en ce sens. Mais l'action décisive fut exercée par Joseph de Maisfcre. Ce fut bien lui qui emporta la place à vive force de raison et d'éloquence. Il aimait la Russie ; il aimait la Compagnie de Jésus ; il était profondément convaincu qu'elles avaient toutes deux grand intérêt àfaire bon ménage ensemble, et que le meilleur moyen pour Alexandre de se faire payer au centuple l'hospitalité généreusement accordée aux Jésuites était d'ouvrir un champ libre et vaste à leurs établissements d'éducation. Connaissant mieux que la plupart des Russes les périls, de la Russie, il la voyait battue en brèche et minée par la Révolution ; il constatait l'absolue impuissance de l'Église officielle à défendre contre cette triple agression le dépôt à peu prés complet des vérités religieuses qu'elle avait conservé, mais conservé à l'état stérile et mort, en se séparant de l'unité catholique ; il ne trouvait en Russie qu'une seule force morale organisée qui pût prendre en main la défense sociale et religieuse : les Jésuites. Les Jésuites gardaient V Église russe^ devait-il dire plus tard; et nous pouvons ajouter avec lui que cette parole était profondément vraie sous un air de paradoxe.
Quant à la réalité et à la gravita du péril, sa correspondance abonde en renseignements significatifs ; celui-ci, par exemple : « Vous me parlez de la science et des Universités ? Quel chapitre, cher prince ! On vient de soutenir une thèse à Wilna où l'on dit que Dieu est le calorique par excellence
{per perfectionem)y que l'esprit humain est un calorique diminué, le soleil un calorique organisant, la plante un calorique organisé. > (Notons en passant que cette doctrine du dieucalorique se relie par un )30ut à celle de Zoroastre, et par un autre aux théories récentes de M. Herbert-Spencer.) « Un prêtre catholique apostat, qui a déjà fait mourir deux femmes de chagrin et qui est à présent l'heureux possesseur de la troisième, est professeur de philosophie morale dans une de vos Universités. L'enseignement est planté chez vous à rebours ; il vous mène à la corruption avant de vous mener à la science (1). >
Le caractère presque honorifique des fonctions diplomatiques que le comte de Maistre remplissait à Saint-Pétersbourg lui permettait de s'occuper des choses russes avec plus d'activité et avec un désintéressement moins suspect que ne l'eût pu faire tout autre ambassadeur. En même temps, la hauteur de son esprit, la fermeté connue de ses principes, l'illustration déjà acquise à son nom, le charme original de sa conversation faisaient de lui l'homme le plus écouté et le plus consulté qu'il y eût à Saint-Pétersbourg, et lui donnaient la situation à part d'unconseiller bénévole à qui l'on n'est jamais tenté de dire : Mêlez-vous de ce qui vous regarde. Tantôt sur provocation, tantôt spontanément, il pouvait sans indiscrétion adresser à des
1) Lettre cent septième : au prince Kosloswski^ 12 octobre 1815.
personnages officiels l'expression motivée de sa pensée sur les questions russes^ sur celles principalement qui touchaient à l'ordre moral.
Ce fut ainsi qu'il écrivit au comte Razoumowski les Cinq lettres sur l'éducation publique en Russie, qui ont été publiées dans les Lettres et opuscules. Je n'en veux point faii'e l'analyse et me contenterai de dire que les trois premières contiennent des vues générales sur l'éducation, des renseignements sur le plan d'études de notre ancienne instruction secondaire (plan que Napoléon fit revivre presque en entier dans ses lycées), enfin de vives critiques sur les programmes et l'esprit des Universités officielles russes ; et que les deux dernières sont un plaidoyer, au point de vue des intérêts russes, en faveur de l'éducation donnée par les Jésuites, seule digue, selon l'auteur, au triple torrent qui menace de tout emporter. Ces deux lettres, très courtes, très éloquentes, concluent à exempter les collèges dirigés par les Jésuites de toute dépendance vis-à-vis des Universités de l'État, et à laisser les deux enseignements rivaux se développer parallèlement et faire leurs preuves sous l'œil du prince et des familles. Un vœu en faveur de l'érection du collège de Polotsk en Université libre y est énoncé, moins comme une demande pour le présent que comme une espérance pour l'avenir. « Une mesure infiniment sage, un véritable coup d'Etat serait de rendre aux Jésuites une académie à Polotsk, comme ils l'avaient à Wilna, en lui attribuant
tous les privilèges des Universités et notamment de celle de Wilna. Mais en attendant, vous ne pouvez rendre un service plus signalé à votre patrie que d'engager S. M. I. à prononcer enfin l'indépendance absolue des Jésuites vis-à-vis de l'Université officielle. »
L'année suivante, de lui-même cette fois, il revint à la charge, et adressa au même ministre im mémoire sur la liberté de l'enseignement supérieur. Les idées en sont substantiellement les mêmes que celles des lettres; mais leur exposé, tantôt plus condensé, tantôt plus étendu, y est merveilleusement fortifié. Le mémoire est aux lettres ce qu'est à une première et solide plaidoirie une réplique triomphante. C'est ce mémoire (encore inédit aujourd'hui et qui ne semble pas avoir été connu du principal historien des Jésuites, M. Crétineau-Joly) que je suis autorisé à communiquer à mes lecteurs. Je le transcris presque en entier, n'omettant que ce qui se trouvait déjà dans les lettres.
