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se réunir à Vienne. La Francey arrivait pour jouer, ce semble, un rôle passif et humilié, à peu près comme le prisonnier que ses vainqueurs amènent pour assister au partage de ses dépouilles ; elle allait se trouver seule en face d'une coalition officiellement dissoute par la paix, mais moralement vivante, grâce à la défiance commune contre l'ennemie de la veille et au parti pris de la tenir poliment en dehors des négociations intimes. Une seule chose pouvait compenser tant de désavantages : sa situation réglée d'avance, et par conséquent désintéressée, allait lui permettre sinon de peser d'un grand poids, du moins de résister, dans l'intérêt du droit et de l'équilibre européen, aux avidités des vainqueurs, de grouper autour d'elle les faibles menacés par les forts, peut-être de profiter, pour rompre la coalition, des dissentiments que les convoitises rivales ne pouvaient manquer de faire naître entre ses chefs (1).
1) Ce n*est pas Tavis de M. Thiers, dont la sagacité semble ici en défaut. « Si, » dit-il, « au milieu des divisions prévues, la France était arrivée à. Vienne sans être liée par un traité, sans avoir par conséquent ses frontières tracées, il est incontestable que sa position se serait trouvée bien différente de ce qu'elle était à Paris au mois de mai. Entre la Russie et la Prusse d'une part, l'Angleterre et l'Autriche de l'autre, celui des deux partis qui aurait eu la France avec lui était assuré d'acquérir une prépondérance tellement décisive qu'on devait tout faire pour Ta voir avec soi, et qu'évidemment on n'aurait pas ménagé les concessions pour y réussir. » {Histoire du Consulat et de VEmpire^ t, XVIII, p. 432-433.) — Tout au contraire la France, arrivant avec des prétentions, restait l'ennemi commun et obligeait les puissances à faire taire devant elle leurs divisions intestines. Sa
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Mais il fallait savoir prendre cette attitude désin téressée de défenseur du droit et de l'équilibre. Personne ne le pouvait faire avec plus de dignité que Louis XVIII, et avec plus d'habileté que M. de Talleyrand, devenu, non sans quelque étonnement du public, le serviteur et le représentant de la légitimité européenne en même temps que de la légitimité française. Le roi et le ministre se placèrent résolument et fermement sur ce terrain du droit des gens. Et ce fut là qu'ils opposèrent aux ambitions russe et prussienne une barrière qui les arrêta court et les força de reculer.
Les liens intimes d'amitié et de patronage qui unissaient l'un à l'autre le czar Alexandre et le roi Guillaume s'étaient resserrés à Vienne par l'accord de leur politique. Alexandre, se dissimulant à lui-même son ambition moscovite sous les sympathies polonaises de sa jeunesse, prétendait reconstituer toute la Pologne, mais sous le sceptre russe. Il voulait notamment le duché de Posen, que la Prusse avait eu pour sa part dans le démembrement de cette illustre nation. Mais la Prusse l'avait perdu au traité de Tilsitt, et, si on ne le lui rendait pas, il fallait l'indemniser. Le royaume de Saxe se trouvait là fort à propos ; Alexandre offrit à son ami cette compensation magnifique qui fut avidement acceptée. Avant toute délibération du Congrès,
présence avec une situation non réglée était le ciment de la coalition ; sa présence avec des frontières tracées pouvait en être et en fut le dissolvant.
ranéantissement de ce petit royaume fut réglé entre les deux associés, j'allais dire entre les deux complices; et jusqu'au moment où la France entra en scène, on put croire que le grand ascendant du czar allait imposer cette combinaison à l'Europe.
Or la France eût préféré sans doute à toute autre solution de la question polonaise le rétablissement de l'ancienne indépendance et la réparation d'une trop longue injustice; les instructions données à M. de Talleyrand en firent la déclaration expresse dans le plus noble langage. Mais cette préférence étant trop visiblement condamnée à demeurer platonique, la solution imaginée par Alexandre était ce que la France devait surtout redouter, à cause de l'énorme accroissement de puissance morale qui allait en résulter pour la Russie. Le maintien du partage, qui n'était ni meilleur ni pire au point de vue du droit, valait évidemment mieux au point de vue de l'équilibre.
Malheureusement, il n'était guère possible à la France d'intervenir directement dans une question que les trois copartageants de la Pologne semblaient s'être réservée. Mais où la France avait qualité pour dire son mot et exercer son action, c'était l'autre article du contrat, la suppression projetée de la Saxe au profit de la Prusse. Empêcher ce brigandage, c'était remporter un beau triomphe au profit des principes de droit public représentés par la France, et c'était indirectement déjouer les plans de la Russie qui, décemment, ne pourrait garder
Posen, si elle n'avait plus de compensation à offrir à son alliée.
Ce fut sur ce terrain, inattaquable devant ua congrès de princes légitimes, que M. de Tallejrrand se plaça et se maintint avec une maestria incomparable.
Il donna tout d'abord à la France une situation à part, en jetant au milieu des réunions préparatoires le mot de droit public, qui déplut fort aux ministres de Prusse et que cette puissance a coutume de prendre pour ime personnalité offensante. La scène, racontée par lui-même dans une lettre particulière à Louis XVIII, est à peindre : « A cçs mots, il s'est élevé un tumulte dont on ne pourrait que difficilement se faire d'idée. M. de Hardenberg, debout, les poings sur la table, presque menaçant, proférait, en criant, ces paroles entrecoupées : Non, monsieur... Le droit publict C'est inutile... Pourquoi dire que nous agissons selon le droit public? Cela va sans dire. Je lui répondis que, si cela allait bien sans le dire, cela allait encore mieux en le disant. M. de Humboldt criait .: Que fait ici le droit public? A quoi je répondis : Il fait que vous y êtes. » Et le mot fut inscrit dans la déclaration commune qu'il s'agissait de rédiger.
Le czar, par deux fois, essaya sur M. de Talleyrand l'effet de l'intimidation à défaut de la séduction. Avec une violence de langage à laquelle il n'avait point habitué le diplomate français, il trancha du dictateur européen. Mais M. de Talleyrand sentait
derrière lui l'énergique résolution dont Louis XVIII venait de lui donner l'assurance écrite ; et les menaces d'Alexandre furent écoutées tantôt avec une indifférence dédaigneuse, tantôt avec une indignation calculée. « J'ai donné la Saxe à la Prusse », disait le czar ; « l'Autriche y consent. » — « J'aurais peine aie croire », répondait Talleyrand; « mais le consentement de l'Autriche peut-il rendre la Prusse propriétaire de ce qui appartient au roi de Saxe? » — « Vous me parlez toujours de principes », reprenait le premier ; « votre droit public n'est rien pour moi. Si le roi de Saxe n'abdique pas, il sera conduit en Russie, et il y mourra. » — « Votre Majesté », répliquait l'autre, « me permettra de ne pas la croire ; le Congrès n'a pas été réuni pour voir un pareil attentat (1). » •
Peu à peu, cette ferme attitude rapprochait de la France les ministres^ d'Autriche et d'Angleterre, le prince de Metternich et lord Castlereagh. M. de Talleyrand jugea enfin le temps venu de faire un pas décisif et proposa une convention entre les trois puissances, ayant pour base la reconnaissance officielle des droits du roi de Saxe. On s'efiaroucha d'abord un peu à cette idée qui rouvrait éventuellement des perspectives de guerre. Mais ony revint bientôt; et, le 3 janvier 1815, la signature de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche était apposée à un traité d'alliance qui stipulait Jes forces que chacune des
1) Lettre particulière de M. de Talleyrand au roi Louis XVIII, 25 octobre 1814.
trois puissances devait mettre en campagne, en cas de résistance de la Prusse et de la Russie. En somme, la France était arrivée au Congrès pour y jouer le pauvre rôle de spectateur impuissant et attristé ; et, après trois mois, non seulement elle avait dissous la coalition, mais elle était devenue le centre d'une alliance formidable qui, du même coup, épargnait à l'Europe monarchique le plus scandaleux des attentats révolutionnaires, et faisait reculer l'arrogance pioissienne et la prépotence moscovite. La politique du comte de Maistre, la politique des principes, remportait contre toute attente un éclatant triomphe, et la France, matériellement amoindrie, reprenait dans le monde la haute situation morale que la Révolution lui avait fait perdre.
Si, trois mois plus tard, la coalition dissoute par nous était reformée contre nous, si la France, de nouveau envahie, était, cette fois, plus durement traitée, si l'espoir de lui trouver de solides alliances était ajourné, si de longs efforts allaient devenir nécessaires pour la tirer de son isolement et la replacer à son rang, la responsabilité en est tout entière à Napoléon qui, de gaieté de cœur, attira ces maux sur notre patrie par la criminelle folie des Cent-Jours. Et si cette pente fut remontée, si ces blessures profondes furent guéries, si la catastrophe de 1830 trouva la France aussi grande et respectée au dehors que prospère au dedans, la gloire en est tout entière à la Restauration, à la patriotique habileté de sa politique, à la puissance morale des prin-
cipes qu'elle représentait. En lui rendant cettejustice, on ne soutient point une thèse politique ; on se contente de recueiJiir l'incontestable témoignage de l'histoire.
On a pu remarquer dans les pages précédentes quelques emprunts à la Correspondance diplomatique. Je dois, en terminant ce chapitre, m'arrêter un moment à ce recueil.
