VIII. — LA FIN DE JOSEPH DE MAISTRE
Les événements prodigieux qui s'annonçaient lorsque la Compagnie de Jésus remporta cette belle victoire de la liberté d'enseignement sur le monopole universitaire semblaient devoir la consolider en Russie et fixer, en même temps, d'une manière définitive, Joseph de Maistre sur le sol moscovite. La chute de Napoléon, qu'il avait toujours jugée inévitable, devança ses prévisions. Le roi de Sar-
nem. Utere igitur hoc opère ; illius dogmata atque eorum quœ objiciuntur confutationes solidissimas arripe, combibe, rétine ac, ubi opus fuerit, in médium profer ad tuendam et defendendam sanctam Religionem, veram Ecclesiam ejusque caput visibile, ita quidem ut et tu aliquando cum fiducia dicere posais Deo ac judici tuo : Domine, quinque talenta tradidisti : eooe alia quinque su^erlucratus sum, — et iUe tibi respondeat: Euge, serve bone, quia in pauoa fuisti fidelis, super multa te constituai ; intra in gauditcnv Domini tui, Ita precatu rex anime, suorum etiam nomine,
Petropoli, 3 januarii 1814,
Excellentise suse
Devotissimus servus
F. Brzozowski,
Reverendissime admodum Pater, Multas tibi et habeo et refero gratias pro egregio munere que bibliothecam meam exornasti. Cl. P. Sardagna Theologiam dogmatico-polemicam inter cimelia multis nominibus servabo: et quod a viro ordinis ilJius cui semper amicissimus vixi exarata sit; et quod e manu tua in meam delata sit; et quod, Polo cise édita, pênes me monumentum futura sit Academiœ vestrse cujus incunabula vidi inter luctantes ventos tenvpestatesque
daigne rentra en possession de ses États continentaux, et confirma son ministre à Saint-Pétersbourg dans le poste qu'il occupait depuis douze ans avec tant d'éclat. L'augmentation, bien que modeste, de son traitement lui permit, en 1815, d'appeler enfin à lui madame de Maistre et ses deux filles. Les grandes joies sont peu bruyantes comme les grandes douleurs, et nous ne trouvons point, dans la correspondance, de lettre qui raconte les scènes de la réunion. Nous devinons seulement, par un mot de la fille aînée, Vivresse que cet appel causa à cette veuve et à ces orphelines d'un mari et d'un père vivant. « Je deviens folle, disait -elle, à la pensée de quelque obstacle qui nous empêcherait de partir. » L'obstacle ne survint pas, et le comte de Maistre ne songea plus à terminer ses jours ailleurs que dans cette seconde patrie.
sonoras, quamque, Deo liquidius adjuvante, ssevis istis tempestatibus féliciter superstitem conspicimus ; nec parvi est quod a R. P. Angiolino, viro mihi amatissimo et spectatîssimo, liber iste, velut agri Polociencis novalis fructus, Academise nomine, bénévole oblatus sit.
Faxit Deus 0. M. ut Petavii etiam, et Bellarmini et cseterorum scbolae tuae heroum ponderosa volumina ex iisdem typis, non multos post annos, faustissimis avibus iterum atque iterum in orbem exeant !
Intérim rogo te, R. P., ut cum pudore meo mitius agas, et pro laudibus istis, quarum sane indignissimum me palam profiteor, orationes cum toto tuo sodalitio (cui favebo dum spiritus hos reget artus) fundas ad Deum, ut exiguum illud vitœ quod superest etReligioni, et Régi meo, et amicis (iuter quos emines) paulo plus quam nihilum sit.
Reverentiœ suse reverenter addictissimus
Maistre.
Il devait en être autrement. La fermentation intellectuelle qui animait à cette époque toute la société russe et poussait les esprits exaltés vers rilluminisme, les esprits étroitement critiques vers le protestantisme ou l'incrédulité, avait produit un tout autre effet dans les âmes tout à fait supérieures et les ramenait à pleines voiles vers la vérité catholique. Des femmes de la plu.s haute distinction, la comtesse Rostopchine, ses deux sœurs la princesse Galitzin et la comtesse Barbe Protassow (1), M"* Swetchine, étaient du nombre. Le jeune prince Alexandre Galitzin, neveu du ministre des cultes, se déclara catholique. Son oncle, très hostile déjà au catholicisme, en fut profondément irrité et fit partager son mécontentement à l'empereur Alexandre, totalement livré aux illuminés (2). On mit tout ce mouvement sur le compte des Jésuites.
1) La Vie du comte Rostopchine, par M. le marquis de Séour, contient (p. 159—163) l'histoire de ces conversions. On ne peut rien voir de plus touchant ni de plus beau.
2) Le traité de la Sainte-Alliance, dont Alexandre fut le promoteur, et peut-être le rédacteur, reflète visiblement cette influence. Ce concert religieux et mystique entre trois souverains, l'un schismatique, Fautre catholique, le troisième protestant, est fondé sur la conception d'un christianisme transcendental qui serait supérieur à tous les symboles positifs et effacerait comme des nuances sans importance toutes les dissidences doctrinales entre Moscou, Berlin et Rome. Il faut lire, à ce sujet la très intéressante lettre cent sixième du comte de Maistre. Elle contient aussi, plus de deux mois à Tavance, le pressentiment de ce qui se préparait. Les ennemis de l'Eglise catholique attendaient le retour d'Alexandre dans sa capitale pour frapper le grand coup. Il rentra le 30 novembre 1815; le bannissèment des Jésuites fut ordonné le 21 décembre.
Condamnés, sans être entendus, pour crime de prosélytisme, — comme un bataillon qui serait condamné jpowr caw^e rfe bravoure, disait spirituellement le comte de Maistre, — ils furent arrêtés pendant la nuit et expulsés des deux capitales, un peu plus tard de la Russie tout entière. Leur grand ami fut considéré comme leur grand complice, et accusé d'avoir conduit des intrigues de prosély-tisme sous le couvert de l'inviolabilité diplomatique.
Il nous apprend lui-même dans une lettre à l'archevêque de Raguse la vérité sur toute cette affaire. « Il y a bien eu quelques imprudences faites dans les conversions qu'on a menées trop publiquement et trop vite. Ces messieurs se sont laissé transporter par le zèle de la maison^ qui les dévorait. Véritablement, c'était un spectacle admirable que la rapidité et la multiplicité de ces conversions opérées principalement dans le premier ordre de la société, et il était impossible que le gouvernement ne s'alarmât pas. Je crois cependant qu'il n'aurait pas frappé sitôt s'il n'avait été poussé, animé, exaspéré par un parti puissant, irrité jusqu'à la rage ; et cette rage a créé malheureusement une véritable raison d'Etat contre nos chers Jésuites. Moi-même, Monseigneur, je me suis trouvé enveloppé dans l'orage pour plusieurs raisons. D'abord j'étais lié d'amitié avec quelques-unes des personnes les plus marquantes de la nouvelle Eglise longtemps avant les derniers événements ; et lorsque le moment du danger est
arrivé, j'aurais trouvé indigne de leur fermer ma porte. En second lieu, le prince Alexandre Galitzin, ministre des cwZte5 et prodigieusement irrité contre nous, s'était mis, je ne sais pourquoi, à me regarder comme l'arc-boutant du fanatisme. Je ne me suis jamais gêné d'ailleurs pour faire entendre que je ne voyais aucun milieu logique entre le catholicisme et le déisme. Enfin, Monseigneur, l'empereur a cru devoir charger un de ses ministres de me parler des soupçons qui étaient arrivés jusqu'à lui. J'ai prié ce ministre d'assurer Sa Majesté Impériale gweyamae^ je n'avais changé la foi d'aucun de ses sujets ; mais que, si quelques-uns d'eux m'avaient fait par hasard quelques confidences, ni l'honneur ni la conscience ne m'auraient permis de leur dire qu'ils avaient tort. Les circonstances m'ont conduit bientôt après à répéter cette déclaration de vive voix à Sa Majesté Impériale même. La chose s'est fort bien passée ; cependant je ne voudrais pas répondre qu'il ne restât, au moins pour quelque temps encore, un peu de rancune dans le cœur impérial (1). >
La situation du comte de Maistre était changée et devenait fort pénible. Ni comme homme ni comme ambassadeur, il ne pouvait lui convenir d'être traité en suspect. Il demanda et obtint son rappel. Alexandre, une fois le départ décidé, se souvint de son ancienne bienveillance et voulut honorer à son tour
1) Lettre cent vingt-deuxième, 1816.
LA VIB 61
rhomme illustre qui avait pendant quinze ans honoré sa capitale. Il lui fit offrir le passage sur un des vaisseaux de guerre qui devaient se rendre dans les ports français pour rapatrier les troupes russes. Ce fut dans ces conditions que la noble famille prit la route de Turin en passant par Paris que le comte de Maistre vit alors pour la première et la seule fois de sa vie.
Il rapportait de son long et studieux exil les grands ouvrages qu'il y avait longuement médités : V Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, le livre Du Pape, V Église gallicane, les Soirées de Saint-Pétersbourg, YEœamen de la philosophie de Bacon. Il y mit la dernière main à Turin, et entra, par la publication des trois premiers, en possession d'une gloire destinée à grandir toujours (1).
C'étaient les testaments de son grand esprit. Le rôle du penseur était achevé. Mais le bon ouvrier, le bon citoyen, le sujet fidèle, continua jusqu'au bout son travail, et se remit courageusement aux affaires comme chef de la grande chancellerie avec le titre de ministre d'État .