Mémoire sur la liberté de renseignement public.
« La Russie se trouve en ce moment, relativement à l'éducation publique, précisément dans la même situation où se trouva la France dans le XVI* siècle, lorsque les Jésuites se présentèrent pour élever la jeunesse, suivant leur institut alors nouveau.
« L'Université, en possession exclusive de cette branche importante de l'administration, ne manqua pas de s'opposer de toutes ses forces à l'admission des nouveaux venus, et c'est ce qui arrivera toujours en pareille occasion. Ainsi est faite la nature humaine : elle aime les privilèges exclusifs et la domination. C'est aux souverains surtout qu'il appartient de contredire cette inclination ou de la faire servir au bien.
« Le gouvernement de France eut la sagesse, alors, d'admettre le nouvel enseignement sans gêner l'autre, et de les "faire marcher de front en pleine liberté.
« L'histoire étant la politique expérimentale (la seule bonne), elle montre clairement à la Russie ce qu'elle doit faire en cette occasion pour se procurer deux bons enseignements au lieu d'un mauvais.
« Tout privilège exclusif dans VEtat n'est que la permission de mal faire ; c'est ce que les gouvernements ne doivent jamais perdre de vue. Mais il y a pour la Russie des circonstances de temps et de lieu dignes de la profonde attention du souverain.
« Ce n'est plus aujourd'hui une chose douteuse que^ depuis trois siècles, il existe en Europe une force cachée qui travaille sans relâche au renversement du Christianisme et des trônes chrétiens. Celui qui ignore cela ignore tout. Mais ce que tout le nionde ne sait pas, c'est que la puis-
sance attaquée dans ce moment de la manière la plus terrible et la plus subtile, c'est la Russie. Cette puissance est à la fois la plus attaquée et la plus attaquable.
« La grande secte spécule en ce moment sur les vertus même du souverain, sur sa munificence sans bornes et sur Tardent désir qui le domine de soutenir et d'animer les sciences dans ses États. C'est donc de l'instruction publique qu'on se sert pour verser en Russie le poison qui a dissous les autres souverainetés. C'est ce qui sera démontré plus en détail, pour peu qu'on le désire, dans un mémoire à part. Ici il faut se restreindre.
« Un corps, une association d'hommes marchant invariablement vers un certain but ne peut (s'il n'y a pas moyen de l'anéantir) être combattue et réprimée que par une association contraire. Or, l'ennemi capital, naturel, inné, irréconciliable des Villuminé, c'est le Jésuite. Ils se sentent, ils se découvrent, comme le chien et le loup. Partout où on les laissera faire, il faudra que l'un dévore l'autre.
« Les illuminés, qui le savent bien, n'oublient aucun moyen pour écarter leurs ennemis, et ils n'en ont pas trouvé de meilleur que celui de faire croire aux souverains que les Jésuites troublent VEtat; et ce piège, tout grossier qu'il est, n'a pas laissé que de surprendre de très bons princes.
« Les Jésuites troublent l'État comme le quinquina trouble la fièvre; ils troublent les troubleurs.
Les souverains n'ont pas le temps de lire, ni de disputer ; heureusement il y a des idées lumineuses qui leur montrent la vérité d'un coup d'œil. Pour juger les Jésuites sur le champ et avec une certitude mathématique, les souverains n'ont qu'à se demander par qui ces religieux sont aimés et par qui ils sont haïs.
