CHAPITRE IV
En rapportant les sentiments du comte de Maistre pour la France, ses prévisions sur notre avenir, sa foi invincible à la restauration de notre monarchie nationale, j'ai fait remarquer que chez ce gentilhomme de Savoie, serviteur et représentant du roi de Sardaigne, ces sympathies et ces croyances ne pouvaient être attribuées à quelque engagement de parti ou à quelque tradition de fidélité bourbonnienne. J'aurais pu ajouter que chez ce haut et libre esprit, si le cœur échauffe les convictions, ce qui est bien son droit et même son office, il ne les crée jamais. Derrière ses jugements sur les faits et sur les hommes, il y a toujours autre chose qu'une impression de la sensibilité; il y a une doctrine. Et derrière la doctrine, il y a des principes. Je me propose, dans ce chapitre, d'exposer et d'apprécier ces principes et cette doctrine dans l'ordre
164 CHAPITRE QUATRIXHE
social et politique, et de les suivre dans leurs applications principales.
Nous rencontrons tout d'abord deux thèses fondamentales, opposées l'une et l'autre à la théorie et à la méthode révolutionnaires : la thèse du droit divin, la thèse des constitutions naturelles.
Le premier principe de la Révolution est celui-ci : La Société civile et politique est un fait purement humain, résultant d'un contrat comme les autres. Par conséquent, l'autorité vient des hommes et de V accord de leurs libres volontés; il est inutile d'en chercher en Dieu la source et le fondement ; et quant à savoir si Dieu existe ou n'existe pas, c'est une question métaphysique dont la solution n'intéresse point l'ordre social.:»
Ce principe, qui est le péché originel delà Révolution, — son grand anathème, comme dit Joseph de Maistre, — a pris des formes diverses depuis un siècle. Sous la Constituante il s'associe encore avec un reste de courtoisie pour ce Dieu dont on va taire absolument les droits dans la déclaration solenneUe où les droits de l' homme seront énumérés avec tant de complaisance ; le préambule de cet acte contient ces mots : « En présence et sous les auspices de
l'Etre suprême (1). » Sous la Convention, c'est une fièvre aiguë d'impiété ; on s'élève, disent énergiquement les Considérations^ jusqu'à la haine de Dieu. Sous le Directoire, c'est un oubli méprisant; durant cette misérable période, il n'est pas plus question de Dieu que s'il ne restait pas une raison de soupçonner ou de redouter son existence ; on est débarrassé de lui pour toujours, et l'on peut vivre tranquille, comme la suite le fit bien voir. De notre temps, à l'heure même où j'écris, sous les plus transparents euphémismes, on reprend et l'on poursuit au grand jour le dessein de bannir Dieu non plus seulement des lois, chose à peu près faite, mais de l'éducation ; on vient de l'en expulser par la force, voyant qu'il ne consentait pas à se retirer de bonne grâce. Si jamais nous sortons ressuscites du désordre où nous nous agitons depuis près d'un siècle, ce ne sera pas un de nos moindres étonnements que des sociétés européennes aient oublié leurs lois fondamentales au point de se proposer comme un idéal le contre-pied même de leurs conditions d'existence; que des peuples chrétiens aient cru assurer leur avenir en éliminant le christianisme de leurs institutions ; que des nations civilisées aient formé sérieusement et poursuivi obstinément le projet (plus chimérique, selon Plu-
1) Il y a lieu de croire que personne, dans l'Assemblée, ne soupçonna le ridicule de cette rédaction, et que le plus grand nombre la jugea noble et éloquente. La langue de ce temps-là était pervertie au même degré que ses idées.
tarque, que celui d'une ville en l'air) d'un Etat sans Dieu.
Telle est la thèse à laquelle Joseph de Maistre oppose la sienne, qui est celle-ci : La société politique est une œuvre divine, parce qu'elle est la conséquence et le développement nécessaire de la nature humaine telle que Dieu Va faite. Par conséquent, Vautorité sociale, la souveraineté^ quelle que soit sa forme, est de droit divin comme la société elle-même, puisqu'elle est la condition d'existence et le principe vital de Vétat social.