« Cependant les fatigues de l'âme, les travaux de l'esprit, les peines, du cœur avaient usé peu à peu une constitution des plus robustes. Sa santé, qui avait résisté au climat de Pétersbourg comme à celui de Sardaigne, devint chancelante, sa démarche in-
1) Les Soirées et XExamen ne furent publiées qu'après sa mort.
certaine ; sa tète conservait seule sa force et sa fraîcheur, et il continuait l'expédition des affaires avec la même facilité. Au commencement de 1821, lorsque de sourdes rumeurs annonçaient déjà l'ignoble échauffourée révolutionnaire du Piémont, le comte de Maistre assistait au conseil des ministres où l'on agitait d'importants changements dans la législation. Son avis était que la chose était bonne, peut-être même nécessaire, mais que le moment n'était pas opportun. Il s'échauffa peu à peu et improvisa un véritable discours. Ses derniers mots furent : Messieurs^ la terre tremble^ et vous voulez bâtir î Le 26 février, le comte de Maistre s'endormit dans le Seigneur, et, le 9 mars, la révolution éclatait (1). »
Il mourait pauvre, un peu inquiet de l'avenir de sa famille, beaucoup plus préoccupé de l'avenir de son pays (2), et avec la tristesse de voir « que la Révolution durait toujours ». Mais il savait que Dieu commande l'effort et non pas le succès. Il savait que les grandes maladies des peuples sont longues àgué-
1) Notice, p. 21.
2) Deux mois après, dans une lettre toute trempée de larmes, Constance de Maistre félicitait avec une rare éloquence son glorieux père de n'avoir pas été le témoin terrestre des tristes événements qui avaient suivi de si près sa mort : « Comme son père, il 8*est endormi à la veille d'une révolution. Il n'a point vu un roi* descendre de son trône, l'héritier de la couronne** conspirer contre son seigneur et son bienfaiteur, *** de jeunes insensés éoranler un édiûce antique^ s'élever contre les anciens de l'État
* Victor-Emmanuel I*'.*' Charles-Albert.*** Charles-Félix.
rir, et il n'avait pas compté que ses yeux mortels verraient la guérison. Il n'avait pas plus travaillé pour sa propre consolation que pour sa propre gloire, mais pour Dieu, pour le devoir et pour le lointain avenir. Il était de ceux que les saints livres nous représentent marchant les larmes dans les yeux, et cependant d'un pas ferme, tandis qu'ils jettent leur semence dans les sillons mornes (1). Si nos fils, ou ceux qui viendront après eux, doivent être de ceux qui s'avancent diins l'allégresse, portant leurs gerbes à pleins bras (2), ils se souviendront de l'homme de génie et de l'homme de bien qui fut le grand semeur au milieu de la tempête et qui, dans la nuit noire, ne cessa jamais de croire au soleil, c'est-à-dire à Dieu, à sa providence, à sa miséricorde après sa justice.
et rêver le règne de Roboam. H n*a point signé cette triste abdication que le crime et l'audace ont arrachée à la clémence ou plutôt à la faiblesse royale ; il n*a point vu son auguste Souverain fuir de sa capitale ; il n*a point vu Tignominie de son pays, la prévarication de la noblesse, le pouvoir défaillant faute de ministres, le comble de la perfidie et le comble de la lâcheté, le déchaînement et le triomphe des plus viles passions, la fidélité même sans loi et sans dévouement. 11 s*est envolé à temps, et, fugientt penna, il s'est dérobé aux crimes et aux misères de la terre pour s'absorber dans la vision béatifique. » (Lettre à M. Tabbé X.... 21-25 avril 1821.)
1) Euntesibantetflebant, mittentes semina sua.(Ps. CXXV, 7.)
2) Venientes autem venient cum exultatione, portantes manipulos suos. (J6., 8.)
Après avoir étudié le comte de Maistre dans les grands événements de sa vie, je voudrais le surprendre dans l'intimité de sa correspondance. C'est une seconde manière de faire connaître l'homme, et une premièr.e, — ^non pas la moins instructive, — de faire connaître l'écrivain.
Sa terre natale était le pays des Allobroges, comme il se plaît à l'appeler, cette Savoie dont les paysages ont tant de grandeur, et les fleurs tant de parfum délicat et d'élégance un peu sauvage. L'esprit, lorsqu'on s'y mêle d'en avoir, y est d'une qualité à part. Tout en étant très français par sa pointe, il est tout à fait lui-même; et s'il fait parfois souvenir de Vhumour britannique, il s'en dis*
tingue sans peine par une allure plus aimable et plus fine, qui s'arrête avec un tact plus sûr en deçà de la caricature et en deçà du sarcasme amer. Les Genevois en tiennent quelque chose, avec « un léger apprêt » dont on retrouve une trace jusque dans l'enjouement de Topffer, leur agréable conteur. Où il s'épanouit avec toute sa sève, c'est chez les deux grands écrivains qui font la gloire intellectuelle, morale et chrétienne de la Savoie, et que leur date place à deux extrémités de notre histoire littéraire moderne, saint François de Sales et Joseph de Maistre.
Ce qu'il y a, chez le grand évêque, de grâce exquise, de malice et de finesse attique attendries par la charité chrétienne, de tour imprévu, d'observation profonde, de sérénité souriante et grave, on l'entrevoit tout de suite en lisant la première page venue de V Introduction à la vie dévote; et à mesure qu'on pénètre plus avant dans ce style et dans cette âme, — le premier si parfaitement moulé sur la seconde, — on se sent l'esprit de plus en plus charmé, le cœur de plus en plus conquis.
Joseph de Maistre diffère, par bien des côtés, de son saint compatriote, et n'est point, en somme, un esprit de même famille. Mais c'est un esprit de même terroir ; il a bien la saveur savoisienne ; et l'on trouve, entre les hauteurs sévères où sa pensée se complaît, des vallées comme celles de son pays, imprévues, riantes, jjileines de fraîcheur.
Cet aspect de son génie et de son style n'était
point tout à fait nouveau avant la publication de ses lettres intimes; mais les lecteurs inattentifs, ceux surtout qui ne connaissaient de ses ouvrages que les fragments soigneusement découpés par une critique malveillante, ne le soupçonnaient aucunement. Pour les uns, le comte de Maistre n'était qu'une sorte de faux voyant j tranchant du prophète et lançant des oracles que le temps, à bref délai, se chargeait de démentir; pour d'autres, qu'un fanatique farouche, un terroriste blanc, rêvant d'asseoir dans le sang une royauté arbitraire, asservie elle-même à une théocratie ombrageuse.
La méprise durait depuis un demi-siècle, quand la publication des papiers de famille est venue éclairer l'écrivain d'un jour nouveau et commander pour l'homme non plus seulement l'admiration et le respect, mais la sympathie : « L'homme supérieur, » dit un critique peu suspect (1), « et, de plus, l'homme excellent, sincère, amical, père de famille, s'y montre à chaque page, dans toute la vivacité du naturel, dans tout le piquant de l'humeur et, si l'on peut dire, dans toute la gaité et la cordialité du génie. G*est le meilleur commentaire et le plus utile correctif que pouvaient recevoir les autres écrits si distingués, mais un peu altiers, du comte de Maistre. On apprendra de près à révérer et à goûter celui qui nous a tant de fois surpris, provoqués et peut-être mis en colère. Ce puissant exci-
1) Sainte-BeuTe, CauterUt du l%mdù
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tateur de hautes pensées politiques va devenir une de nos connaissances particulières, et, peu s'en faut, un de nos amis. »
Cette correspondance est proprement un charme. Elle attire et elle retient. Où qu'on la prenne, on peut compter qu'on n'y trouvera rien de banal ni de terne, point de déclamations ni de longueurs, et qu'il y aura dans la moindre page tantôt de quoi penser, tantôt de quoi être ému, tantôt de quoi s'épanouir, toujours une saveur distinguée et sut generis^ comme le bouquet d'un vin exquis. La même hauteur de vues, — je n'ai pas besoin de dire la même fermeté de convictions, — s'y rencontre que dans les écrits destinés au public; mais il s'y joint une liberté d'allures et une sorte de détente familière où l'écrivain se repose et nous avec lui. Et puis, avec un ton et une grandeur de manières qui trahissent à chaque ligne le gentilhomme, mais le gentilhomme exempt de toute morgue et de toute petitesse, c'est un abandon, une grâce décente, une tendresse virile avec ses amis, une courtoisie de chevalier avec les femmes, un enjouement sérieux et une autorité sûre d'elle-même avec ses enfants, une sensibilité qui ne s'épargne aucune des tristesses de la vie et un courage chrétien qui se relève sous toutes les épreuves, un dédain de toutes les choses petites et un don de deviner sympathiquement toutes les choses délicates, une politesse dans la discussion et une franchise dans le conseil, une richesse de couleur et une abondance de saillies,
6B CHAPITRE DEUXTÈMS
par-dessus tout un sentiment, — une religion, — de fidélité et d'honneur, qui le classent dans les plus hautes régions de l'humanité, dans une grandesse où les plus grands sont simplement ses pairs. Et s'il est permis, après l'avoir fréquenté dans cette intimité de sa vie, d'avoir deux avis sur telle ou telle de ses opinions ou de ses thèses, on ne saurait en avoir qu'un sur l'homme, sur son merveilleux esprit, sur son grand et tendre cœur, sur son très noble et très pur caractère.
Pour bien faire, il faut tout lire ; et c'est une mauvaise note, pour qui a commencé cette lecture, de ne la point continuer ardemment jusqu'au bout; il y a des attraits qu'il faut savoir subir sous peine de se mal classer dans la hiérarchie des hommes qui pensent et qui ont de l'affinité pour les choses belles et hautes. Mais on peut bien, après avoir lu, faire un choix selon son goût, tout en avertissant que ce qa'on laisse vaut ce qu'on cueille. Je ferai le mien, et réunirai quelques pièces justificatives, afin de montrer combien je me suis tenu éloigné de toute exagération dans l'éloge.
Commençons ce travail de glaneur par l'indication d'un contraste qui est une véritable curiosité littéraire.