En 1858, à la veille de la guerre d'Italie, un docteur en droit de l'Université de Turin, M. Albert Blanc, fit paraître un volume intitulé : Mémoires politiques et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre^ avec explications et commentaires historiques. Cette publication visiblement inspirée par M. de Cavour (1) voulait fournir à la Révolution italienne une arme de guerre contre l'Autriche, contre le Saint-Siège, et contre le principe d'autorité dont le comte de Maistre avait été, pendant toute sa vie, le champion intrépide. Ajoutons qu'elle fut faite sans l'aveu de la famille de l'auteur, procédé qui se qualifie de lui-même si l'on songe que plusieurs des lettres ainsi brutalement mises au jour avaient un caractère tout à fait in-
1) M. Blanc en convient lui-même dans sa préface : « Il est un témoignage particulier de gratitude que ma conscience exige de moi. Je remercie donc M. le comte de Cavour de la courtoisie éclairée qu'il a mise à faciliter mes recherches aux archives de Turin et à donner son adhésion & cette publication. »
time et domestique. Ajoutons qu'elle était doublement incomplète, toutes les pièces n'étant pas produites, et celles qui l'étaient offrant de nombreuses lacunes. Ajoutons enfin que le commentaire, écrit d'ailleurs en un style véritablement ineffable et en un français qui ne ressemble à rien de ce qu'on peut lire ailleurs, s'appliquait de son mieux à fabriquer avec ces fragments un Joseph de Maistre tout à fait nouveau et imprévu, révolutionnaire sans s'en douter, à demi saint-simonien, et même un peu carbonaro. Un moment, les écrivains de la Révolution crurent tenir une proie, et les catholiques conçurent quelque inquiétude.
La joie des uns et l'alarme des autres étaient également vaines. Sauf une page relative au sacre de Napoléon et sur laquelle nous aurons à revenir, les pièces indélicatement produites par M. de Cavour et par son agent ne révélaient rien au sujet des idées et de l'attitude du comte de Maistre qui ne fût déjà parfaitement connu. Il y montrait une vive antipathie pour l'Autriche; on la savait de reste. N'avait-on pas lu dans les Lettres et opuscules « qu'il gardait tout son fiel pour elle », et encore « que cette maison d'Autriche était une grande ennemie du genre humain et surtout de ses alliés ! » Et ce sentiment ne se justifiait-il pas par l'attitude équivoque des troupes autrichiennes en Piémont et par les fatales maximes qui, dit le comte Rodolphe dans sa notice, dirigeaient alors la cour de Vienne? — Il y disait qu'il n'aimait pas le despotisme r
LA CORRESPONIXANCE 117
La même déclaration se rencontre dix fois dans les Considérations , dans le Pape, dans les Lettres. — Il s'y plaignait avec quelque amertume de la sourde malveillance qu'il rencontrait à sa propre cour. Qui donc la pouvait ignorer après avoir lu sa verte réplique au cabinet surpris à propos de son projet d'entrevue avec Napoléon?
En résumé, il ne restait rien de tout le bruit qu'on avait voulu faire ; et, cette poussière dissipée, le comte de Maistre reparaissait tout entier, tel que nous le connaissions. L'avortement de l'entreprise était si complet qu'on renonça à en poursuivre l'exécution. M. Blanc avait annoncé à la fin de son premier volume « qu'il préparait des révélations », et qu'un nouveau livre, complétant l'œuvre commencée, « essayerait de porter la lumière dans la philosophie religieuse de Joseph de Maistre. » Vingtquatre ans passés, nous attendons encore les révéla lions et le livre ; et il y a lieu de croire que nous ne reverrons plus cette prose étonnante (1).
1) Cette petite campagne permettrait d'apprécier, si on ne la connaibsait d'aiUeurs, la loyauté du gouvernement piémontais. J'ajoute un fait qui donnera la mesure de sa c(>urtoisie et de sa gratitude pour les services rendus.
En 1860, Carlo Luigi Farini. ministre de l'intérieur dans le cabinet Cavour, mit la main sur une lettre où la duchesse de Laval, depuis longtemps fixée au château de Borgo Cornalense en Piémont, appréciait avec une juste sévérité la politique tortueuse du second Empire dans la question romaine. Usant de la liberté pittoresque du style épistolaire, elle y qualifiait de «er^^ent l'empereur Napoléon III. Peut-être se souvenait-elle que son père avait eu coutume d'appeler Napoléon I«' dœmonium meridia-
Cependant, les archives de Turin ayant commencé à livrer leur secret, la publication, qui s'arrêtait à 1810, fut reprise, sans lacune cette fois et, ce qui ne lui donne pas une mince valeur, sans commentaires. Deux nouveaux volumes, contenant la correspondance du comte de Maistre avec sa cour jusqu'à la fin de son ambassade, parurent en 1861. Us sont du plus puissant intérêt, non -seulement parce qu'on y reconnsat à chaque page la grande manière de l'auteur, ses éloquentes brusqueries, ses merveilleuses trouvailles de style, mais encore et surtout parce qu'il s'y montre tout entier dans le rôle qu'il s'était fait dés le temps des Considérations, dans son rôle d'observateur de la Révolution, de sa marche et de son action européenne. Ici il la considère et la juge dans la phase impériale, qui abusa
nt«m. Farini communiqua sa trouvaille à Cavour, qui se hâta d'envoyer la lettre aux Tuileries, écrivant en même temps à TEmpereur « que la duchesse était, à ce moment, au château de Beaumesnil en Normandie et que d'après sa prose S. M. pouvait la connaître, la juger, et aviser. » Il est juste de dire que cette basse délation souleva le dégoût de TEmpereur, auquel ne manquait pas la générosité personnelle. Il fit répondre par voie diplomatique « que le gouvernement français ne pouvait voir dans la duchesse que le nom de son illustre père dont les écrits sont une des gloires de la langue française; et que, sans doute, le gouvernement piémontais ne verrait en elle que le nom du fidèle sujet qui avait rendu à la maison de Savoie d'incomparables services en des temps difficiles. » Copie de cette lettre fut adressée à la duchesse. — Il est douteux que M. de Cavour ait compris la leçon. (J'emprunte cette anecdote, inédite en France, au n<> du 8 avril 1882, de VUnita cattolica, qui la publie sous la respo nsabilité personnelle de son éminent rédacteur en chef.)
si longtemps ses contemporains et sur laquelle il ne se méprit jamais. Par ce côté ces volumes s'ajoutent utilement aux informations précieuses que contenaient déjà les Lettres et Opuscules. Ils doivent être désormais consultés par quiconque veut se faire une idée complète de ses grandes vues, et de la façon dont il appliquait ses fermes principes religieux et politiques au jugement des faits présents et à la prévision des événements à venir.
Villemain qui fut, je crois, le premier à parler en Sorbonne du comte de Maistre et des Considèrations sur la France^ s'exprimait dans les termes que voici sur la doctrine de l'auteur et sur son livre : « C'est la haine aveugle contré toute espèce de liberté, la justification théorique du pouvoir absolu, la proscription des principes môme de justice et d'humanité qui avaient précédé les violences de la Révolution, l'anathème sur les lettres et les sciences, le regret de l'ignorance du moyen âge, l'apothéose de l'inquisition et de la tyrannie.» Et, après cette belle énumération où l'on voit en détail ce qu'il peut y avoir de passion révolutionnaire dans une tête libérale et de banalités calomnieuses sous la plume d'un homme d'esprit, il continuait : « De tous les pays despotiquement gouvernés, le Piémont était un de ceux où le droit de propriété, l'indépendance personnelle, la faculté d'aller et de
venir étaient plus complètement entravés par le régime absolu. Noble piémontais et magistrat, M. de Maistre, malgré les lumières de son esprit, s'était habitué de bonne heure à cette forme de royauté. Puis les violences, les coups d'Etat populaires, enfin l'envahissement de son pays l'irritèrent contre les principes de la Révolution française. En 1792, sous le titre de Considérations sur la France, il avait publié un livre amer, éloquent, plein de prophéties telles que la clairvoyance de la haine en sait faire, dans lequel, calculant d'avance les crimes futurs par les violences actuelles, il menaçait la Révolution des fureurs où elle devait être inévitablement entraînée (1). »
Le rhéteur disert qui faisait applaudir cette exécution sommaire du « noble piémontais » se donna, ce jour-là, le tort inexcusable de parler de ce qu'il ignorait absolument, et le ridicule d'administrer luimême, par la façon dont il en parlait, la preuve de son ignorance.
Premièrement, M. de Maistre n'était point un noble piémontais, mais un noble savoisien, chose fort différente.
Car, secondement, le gouvernement de la Savoie ne ressemblait en rien à celui du Piémont, bien que les deux contrées fussent réunies sous la mêxe couronne. Celui-ci était un régime militaire ; celui-là était un patriarcat féodal. L'aristocratie savoisienne,
1) Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, soixantedeuxième leçon.
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^ conservée parmi les cormptions universelles, et préservée des frottements du scepticisme élégant qui courait l'Europe », était chère à ce peuple simple et pur qui ne souhaitait nullement de s'affranchir de son joug fort peu pesant. L'écrivain révolutionnaire à qui je viens d'emprunter ces deux lignes en donne une preuve curieuse et tout à fait décisive : « Lorsque l'on s'occupa en Savoie du rachat de la taillabilité personnelle (1762) et de l'affranchissement des censés, lods et servis, ces mesures, dont la noblesse fut, en général, la promotrice énergique, rencontrèrent chez les vassaux des oppositions et des difficultés (1). »
Troisièmement, il n'est pas vrai que M. de Maistre se fût habitué de bonne heure à la forme piémontaise de la royauté. Tout au contraire, cette forme, qu'il appelle de son nom le gouvernement militaire^ blessait au plus haut point ses habitudes et ses principes de magistrat. Et lorsque la coalition de 1805 rendit un moment au roi de Sardaigne dépouillé par Napoléon l'espoir de recouvrer ses États continentaux, le comte de Maistre le pressa par une lettre très vive de rassurer ses sujets contre le retour de ce régime « qui autorise un jeune étourdi échappé de l'Académie à faire donner de son chef la bastonnade à un homme ». Il atteste que le gouvernement militaire « est redouté à un point qu'on ne peut exprimer » ; et pour dernier trait, il condense
1) Albert Blanc, Mémoires politiques et cor^^espondance diphmatijue de Joseph de Maistre, p. 10-11.
les répugnances générales et les siennes dans ce mot qu'il rapporte «en propres paroles » : Donneznous à qui vous voudrez, même au sophi de Perse; mais délivrez-nous des majors de place piémontais (1).