Ceci est en eflfet le principe fondamental qu'on ne peut ébranler sans que tout chancelle, détruire sans que tout périsse. Sans lui il n'y a plus de base à la société politique, par conséquent plus de légitimité ni de stabilité ; le fait brutal s'installe à la place du droit disparu ; et il faut aboutir à cette formule qui est la quintessence de la Révolution et qui figure à ce titre dans le Syllabus : L'autorité n'est rien autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles (1). Et dès lors la porte est grande ouverte tout à la fois au plus absolu despotisme et à la plus parfaite anarchie : au despotisme, car dés l'instant où une force quelconque prévaut décidément sur les autres, elle est tout à fait dans son droit de les asservir ou de les écraser; à l'anarchie, car les forces vaincues gardent le droit de faire de leur mieux pour prendre le dessus à leur tour et pour
1) Auctoritas nihil aliud est niai nttmeri et mateHalium virium stimma (Prop. LX).
mettre de leur côté cette raison du plus fort qui n'était que la meilleure au temps du loup de La Fontaine, qui sera la seule dans les civilisations bâties sur le principe révolutionnaire.
La souveraineté politique est donc de droit divin comme la souveraineté domestique, bien qu'il y ait entre les deux sociétés et, par suite, entre les deux souverainetés, des distinctions bonnes à rappeler sommairement,
La famille est nécessaire (et dès lors divine), d'une nécessité plus absolue que l'État, d'une nécessité d'existence pour le genre humain qui périrait sans elle ; il faut bien que chaque homme ait un père et une mère. La société politique est nécessaire d'une nécessité de développement; le genre humain végéterait sans elle. De plus, l'autorité sociale domestique est monarchique de droit divin, de ce droit divin qui est le droit naturel de la paternité. La forme du gouvernement est déterminée , et aussi la personne ; le fait de la paternité investit et sacre le père, sans que le consentement des fils soit nécessaire pour qu'il exerce sur eux une véritable délégation de l'autorité divine. Dans la société politique, ce qui est de droit divin, c'est l'autorité sociale en soi. Mais à l'origine, à la naissance des peuples, ni la forme, ni la personne ou les personnes, ne sont déterminées par une loi générale ; il y a là une matière pour le consentement humain, et la petite part de l'homme est reconnaissable à côté de la grande et souveraine part de Dieu. Si la doctrine
du contrat social ne voulait dire que cela, si elle ne portait que sur ces points indéterminés et variables, et non pas sur l'existence même de } la société et de l'autorité, elle serait raisonnable, du moins en théorie idéale, au lieu d'être absurde ; et elle n'aurait plus que le tort de désigner une idée juste par un mot qui suggère l'idée historiquement très fausse d'une délibération* en règle et d'une convention expresse, lesquelles, en fait, ne se retrouvent nulle part à l'origine des sociétés politiques.
Ces principes sont manifestement la base de toute la doctrine politique du comte de Maistre. Cependant nous ne les trouvons exposés ex professa ni dans les Considérations f ni dans V Essai sur le principe générateur^ ni dans aucun autre ouvrage publié par lui-même ou peu de temps après sa mort. Pour tout lecteur familiarisé avec les habitudes de ce grand esprit, il y avait là une lacune étrange, et l'on pouvait gager qu'en cherchant bien dans les pages manuscrites, on trouverait de quoi la remplir.
L'exposé doctrinal existait, en effet, dans une Étude sur la souveraineté composée à Lausanne, de 1794 à 1796, ouvrage « écrit à la hâte et jamais relu », dit une note de l'auteur datée de 1815. Et cette « esquisse inachevée, » comme ill' appelle dans une autre note, était simplement une œuvre de premier ordre où certaines pages , sans doute , appelaient une retouche, certains détails une rectification, certains mots une correction ou une expli-
LA DOCTBUfE 80CIALS ET POLITIQUE 169
cation, mais où le grand penseur et le grand écrivain étaient déjà tout entiers, et où se trouvaient les racines de cette haute philosophie politique qui devait pousser en tout sens des jets si vigoureux.