Les premières lettres du recueil, adressées par
Joseph de Maistre au baron Vignet des Etoles (1), sont contemporaines, à quelques mois prés, du premier écrit politique qu'il ait publié (2). Cependant on ne croirait jamais, si on ne le savait pas authentiquement, que ce soit la même plume. Daos la brochure, c'est à peine si quelques beaux élans et quelques mots heureux font pressentir celui qui sera tout à l'heure un si grand écrivain. La pensée, déjà forte et juste, est jetée, quant à l'expression, dans un moule banal, le moule de la fatigante rhétorique qui s'épanouit avec tant de complaisance chez les journalistes et chez les parleurs de ce temps-là ; le style procède de Rousseau et de Thomas ; il est pompeux et vague ; il a le culte de la périphrase. — Dans les lettres, l'auteur est déjà luimême ; le style est personnel, le trait sûr et vif, le mot précis, la phrase sobre ; l'effet n'est pas cherché, et est d'autant mieux obtenu. Bref, entre les deux manières, il y a un abîme.
Qu'on en juge.
La brochure décrit les premières violences et les premières impiétés de la Révolution, les ruines qui
1) Le baron Vignel des Etoles représentait la cour de Sardaigne à Berne, à Tépoque où le comte de, Maistre remplissait à Lausanne la mission confidentielle dont nous avons parlé plus haut.
2) Cet écrit, daté de mai «1793, est intitulé : Lettres d'un royaliste savoisien à ses compatriotes. Mais il ne faut pas se tromper à ce titre ; ces lettres adressées à toute une nation n*ont absolument rien d'épistolaire ; ce sont des discours politiques.
suivirent, la férocité brutale qui se donna carrière sous le régime de la Terreur : « Bientôt les passions vinrjent mêler leur voix sinistre au choc paisible des raisonnements ; des crimes épouvantables firent pâlir l'homme sensible; la religion trembla pour ses autels, les rois pour leurs couronnes. En un moment, en un clin d'œil, la prospérité publique a disparu. Les richesses, fuyant dans les entrailles de la terre, y redoutent encore la main du ravisseur insatiable. Les cachots s'étonnent de ne plus renfermer que l'innocence. — La pitié est si naturelle à l'homme que les cœurs les plus féroces lui rendent quelquefois hommage. Ranimés de temps en temps par les restes languissants d'une flamme céleste, ils s'étonnent de se sentir attendris. Mais vous ! comment expliquer cette incroyable barbarie ? Le sexe même qui peut tout ne peut rien sur vos âmes ! La main d^un sauvage s'arrête devant l'intéressante faiblesse d'une femme sans défense : plus sauvages que les sauvages, vous tourmentez, vous humiliez, vous emprisonnez les femmes pour des crimes de votre création. »
Il va sans dire que les membres du clergé sont des lévites vénérables, dignes soutiens de la foi de nos pères; que les gentilshommes sont de noblés chevaliers, enfants de Vhonneur et de la gloire; enfin, que Dieu est V Etre suprême.
Dans les trois lettres intimes, plus trace de cette friperie. Il faudrait les lire d'un bout à l'autre pour sentir à quel point la différence des deux manières
LA CORRESl'ONDANCE
est radicale. Voici du moins le commencement de la troisième, où l'auteur proteste contre le projet ' d'un démembrement de la France et se félicite de le voir déjoué par la Providence : « Rien ne marche au hasard, mon cher ami ; tout a sa règle, et tout est déterminé par une puissance qui nous dit rarement son secret. Le monde politique est aussi réglé que le monde physique; mais comme la liberté de l'homme y joue un certain rôle, nous finissons par croire qu'elle fait tout. L'idée de détruire ou de morceler un grand empire est aussi absurde que celle d'ôter une planète du système planétaire quoique nous ne sachions pas pourquoi. Je vous l'ai déjà dit : dans la société des nations comme dans celle des individus, il doit y avoir des grands et des petits. La France a toujours tenu et tiendra longtemps, suivant les apparences, un des premiers rangs dans la société des nations. D'autres nations, ou, pour mieux dire, leurs chefs, ont voulu profiter, contre toutes les règles de la morale, d'une fièvre qui était venue assaillir les Français pour se jeter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit que non ; toujours elle fait bien, mais jamais plus visiblement, à mon avis. »
Il est presque incroyable que l'homme qui savait écrire avec cette grandeur simple et cette verve puissante ait pu, à la même époque, sacrifier si docilement aux grâces vulgaires de la déclamation sentimentale si fort en vogue alors. Cela ne s'explique que par cette demi-inconscience de soi qui se
rencontre chez les hommes de génie, non pas chez tons, mais chez ceux qui, comme notre grand Corneille, ont rame très droite et très naïve. Je ne ^ doute pas qu'à cette aurore de sa vie littéraire, Joseph de Maistre, se considérant modestement comme un novice, n'ait cru que, pour bien faire et mériter d'être imprimé, il fallait faire comme les gens du métier. Il fit donc comme eux, c'est-à-dire • mal, et se donna une peine infinie pour parer, c'està-dire pour défigurer son style. Dans ses lettres privées, ne visant point à être éloquent, mais à exprimer clairement sa pensée, il laisse là le costume de théâtre surchargé de paillettes d'or faux, et traduit sans effort des idées hautes, profondes et vives en un langage digne d'elles. Voilà comment il avait deux styles : le beau style, qui ne valait rien, et le style de tous les jours, qui était excellent.
Cette dualité ne pouvait durer; l'un des deux devait tuer l'autre, et, dans ce duel, ce fut, grâce à Dieu, le heau style qui resta sur le carreau. Avec son intelligence si ferme et si saine, avec son fin sentiment du ridicule et sa sainte horreur de toute affectation, ajoutons avec son goût passionné pour le XVII* siècle, pour Bossuet, pour Fénelon, pour Racine, pour M"" de Sévigné, le comte de Maistre ne pouvait manquer de s'apercevoir que sa plume du dimanche faisait fausse route. Il s'en aperçut, et la brisa.
Ainsi, c'est aux libres effusions de sa correspondance intime que, d'une certaine façon, nous de-
vons le grand style des Considérations^ du Pape et des Soirées. Cette correspondance avait déjà, ce semble, tous les titres possibles à notre attention, à notre sympathie ; en voilà un de plus : la reconnaissance (1).
1) Joseph de Maistre ne nous a point fait confidence de ce travail de sa pensée. J*ai cherché, à mes risques, à le deviner par induction, m'appuyant sur ce fait certain : que son style définitif, celui de ses grands ouvrages, celui qui se révèle avec un incomparable éclat dans les Considérations^ est celui des débuts mêmes de la correspondance, et non celui de ses premières publications. Mais une autre curiosité littéraire vient donner à mon induction le caractère d'une véritable certitude.
En 1799, pendant son court et dur séjour à Venise, Joseph de Maistre composa une spirituelle bluette intitulée : Discours du citoyen Cherchemot, pour le jour de la fête de la souveraineté du peuple. « Ayant fait, » dit-il dans une note préliminaire, « un grand amas de phrases révolutionnaires sans aucun but acrêté, j*eus l'idée de les foudre dans un discours imaginaire prononcé par quelque personnage civique . » Or, bien que le citoyen Cherchemot pense tout autrement que le royaliste savoisien, il y a entre la manière de l'un, toute chargée qu'elle est, et la manière de l'autre une analogie très frappante, témoin cette phrase : « L'œil du républicain n'est plus affligé par le spectacle impopulaire d'un sacerdoce oppressif. Un clergé rapace et scandaleux avait l'impudeur de se donner pour le représentant de l'Être suprême ; il a vécu : exproprié par nos premiers législateurs, mis hors de loi par les seconds, ses forfaits n'appartiennent qu'à l'histoire. » (Lettres et Opuscules, t. II, p. 220.) Il voyait donc bien en 1799 que ce qu'il avait pris pour le beau style en 1793, sur la foi d'une mode littéraire, était le mauvais style et le style ridicule. II avait jugé mal par autrui ; il jugeait bien par lui-même.
Les mots heureux, les tours piquants, les pensées originales et soudaines, les images imprévues et frappantes, les élans et les coups d'aile de rapide éloquence, toutes les fleurs et toutes les fusées de . la conversation écrite comme de la conversation parlée y sont donnés sans compter, sans chercher, et en même temps avec un discernement et une distinction native qui laissent à peine passer une fois sur cent quelque saillie d'un goût douteux, — ajoutons avec un fond sérieux qui, presque toujours, provoque la réflexion en même temps qu'elle charme l'oreille et l'imagination par le bien dire et le bien peindre. Citons presque au hasard.
Il avait été trompé, paraît-il,par les beaux dehors pieux d'un coquin. Il écrit à son frère, le chevalier de Maistre : « Je ne compte plus du tout sur ce drôle de S... L'honnête homme qui va à la messe est plus honnête homme que l'honnête homme qui n'y va pas ; mais le fripon qui y va est aussi plus fripon que le fripon qui n'y va pas (1). »
Déjà sexagénaire, il écrit à son beau-frére, le chevalier de Saint-Réal : « Voici l'âge où il faudrait se reposer et penser à cette lessive dont tu me parles à propos. Je ne sais ce qu'est la vie d'un coquin,
l) Lettre dix-septième, 14 février 1805.
je ne l'ai jamais été ; mais celle d*un honnête homme est abominable (1). »
A propos de la manière d'apprendre et des méthodes qui prétendent supprimer toutes les difficultés de l'étude : « Il n'y a point de méthode facile pour apprendre les choses difficiles. L'unique méthode est de fermer sa porte, de faire dire qu'on n'y est pas, et de travailler (2). »
A propos des tristesses de son exil : « \jQ jamais ne ^loXi jamais à l'homme ; mais qu'il est terrible lorsqu'il tombe sur la patrie^ les amis et le printemps ! Les souvenirs dans certaines positions sont épouvantables ; je ne vois au delà que les remords (3). »
A son fils, à propos de certaines prévisions où le jeune homme voyait en rose et le barbon en gris : «Ma confiance moindre tient peut-être à l'âge. Vous êtes une fusée qui monte, et moi une baguette qui descend (4). »
A un officier russe, au sujet des croisades, que le XVIII* siècle avait insultées avec une prédilection particulière, ayant deux bonnes raisons pour les haïr, l'une que la pensée en était chrétienne, l'autre que la pensée en était généreuse : « Il faut que vous sachiez, monsieur, que je n'ai
1) Lettre cent trente-deuxième, 22 décembre 1816.