« Le clergé de France en corps savait bien ce qu'il disait lorsque, dans ses fameuses remontrances de 1762, il disait au roi : Sire, défendez les Jésuites comme vous défendriez V Église catholique, avec laquelle, tant qu'elle sera soutenue, il est aussi impossible de renverser un Etat que de remuer les Alpes.
« Le roi n'eut pas la force d'écouter ce conseiL Il céda par crainte et à contre-cœur, comme il est bien prouvé aujourd'hui. C'est tout ce que les conjurés demandaient, puisqu'ils ont déclaré solennellement par la bouche de Rabaud Saint-Étienne, protestant et révolutionnaire fougueux, que, sans l'abolition préliminaire des Jésuites, la Révolution française était impossible,
« La secte cherche maintenant à répéter le même chef-d'œuvre en Russie ; mais comme la chose ne serait pas proposable directement, elle propose à Sa Majesté la destruction des Jésuites par une voie indirecte, mais tout aussi infaillible : celle de les soumettre à la suprématie des Universités.
€ C'est peut-être le contraire qui serait raisonnable, puisque les Jésuites ont pour eux l'expérience,
et qu'ils ont élevé la plupart des grands hommes qui ont existé en Europe depuis trois siècles, tandis que les Universités n'ont pas encore fait leurs preuves, et qu'au contraire tous les préjugés sont contre elles. Mais on ne veut rien avancer d'exagéré.
« Lorsqu'un gouvernement a bâti un grand édifice, doté des professeurs et rassemblé des jeunes gens, qu'a-t-il fait ? Rien, et même moins que rien (car il n'a fait que du mal, il a ouvert une maison de libertinage et d'immoralité), à moins qu'il n'ait pris des précautions immenses dont une foule de personnes ne se doutent seulement pas
« Ces sortes d'associations ont réussi jadis parmi nous, lors qu'elles étaient sous la garde exclusive de certaines corporations de célibataires religieux qui savaient y maintenir la discipline des couvents. Il sortait de là d'excellents tempéraments ( ce qui n'est pas à négliger), et des hommes disposés à toutes les sciences (1).
« On a si bien senti ces vérités qu'en Angleterre on a maintenu la loi du célibat dans les Universités, malgré le changement de croyances; et lorsque d'insensés novateurs proposèrent de l'abolir comme un reste de catholicité, le chancelier les fit taire d'un seul mot dans le Parlement.
« Et tout nouvellement, en France, Napoléon,
1) C'est tout ce que peut faire la première éducation. Ceux qui promettent de faire des savants sont des charlatans qui ne feront que des fats, {Note de J. de Maistre,)
que personne ne prendra pour un dévot, a suivi ie même système dans ses Universités.
* Veut-on savoir comment on a réussi en Allemagne où l'on s'est écarté des anciennes règles ? Écoutons encore un grand fanatique de révolutions et d'incrédulité. Car celui qui écrit ceci a pour maxime invariable de chercher la vérité chez ses ennemis, ce qui est presque toujours possible (1)
« Gibbon n'a pas mieux parlé des Universités d'Angleterre, et mille raisons nous démontrent que celles de Russie réussiront encore plus mal.
c Et l'on pourrait imaginer de soumettre les Jésuites à des corps composés de laïques, d'hommes mariés, de protestants même et de philosophes modernes, entièrement opposés de systèmes, de croyances et de conduite ! Jamais on n'a proposé rien d'aussi déraisonnable et d'aussi funeste.
« Puisque d'heureuses circonstances ont placé les Jésuites en Russie, il faut s'en servir pour arrêter l'esprit révolutionnaire qui entre par toutes les portes, mais surtout par celles de l'instruction publique ; mais ce remède puissant, et peut-être unique, sera nul tant que les Jésuites ne seront pas affranchis de toute espèce de dépendance.
« En demandant une liberté parfaite pour leur régime intérieur, ils ne demandent rien d'extraordinaire ; ils ne réclament que le privilège commun à
1) Ici viennent des témoignages qu'on trouvera dans les Lettres sur Vinstruotion publique en Russie, (Lettres et opiisculos, t. II, p. 306-30rT.)
toute association humaine, qui est nulle si elle n'est pas soumise à une discipline intérieure. Quel homme voudrait être colonel d'un régiment qu'on ferait contrôler par un évêque ou par un sénateur? C'est la même chose qu'on propose en d'autres termes.