Enfin tout ce que M. Villemain dit des Considé-rations est de pure fantaisie. Ce livre n'a point été publié en 1792, avant la, Terreur, ma^s en 1796, après la Terreur. Il ne calcule pas les crimes /tcturs, mais juge les crimes passés. Il ne prophétise pas les catastrophes avec la clairvoyance de la haine ; il espère, il annonce, il prêche surtout, avec la chaleur de l'amour, la restauration sociale et politique de la France par le rétablissement de sa royauté nationale.
Ce livre, que M. Villemain n'avait pas lu, et qu'il eût pu prendre la peine de lire ne fût-ce que pour s'épargner une telle série d'invraisemblables bévues, se compose de deux parties. La première est une philosophie politique et une philosophie de l'histoire appliquées à la Révolution française. La seconde est une brochure de circonstance composée de considérations rassurantes à l'adresse des gens qu'efi'rayait la perspective d'une restauration monarchique, et de conjectures, prévisions ou prophéties sur les chances de cette restauration.
L'auteur révélait ainsi avec uû égal éclat deux aspects principaux de sa pensée, que ses autres
1) Albert Blanc, Mémoires politiques et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre, p. 8-9.
écrits publics ou confidentiels devaient achever de mettre en lumière. D'une part, il a une doctrine sur la société, sur sa raison d'être et son fondement, sur ses origines historiques, sur le principe générateur des constitutions politiques. D'autre part, témoin attentif et attristé de la grande crise révolutionnaire, il s'applique avec une infatigable persévérance à en pressentir l'issue. Réservant au chapitre suivant l'examen de la doctrine, nous consacrerons celui-ci à l'étude des prévisions.
Expliquons-nous tout de suite sur ce ton et ces allures de prophète qu'on a si souvent reprochés au comte de Maistre. Nous touchons ici à l'un des traits les plus profonds et les plus caractéristiques de son génie.
Tout homme qui s'occupe de philosophie de l'histoire et croit connaître quelques-unes des grandes lois auxquelles obéit la marche de l'humanité est inévitablement amené à pressentir et à prédire les applications de ces lois en se servant des données que l'expérience du passé et la connaissance des faits présents lui apportent. Fait-il en cela métier de prophète? non, mais de penseur et d'observateur . Annoncer, quand on voit un peuple livré à l'anarchie et à la tyrannie populaire, qu'il va vêts
le despotisme d'un seul, prédire à une nation qui perd la foi religieuse qu'elle perdra les vertus morales et les vertus sociales, ce n'est point être prophète, c'est savoir lire les conséquences dans les principes. Et si l'expérience se fait dans des circonstances exceptionnellement favorables par la grandeur des événements et la rigueur logique de leur marche, c'est alors qu'un esprit pénétrant et haut peut s'avancer davantage et voir ou entrevoir avec plus de précision les événements non encore éclos, mais déjà couvés par leurs causes.
Toutefois il y a toujours ici une donnée incomplète ; il y a dans l'objet de ces prévisions quelque chose qui ne peut jamais être calculé rigoureusement, la volonté de l'homme, impossible à prévoir humainement avec certitude parce qu'elle est libre. Impuissante sans doute à déranger le plan de la Providence, elle est cependant capable tantôt de s'arrêter en deçà du point vers lequel on la voyait se diriger, tantôt de vaincre par un brusque élan un obstacle devant lequel elle semblait devoir reculer. La loi ne cesse pas d'avoir son eflet dans l'ensemble, les principes de produire leurs conséquences générales ; mais les choses vont d'un pas plus rapide ou plus lent, plus régulier ou plus capricieux qu'on ne l'avait pensé ; et, sous mille influences qu'on n'a pas pu évaluer parce qu'on ne pouvait pas les connaître, le détail est tout autre qu'on ne l'avait auguré.
Ces prophéties, qui ne supposent ni seconde vue
126 CHAPITBS TROISIKXE
ni inspiration, sont donc d*antant plus risquées qu'elles entrent plus ayant dans le détail et que les faits qui leur servent de base expérimentale sont moins complètement connus ; elles deviennent presque une gageure lorsque la loi d'où on les déduit offre elle-même un caractère hypothétique ou vague.
Plus d'une fois, — moins souvent cependant qu'on ne pense, — Joseph de Maistre s'est aventuré, à ses risques, sur ce terrain plein de périls; et plus d'une fois l'événement y a démenti ses prévisions. En voici un exemple.
Dans un chapitre célèbre des Considérations^ il bafoue fortjustementles constitutions 5wr/e papier^ fabriquées de toutes pièces à l'usage de l'homme en général, de cet homme abstrait qui fut la chimère de la philosophie du xviii* siècle(l). Il ne les croit pas nées viables; et, quand on lui oppose l'exemple des États-Unis (âgés alors de moins de vingt ans), il commence par l'écarter d'un mot spirituel et juste : « Je ne connais rien de si impatientant que les louanges décernés à cet enfant au maillot : laissez-le grandir (2). > Mais, un peu plus loin, il revient sur ses pas, et, avec une perspicacité supérieure, il démêle dans le passé de ces grandes colonies les
])« La Constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pourl'/iojnme. Or, il n'y a point Xhorn/me dans le monde J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan; mais quant à \ homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie ; s'il existe^ c'est bien à mon insu. x> {Considérations^ ch. iv.)
2) Ibid,
germes qui se sont épanouis naturellement dans leur constitution ; d'où il conclut à bon droit que les Américains n'ont point commencé, comme nos révolutionnaires idéologues, par faire table rase. Puis il continue : « Mais tout ce qu'il y a de véritablement nouveau dans leur constitution, tout ce qui résulte d'une délibération commune, est la chose du monde la plus fragile et n'inspire aucune confiance. Par exemple, les villes déjà existantes n'ayant pu convenir entre elles du lieu où siégerait le Congrès, on a décidé qu'on bâtirait une ville nouvelle qui serait le siège du gouvernement. On a choisi l'emplacement le plus avantageux sur le bord d'un grand fleuve ; on a arrêté que la ville s'appellerait Washington ; la place de tous les édifices publics est marquée ; on a mis la main à l'œuvre, et le plan de la cité^reine circule déjà dans toute l'Europe. Essentiellement, il n'y a rien là qui passe les forces du pouvoir humain ; on peut bien bâtir une ville. Néanmoins ily a trop de délibérations, trop d'humanité dans cette affaire, et l'on pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtû^a pas, ou qu'elle ne s'appellera pas Washington, ou que le Congrès n'y résidera pas (1). »
La ville s'est bâtie ; elle s'est appelée Washington ; le Congrès y a résidé, et y réside.
Voilà donc un pari trois fois perdu. Mais, dans les conditions où il le faisait, l'auteur se doutait bien
1) Considérations, ch. viii.
un peu qu'il avait plus d'une chance sur mille de le perdre; pour qui entend ce que parler veut dire, il n'avait voulu qu'exprimer par une spirituelle hyperbole son peu de confiance dansla durée des institutions américaines. S'il en faut juger par mille bruits qui viennent de l'autre côté de l'Atlantique, peut-être n'avait-il pas tout à fait tort; et je redirais volontiers comme lui, quatre-vingts ans après lui : « Il n'est pas temps de les citer (1) ».
Quoi qu'il en soit Se l'Amérique, les prévisions de Joseph de Maistre n'ont guère été démenties par les suites que quand elles étaient, un peu aventureusement, à 4ate fixe et qu'elles portaient sur des faits
1) Portons encore au passif de Joseph de Maistre ses prévisions au sujet de Bernadotte devenu prince royal de Suède par Tadoption de Charles XIII et par le vote des Etats. Ce qui rendait mauvais le cas de Bernadotte, ce n'était point d'avoir été sergent avant de devenir maréchal de France et prince de Ponte-Corvo, mais bien d'être adopté par un usurpateur. Charles XIII, en* effet, n'était pas autre chose. Duc de Sudermanie et oncle du roi Gustave IV, il s'était laissé donner ou fait donner la couronne après l'abdication forcée de celui-ci, bien que la loi fondamentale appelât au trône le fils du roi dépossédé. Joseph de Maistre, condamnant justement cet acte révolutionnaire, augurait mal d'une dynastie qui s'établissait ainsi : « Il ne peut pas être bon et il n'est nullement probable, » écrivait-il en 1811, » que ce personnage commence une race royale en Suède. « Et il ajoutait, plus affirmativement, après la chute de l'Empire : a Bernadotte certainement ne régnera pas. » — Il se trompait encore ; et il est facile de reconnaître ici la répugnance involontaire des âmes généreuses à croire au succès de l'injustice. Il savait cependant que, dans l'ordre politique comme dans l'ordre civil, il faut se résigner à la prescription. Il le dira lui-même un peu plus loin.