2) Lettre soixante et unième, à mademoiseUe Constance de Maistre, 24 octobre 1808.
3) Lettre trente et unième, à madame Huber-AIléon> 15 mai
4) Lettre quatre-vingt-quatrième, 22 juiUet 1813.
ré CHAPITRE DEUXIÈME
jamais pu souffrir d'entendre parler contre les croisades. Ce sont des propos de vilains; nos pères avaient raison (1).> N'est-ce pas là une fière parole qui dit tout et applique le dédain à qui le mérite ? et n'est-elle pas bonne à mettre à côté de la déclaration héroïque, toujours vraie grâce à Dieu, du comte de Montalembert : « Les fils des Croisés ne reculeront pas devant les fils de Voltaire x> ?
Il écrit à une amie de Turin qui l'avait complimenté sur sa fille Adèle : « Vous m'avez fait tout le plaisir imaginable. C'est l'enfant démon cœur. Ah! si quelque homme romanesque voulait se contenter du bonheur ! (2) »
Souvent la pensée se donne plus d'espace ; telle de ses lettres semblerait un fragment détaché de ses hautes méditations, n'étaient les mots aimables et fins qui nous retiennent sur la terre et conservent à sa prose le ton épistolaire. Il écrit à la duchesse des Cars, pendant les crises politiques de la Restauration à ses débuts : « L'impatience nous est bien naturelle, puisque nous souffrons ; cependant, il faut avoir assez de philosophie pour dompter les premiers mouvements. Les minutes des empires sont les années de l'homme ; nous donc, qui ne vivons tout au plus que quatre-vingts minutes, dont il faut encore donner dix à l'enfantillage et dix au
1) Lettre cent cinquante-neuvième, à M. de Karaouloff, 20 juiUet 1819. .
2) Lettre dix-huitième, à madame la marquise de Priero, 9 mars 1805.
radotage, dès qu'une grande calamité dure vingt minutes, par exemple, nous disons : C'est fini! Les esprits célestes, qui entendent ces exclamations, rient comme des fous. Or, vous, madame la duchesse, qui êtes aussi un esprit malgré votre enveloppe grossière qui n'a jamais déplu à personne, vous permettrez bien, je pense, que je vous propose une petite expérience. Faites-vous prêter le volume du Moniteur où se trouve le discours de Robespierre, prononcé parce digne homme le jour où fut proclamée la renonciation au culte. Reportez-vous par la pensée dans ce moment et dans ce lieu où Ton croit entendre parler l'enfer, et supposez qu'un véritable esprit vienne vous dire à l'oreille: «Ma cousine, sachez que, dans huit ou neuf minutes, [un cardinal fera son entrée publique à Paris comme nonce a latere. » Si vous ne lui aviez pas ri au nez, c'eût été uniquement par respect pour les anges ; et cependant, madame la duchesse, rien n'était plus vrai. Pour revenir à nos moutons, la France se rétablira parfaitement ; elle sera refaite (1). »
Ces derniers mots nous donnent la tentation d'étudier ce qu'on a appelé le côté prophétique de ce grand esprit ; car ses lettres, chacune avec sa date, surabondent de prévisions. Mais cette question-là est trop grosse pour l'aborder en passant, et trop étroitement liée à l'étude de ses écrits politiques pour qu'on l'en puisse détacher. Contentons-nous de cette échap{)ée, et glanons ailleurs.
1) Lettre cent cinquante- sixième, 28 mai 1819.
Il conte à merveille, et il peint encore mieux qu'il ne conte ; on ferait de ses portraits, assez peu nombreux, une petite galerie où il n'y aurait que des œuvres de prix.
Il y figurerait le premier, comme on l'a pu voir, et, à côté de lui, la comtesse de Maistre. Son aimable frère Xavier y aurait sa place. Il y faudrait mettre Mme de Staël qu'il a crayonnée deux fois avec une verve étonnante, plus sévèrement la seconde que la première, — et Napoléon, sur lequel il revient à vingt reprises, presque toujours avec la même justesse malgré tant de raisons de le haïr et de le juger de parti pris.
Mais, encore une fois, on ne peut pas tout transcrire ; et nous retrouverons Napoléon dans une autre étude. Citons de préférence cette délicieuse esquisse de la princesse Galitzin adressée à ellemême sous forme d'une aimable querelle : « J'aimerais autant, madame la princesse, tirer une hirondelle au vol (même sans lunettes) que de vous suivre dans tous les tours et détours de votre infatigable esprit, tant vous êtes habile à choquer, à caresser, à gâter, à corriger, à projeter, à oublier, à plaire, à impatienter, etc., etc. Enfin, madame la i)rincesse, c'est à faire tourner la tête. Faites*moi
savoir officiellement, je vous en prie, si c'est votre bon plaisir qu'on vous aime purement et simplement, ou si vous préférez qu'on tourne autour de vous, en vous examinant comme une rareté (1). » Peut-on mieux saisir l'insaisissable ? et à ces traits légers ne reconnaissez-vous pas, au delà d'une physionomie individuelle, la physionomie de cette race slave que tous les observateurs dépeignent merveilleusement subtile, ondoyante et diverse ?
Rapprochons de ce portrait celui d'une personne fort différente, sa vieille amie, Mme Huber-Alléon, portrait écrit à la nouvelle de sa mort. Ici, àla finesse exquise des nuances se joignent l'émotion sincère et le mélancolique retour vers un passé pour jamais évanoui : « Vous ne sauriez, croire à quel point cette pauvre femme m'est présente ; je la vois sans cesse avec sa grande figure droite, son léger apprêt genevois, sa raison calme, sa finesse naturelle, son badinage grave. Elle était ardente amie, quoique froide surtout le reste. Je ne passerai pas de meilleures soirées que celles que j'ai passées chez elle, les pieds sur les chenets, le coude sur la table, pensant tout haut, excitant sa pensée et rasant mille sujets à tire-d'aile, au milieu d'une famille bien digne d'elle (2). »
Voici une tout autre figure, Alfieri; je ne crois pas qu'on puisse le mieux peindre et le mieux ju-
1) Lettre quàtre-yingt-treizième, 24 décembre 1814.
2) Lettre quarante^quatrième, à M. le comte Théodore Oolomkin, 30 juin 1807.
8i) CHAPITRE DEUXIÈMl
ger : « Je suis grandement aise que tu comprennes parfaitement et que tu goûtes notre dantesque Alfieri; il ne faudrait pas cependant l'aimer trop. Sa tête ardente avait été totalement pervertie par la philosophie moderne; aucun juge sage et instruit ne lui pardonnera d'avoir falsifié l'histoire pour satisfaire l'extravagance et les préjugés stupides du XVIII* siècle. Veux-tu voif d'un premier coup d'œil son plus grand défaut ? C'est que le résultat de la lecture de tout son théâtre est qu'on n'aime pas l'auteur. J'aime bien qu'on fasse des tragédies sans amour; mais j'aime mieux l'amour que les passions haineuses, et Alfieri'n'en peint pas d'autres ; on ne saurait le lire sans grincer des dents ; et voilà ce qui me brouille un peu avec ce tragique (1) . Quant à ses comédies posthumes, la première qualité d'un comique, c'est d'être bonhomme. Le plaisant et l'ironique n'ont rien de commun avec le comique. Voilà pourquoi Voltaire n'a jamais pu faire une comédie ; il fait rire des lèvres ; mais le rire du cœur, celui qu'on appelle le bon rire, ne peut être excité que par les bonnes gens. Or donc, ma chère Adèle, quoique Alfieri n'ait point été méchant, cependant il avait une certaine dureté et une aigreur de caractère qui me paraissent ne point s'accorder avec le talent qui a produit Y Avare et les Femmes savantes. Toutes les fois qu'il ouvrait les lèvres, je croyais en voir partir un jet de bile. Je suis donc
1} Lettre trente-huitième, à mademoiseUe Adèle de Maistre, 9 janvier 1807
fort trompé, sises comédies sont bonnes : peut-être ce seront des sarcasmodies (1). »
On voit combien cette veine de critique littéraire est riche, saine et vraiment française. Mais la critique n'est pas seulement l'art de saisir les défauts ; elle est encore bien plus le don de goûter les belles choses. Le comte de Maistre, qui dit dans une de ses lettres: « Rien ne me réjouit dans cette vallée de larmes comme de trouver une nouvelle occasion d'estimer la nature humaine, » avait l'âme largement ouverte à l'admiration dans le monde de l'art comme dans le monde moral : « Tu diras à Rodolphe que je l'exhorte à continuer son travail sur les poètes français. Qu'il se les mette dans la tête, surtout l'inimitable Racine ; n'importe qu'il ne le comprenne pas encore. Je ne le comprenais pas lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit et qu'elle m'endormait avec sa belle voix au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers longtemps avant de savoir lire ; et c'est ainsi que mes oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette (2). »
1) Lettre soixante-troisième^ à la même, juiUet 1809.
2) Lettre quatorzième, à la même, 1805. — Ces courts fragments montrent assez quelle eût été la supériorité du comte de Maistre dans la critique littéraire, s'il eût daigné s'y appliquer. Il avait mieux à faire . Une fois seulement il mania ce sceptre (sceptre en grec signifie hàton), pour venger madame de Sévigné, le siècle de Louis XIY et la langue française des attentats d'un M. Grouvelle, coupable d'une édition inepte et malfaisante des lettres de la marquise ; ce fut une exécution en
C'est bon signe pour le cœur d'avoir à ce degré excellent le sentiment sympathique de la beauté littéraire. Mais ce n'est pas un signe infaillible. Un esprit délicat et très accessible à l'émotion esthétique peut être joint à un cœur très sec ; et nous voyons certains lettrés dépenser à ce point, au profit de l'art, leur puissance d'aimer et d'être émus qu'il n'en reste rien pour le prochain. Joseph de Maistre n'était pas de ces gens-là ; s'il accorde à l'art le trop-plein de sa sensibilité exquise, il en garde le principal pour sympathiser avec les joies et surtout avec les douleurs humaines.