Après trois quarts de siècle, Y Étude sur la souveraineté fut tirée du portefeuille où le jugement trop sévère de son auteur l'avait tenue captive. Malheureusement cette publication, qui devait ajouter un très beau rayon à sa gloire et une nouvelle lumière à celles qu'avaient déjà répandues ses autres écrits, ne devança que de quelques mois l'immense eflfondrement de la funeste année 1870. La leçon du livre fut comme étouflfée par la leçon des désastres, hélas ! si peu comprise encore ; et l'on peut dire qu'il lui faut une seconde naissance comme il en fallut une en 1814 aux Considérations, éioMÎfées, elles aussi, par le bruit des armes. Le temps de cette renaissance est venu ; V Étude sur la souveraineté est appelée à tenir une place d'honneur en tête des écrits politiques du comte de Maistre, dans cette édition authentique de ses œuvres complètes que sa famille prépare et que toute la catholicité attend avec impatience. C'est dans les premières pages de ce livre que nous trouverons l'exposé vainement cherché ailleurs.
« On a disputé avec chaleur pour savoir si la souveraineté venait de Dieu ou des hommes; mais je ne sais si l'on a observé que les deux proposition peuvent être vraies.
« Il est très vrai, dans un sens inférieur et grossier, que la souveraineté est fondée sur le consentement humain ; car si un peuple quelconque s'accordait tout à coup pour ne pas obéir, la souveraineté disparaîtrait, et il est imposi^ible d'imaginer rétablissement d'une souveraineté sans imaginesT un peuple qui consent à obéir. Si donc les adversaires de l'origine divine de la souveraineté ne veulent dire que cela, ils ont raison, et il est fort inutile de disputer. Dieu n'ayant pas jugé à propos d'employer des instruments surnaturels pour l'établissement des empires, il est sûr que tout a dû se faire par des hommes. Mais dire que la souveraineté ne vient pas de Dieu parce qu'il se sert des hommes pour l'établir, c'est dire qu'il n'est pas le créateur de l'homme parce que nous avons tous un père et une mère.
« Tous les théistes de l'univers conviendront, sans doute, que celui qui viole les lois s'oppose à la volonté divine et se rend coupable devant Dieu quoiqu'il ne viole que des ordonnances humaines. Car c'est Dieu qui a créé l'homme sociable ; et puisqu'il a voulu la société, il a voulu aussi la souveraineté et les lois sans lesquelles il n'y a point de société (1). »
Ici, tout le dix-huitième siècle, en chœur, arrête le philosophe chrétien, et oppose à l'idée de la société voulue par Dieu l'idée de Yhomme de la na--
1) Étude sur la souveraineté, l. I, ch. i.
ture. Or, rhomme de la nature, c'est le sauvage ; et Ton sait combien, à la veille de la grande tragédie, il s'est fait de pastorales en son honneur dans les romans, dans les poèmes, dans les livres de philosophie, de morale et de politique. Rousseau n'avait-il pas enseigné que l'homme naît bon et que c'est la société qui le déprave ? Et ne fallait-il pas parer de toutes les vertus cet homme primitif sur qui l'état social n'a point encore exercé sa funeste influence ?
Joseph de Maistre écarte en quelques mots décisifs cet enfantillage sentimental, et n'a pas même à prendre la peine d'opposer Thistoire vraie au roman idyllique. Il lui suffit d'établir qu'il est absurde de donner pour typé de la nature humaine telle que Dieu la veut l'état où elle n'est encore qu'un germe moins qu'à demi développé. « La multiplication de l'homme entrant dans les vues du Créateur, il s'ensuit que la nature de l'homme est d'être réuni en grandes sociétés sur toute la surface du globe ; car la nature d'un être est d'exister tel que Dieu a voulu qu'il existe. — L'homme isolé n'est donc point l'homme de la nature ; l'espèce humaine n'était point encore- ce qu'elle devait être lorsqu'un petit nombre d'hommes était répandu sur une grande surface de terrain. Alors il n'y avait que des familles ; et ces familles disséminées n'étaient; individuellement ou par leur réunion future, que des embryons de peuples. — Et si quelques peuplades perdues dans les déserts nous présentent
encore aujourd'hui les phénomènes de l'espèce humaine dans son enfance, ce sont toujours des peuples enfants qui ne sont point encore ce qu'ils doivent être.