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particuliers. Dans de telles conditions, il n'avait garde d'oublier que c'étaient, après tout, des conjectures; et ce sous-^ntendu suffirait à corriger ce qu'elles ont, à première vue, de trop affirmatif. Mais il ne se contente pas du sous-entendu; dès son premier ouvrage, il confesse avec une humilité pleine de noblesse et de mélancolie l'impuissance de l'homme à lever le voile qui couvre l'avenir : « Quand nous avons réuni toutes les probabilités, interrogé l'histoire, discuté tous les doutes et tous les intérêts, nous pouvons encore n'embrasser qu'une nuée trompeuse au lieu de la vérité. Où et quand finira l'ébranlement, et par combien de malheurs devons-nous encore acheter la tranquillité ? Est-ce pour construire que Dieu a renversé, ou bien ses rigueurs sont-elles sans retour ? Hélas ! un nuage sombre couvre l'avenir, et nul œil ne peut percer ces ténèbres (1). > — Et treize ans plus tard, il disait dans l'intimité de la correspondance : « Pour moi, je ne doute nullement de quelque événement extraordinaire; mais la date est indéchiffrable (2).» Sous ces réserves, il faut bien reconnaître que certains hommes ont eu plus que d'autres le don de voir juste et loin dans l'histoire de l'avenir. Parfois la prodigieuse exactitude des prévisions semble en vérité ne pouvoir s'expliquer que par une inspiration prophétique et surnaturelle. Comment refuser, par exemple, ce caractère aux paroles célèbres qui
1) Considérations, ch. viii.
2) Lettre quarante-troisième, à M. le comte de Blacas (16 juin
130 CHAPITRE TRQISlÈBfE
furent prononcées, en 1780, par le P. Beauregard dans la chaire de Notre-Dame deParis et qui annonçaient, treize ans d'avance^ tout le détail des profanations horribles de ce vénérable sanctuaire (1)?
Mettant même à part ces cas privilégiés, on reconnaîtra du moins que les grands divinateurs ont été tout ensemble des hommes de foi et des hommes de génie . La foi les rendait fermes sur les principes ; le génie fécondait pour eux les faits dont ils étaient les témoins, et leur permettait d'y déchiffrer, comme dans un livre fermé au vulgaire, les indications du plan divin et les signes de l'avenir. Tandis qxie des esprit* plus étroits, se laissant absorber par chaque scène du drame, se trompent sur ses proportions et croient voir un dénoûment dans ce qui n'est qu'un incident, ceux-ci, au contraire, dominent les événements parce qu'ils les regardent de haut ; ils disent à l'un : Tu n'es qu'un prologue, à un autre : Tu n'es qu une péripétie ; ils reconnaissent le pied d'argile des colosses devant qui le monde s'incline ; et sans savoir encore d'où et quand roulera le caillou qui les fera tomber, ils sa-
1) a Oui, VOS temples, Seigneur, seront dépouiUés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit. Mais, qu*entends-je, grand Dieu! que vois-je? Aux saints cantique« qui faisaient retentir les voûtes sacrées en votre honneur succèdent des chants lubriques et profanes! Et toi! divinité infâme du paganisme, impudique Vénus, tu viens ici même prendre audacieusement la place du Dieu vivant, t'asseoir sur le trône du Saint dai Saints, et recevoir Tenceus coupable de tes nouveaux adorateurs ! »
vent et annoncent qu'il roulera de quelque part et accomplira son œuvre tôt ou tard. Comme ils ne se trompent pas aux fausses apparences d'établissements définitifs, de même ils discernent, sous des ruines qui paraissent consommées sans retour, le germe des résurrections futures; ils sont seuls à dire aux premiers : Nomen habes quodvivas^ et mortuus es (1), ils sont seuls à dire des secondes : Non mortua est, sed dormit (2). On les prend pour des rêveurs et des visionnaires, parce que ce qu'ils voient dépasse la vue commune ; souvent ils meurent avant que les faits leur aient donné raison, parce que les minutes des empires sont les années de la vie d'un homme. Mais la génération qui les suit, voyant que la marche générale des événements commence à leur donner raison, apprend à les traiter avec plus de respect. Et, — si elle est en état de comprendre quelque chose, — elle comprend, en lisant leurs livres, que la pénétration naturelle de leur génie ne leur eût point suffi pour voir de si loin le cours des choses humaines, et qu'il leur a fallu encore bâtir leur observatoire sur une hauteur bien choisie, sur la foi au gouvernement de la Providence, à la mission divine de l'Église, aux principes constitutifs des sociétés humaines.
Joseph de Maistre est au premier rang dans ce groupe de grands esprits divinateurs. Nous sommes
1) On te dit vivant, et tu es mort,
2) Elle n*est pas morte, mais elle dort.
déjà mieux placés que les hommes de son temps pour juger les prévisions que sa haute philosophie de l'histoire a tirées des faits prodigieux dont il fut le contemporain ; et dés à présent nous avons le droit de dire que presque toutes étaient justes dans leur ensemble, quelques-unes dans le détail.
L'objet principal, on peut dire l'objet unique, de ses contemplations a été la Révolution française. Elle est le centre auquel il les rapporte toutes, et qui les eût faussées en bloc s'il se fût mépris sur son importance, si, par exemple, il n'eût vu qu'un événement comme un autre dans cette grande phase de l'histoire du monde, ou bien s'il eût pris au sérieux, comme un terme final, telle ou telle de ses étapes.
Or, presque tous les hommes de ce temps se partageaient entre ces deux erreurs. A Coblentz, on s'imaginait que le roi rentrerait un jour ou l'autre, qu'alors tout serait dit, et que les sanglantes années de l'interrègne ne laisseraient que le souvenir d'un Sombre rêve nocturne entre deux soleils. En France, on crut, sous le Directoire, à l'éternité de la République; sous Napoléon, à l'éternité de l'Empire et à « la clôture de l'ère des révolutions » (je ne parle pas de ce à quoi on a cru depuis soixante ans). De part et d'autre on se laissait tromper par
le fait du jour, et l'on ne savait pas mesurer les proportions de la grande force mystérieuse qui se développait à travers ces incidents éphémères.
Joseph de Maistre ne s'y est pas trompé un seul instant.
« La Révolution française est une grande époque », écrit-il au chapitre ii des Considérations; « et ses suites dans tous les genres se feront sentir bien au delà du temps de son explosion et des limites de son foyer. »
Quinze ans après, précisant encore sa pensée : 4c II y a dans la révolution actuelle quelque chose de particulier et de radical hors de toutes les règles générales, et qui ordonne au véritable observateur de s'attendre à des choses qu'on ne devrait pas prévoir dans d'autres circonstances (1). »
En 1805, il écrit à l'évêque de Nancy : « Plus j'examine ce qui se passe, plus je me persuade que nous assistons à une des grandes époques du genre humain (2). » Il le répète en 1807, après Tilsitt (3). C'est une formule favorite qui exprime une conviction inébranlable. Et de cette conviction en naît une autre, qui se prolongera jusqu'au dernier jour de sa vie, à savoir que le dernier mot n'est pas dit, et que le grand événement n'est pas achevé. En 1809, trois mois après Wagram, il écrit : « Je m'ap-
1) Lettre soixante-seizième, à M. le chevalier de ***, 15 août
2) L'ettre dix-neuvième.
3) Lettre quarante-neuvième, à M. le comte d'Avaray.
plaudis d'avoir toujours de nouvelles raisons de vous assurer que la révolution dure toujours, qu'il n'y a point d'exclusion, point d'établissement fixe, et que personne n'a le droit de dire : C'est fini. On l'a dit après la bataille de Marengo, on l'a dit après la bataille d'Austerlitz, on l'a dit après celle de Friedland ; mais , malgré toutes les apparences possibles, toujours on s'est trompé (1). » En 1817, sous la seconde Restauration, son langage est à peine modifié. « La révolution qui vient de finir {à ce qu'on dit) n'était qu'une préface (2). »
Une préface de quoi? c'est le point capital.
Préface d'une destruction plus complète? Préface d'une renaissance et d'un avenir plus beau que le passé?
Joseph de Maistre n'hésite pas sur la réponse ; il est indomptablement, même aux plus mauvais jours, du parti de l!espérance.
Il en est parce que, dans les terribles événements de la fin du siècle, la main de Dieu lui est clairement visible, et qu'au delà des sévérités divines il y a toujours en ce monde les miséricordes, au delà des destructions que Dieu permet les reconstructions dont le plan est déjà tracé et dont les matériaux se préparent.
« La Révolution française est une révolution décrétée », dit-il au chapitre premier des Considé-
1) Lettre soixante-cinquième, à M. le comte de ***.
2) Lettre cent trente-troisième, au T. R. P., général de la Compagnie de Jésus.
ration.^ ; et il en donne les preuves avec une merveilleuse énergie de pensée et.de pinceau: « La première condition d'une telle révolution, c'est que tout ce qui pourrait la prévenir n'existe pas, et que rien ne réussisse à ceux qui veulent l'empêcher. Mais jamais Yordre n'est plus visible, jamais la Providence n'est plus palpable que lorsque l'action supérieure se substitue à celle de l'homme et agit toute seule. C'est ce que nous voyons en ce moment. Ce qu'il y a de plus frappant dans la Révolution française, c'est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a pu lui opposer ; personne n'a contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer l'obstacle, mais c'est tout. La Révolution mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Les scélérats même qui paraissent la conduire n'y entrent que comme de simples instruments ; et dès qu'ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement. Plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la Révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On dit fort bien quand on dit qu'e/fe va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la Divinité ne s'était montrée d'une manière si claire dans aucun événement humain. Si elle emploie les instruments les plus vils, c'est qu'elle punit pour régénérer, »
Joseph de Maistre devait vivre un quart de
siècle (et quel quart!) après avoir affirmé, dans la nuit la plus sombre, sa foi à l'aurore et au soleil. Il j persista toujours, et il en devait reproduire l'expression sous mille formes splendides : « Ce que nous avons vu n'est qu'un préparatif nécessaire. Ne faut-il pas fondre le métal avant de jeter la statue? Ces grandes opérations sont d'une longueur énorme. On peut voir soixante générations de roses ; quel homme peut assister au développement total d'un chêne (1)? > — « Une grande révolution était décrétée, il faut qu'elle s'accomplisse. Lorsqu'une postérité, qui n'est pas fort éloignée (2), verra ce qui a résulté de la conjuration de tous les vices, elle se prosternera, pleine d'admiration et de reconnaissance (3). » — « Je ne puis me détacher de mon idée fixe et consolante, que tout ce que nous voyons n'est qu'un avant-propos terrible, et que nous verrons un jour des événements aussi extraordinaires dans le bien que ceux que nous voyons aujourd'hui dans le mal(4). » — « Pour nettoyer la place il fallait des furieux, vous allez maintenant voir arriver l'architecte (5). » — « Le spectacle, à la
1) Lettre dix-neuvième, 9 mars 1805.