On eût étonné bien des gens, il y a seulement trente ans, en leur disant que ce foudroyant comte de Maistre, dont on leur avait forgé une image à faire peur, était le plus délicat et le meilleur des amis,le plus capable de ces viriles tendresses qui ont un don particulier pour manier suaviter et fortiter les blessures du cœur. Mais on les eût étonnés àtort. Car on se trompe, quand on croit que les âmes fortes ne sont point, pour l'ordinaire, des âmes aimantes ; du moins est-il certain que,quand elles le sont, c'est avec toute la plénitude et l'intensité de leur énergie intérieure. Saint Jérôme, par exemple, est, sans nul doute, un rude homme, rude à lui-même, rude aux adversaires de la vérité, rude à ses contradicteurs. Et c'est en même temps le cœur le plus chaud, le plus délicat, le plus tendre qu'on puisse imaginer, et rien
règle. Ces pages étincelantes ont été publiées dans les Lettres et Opuscules (vol. n, p. 405-454).
LA CORRESPONDANXE 83
n'est plus pathétique que les pleurs de ce puissant athlète. De même le comte de Maistre. Je donnerais toutes les Consolations de Sénèque, et bien d'autres encore, pour les lignes que je vais transcrire, écrites à un ami malheureux (1) : « Il n'y a rien que je conçoive mieux que le charme du désespoir. C'est ce qui vous retient en Angleterre ; mille souvenirs tendres et déchirants vous attachent à cette terre où votre bonheur naquit pour durer si peu. Moi, qui ne suis qu'un ami, je suis cependant visité souvent par l'ombre de votre chère Elisabeth. Elle m'apparaît toujours entre vous et moi; je crois la voir, l'entendre et lui tenir quelques-uns de ces discours dont elle avait la bonté d'écrire de temps en temps quelques mots dans ce journal que vous feuilletez le jour et qui vous garde la nuit. Combien ce même souvenir doit être horriblement doux pour l'époux qui Ta perdue, qui se promène sur cette même terre où son cœur rencontra le sien, où il entendit pour la première fois ce oui sérieux dont le suivant n'est qu'une répétition légalisée, et que l'homme le plus heureux n'entend qu'une fois dans sa vie ! Je voudrais que les objets qui vous environnent et qui ne vous parlent que de votre perte vous apprissent à pleurer; vous auriez fait un grand pas vers la consolation, je veux dire vers la douleur sage. Dieu vous a frappé, mon cher ami, très justement comme juge et très amoureusement comme père; il vous a dit : C'est moi! Répondez-lui : Je
1) L*amiral Tchitchagoff, qui venait de perdre sa femme.
VOUS connais ; et venez pleurer avec nous quand vous aurez assez pleuré ailleurs (1). »
Mais de toutes les cordes de ce merveilleux instrument, la plus vibrante, la plus pathétique et la plus aimable est celle des souvenirs et des affections domestiques. Au milieu des splendeurs mondaines et des détresses financières de son exil de Saint- Pétersbourg, le comte de Maistre vit du passé ; il vit surtout de l'image de ses chers absents ; et à distance il fait, avec une tendresse charmante, avec une incomparable flexibilité d'esprit, au besoin avec une fermeté antique (je parle de V antique chrétien, et non de Vantique païen), son métier de père, d'éducateur et de chef de famille. « Vous êtes tous dans mon cœur », écrivait- il à son frère le chevalier Nicolas ; « vous ne pourrez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. A six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant ceci, je pleure comme un enfant (2). » — ^ Je crois entendre pleurer à Turin », écrit-il ailleurs ; « je fais mille efforts pour me représenter cette enfant de douze. ans que je ne
1) Lettre quatre-vingt-quatorzième, 14 décembre 1814.
2) Lettre dix-septième, 14 février 1805.
LA. CORRï:SPONDANCE 85
connais pas. Je vois cette fille orpheline d'un père vivant ; je me demande si je dois un jour la connaître. Mille noirs fantômes s'agitent dans mes rideaux d'indienne. Enfin, vous êtes père, monsieur le chevalier, et vous connaissez ces rêves cruels d'un homme éveillé. Si vous n'étiez pas du métier, je ne permettrais pas à ma plume d'écrire ces jérémiades. Je fais, au reste, les plus grands efibrts pour résister au malheur et ne pas perdre absolument ce qu'on appelle l'aplomb (1). >
Cette enfant de douze ans, cette fille orpheline d'un père vivant devint, avec sa sœur aînée — celle qu'il appelle l'enfant de son cœur (2), — une de ses correspondantes habituelles. Il a pour toutes deux des condescendaîices et des délicatesses non pareilles.
La première lettre adressée à la plus jeune, —
1) Lettre trentième, à M. le chevalier de ***, 14 avril 1806.
2) M"e Adèle de Maistre épousa, en 1843, M. Ferray,ancien préfet sous la Restauration, tout à fait digne d'elle par la distinction de son esprit et plus encore par ses hautes vertus chrétiennes qui faisaient dire de lui : C'est un vrai saint l ce qui ne peut pas se dire de tous les préfets. Veuve en 1849, elle se fixa auprès du comte et de la comtesse Rodolphe^ les secondant dans l'éducation de leur nombreuse famille et les soutenant dans toutes leurs épreuves ; elle n'avait pas été élevée en vain à Fécole du malheur noblement et chrétiennement supporté. Et ce n'est pas en vain aussi qu'elle était fille de ce père dont M. P. Bert, — s'appuyant, cela va sans dire sur une citation falsifiée, — a dit à la tribune qu'il préférait Tignorance à la science. Elle, était en effet fort instruite, et joignait aux connaissances les plus sérieuses un goût élevé et délicat pour les arts. Elle mourut à Rome en 1862.
elle avait neuf ans à peine, — mériterait d'être citée tout entière comme un exemple exquis de l'abandon et de la familiarité d'un grand esprit qui sait se faire petit avec les petits : elle fait songer à Henri IV surpris par l'ambassadeur d'Espagne pendant qu'il faisait le métier de cheval avec le jeune dauphin sur son dos. En voici du moins quelques lignes : « Ma chère Constance, comment donc est-il possible que j^ ne te connaisse point encore ; que tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou ; que les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi ; quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous étions jamais perdus de vue. Pour moi, je pense continuellement à toi; et pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une petite figure espiègle qui me semble être ma Constance. Elle a bien quelquefois certaines petites fantaisies; mais tout cela n'est rien, je sais qu'elles ne durent pas (1). »
La petite fille devint « une demoiselle », comme dit le comte de Maistre en son vieux langage, et de
1) Lettre septième, Cagliari, 13 janvier 1802.
plus une demoiselle fort éprise du savoir, en digne fille de son père, et fort disposée à soutenir les droits de son sexe à la science et au génie. Le comte de Maistre s'amusait beaucoup de cette ambition féminine ; et de là entre Turin et Saint-Pétersbourg une petite guerre à laquelle nous devons quelquesunes des perles du recueil, entre autres cette page célèbre dont on ne pourrait sans une sorte de sacrilège littéraire détacher une ligne : « Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien ; jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai lu une ligne), que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc.; c'est un compliment fait à quelque jolie jEemme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun Chef-d'œuvre dans aucun genre. Elles n'ont fait ni V Iliade, ni YÈnéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni l'église de Saint Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni Y Apollon du Belvédère, ni le Persée (1), ni le livre des Principes (2), ni le Discours sur l'histoire universelle, ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc. Mais elles font quelque chose de plus grand que tout
De Ben venu to CelliiM.
2^ De Newton.
cela ; c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans ce monde : un honnête homme et une honnête femme. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d une autre. Quant à la science^ c'est une chose très dangereuse pour les femmes. On ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au pe^tï danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage) ; aux hommes qui ne veulent pas être égalés par les femmes, aux femmes qui ne veulent pas être surpassées (1). »
Le jeune champion des droits de la femme ne se tint pas pour battu. M"' Constance de Maistre se récria fort contre l'accusation de singer les hommes que son père avait lancée aux femmes savantes dans une autre lettre. Sur quoi celui-ci s'excusa de cette façon plaisante : « Il me paraît certain que tu ne m'as pas bien compris. Je n'ai jamais dit que les femmes soient des singes. Je te jure, sur ce qu'il y a de plus sacré, que je les ai toujours trouvées incomparablement plus belles, plus aimables et plus utiles que les singes. J'ai dit
1) Lettre soixante-unième^ 24 octobre 1808.
seulement, et je ne m'en dédis pas, que les femmes qui veulent faire les hommes ne sont que des singes; or, c'est vouloir faire l'homme que de vouloir être savante. J'honore beaucoup cette deBaoiselle dont tu me parles, qui a entrepris un poème épique; mais Dieu me préserve d'être son mari (1) ! »
Ai-je besoin de faire remarquer que tout ceci n'est point une apologie de l'ignorance féminine ? Dans la même lettre si plaisamment sévère pour les femmes savantes, il trouve fort bon que sa fille cultive son esprit, et dit tout le bien possible des femmes instruites^ mais à condition qu'elles ne soient pas pédantes ; car, dit-il aux deux sœurs, « il ne faut jamais citer, jusqu'à ce que vous soyez duègnes ». — Il est plus explicite encore dans une lettre à sa fille aînée : « Tu penses bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance ; mais, dans toutes les choses, il y a un milieu qu'il faut savoir saisir. Le goût et l'instruction, voilà le domaine des femmes. Elles ne doivent point chercher à s'élever jusqu'à la science ; et, à l'égard même de l'instruction qui leur appartient, il y a beaucoup de mesure à garder ; une dame, et plus encore une demoiselle, peuvent bienla laisser apercevoir, mais jamais la montrer (2) . »
C'est le côté brillant, le côté Sévigné de cette correspondance, avec plus de sérieux sous une grâce de même famille. Mais ce père est père aussi
1) Lettre soixante-quatrième, 11 août 1809.