« Que penserait-on d'un naturaliste qui dirait que rhomme est un animal de trente à trente-cinq pouces de long, sans force et sans intelligence, et ne poussant que des cris inarticulés ? Cependant ce naturaliste, en ne donnant à la nature physique et morale de l'homme que lés caractères de l'enfance, ne serait pas plus ridicule que le philosophe cherchant la nature politique de ce même être dans les rudiments de la société.
« Donc, à proprement parler, il n'y a jamais eu pour Vhomme de temps antérieur à la société, parce qu'avant la formation des sociétés politiques l'homme n'est pas tout à fait homme, et qu'il est absurde de chercher les caractères d'un être quelconque dans le germe de cet être. Donc la société n'est point l'ouvrage de l'homme, mais le résultat immédiat de la volonté du Créateur. Et c'est une erreur capitale de se représenter l'état social comme un état de choix fondé sur le consentement des hommes, sur une délibération et sur un contrat primitif qui est impossible. Quand on parle de l'état de nature par opposition à l'état social, on déraisonne volontairement (1). »
Cette hypothèse écartée, rien n'arrête plus la
1) Étude su/r la souveraineté', 1. 1, ch. ii.
conclusion indiquée dès le premier chapitre : « La souveraineté vient donc de Dieu puisqu'il est l'auteur de tout excepté du mal, et qu'il est en particulier l'auteur de la société qui ne peut subsister sans la souveraineté. Et cependant cette même souveraineté vient aussi des hommes en un certain sens, en tant que tel ou tel mode de gouvernement est établi et déclaré par le consentement humain (1). »
A moins que quelqu'un ne rêve une séparation chimérique entre l'idée de société et l'idée de souveraineté et, acceptant la première comme divine, ne veuille voir dans la seconde une institution humaine.
«Mais l'hypothèse n'est pas seulement chimérique, elle est contradictoire. Il est aussi impossible de se figurer une société humaine, un peuple, sans souveraineté qu'une ruche et un essaim sans reine; car l'essaim, en vertu des lois éternelles de la nature, existe *de cette manière ou n'existe pas. La société et la souveraineté naquirent donc ensemble ; il est impossible de séparer ces deux idées. Le premier homme fut roi de ses enfants ; et chaque famille isolée fut gouvernée de la même manière. Mais dès que les familles se touchèrent, il leur fallut un souve rain; et ce souverain en fit un peuple en lui donnant des lois (2). »
1) Étwle sur la souveraineté, 1. 1 ch. m.
2) /6., ch. I.*
174 CHAPITRE QUATBIÈMB
Pour un esprit non prévenu, c'est la pure évidence. Les anneaux de la chaîne sont liés entre eux d'une façon absolument indissoluble; et la chaîne tout entière tient à un point fixe qui est Dieu. Elle se brise et tout s'anéantit si on la sépare de ce point d'attache, c'est-à-dire si on prétend fonder des sociétés en niant le droit divin de l'autorité sociale. Or c'est l'entreprise à laquelle ont travaillé, avec le succès qu'on sait, tous les destructeurs et tous les constructeurs de la fin du dernier siècle. Et c'est l'entreprise à laquelle, sous nos yeux, se remettent avec ardeur non seulement la troupe des journalistes radicaux et la grande armée des politiques de cabaret, mais tout un groupe d'hommes d'Etat qui tiennent entre leurs mains les destinées des empires, et toute une école de chercheurs et de penseurs contemporains. Ceux-ci ont découvert que, jusqu'à eux, la science sociale était restée une terre en friche et un pays anonyme. Ils ont donc commencé par la nommer sociologie, sans s'inquiéter du frisson d'horreur qu'un tel mot allait donner aux plus modestes humanistes (1). Puis il» se sont mis à la défricher. Usy ont fait, je le dis très sérieusement, unedépense considérable d'esprit, derecherchespatientes, d'observations ingénieuses. Mais tous, ou presque
1) Si nos sciences étaient nommées selon cette méthode hybride, nous aurions une terragra-ghie au lieu d'une géographie ; une anivYiologie au lieu d'une psychologie^ une populographie au lieu d'une ethnographie , et ainsi de suite. Cela pourra venir.
tous, ont posé le problème théorique et pratique dans les termes suivants commandés par leur partipris coirtre ce qu'ils appellent le surnaturel, c'està-dire contre le divin : expliquer la société politique, perfectionner la société politique, lui donner son maximum de prospérité, de force, d'ordre, de stabilité, de lumières, de vertu, sans tenir compte de Dieu. En d'autres termes : expliquer le fleuve, rendre son lit plus profond et plus large, son cours plus régulier et plus bienfaisant en le séparant de sa source.