2) On voit ici une légère fluctuation ; mais elle porte sur la partie flottante , c'est-à'dire sur la question de durée et de date.
3) Lettre quarante-neuvième, 24 juillet 1807.
4) Lettre soixante-et-onzième, à M. le comte de ***i 20 août
5) Lettre quatre-vingt-seizième, à M. le comte de Bray, 16 janvier 1815.
vérité, ne sera ni pour vous ni pour moi; mais nous pourrons bien dire l'un et l'autre, en prenant congé de cette folle planète (si toutefois il est permis de rappeler Horace dans ce moment) :
Spem bonam certamque domum reporto (1). »
( Je rapporte chez moi bonne et sûre espérance.)
Quelle espérance ? celle d'une grande rénovation religieuse et d'un magnifique triomphe de l'Eglise catholique. « Souvenez-vous de ma prophétie chérie ; cette immense et terrible Révolution fut commencée, avec une fureur qui n'a pas d'exemple, contre le catholicisme. Le résultat sera pour le catholicisme (2). »
Il dit bien, c'est sa prophétie chérie ; c'est autour d'elle que se rangent, comme des conséquences autour de leur principe, toutes ses prévisions consolantes sur l'avenir du monde. Et si l'on dit que cette prophétie, là était bien facile enl805 après le Concordat et avant la captivité de Pie VII, il faut savoir qu'elle n'est qu'un rappel, qu'un résumé de tout un chapitre des Considérations qu'il avait écrit à une époque où l'impiété révolutionnaire était absolument triomphante.
1) Lettre cent trente-troisième, 25 janvier 1817.
2) Lettre vingt - septième, k M™' la baronne de Pont^ 30 août 1805.
Joseph de Maistre, dans ce chapitre, va droit au péché originel de la Révolution ; et, la considérant « dans son caractère antireligieux », il la marque d'un mot indélébile qu'il ne faut pas prendre pour une exagération oratoire, mais pour une qualification juridique, précisant son caractère de révolte violente contre Dieu ou de séparation totale et dédaigneuse d'avec Lui. « Il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu'on a vu, et peut-être de tout ce qu'on verra. Qu'on se rappelle les grandes séances, le discours de Robespierre contre le sacerdoce, l'apostasie solennelle des prêtres, la profanation des objets du culte, l'inauguration de la déesse Raison, et cette foule de scènes inouies où les provinces tâchaient de surpasser Paris ; tout cela sort du cercle ordinaire des crimes et semble appartenir à un autre monde. Et maintenant même (1796) que la Révolution a beaucoup rétrogradé, les grands excès ont disparu, mais les principes subsistent. Quelques hommes de l'époque où nous vivons se sont élevés jusqu'à la haine pour la Divinité ; mais cet afii'eux tour de force n'est pas nécessaire ;... l'oubli seul de Dieu est un anathème irrévocable sur les ouvrages humains qui en sont flétris. »
Puis, ayant posé ce principe auquel toute l'histoire de notre siècle apporte, effondrement après effondrement, des confirmations formidables, et parlant non plus en homme d'esprit qui risque un pari, mais en philosophe qui sait d'avance le sort des révoltes de l'homme contre Dieu, il annonce à la Révolution qu'elle périra, et que ses fureurs n'auront servi qu'à rendre plus éclatante la victoire du Christ et de son Église. Il y a là une page d'uûe incomparable magnificence qu'il faut lire tout entière.
4c Aujourd'hui, l'expérience » (de l'issue des attaques dirigées contre l'Eglise depuis sa naissance) « se répète avec des circonstances encore plus favorables ; rien n'y manque de tout ce qui peut la rendre décisive. Soyez donc bien attentifs, vous tous que l'histoire n'a point assez instruits. Vous disiez que le sceptre soutenait la tiare ; eh ! bien, il n'y a plus de sceptre dans la grande arène ; il est brisé, et les morceaux en sont jetés dans la boue. Vous ne saviez pas jusqu'à quel point l'influence d'un sacerdoce riche et puissant pouvait soutenir les dogmes qu'il prêchait ; il n'y a plus de prêtres, on les a chassés, égorgés, avilis, dépouillés; et ceux qui ont échappé à la guillotine, aux poignards, aux fusillades, aux noyades, à la déportation, reçoivent aujourd'hui l'aumône qu'ils donnaient jadis. Vous craigniez la force de la coutume, l'ascendant de l'autorité, les illusions de l'imagination ; il n'y a plus rien de tout cela, îl n'y a plus de coutume, il n'y a plus de maître, l'esprit de chaque homme est à lui.
La philosophie ayant rongé le ciment qui unissait les hommes, il n'y a plus d'agrégations morales. L'autorité civile, favorisant de toutes ses forces le renversement du système ancien, donne aux ennemis du christianisme tout l'appui qu'elle lui accordait jadis; l'esprit humain prend toutes les formes imaginables pour combattre l'ancienne religion nationale. Ces efforts sont applaudis et payés, et les efforts contraires sont des crimes. Vous n'avez plus rien à craindre de l'enchantement des yeux, qui sont toujours les premiers trompés ; un appareil pompeux, de vaines cérémonies n'en imposent plus à des hommes devant lesquels on se joue de tout depuis sept ans. Les temples sont fermés ou ne s'ouvrent plus qu'aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d'un peuple effréné. Les autels sont renversés ; on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes ; les coupes sacrées ont servi à d'abominables orgies, et, sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues. Le philosophisme n'a donc pas de plaintes à faire ; toutes les chances humaines sont en sa faveur ; on fait tout pour lui et tout contre sa rivale. S'il est vainqueur, il ne dira pas comme César : Je suis venu^ j'ai vu, fat vaincu; mais enfin il aura vaincu; il peut battre des mains et s'asseoir fièrement sur une croix renversée. Mais si le christianisme sort de cette redoutable épreuve plus pur et plus vigoureux, si Hercule chrétien, fort de sa seule force, soulève
le fils de la terre et TétoufiFe dans ses. bras, il s'est révélé divin, patuit deus (1). »
Et maintenant, que l'histoire prononce, histoire inachevée sans doute, mais dont la direction et l'issue sont déjà visibles à qui a des yeux pour voir!
Qui donc avait raison? ceux qui s'asseyaient fièrement sur une croix renversée en disant : nous avons vaincu? ou celui qui voyait dans l'avenir le Christ sortir victorieux de son nouveau sépulcre et se révéler Dieu?
Un an après son invraisemblable prophétie, l'accomplissement en devenait humainement plus impossible. Pie VI, arraché de Rome par des mains fran çaises, allait mourir prisonnier à Valence, et c'était la fin de la papauté. Mais, trois ans plus tard, la France signait un traité de paix et de concorde avec le successeur de celui qu'on avait appelé le dernier pape; et Notre-Dame, déshonorée par les fêtes de la Raison, se rouvrait, au bruit du canon des Invalides, pour un Te Deum solennel.
Ce n'était point fini cependant, et la Révolution durait toujours. Bientôt la main qui avait signé le Concordat s'abattait brutalement sur la liberté de l'Église et sur la personne même de son chef. Mais « Dieu tonne du haut des cieux ; le redouté capitaine tombe, et l'Église est délivrée (2) > ; le geôlier
1) Considérations, ch. y.
2) BossuET, Oraison funèbre d'Anne de Gonzague. — Je change un mot; Bossuet parle de la Pologne. D'ailleurs le gentilhomme de Savoie est ici à un tel niveau de pensée et de style
de Pie VII a des geôliers à son tour ; et tous les souverains de l'Europe, sans distinction de catholiques, de protestants ou de schismatiques, ramènent le Pape-Roi dans sa ville au milieu des acclamations de son peuple.
La démonstration n'est pas complète encore. Il faut que tous les appuis humains soient retirés, et que le contraste éclate entre leur fragilité et la solidité indestructible de l'édifice sacré qu'ils semblaient soutenir. Les trônes relevés s'écroulent; le monde est ébranlé par de nouvelles révolutions, animées, comme leur aînée, d'un esprit hostile à l'Église. L'Eglise demeure, faisant son œuvre, et reprenant peu à peu possession de ces hautes classes sociales 4ui avaient préparé par leur apostasie le châtiment de 1793; ses ordres religieux refleurissent ; les œuvres qu'elle inspire s'épanouissent avec une fécondité merveilleuse ; son droit d'enseigner est reconquis au foyer même de la Révolution ; et le grand prêtre peut s'écrier, non plus comme un prophète, mais déjà comme un témoin :
Quelle Jérusalem nouvelle ' Sort du fond du désert, briUante de clartés, Et porte sur le front une marque immortelle?
Peuples de la terre, chantez; Jérusalem renaît plus brillante et plus belle (1)
Est-ce tout? pas encore. Il faut que des retours
que les citations du grand évêque se présentent d'elles-mêmes
et comme de plain-pied à propos des Considérations sur la
France.