2) Lettre treizième, 26 décembre 1804.
f<0 CHAPITRE DEUXIÈME
dans toute l'acception du mot et du devoir ; il commande quand il faut commander.
M"** de Maistre vivait à Turin avec ses filles, et Turin, de vieille capitale, était devenu chef-lieu d'un département français, et le palais royal un hôtel de préfecture. On y donnait des fêtes. Làdessus, le comte de Maistre envoya Vordre suivant à sa fille aînée : « A propos, j'espère que ta mère t'a fait ma commission au sujet des bals. Je sais ce qu'on doit aux circonstances ; mais jamais tu ne dois danser dans le palais du roi. Je te le défends expressément, et il faut en dire la raison tout haut : Jamais je ne danserai dans le palais du roi à qui mon père doit tout. La délicatesse, la fidélité, l'honneur sont respectés partout. D'ailleurs, si l'on vous chasse, vous savez le chemin de Venise (1). » Et quelque temps après, donnant 1'^^?posé des motifs de sa loi, il lui dit avec une fermeté douce et précise, et avec le noble désir d'élever à sa hauteur cette âme déjeune fille : « Il est des devoirs sous lesquels il faut plier sans faire la moindre grimace. A la manière dont tu t'exprimes, je croirais voir que tu envisages la chose du côté delà dépense. Quand j'aurais des millions il n'en serait ni plus ni moins. Il y a des règles de décence et de délicatesse qui sont approuvées dans tous les pays ; et, pourvu qu'on n'y joigne aucune bravade (ce qu'il ne faut jamais faire), il est impossible qu'on ait lieu de s'en
1) Même lettre.
repentir. » Et il ajoute avec une majesté que la saillie finale humanise de la façon la plus aimable : « Souvenez-vous toujours que vous êtes ce que je suis, que vous pensez ce que je pense, que nous avons les mêmes devoirs, et que la chose durera tant qu'il plaira à Dieu. Il ferait beau voir qu'après t'avoir acheté un si beau piano, tu me fisses une dissonance (1) ! »
Parmi ces lettres de famille, une mention spéciale est due à celles qui sont adressées au comte Rodolphe, son fils, ou qui font mention de lui. Ecrites pendant les grandes guerres auxquelles prit part le jeune officier des chevaliers-gardes, elles ont un accent tout à fait cornélien de mâle tendresse. Il eût redit au besoin le « Qu'il mourût » du vieil Horace ; mais il n'avait à craindre aucune défaillance chez ce jeune homme, dont « la résolution calme et inébranlable » faisait son juste orgueil et sa meilleure consolation. Au moment du départ, illui disait dans sa forte prose ce que le Romain de notre tragédie avait dit en vers si touchants et si simplement sublimes (2) : « Je ne veux pas m'appesantir sur votre destinée future ; il est inutile de communi-
1) Lettre trente-huitième, 7 janvier 1807.
2) Allez ; vos frères vous attendent;
Ne songez qu'aux devoirs que vos pays demandent... Pour vous encourager ma voix manque de termes; Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes ; Moi-même en cet instant j'ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.
quer des pensées molles^ telles qu'elles naissent involontairement dans, le cœur d'un père. Allez bravement votre chemin, mon cher Rodolphe. Vive la conscience et l'honneur ! cœtera dis permittenda. — Ou cela ou sur cela, disait cette mère de Sparte. Elle avait raison. Jamais vous ne trouverez dans mes lettres ni plaintes, ni lamentations ; c'est d'un mauvais ton à l'égard d'un soldat. Tout cela sans préjudice de ce qui se passe dans mon cœur et dont vous vous doutez sans doute un peu. Que vous dirai-je encore? Soyez toujours assez semblable aux autres pour ne pas leur déplaire, et assez différent pour ne déplaire ni à moi ni à vous. Battez-vous bien, mais ne faites de mal qu'à l'ennemi. Soyez honnête homme et bon enfant. Ne vous détachez point du petit livre latin. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur, mon cher enfant. Dieu vous conserve (1)! >
Il se livrait plus en parlant de lui à quelque ami. irécrivaitau comte Deodati,au début delà campagne de Friedland et d'Eylau : « Le jeune soldat m'a échappé (2), et a fait, à mon insu, les démarches les plus vigoureuses pour être employé. On n'a rien voulu décider $ans avoir mon avis. J'ai répondu : Décidez la chose comme il vous plaira, sans supposer seulement que je suis au monde. En effet, il m'a paru clair que je n'avais le droit de dire ni oui ni
1) Lettre quarante et unième, 18 avril 1807.
2) Le comte Rodolphe, âgé alors de dix-sept ans, avait été d*abord placé dans la réserve.
non. Le conscrit volontaire l'a emporté. Il est parti ; il s'en va, faisant sept à huit lieues par jour, rencontrer. . . Ah ! mon cher comte, je n'ai point d'expression pour dire cela. La pauvre mère ne sait pas le mot de tout ce qui se passe; et moi, je suis sans femme, sans enfants, sans amis même, du moins de ceux avec qui on pourrait pleurer si l'on en avait fantaisie. Il m'a fallu avaler ce breuvage et tenir 1 calice d'une main ferme. Enfin, mon cher comte, j'éprouve un triste plaisir à verser dans votre cœur mes épouvantables soucis. Si quelque chose les adoucit, c'est la résolution calme et inébranlable du jeune homme. Il a le diable au corps, et c'est un de ces diables froids, les plus diables de tous (1). »
Après la campagne, il écrivait au même : « Permis aux dames lacédémoniennes de regarder d'un œil sec le corps de leurs fils qu'on rapportait sur leurs boucliers. Pour moi, je ne suis pas si sublime. Plutôt la mort, sans doute, et mille fois la mort, je ne dis pas que la plus petite lâcheté, mais que la plus petite grimace antimilitaire ; mais aussi, plutôt la vie que la mort même la plus honorable ! Ce n'est pas l'avis de mon fils, et c'est dans l'ordre ; mais c'est le mien, et c'est aussi dans l'ordre. Il a voulu faire cette campagne sans y être obligé ; pou^ vaut m'y opposer, je ne l'ai pas fait ; mon héroïsme ne va pas plus loin. Je suis content de lui et de moi (2). »
1) Lettre trente-neuvième, 11 février 1807.
2) Lettre quarante-huitième, 28 juiUet 1807.
Quel père et quel homme ! Ce n'est pas un Spartiate, quoiqu'il dise comme les mères de Sparte : Ou cela, ou sur cela. Ce n'est pas un stoïcien ; il n'en a ni la pose, ni l'orgueil, ni l'indifférence systématique. Ce n'est pas un Romain, à la façon de celui qui s'attire cette réponse de Curiace :
Je rends grâces au ciel de n*étre pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d*huinain.
C'est un père comme le christianisme sait les faire, avec une tendresse qui ressent toutes les blessures du cœur et une fermeté qui ne fléchit devant aucun devoir. Et c'est un chevalier, c'est-à-dire encore un chrétien avec cette légitime fierté de race qui sait que noblesse oblige, et qui conduit les grandes âmes dans la voie du dévouement au delà du devoir strict et précis. Il aime la vie de son fils plus que la gloire, parce que la gloire est la pâture vaine de l'orgueil ; moins que l'honneur, parce que l'honneur est la fleur de la vertu et de la délicatesse dans les âmes très nobles, soit qu'il expose la vie, soit qu'il compromette les intérêts, soit qu'il exige le sacrifice d'un plaisir. Vive la conscience et V honneur ! écrivait-il à Rodolphe. Tu ne danseras pas chez le préfet de France dans ce qui fut le palais de notre roi, écrivait-il à sa fille. Le sentiment est le même, et c'est tant pis pour qui ne sait pas le comprendre (1).
1) Voir, sur le comte Rodolphe de Maistre, Tappendice , à la un du volume.
LA CORRESPONDA.NCE 95
Il n'est pas étonnant qu'ayant les délicatesses de l'honneur, il en eût les susceptibilités, — non pas comme un ferrailleur qui croit qu'en prouvant qu'il sait donner un coup d'épée, ce qu'on ne contestait pas, il prouve aussi qu'il est un honnête homme, ce que l'on conteste peut-être ; mais comme un homme qui, ayant conscience de sa droiture, de sa loyauté, de sa fidélité, et ayant fait ses preuves, n'admet sur ce point ni discussion ni insinuation, et donne en quelques mots, à ceux qui font mine de le soupçonner, des leçons à les faire rentrer sous terre. Son histoire et sa correspondance nous en offrent deux curieux exemples.
C'était après Tilsitt, au temps où Napoléon, maître de toute l'Allemagne et réconcilié avec le czar Alexandre, n'avait encore fait aucune des fautes qui devaient le perdre. Le comte deMaistre, qui représentait à Saint-Pétersbourg le roi de Sardaigne et y avait noué quelques relations avec Savary, amdassadeur de France, conçut l'idée hardie d'aller plaider personnellement la cause de son roi auprès du redoutable arbitre de l'Europe. Il comptait sur la curiosité et la surprise qu'exciterait sa démarche, sur son nom qu'il savait remarqué, sur quelque caprice de magnanimité peut-être de la part de Napoléon, sur l'imprévu, sur lui-même. L'entrevue fut sollicitée, avec déclaration expresse que la demande
96 CHAPITRE DEUXif.ME
émanait de son initiative personnelle et que la cour qu'il représentait n'en avait aucune connaissance ; il se risquait ainsi sans que son roi pût, en aucun cas, être compromis.