« Les partisans exclusifs des nouveaux établissements disent que les Jésuites veulent faire un Etat dans un État. Sophisme grossier ! ce sont au contraire les Universités qui veulent faire un État dans l'État en s'emparant du monopole de l'éducation. Et les Jésuites s'opposent de toutes leurs forces à cette formation d'un État dans l'État ; car ils ne prétendent s'arroger aucun droit sur les Universités, mais seulement concourir librement et toutes portes ouvertes à l'un des nobles buts de leur institution, qui est celui de l'éducation publique.
« On insiste, et l'on dit qu'il y a une loi qui soumet toute instruction publique au contrôle des Universités. Mais, dans ce genre, aucune loi ne peut gêner le souverain, car nul souverain ne peut se priver du droit d'empêcher le mal et de faire le bien de ses sujets par tous les moyens possibles. Si un nouvel artiste se présente avec une manière sûre de faire des armes, par exemple, ou d'autres choses nécessaires de ce genre, et mieux, et plus vite, et à meilleur marché, tout bon gouvernement peut et doit même l'accueillir. Si d'autres manufactures existent, on leur dira : Faites aussi bien, et mieux si vous pouvez, personne ne voies
empêche. Et si elles avaient quelques privilèges acquis, le gouvernement les dédommagerait plutôt que de se priver des services des nouveaux venus. Mais dans cette importante manufacture d'hommes dont il s'agit aujourd'hui, pourquoi n'agirait-on pas de même ? D'un côté on demande le monopole, et, de l'autre, la liberté ; celui qui demande l'exclusion a contre lui les soupçons les plus graves et nulle expérience en sa faveur. De l'autre côté c'est le contraire. Il n'est pas difficile de se décider.
« En recevant les Jésuites, qui sont un corps enseignanty on les a reçus pour enseigner, et c'est ce qu'ils ont fait. C'est une maxime incontestable de jurisprudence qu'aucune loi générale ne déroge à une loi spéciale, à moins qu'elle n*en fasse mention spéciale; c'est une règle qui a force de loi partout, puisqu'elle n'est qu'une loi de bon sens.
« Si l'ukase avait assujetti aux Universités toutes les écoles et même celles des Jésuites, alors le souverain devrait y déroger; car qui a jamais pensé qu'il puisse se priver du pouvoir de faire le bien, et que celui qui a le pouvoir de faire la loi n'ait pas celui d'y déroger? Mais, dans le cas présent, onpeut soutenir que la dérogation n'est pas même nécessaire, vu que nul privilège spécial n'est touché par une disposition générale.
« Ce moment est bien plus essentiel qu'on ne pourrait le croire pour la Russie ; et la résolution que prendra le gouvernement aura de grandes suites en bien ou en mal.
« Une chose doit, ce semble, encourager beaucoup le souverain. C'est que c'est une de ces occasions où il est sûr de ne pas se tromper en établissant la liberté de l'enseignement, parce qu'il a de son côté une espèce de vérificateur infaillible, c'est-à-dire Y amour paternel.
« L'amour paternel est la seule puissance qu'il soit impossible détromper. Le père le plus corrompu et le plus sot cherche pour son fils l'instituteur le plus pur et le plus habile ; tout le monde sait que Diderot fut surpris un jour par un ami faisant lire l'Évangile à sa fille.
< Que l'enseignement soit déclaré absolument libre chez les Jésuites comme dans les Universités, et que Sa Majesté Impériale regarde attentivement, comme elle fait toujours. En peu de temps, elle verra une opinion infaillible s'établir de toutes parts en Russie, et les pères de famille se jeter en très grand nombre d'un côté ou de l'autre.
« Alors le souverain y verra aussi clair que si Dieu lui avait révélé la vérité.
« On supprime une foule de choses de peur d'être fatigant ; mais avec quelle ardeur on désirerait être interrogé en particulier sur tel ou tel point qui pourrait paraître douteux !
« Si le gouvernement, quoique parfaitement averti, venait à se tromper sur ce point en vertu de cette fatalité qui entraîne tout depuis vingt ans, ce serait une raison de s'attacher encore davantage à lui et de redoubler de zèle et d'activité pour faire