' 1) Racine, Athalie, acte HIj scène vu.
LES PRÉVIÇIONS 143
offensifs se produisent et qu'ils aillent jusqu'au bout* Il faut que la papauté, de nouveau chassée par la Révolution, de nouveau rétablie, puis spoliée province après province, succombe enfin sous la complicité des pouvoirs qui avaient juré de la défendre. Et il faut qu'à travers toutes les trahisons et toutes les violences, se déroule avec une splendeur inattendue le plus long pontificat de l'histoire ; il faut que la papauté désarmée et enchaînée gouverne l'Église avec une autorité mieux obéie que jamais; il faut que la vitalité de cette Eglise éclate dans les plus grandes affirmations catholiques que le monde ait entendues depuis bien des âges; il faut que le pape prisonnier demeure plus roi de Rome par sa parole que l'envahisseur par ses baïonnettes ; il faut que la figure de Pie IX, dominant tout avec une souveraineté reconnue même de ceux qu'elle irrite, donne d'avance à notre siècle le seul nom qu'il portera dans l'avenir ; il faut que de nouveaux exemples viennent confirmer la loi formulée en 1810 jpar le comte de Maistre à l'adresse du premier des Napoléons, par une lettre à un prédécesseur de Victor- Emmanuel : Jamais aucun souverain n'a mis la main sur un pape, et n'a pu ensuite se vanter d'un règne long et heureux (1) ; il faut que la mort du pontife octogénaire prenne au dépourvu les puissances ennemies qui la guettaient depuis dix ans, et que la transmission de son autorité infaillible
1) Lettre soixante -dixième, au Roi, 25 mai 1810.
s'opère avec une promptitude et une unanimité qui déjouent tous leurs calculs; et enfin (pour ajouter ce que l'histoire écrit aujourd'hui à ce quelle écrivait hier) il faut que les plus acharnés persécuteurs de l'Eglise, avertis par des signes eflfrayants qu'ils ont fait fausse route et qu'on n'entre pas impunément en lutte contre Dieu, cherchent sous nos regards un moyen de revenir sur leurs pas et de vivre en paix avec cette Eglise à laquelle ils se flattaient follement de survivre.
Ainsi se vérifie, page par page, la grande prévision du prophète allohroge. Nous savions d'avance qu'il avait raison, parce que nous savions que les choses divines ne meurent pas. Mais nous le voyons mieux que nos pères par une expérience qui leur manquait ; et nos fils le verront mieux que nous par une expérience qui nous manque.
Certes, le comte de Maistre n'a ni pu ni voulu prévoir toutes les péripéties de cette lutte d'où l'Eglise sort toujours victorieuse. C'est déjà beaucoup d'avoir deviné en 1819 « qu'il était infiniment probable que les Français donneraient encore une tragédie (1), » sans qu'il faille s'étonner qu'il n'ait pas dit en combien d'actes.
Il y a cependant un point, à la fois très important et très précis, sur lequel il a particularisé ces prévisions. Il a vu que le gallicanisme opposait à la fécondité de la renaissance catholique un obstacle
1) Lettre cent cinquante-quatrième^ à M. le chevalier d'Olry, 3 mars 1819.
très puissant et très fâcheux qui diminuait la quantité et altérait la qualité de ce grand mouvement réparateur. Et, dans la même lettre que nous venons de citer, il a annoncé avec une entière assu^ rance que cet obstacle serait vaincu. « Vpici ce qui est certain^ mon cher chevalier. L'esprit religieux, qui n'est pas du tout éteint en France, fera un effort proportionné à la compression qu'il éprouve, suivant la nature de tous les fluides élastiques. Il soulèvera des montagnes, il fera des miracles. Le Souverain Pontife et le sacerdoce français s'embrasseront, et, dans cet embrassement sacré, ils étoufferont les maximes gallicanes. Alors le clergé français commencera une nouvelle ère, et reconstruira la France ;
— et la France prêchera la religion à l'Europe ;
— et jamais on n'aura rien vu d'égal à cette propagande ; — et si l'émancipation des catholiques est prononcée en Angleterre, ce qui est possible et même probable, et que la religion parle en Europe français et anglais, souvenez-vous bien de ce que je vous dis, mon très cher auditeur, il n'est rien que vous ne puissiez attendre. »
Laissons de côté ces admirables pressentiments au sujet de l'Angleterre, si bien vérifiés par les progrès du catholicisme dans la grande île, par le développement du puséysme et du ritualisme, par les magnifiques conquêtes de l'Eglise dans l'Amérique anglo-saxonne. Tenons-nous-en au gallicanisme. Le sort qui, grâce à Dieu, l'attendait, pouvait-il être mieux décrit ? N'est-ce pas dans un
embrassement sacré de la papauté et de notre saint clergé qu'a disparu comme un fantôme cet obstacle, ce préjugé de tant de pieuses âmes, cette superstition nationale qui séparait à demi la fille aînée d'avec la mère universelle et, sans tarir en France la sève catholique, l'empêchait d'y couler à pleins bords et troublait la limpidité de son cours ? Rien cependant ne semblait annoncer encore cette grande victoire de l'esprit d'unité sur l'esprit d'isolement. Les maximes gallicanes dominaient à la cour du roi très chrétien ; elle étaient de tradition (d'une tradition récente, mais qui se croyait antique) dans l'épiscopat français presque tout entier; elles présidaient à l'enseignement théologique de la plus grande partie de nos séminaires ; tempérées d'ailleurs par un grand fond d'esprit catholique qui avait fait ses preuves contre la tentative schismatique de l'Assemblée constituante, il semblait, — et c'était leur grand danger, — qu'elles fussent devenues presque inoffensives. Le comte de Maistre ne s'est trompé ni sur le péril ni sur l'issue. Une seule chose, et cela au grand honneur de sa modestie, lui a échappé : la part considérable qui lui reviendrait à lui-même, par l'influence posthume de son livre du Pape, àa,ns l'honneur de la victoire.
Et la victoire est plus complète encore qu'il ne l'avait annoncé. Le gallicanisme n'a pas été seulement vaincu, il a été détruit sans retour. Il n'était qu'un appel du Pape supposé faillible au Concile reconnu infaiUible; et c'est désormais le Concile
qui impose à tout catholique la foi à Tinfaillibilité pontificale, la foi aux Encycliques, la foi aux décisions et aux condamnations résumées dans le Syl-lahus. Désormais, il n'y a plus deux manières d'être catholique, mais une seule : la manière du Pape. Le principe caché de division et de séparatisme qui a fait tant de mal et empêché tant de bien est extirpé jusqu'aux dernières racines ; et la magnifique unité de la sainte Eglise catholique rayonné désormais dans un ciel sans nuages.
D'ailleurs, il ne semble pas qu'il ait rien dit de trop su*r l'action européenne, — et plus qu'européenne, — de la France dans l'œuvre de la renaissance religieuse. Il n'a vu la naissance ni de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, ni de la Société de Saint-Vincent de Paul, ni des Petites Sœurs des Pauvres ; je ne sais même s'il a connu la Société du Sacré-Cœur, encore obscure et presque naissante. Mais est-ce que toutes ces institutions, nées sur notre sol et demeurées françaises par leur foyer central, ne sont pas, sous les formes diverses de l'apostolat, de la charité et de l'enseignement, la France prêchant la religion à l'Europe^ la France travaillant, « ce qui n'est pas peu dire, à produire une fois plus de bien qu'elle n'a causé de mal »?
Ces dernières paroles nous amènent aux prévisions ou aux conjectures du comte de Maistre sur
l'avenir de notre pays. Souvenons-nous qu'il ne lui appartenait point. Savoisien de naissance et serviteur inviolable de la maison de Savoie, ses idées sur la France peuvent être discutées, mais on ne saurait y voir les illusions du patriotisme français ou de la fidélité bourbonnienne. Elles méritent tout au moins d'être recueillies comme un témoignage impartial ; et le temps où nous vivons n'est pas de ceux où les sympathies d'un grand homme pour la France soient chose à dédaigner.
Celles du comte de Maistre ont le mérite de la réflexion et de la persévérance, et l'on peut dire qu'elles encadrent toute sa vie d'écrivain. Largement exprimées dans les Considérations, elles se laissent apercevoir dans les Soirées, elles s'affirment dans sa correspondance. Ce n'est pas assez de dire qu'elles s'affirment; elles s'imposent. Car elles ne sont pas chez lui inclination, mais doctrine ; ce sont moins des sentiments que des convictions profondes sur le rôle de la France dans les affaires du monde. C'est pourquoi ni son indignation contre les forfaits de la Révolution, ni l'intérêt social qui semblait unir contre elle comme contre un ennemi commun toutes les monarchies européennes, ni son dégoût de gentilhomme catholique pour la démagogie athée, n'obtiennent de lui un seul mot, une seule pensée, contre l'unité et même contre la prépondérance françaises.