La demande resta sanjs réponse, et l'incident n'eut pas de suite.
D en eut cependant à la cour de Sardaigne, où l'on prit très mal la chose lorsqu'on en fut informé. On n'y était point accoutumé à être servi par des hommes de génie ; on y avait l'esprit un peu étroit, soupçonneux, facilement déconcerté par tout ce qui sortait de la routine diplomatique. On lui demanda des explications, qu'il avait le devoir de donner et qu'il donna très complètes. Mais on les demanda sur un ton assez blessant pour un honnête homme ; il releva le ton avec une hauteur où se vérifie cette loi générale : que, chez les grandes âmes, la liberté et la vigueur du langage sont en raison directe de la fidélité.
Cette fierté paraît dès les premières lignes : € Monsieur le chevalier, j'ai promis, dans un de mes précédents numéros, devons donner pleine satis^ faction sur une tentative qui vous a paru si étrange. Je m'acquitte aujourd'hui de ma parole, en vous priant néanmoins, avant tout, de ne donner à tout ce que vous allez lire que le nom à' éclaircissements ; car, pour les apologies^ je les abandonne volontiers à ceux qui en ont besoin. »
Son attitude ainsi caractérisée, il esquisse avec une grandeur et une netteté admirables un 'tableau
de l'Europe telle que l'ont faite les co)iquêtes napo léoniennes, la situation nouvelle de la Russie, l'isolement de l'Angleterre qui, désormais, est l'unique et peu sûr point d'appui de la Sardaigne contre Napoléon. Il montre de quelle importance il serait pour le roi de se concilier cet homme extraordinaire « auquel », dit-il, « je donnerai toutes les épithétes qu'on voudra, excepté celle de grand, laquelle suppose une moralité qui lui manque ». Il soutient que c'est sa seule chance actuelle d'obtenir des compensations pour ses Etats continentaux qu'on ne veut à aucun prix lui rendre. Il raconte comment il a été amené à concevoir l'idée dont on s'est ému, par quelles réflexions il l'a mûrie, quelles minutieuses précautions il a prises pour que lui seul fût compromis si quelqu'un devait l'être. Ces explications données, il poursuit en ces termes : « Que Bonaparte et sa race doivent tomber, c'est ce qui me parait infaillible. Mais quelle sera l'époque de cette chute? c'est ce que personne ne sait. Or, comme cette suspension peut détruire sans retour la maison de Savoie, pour écarter ce danger autant que la chose est possible que faUait-il faire ? Ce que j'ai fait ; il n'y a pas deux réponses. — Comment donc cette idée a-t-elle été si mal accueillie à Cagliari? Je crois que vous m'en donnez la raison sans le savoir dans la première ligne chifirée de votre lettre du 15 février, où vous me dites que la,mienneesiunmonumentdelaplus grande surprise. Voilà le mot, monsieur le chevalier ; le cabinet est surpris ; tout est perdu ! En vain
ifS CHAPITRE DEUXlèm
le monde croule, Dieu nous garde d'une idée imprévue ! Et c'est ce qui me persuade encore davantage que je ne suis pas votre homme(l) ; car je puis bien vous promettre de faire les affaires de Sa Majesté aussi bien qu'un autre ; mais je ne puis vous promettre de ne jamais vous surprendre. >
La leçon est déjà vive autant qu'elle est fine. Mais ce n'est pas encore tout le paquet ; et le cabinet surpris avait laissé échapper une phrase malencontreuse qui méritait quelque chose de plus vert. Il reprend donc : « Permettez-moi de vous le dire, monsieur le chevalier, lorsqu'une idée née dans une tôte saino qui surmonte un cœur droit a de plus été examinée attentivement et approuvée par quatre ou cinq hommes de poids, elle ne saurait plus être absurde ni condamnable. Elle peut être simplement désapprouvée, mais c'est bien différent. Tout ministre qui agit de son chef dans ces occasions rares où il ne lui est pas possible de consulter, sait bien que son maître peut dire oui ou non ; mais lorsque vous me dites que Sa Majesté, sans donner de sinistrés interprétations à mes démarches, etc., cVst pi^oisément comme si vous aviez écrit au m!iivohv^U Sou\\"arv>ff : Le xx>u monsieur le maréchal, AViii^ ct\uty^ y«i<* ro»i.s êtes un poItf*on^ ptense nèiu^fHOit^s^ Hc. Je n*en dis pas davantage sur Ct^ \vnut^ vu qu'il est aisé de s'échauffer en écrivant tx>mm<è eu j^rlant ^'^^* »
De ce curieux incident j'en veux rapprocher un autre où le comte de Maistre, ayant agi, en des circonstances différentes, avec même délicatesse et même scrupule, montra ensuite même fierté et, si je puis dire, même raideur à se faire respecter.
Alexandre avait de bonne heure distingué particulièrement l'ambassadeur de Sardaigne et mis une certaine coquetterie à lui être agréable ; on en a vu la preuve dans les faveurs accordées à son frère Xavier et à son fils Rodolphe. Plaire à ce puissant protecteur était d'ailleurs le plus grand service diplomatique que le ministre d'un roi dépossédé pût rendre à son prince et à son pays ; et le comte de Maistre, attiré d'ailleurs vers le czar par une sym-' pathie personnelle que la reconnaissance rendait plus vive encore, s'acquittait de ce devoir comme nul autre ne l'aurait su faire.
En 1812, à la veille de la grande guerre défensive de la Russie contre Napoléon, ce mutuel attrait eut une suite inattendue. Alexandre, qui savait bien ce que valait la plume du ministre sarde„ lui proposa de l'employer comme « rédacteur confidentiel » pour écrire des notes, dépêches ou mémoires politiques. Cet emploi, qui devait le faire antrer de la manière la plus intime dans les secrets impériaux, était à prendre ou à laisser presque sur l'heure ; un refus était désobligeant, un ajournement équivalait à un refus. D'autre part, le comte de Maistre savait que, dans aucune hypothèse, l'intérêt sarde ne pouvait être en opposition avec l'intérêt russe ; la seule
politique praticable pour le roi était de s'avancer aussi loin que possible dans la faveur de l'empereur, afin d'avoir en lui, au prochain remaniement de la carte de l'Europe, ou un bienfaiteur généreux, ou, tout au moins, un avocat puissant. Il accepta donc à titre provisoire, supposant le consentement de sa cour, qu'il consulta sur l'heure afin de s'arrêter net au premier signe de désapprobation. Mais il accepta sous une condition qui montre avec quelle délicatesse il savait résoudre à l'improviste les plus épineux cas de conscience. « Observez, Sire », dit-il au czar, « une chose très essentielle : je ne copierai « pour moi aucune pièce ; je n'insérerai dans mes ^« dépêches officielles aucune phrase prise dans vos * papiers secrets ; mais, pour le fond des choses, je « ne puis vous promettre aucun secret vis-à-vis de 4c mon maître. »
Un cabinet composé de véritables hommes d'État, d'hommes connaissant les hommes et sachant s'élever jusqu'à cette confiance qui est l'habileté même quand elle s'adresse bien, eût saisi au vol cette occasion si rarement ofi'erte au faible de rendre un service au fort et de placer à gros intérêts sur sa reconnaissance future. Il eût, de plus, permis à son ministre défaire des conditions moins dures au puissant souverain qui lui demandait sa coUaboration ; il lui eût ordonné de promettre le secret pour toutes les choses indifi'érentes au service du roi. Enfin il eût mis sous la plttme du roi lui-même quelques mots délicats et nobles adressés au czar pour le re-
mercier, de souverain à souverain, de l'honneur qu'il lui faisait d'attacher tant de prix aux services de son ministre.
On ne fit rien de tout cela. La communication du comte de Maistre à sa cour resta longtemps sans réponse ; quand la réponse vint, elle fut d'une sécheresse et d'un laconisme qui permettaient d'y soupçonner le mécontentement intime sous le laisser passer officiel : Le roi approuve ce que vous avez fait. Et pendant ces lenteurs, « l'affaire était manquée », et, pour une raison ou pour une autre, le concours du comte de Maistre n'était plus réclamé. Il demeura toujours persuadé que le czar ne voulait décidément pas pour rédacteur confidentiel d'un homme qui dirait à la cour de Cagliari tous les secrets de la cour de Pétersbourg.
Or le silence, puis la froideur du ministère sarde paraissent avoir eu pour cause la crainte que le comte de Maistre, choyé, employé, largement rétribué par le czar, ne se détachât de la Sardaigne et ne passât au service de la Russie. Peut-être même crut-on deviner qu'en offrant sa démission, comme il le fit à plusieurs reprises, il cherchait un chemin couvert pour arriver à ce but et faire sa fortune. C'était ainsi qu'on le connaissait ! Je n'ai pas besoin de dire que tout cela était impuissance des petites âmes à juger les grandes. Au vrai, le comte de Maistre appartenait à son roi à la vie et à la mort ; et s'il offrait sa démission, c'était parce que la conduite générale du gouvernement sarde à son égard
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et le ton sec et désobligeant des dépèches qu'il recevait lui donnaient lieu de penser que ses services n'étaient point agréables. Quant à quitter volontairement son roi malheureux, il en aurait eu horreur; et cette circonstance « qu'il était lui-même maltraité par ce roi ou par les ministres de ce roi >, bien loin de rendre à ses yeux la désertion plus excusable, l'eût rendue plus lâche. Il s'en expliqua avec le roi lui-même dans une longue lettre de laquelle je détache cette page, une des plus fléres qu'un sujet fidèle et méconnu ait jamais écrites (1) :
4c Le 17/29 mars, j'ai vu le chancelier, qui m'a traité à merveille, suivant sa coutume ; il a même été obligeant à mon égard au point de me désobliger, car il me dit qu'il s'était entretenu plus d'une fois avec l'empereur du projet de rn' acquérir (expression sans justesse que je rapporte uniquement pour être vrai), mais que l'empereur avait répondu : — Il ne voudra pas. — Sa Majesté impériale, lui dis-je, a parfaitement rendu mes sentiments, et jamais je n'en aurai d'autres. — Oh ! mais, me dit le chancelier, cela s'entend par toutes les manières convenables, c'est-à-dire en vous demandant à Sa Majesté Sarde. — Au contraire, monsieur le
1) La lettre (avril 1812) est adressée à un ministre, le chevalier de ***, mais écriie pour le roi, comme l'auteur le déclare luimême dans sa première phrase: « Monsieur le chevalier, je vous prie de traduire vous-même pour Sa Majesté, et de mettre Sire à la place de monsieur^ suppléant de même à toutes les formules de respect partout où besoin sera. » {Correspondance diplomatique).
comte, c'est justement ce qu'il ne faut pas faire, et ce qui ne se fera jamais de mon gré.
« Je n'imagine seulement pas, monsieur le chevalier, qu'un prince puisse proposer à un autre de lui céder un sujet sans la demande ou le consentement de ce dernier ; cependant, comme il faut être, dans ce genre, omnia tuta timens, je saisis cette occasion de protester solennellement contre tout mot qui pourrait parvenir à Sa Majesté dans ce sens, mot qui se trouverait dit non seulement contre mon consentement, mais contre ma conscience. Je ne crois pas même inutile d'ajouter ceci : — Si j'étais ce qu'on appelle un enfant gâté, en représentant à Sa Majesté que je lui suis inutile et en lui demandant la permission de suivre une autre route, je ne serais qu'un drôle ordinaire, tel que l'univers en est plein. Mais vous savez ce qu'il en est, monsieur le chevalier. Selon ma propre manière de voir et de sentir, ma légation entière n'a été qu'un supplice continuel; or, sous ce point de vue, qui est le vrai, je me croirais le plus vil des hommes si, pour aucune tentation de fortune ou autre, je pouvais seulement songer à quitter le service du roi. Quitter son maître dans les circonstances actuelles lorsqu'on est content, c'est une bassesse; dans le cas contraire, c'est un forfait. Tout ceci est dit, monsieur le chevalier, avec la clause tant de fois répétée que Sa Majesté demeure non seulement libre souverain nement (ce qui va sans dire), mais de plus souve-raineynent libre à mon égard, et par mon consente-
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loect ei^prés; que je me croîs seul oMLzê, que je ne m*atmbae âucan mérite quelconqee qm n'ait été plus que reconnu ; et qu'au moindre signal, je serai toujours prêt à me retirer, non certainement sans regret, mais sans plainte et surtout sans récompense, ce mot même de récompense n'ayant point de sens dans mes idées. Cette proposition avant été faite dans le temps même où elle aurait pu me conduire à avoir faim. Sa Majesté ne peut me prendre pour un charlatan (1). »
vn
On pense bien que cet homme tout d'une pièce, intraitable dans les questions de dignité et d'honneur, rétait aussi dans les questions de droit et de justice, n partageait, en effet, un préjugé qui fut celui de saint Louis, et dans lequel, pour ma part, je demeure enraciné, bien qu'on m'ait fort catéchisé pour m'en guérir : ce préjugé qu'il n'y a pas deux morales, et que la première régie de la bonne politique, c'est le respect du droit. Là-dessus, il est inflexible, et il n'y a sympathies ou antipathies qui tiennent (2).
1) Correspondance diplomatique, i. I, p. 62-66.
2) Cela ne Tempêche pas de dire qu*en politique comme en physique il n'y a qu'une bonne méthode, la méthode expérimentale. Mais il n'y a pas là deux thèses qui se contredisent, il y a deux Tentés qui se complètent. La politique expérimentale, c'est la connaissance des hommes et l'art de les manier, c'est le discernement du possible, c'est ce coup d'œil et ce mélange de
Sa correspondance nous en offre un mémorable exemple, intimement lié, à son insu, à un très bel épisode de notre histoire diplomatique de 1814.
La campagne de France était terminée ; Napoléon était à l'île d'Elbe ; l'Europe coalisée, que son ambition foUe avait attirée sur notre territoire, s'occupait à Vienne de refaire la carte de l'Europe et de partager les fruits de la victoire . Or, entre tous les petits souverains allemands qui avaient adoré Napoléon jusqu'au jour de ses revers, ily en avait un, «vénérable par l'âge et par la conduite, célèbre par ses vertus domestiques et religieuses, chéri de son peuple depuis un demi-siècle de règne paternel >, mais qui avait eu le malheur d'être surpris le dernier dans l'alliance française. C'était le roi de Saxe. Dès avant la réunion du congrès, ce fut le bruit public en Europe et surtout en Russie que les grandes puissances étaient résolues à le déposer, à supprimer la Saxe en tant que royaume, et à l'adjuger en bloc à la Prusse, dont cette acquisition était le rêve et presque l'exigence. L'annonce d'un tel attentat accompli par de telles mains souleva au delà de ce qu'on peut croire l'indignation du comte de Maistre^ qui cependant avait été le persévérant ennemi de Napoléon et ne devait pas éprouver un sentiment fort tendre pour ses amis tombés avec lui. 11 consi-
prudence et de résolution à quoi se reconnaissent les vrais hommes d'Etat comme les vrais hommes de guerre. Mais aucune de ces qualités ne se refuse à servir la justice ; et ce n*est qu'à ce noble service qu'elles ont toute leur grandeur.
106 CHAPITRE DEUXlim
gna sa protestation dans une lettre adressée au représentant de la Sardaigne auprès du congrès et destinée manifestement à passer sous les yeux des ministres réunis à Vienne. Il faut citer un fragment, du moins, de cette haute leçon de droit public donnée aux maîtres de l'Europe.
4c Un roi détrôné par une délibération, par un jugement formel de ses collègues! c*est une idée mille fois plus terrible que tout ce qu'on a jamais débité à la tribune des jacobins. Car les jacobins faisaient leur métier ; mais lorsque les principes les plus sacrés sont attaqués parleurs défenseurs naturels, il faut prendre le deuil... Quel crime est donc reproché au roi de Saxe ? D'avoir tenu à Bonaparte, ou d'être revenu à lui? En vérité, monsieur le marquis, on perd la parole lorsqu'on entend de pareilles choses. C'est bien ici qu'il faudra s'écrier : Qui donc osera jeter la première pierre? Je n'examine point si le roi de Saxe raisonna bien ou mal après les batailles de Lutzen et de Bautzen ; je mets tout au pire, et suppose qu'il eut tort. Personne n'a droit de lui demander compte de sa conduite. Si la souveraineté est amenable devant quelque tribunal, elle n'existe plus. Si les rois ont le droit déjuger les rois, à plus forte raison ce droit appartient aux peuples. Pourquoi pas? — J'ai supposé le souverain coupable. Maintenant je fais un pas de plus, et je suppose le tribunal compétent. Voilà donc un roi coupable d'un crime horrible, celui de n'avoir pas pensé comme les autres.
Qu'en ferons-nous? Nous donnerons ses Etats aune autre puissance. Ceci est nouveau. Parce qu'un père de famille se conduit mal et que le Sénat l'interdit, il faut transporter ses biens à des étrangers, au préjudice de ses héritiers naturels ! C'est une superbe jurisprudence. Je serais désolé, monsieur le marquis, si l'assemblée la plus auguste, qu'on pourrait appeler un Sénat de rois, venait à juger comme une loge de francs-maçons suédois. C'est dans ce moment, plus que jamais, que l'esprit des peuples, totalement corrompu par vingt-cinq ans de brigandage, a besoin d'être rassaini par la noble et saine politique des souverains. Qu'on ne nous parle plus de rois détrônés, de partages, de convenances, et pas même de grands et de petits souverains : la souveraineté n'est grande ni petite ; elle est ce qu'elle est. Si le congrès ne s'attache pas fortement aux grands principes, il ne fera que semer les dents du dragon, et ce sera à recommencer (1). ».
Heureusement la grande voix du comte deMaistre ne fut pas seule à soutenir devant l'Europe la cause de la justice et l'honneur des « grands principes ». Par une remarquable coïncidence, l'esprit de sa protestation était, dans le moment même où il écrivait, l'esprit de la politique française. Et la France, au lendemain de tant de désastres, gagna à cette noble attitude un relèvement politique d'une soudaineté véritablement prodigieuse. Le fait est peu connu
1) Lettre quatre-vingt-dixième, à M, le marquis de Saint-Marsan, à Vienne, 16 et la octobre 1814.
encore, bien que M. le comte d'Haussonville Tait raconté en détail dans un travail qui est un chefd'œuvre d'histoire diplomatique. On nous permettra de le rapporter brièvement atprés lui. Il y a plaisir à voir la royauté française se rencontrer ainsi avec le grand homme d'Etat philosophe dans une question où, comme lui, elle n'avait d'autre intérêt que celui de la justice et des principes.
Le traité de Paris, qui nous avait remis en paix avec l'Europe, n'avait réglé que la situation delà France. C'était pour elle, sauf un accroissement d'un demi-million d'âmes que la criminelle folie des Cent-Jours allait bientôt nous ravir, le statu quo ante hélium. Situation profondément humiliante^ et surtout cruellement désolante quand on se souvenait des conditions magnifiques que Napoléon, dans un délire d'orgueil, avait refusées après Bautzen ; situation inquiétante aussi pour l'avenir quand on la comparait aux accroissements que toutes les autres grandes puissances allaient recevoir; mais situation inévitable , et tout à fait inespérée si l'on songeait à ces menaces de démembrement que la restauration delà maison de Bourbon eut seule le pouvoir de conjurer. Le sentiment public, si aisément égaré depuis, ne s'y trompa ppint alors ; et tous les documents contemporains attestent que cette rentrée forcée de la France dans ses ancienne frontières un peu agrandies fut subie sans murmure.
Quant au règlement des aifaires européennes, il devait être l'œuvre collective du Congrès qui allait