Il tient la France pour coupable, bien qti'il ne la confonde point avec les scélérat» Qui se sont servis
d'elle. 4c Tout attentat commis contre la souveraineté au nom de la nation est toujours plus ou moins un crime national, car c'est toujours plus ou moins la faute de la nation si un nombre quelconque de factieux s'est mis en état de commettre le crime en son nom. Ainsi, tous les Français, sans doute, n'ont pas voulu la mort de Louis XVI ; mais l'immense majorité du peuple avoulu, pendant plus de deux ans, toutes les folies, toutes les injustices, tous les attentats qui amenèrent la catastrophe du 21 janvier (1). »
Il la tient en conséquence pour punissable, et pour justement punie par la Révolution elle-même, non seulement de ce crime culminant, mais du long crime préparatoire qui a rempli le xviii* siècle. « Tous ceux qui y ont trempé ont voulu la Révolution, et tous ceux qui l'ont voulue en ont été justement les victimes, »
Mais rien de tout cela ne lui fait oublier « que la France exerce sur l'Europe une véritable magistrature ; que la Providence, qui proportionne toujours les moyens à la fin et qui donne aux nations, comme aux individus, les organes nécessaires à leur destination, a donné à la nation française deux instruments, et, pour ainsi dire, deux bras avec lesquels elle remue le monde : la langue, et l'esprit de prosélytisme qui forme l'essence de son caractère, en sorte qu'elle a constamment le besoin et le
1) Considérations, ch. ii.
pouvoir d'influencer les hommes (1). » Il estime que ces dons magnifiques, détournés de leur voie, peuvent et doivent y revenir, et que s'il se fait en Europe une contre-révolution morale faute de laquelle le lien social sera dissous, c'est la France qui sera appelée à la produire (2). C'est pourquoi, sous la Convention même, il juge avec une extrême sévérité, dans l'abandon de la correspondance intime, les desseins de la coalition et s'applaudit de leur insuccès : « D'autres nations, ou, pour mieux dire leurs chefs, ont voulu profiter, contre toutes les règles de la morale, d'une fièvre chaude qui était venue assaillir les Français, pour se jeter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit que non ; toujours elle fait bien, mais jamais plus visiblement à mon avis. Aussi ne désiré-je les succès de la coalition que contre le jacobinisme, parce que je vois dans la destruction de la France le germe de deux siècles de massacres, la sanction des maximes du plus odieux machiavélisme, l'abrutissement irrévocable de l'espèce humaine, et même, ce qui vous étonnerait beaucoup, une plaie mortelle à la religion (3) . »
Il ne faut donc point s'étonner de voir ce royaliste battre des mains aux victoires des armées ré-
1) Considérations, ch. ii.
2) Ibid,
. 3) Lettre troisième, à M. le baron Vignet des Etoles, 29 octobre 1794. — J'ai cité plus haut les premières lignes de ce passage. Mais elles étaient trop nécessaires ici pour que je pusse me dispenser de les citer encore.
puDlicaines, et cela dans le livre même où il annoncé la fin de la République ef prêche à la France le rétablissement de la royauté nationale. Par une hypothèse hardie, il suppose l'armée devenue tout à coup royaliste au temps même de la Terreur, et voici le langage qu'il prête à ses chefs : « Il nous est dur sans doute de combattre pour le Comité de salut public ; mais il y aurait quelque chose de plus fatal encore, ce serait de tourner nos armes contre lui. A l'instant où l'armée se mêlera de politique, l'Etat sera dissous; et les ennemis de la France, profitant de ce moment de dissolution, la pénétreront et la diviseront. Ce n'est point pour ce moment que nous devons agir, mais pour la suite des temps ; il s'agit surtout de maintenir l'intégrité de la France ; et nous ne le pouvons qu'en combattant pour le gouvernement quel qu'il soit ; car, de cette manière, la France, malgré ses déchirements intérieurs, conservera sa force militaire et son influence extérieure. A le bien prendre, ce n'est point pour le gouvernement que nous combattons, mais pour le roi futur qui nous devra un empire plus grand peutêtre que ne le trouva la Révolution (1). >
On voit, par ces courts passages, qu'à la date de 1797, le comte de Maistre ne séparait pas dans ses espérances la restauration de la France d'avec la restauration de la royauté. L'une et l'autre prévision semblait raisonnable. L'Europe et la France
.1) Considérations, ch. ii.
étaient également fatiguées, l'Europe de guerres stériles, la France de révolutions et d'anarchie. En vain la Convention avait prétendu perpétuer son esprit et son personnel dans la constitution directoriale; le renouvellement par tiers du conseil des Anciens et du conseil des Cinq-Cents renforçait chaque année les rangs contre-révolutionnaires, et le fonctionnement régulier du nouveau régime formait déjà dans les deux assemblées une majorité royaliste. Le coup d'État de fructidor vint tout ajourner, et montra en même temps aux plus aveugles ce que les partis révolutionnaires savent faire de leur grand principe de la souveraineté nationale toutes les fois qu'il les gêne. La Révolution, après s'être prolongée trois ans encore dans l'anarchie du dedans et dans les désastres du dehors, allait entrer dans une nouvelle phase et aboutir à un établissement en apparence définitif. Les conjectures du comte de Maistre, brusquement démenties par un coup de force, allaient être déconcertées par un régime imprévu, à la fois révolutionnaire et contrerévolutionnaire.
L'établissement impérial posa en effet devant son ferme et large esprit une question bien faite pour le troubler. Il savait par l'histoire que plus d'une fois 4c il y a eu des usurpations très criminelles dans leur principe, auxquelles cependant il a plu à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par une longue possession », ajoutons, pour compléter sa pensée, par l'extinction ou la renonciation de la
race légitime. « L'auguste maison de Bourbon serait-elle usée et condamnée {quod àbominor) par un de ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre compte ? doit-elle au contraire reprendre sa place ? » Quoi qu'il en puisse être de ce terrible dilemme, l'Empire lui paraît être un grand coup porté à la Révolution, parce qu'il doit 4c ou commencer une nouvelle race, ou rétablir toutes les bases de la monarchie sans qu'il en coûte la moindre défaveur au principe légitime (1) », puis disparaître d'une manière ou d'une autre quand tout sera prêt pour la restauration de Tordre véritable.
Le quod àbominor montre assez que son cœur ne balance pas entre les deux hypothèses. Mais il est bon de remarquer que son esprit, qui les a posées toutes deux par devoir de conscience scientifique, se range bien vite du même côté que son cœur. € En me dépouillant, autant qu'il est possible à l'homme, de toute espèce d'illusion de devoir et d'inclination, je crois donc qu'il est impossible que Bonaparte établisse une nouvelle dynastie. Je me crois fondé à croire que sa commission est de rétablir la monarchie et d'ouvrir tous les yeux en arrêtant également les royalistes et les jacobins, après quoi il disparaîtra, lui ou ga race. Quant à l'époque,, il serait téméraire de la conjecturer ; tout homme sage doit dire : Nescio diem neque hO"
1) Lettre onzième^ à M™« la baronne de Pont, juiUet 1804.
ram (1). »Et il donne ses raisons empruntées à Texpérience de l'histoire.
La remarquable lettre où nous lisons ces passages indique très exactement la ligne que suivit la pensée du comte de Maistre pendant tout l'Empire. L'idée d'une nouvelle dynastie ne lui apparut jamais que comme ym^ 'possibiliik métaphysiquey comme une de ces hypothèses qu'il faut envisager pour ne rien négliger, mais qu'on a le droit de repousser ensuite au nom de l'histoire comme de la morale. Combien cela durera, il n'en sait rien, et il est réduit à conjecturer d'après les événements. « Tout annonce que son règne sera long (2) », écrit-il après Tilsit ; et en eflfet tout ne l' annonçait-il pas ? Et il disait à la même époque avec une fierté héroïque : U Europe est à Bonaparte^ mais nos cœurs sont à nous.
Mais, dès 1809, après l'attentât de Bayonne qui confisquait l'Espagne, et l'attentat de Rome qui confisquait la papauté, il ne croit plus même à la durée éphémère du pouvoir impérial. Il considère comme une véritable tentation la seule pensée d'y croire. « Quoique ses prodigieux succès fassent nécessairement entrer des doutes dans tous les esprits, il faut s'en tenir aux principes qui défendent de regarder cet homme comme un souverain, chef d'une racQ ; mais combien de souverains légitimes et puissants auront peut-être envié sa puissance
1) Ihid,
2) Lettre cinquantième^ à M. le chevalier de ***^ 13 décembre 1807.
dans leur cœur! C'est tout comme s'ils avaient envié la force physique des portefaix. Celle de Napoléon n'est point du tout royale ; elle est révolutionnaire (1). Pour moi, si le grand Napoléon doit établir une dynastie légitime et durable, je renonce de tout mon cœur à ma qualité d'être raisonnable (2). »
A cette époque il est presque seul en Europe à tenir les yeux fixés sur la vieille royauté française, et il annonce son rétablissement avec un élan d'espérance. « Qui aurait pu prévoir les événements d'Espagne? Toujours il sortira quelque chose de dessous terre qui prolongera les convulsions, et l'oa ne cessera de se massacrer jusqu'à ce que la maison de Bourbon soit à sa place. Lorsque l'on arrache une maison royale de la sienne, le vide qu'elle laisse se remplit tout de suite de sang humain ; mais le vide laissé par la maison de France est un gouffre. » Puis, ayant impitoyablement énuméré toutes les invraisemblances d'une restauration, il conclut : « Tout semble annoncer la fin de cette grande maison ; n'importe, je persiste à croire qu'elle reviendra sur l'eau (3). »
Elle revint, en effet, non pas sans doute dans les conditions que son fidèle ami avait rêvées pour elle, mais à temps pour empêcher le démembrement de
1) Correspondance diplomatique, vol. I, p. 10,24 mai 1811.
2) Ibid., p. 48, 28 janvier 1812.
3) Lettre soixante-cinquième, à M. le comte de ***, 2 octobre
la France. Même après la campagne de Russie, le comte de Maistre croyait la France invulnérable ; et s'il prévoyait pour elle la perte de bien des conquêtes, il ne redoutait pas l'invasion de son territoire vraiment national. Certes il n'avait pas tort ; pas un soldat étranger n'eût été vu de notre côté du Rhin sans le délire incroyable qui poussa Napoléon à rejeter les propositions de Francfort. Quand ce délire eut attiré toute l'Europe sur notre sol, il comprit à merveille l'énorme difficulté que la coïncidence de l'invasion et de la Restauration allait apporter à celle-ci ; il prévit la funeste puissance du mensonge historique qui devait détourner de Napoléon la responsabilité des malheurs et des humiliations politiques de la France pour la rejeter sur la Royauté qui fut alors la seule sauvegarde de notre existence et de notre honneur. Aussi eût-il souhaité que la coalition victorieuse, sachant prendre les choses de haut, et reconnaissant dans la maison de Bourbon « la clef de voûte de l'ordre européen >, îît au royaume de France des conditions moins dures et prévînt ainsi le crime des Cent-Jours qui allait rendre l'humiliation plus profonde et la difficulté plus inextricable. « Une province en Flandre aurait peut-être tout prévenu (1). »
C'est pourquoi, réservant toute son indignation pour « l'homme de l'île d'Elbe », il juge avec une extrême indulgence le sentiment qui a rejeté l'armée
1) Lettre quatre-vingt-dix-septième, à M. le chevalier de ***, 29 mars 1815.
française dans les bras de son ancien chef. « Cet attachement est la chose du monde la plus naturelle ; c'est la suite inévitable du traité de Paris, qui a créé nécessairement un fanatisme militaire en faveur de Bonaparte. Dans le vrai, c'est lui qui a fait conquérir la France, c'est lui qui a mené les alliés à Paris ; mais la foule, et surtout le soldat, n'est pas capable de ces sortes de raisonnements. Bonaparte leur dit : Vous voyez où vous en êtes! Mes aigles vous menaient au bout du monde; les lys vous avilissent... C'est plus qu'il n'en faut pour créer l'enthousiasme militaire (1). »
Il ne prévoyait pas avec moins de sûreté les embarras que l'esprit révolutionnaire, discipliné plutôt qu'étouffé par l'Empire, allait créer à la Restauration. « On se tromperait infiniment, » écrivait-il à sa cour en 1814, « si l'on croyait que Louis XVIII est remonté sur le trône de ses ancêtres. Il est seulement remonté sur le trône de Bonaparte, et c'est déjà un grand bonheur pour l'humanité ; mais nous sommes bien loin du repos (2). ».
Quatre ans plus tard, il voyait se réaliser avec une rapidité alarmante le côté sombre de ses pressentiments. L'esprit révolutionnaire s'accentuait de four en jour; le moment n'était pas éloigné où l'évidence de ses progrès et de ses projets allaient dissiper les illusions de beaucoup de royalistes libéraux et les rejeter, à la suite de M. de Serre,
1 Gon^espondanoe diplomatique, II, p. 66-67, 28 avril 1815. 2) Ibid. I, p. 379, 6 juillet 1814.
dans le parti de la résistance. « L'état présent de l'Europe fait horreur, et celui de la France en particulier est inconcevable. La peinture que vous me faites d'un seul département convient, en plus ou en moins, à tous les autres. La Révolution est debout sans doute, et non seulement elle est debout^ mais elle marche, elle court, elle rue. — Rangezvous, messieurs et mesdames. La seule différence que j'aperçois entre cette époque et celle du grand Robespierre, c'est qu'alors les têtes tombaient et qu'aujourd'hui elles tournent. J'ai peine à croire que l'état actuel ne finisse pas de quelque manière extraordinaire et peut-être sanglante (1). »
Il voyait tout compromis ; il ne croyait pas tout perdu. Le spem bonam certamque domum reporto survivait dans son âme, toujours au fond, souvent à la surface. Mais il ne croyait pas que les choses dussent aller toutes seules, ni que les petits moyens politiques pussent suffire à guérir la grande blessure et à vaincre le grand ennemi. Il estimait que^ le mal étant surtout moral, le remède devait avoir le même caractère et agir directement sur les âmes. Ce qu'il avait prêché à la Russie en 1810, il le prêchait plus fortement et plus librement à la France en 1814 : « Surtout il faut rétablir les ordres enseignants et christianiser l'éducation (2). »
Ces courtes paroles nous disent assez à quelles
1) Lettre cent cinquante -quatrième, à M. le chevalier d'Olry^ 3 mars 1819.
2) Lettre à M. le comte da Blacas, 22 mai 1814. (Inédit.)
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conditions il jugeait que la restauration de la monarchie pouvait être la pleine restauration de la France. Confiant dans le fonds excellent d'esprit catholique que la maison de Bourbon n'avait jamais entièrement perdu même au plus fort de ses démêlés avec le Saint-Siège, il voulait que la royauté rétablie fût vraiment la royauté chrétienne, et qu'avant tout elle laissât le champ libre à l'Eglise pour faire son œuvre de salut. Il savait à quel point la génération élevée pendant la période révolutionnaire était atteinte du mal qu'il s'agissait de guérir, et il comptait moins sur elle que sur celle qui allait lui succéder, moins sur le présent que sur l'avenir. A la politique de tirer du présent le meilleur parti possible, de réparer ce qu'elle pourrait de ruines en conduisant les affaires publiques avec sagesse, avec suite et avec vigueur, en utilisant les bonnes volontés toutes prêtes et en encourageant les bonnes volontés naissantes, en paralysant par les lois et le gouvernement toutes les influences malsaines. Mais à l'éducation de préparer une génération meilleure en versant année par année dans les cadres de la nation un contingent d'hommes formés par une haute culture intellectuelle, disciplinés à la pratique du devoir, préservés de toutes les contagions révolutionnaires, fermement appuyés sur les principes chrétiens, préparés et résolus à servir l'Eglise et la Royauté dans la grande œuvre de la reconstitution sociale.
C'était là le vrai programme à suivre si l'on vou-
lait faire une œuvi'e durable et profonde et ne pas se contenter de vivre au jour le jour en combattant le mal dans ses effets visibles sans chercher à l'atteindre dans ses causes. On y pensa confusément. Mais il s'en fallait, hélas ! que tous les hommes d'Etat de ce temps partageassent en ce point capital les convictions clairvoyantes du comte de Maistre. De ceux qui les partageaient en priïicipe, la plupart ne surent point, au milieu des nécessités vraies ou supposées de la politique quotidienne, garder assez de liberté d'esprit pour les appliquer avec persévérance. Enfin la grande erreur fut de croire que la christianisation de Véducation pourrait se faire à l'aide du monopole universitaire légué par Napoléon. L'outil semblait commode ; il mettait dans la main de l'Etat tout les rouages administratifs de l'éducation nationale, conseil royal, recteurs, inspecteurs de tous ordres et de tout degré ; on crut qu'on pourrait à son gré diriger administrativement Vesprit de ce grand corps, et que ce qui avait été sous l'Empire un instrument de règne pourrait devenir sous la Royauté un instrument d'éducation chrétienne. On se trompait gravement. Expression de la société française telle que la Révolution l'avait faite, l'Université de l'État était profondément et nécessairement atteinte de tous les maux qu'il s'agissait de guérir; et c'était un véritable contre-sens de la prendre pour médecin. L'inspection la plus vigilante, la répression la plus sévère de tous les écarts saisissables étaient impuissantes à renouveler
son âme et à la rendre chrétienne par le fond de ses entrailles. Tout l'efifet de cette discipline extérieure devait être extérieur comme elle et ne pouvait aboutir qu'à faire rentrer la maladie érup-tive.
Un seul chemin pouvait conduire au but : la liberté rendue à l'Eglise de remplir vis-à-vis de la France, au moyen de son sacerdoce et de ses ordres religieux, son universelle mission d'enseignement. La solennelle reconnaissance de son droit eût été tout ensemble un grand acte de foi nationale et une mesure décisive de salut social. Qui sait les effets qu'auraient eus la loi de 1850 et la loi de 1875 arrivant un demi-siècle plus tôt et dans des conditions qui eussent permis de les faire meilleures? ou plutôt qui peut douter du puissant concours qu'elles eussent apporté à la reconstruction de la France chrétienne, étant appliquées par un pouvoir qui n'aurait pas eu peur de la liberté de l'Eglise ?
La royauté n'en aurait pas eu peur si sa liberté eût été entière ; et ce n'est pas sa faute si ce bienfait, le plus grand de tous, ne couronna pas les services magnifiques qu'elle rendit à la France. Mais on sait trop à travers quels obstacles et quelle « lutte pour la vie y> il lui fallut suivre sa route, quelles concessions lui furent arrachées par le parti qui poursuivait à la fois sa ruine et la ruine de l'Eglise. On sait aussi comment, en cette rencontre, les vieux préjugés du gallicanisme parlementaire servirent, sans le vouloir, les intérêts de la Révo-
lution. L'Université garda donc son monopole et resta ce qu'elle était : quant à son personnel, un mélange d'éléments contraires; quant à son influence, une école de scepticisme ou d'indiflférence en matière de religion. Les deux générations qu'elle forma en quinze ans furent rationalisées au lieu d'être christianisées et apportèrent un obstacle au lieu d'un concours à l'œuvre que la France catholique attendait. On en a vu les suites.
Ces suites, en tout conformes aux craintes du comte de Maistre, lui ont donné raison par le démenti même qu'elles ont infligé à ses espérances; l'avenir a été mauvais faute des préparations qu'il avait conseillées et qui l'eussent rendu meilleur. Aujourd'hui encore sa voix prophétique nous fait entendre le même avertissement, plus profond et plus solennel en face d'un complot désormais démasqué. Puisque tout le plan de l'ennemi est de déchristianiser la France en déchristianisant l'éducation, la liberté de l'éducation chrétienne doit être pour nous le plus cher des trésors. En combattant pour elle nous combattons véritablement pour les foyers et pour les autels, pour le salut des âmes et pour le salut de la patrie.