De là tout ce que nous voyons. Nous en verrions bien d'autres si cette thèse sociologique ne rencontrait pas, en face d'elle, une autre thèse qui la contredit et qui limite du moins son action, je veux dire son ravage ; nous verrions la destruction pure et simple. Bien des gens vont répétant aujourd'hui, tant ce qui se passe leur semble fou, que la postérité n'y voudra pas croire, et que l'histoire de nos révolutions perpétuelles avec leurs péripéties sanglantes ou ridicules, de nos fluctuations incessantes entre la licence et la servilité, lui semblera n'être qu'un roman mal conçu et mal exécuté. Ils se trompent ; la postérité, si elle a quelque bon sens, y croira sans nulle peine. Elle s'étonnera, mais de ce que les révolutions n'aient pas été encore plus tragiques, les soubresauts plus fréquents, les ruines plus irréparables. Elle verra bien que quelque force de résistance a empêché la Révolution d'aller jusqu'au bout de son principe ; car si le terme eût été
atteint, c'eût été la fin de tout, et il n'y aurait pas de postérité.
Donc, à l'heure présente, la première thèse sociale de Joseph de Maistre et la première thèse sociale de la Révolution sont en face l'une de l'autre comme deux affirmations contradictoires entre lesquelles il faut choisir. La Révolution reste la Révolution parce qu'elle garde son principe ; le jour où elle l'aura désavoué, elle ne sera pas seulement désarmée, elle sera convertie. Rien n'annonce qu'elle y songe; tout nous la montre s'enténébrant chaque jour davantage dans sa négation totale et totalement absurde.
La seconde thèse va nous ofi'rir un spectacle tout contraire. A vive force de raison, d'évidence, de confirmations expérimentales, la doctrine du penseur catholique sur les constitutions naturelles et sa triomphante réfutation de la chimère favorite du xviii* siècle se sont fait accepter par la science incrédule elle-même .
Je pourrais appeler ici en témoignage tout ce qui compte aujourd'hui dans la science historique et politique , et prendre . mes exemples presque au hasard dans l'école libérale, dans l'école positiviste, dans l'école évolutionniste, partout excepté chez les revenants du jacobinisme et chez les ora-
teurs de club qui font encore commencer l'histoire de France au serment du jeu de paume.
Je me contenterai de citer M. Taine et son livre intitulé V Ancien régime. On voudra bien remarquer que ce livre contient toutes les doctrines négatives professées par l'auteur dans ses autres ouvrages, qu'il est parfaitement fataliste et, j'en ai peur, parfaitement athée.
Quelle est la grande et double folie que M. Taine constate, — je ne veux pas dire qu'il la reproche, car il est dans sa doctrine de supprimer toute responsabilité morale et de ne rien reprocher à personne, — chez les philosophes qui ont préparé la Révolution et chez les législateurs qui l'ont accomplie?
C'est, en premier lieu, d'avoir commencé par faire table rase de toutes les institutions et de toutes les traditions existantes ; d'avoir non seulement abattu mais déraciné toute cette forêt où il y avait sans doute des branches à élaguer, des tiges à redresser, des* végétations parasites à extirper, mais qui était après tout la France organisée et vivante ; et de ne s'être point doutés qu'arracher toutes ces racines qui tenaient par leurs dernières fibres à ce que la vie nationale avait de plus intime, c'était faire à la France elle-même des blessures mortelles. — C'est en second lieu d'avoir rêvé qu'on pourrait, ayant tout défait d'une seule pièce, tout refaire aussi d'une seule pièce d'après un système conçu a priori; d'avoir cru qu'une constitution est un
mécanisme qui peut se fabriquer comme un autre ; de s'être enfermés, pour en dessiner le plan, dans un monde abstrait où ils ont cherché non pas une constitution pour les Français du xviii* siècle, mais la constitution absolue ^owv V homme ^ d'où il résultait que leur mécanisme, ajustable à tous les temps et à tous les lieux, ne s'ajustait en fait à aucun lieu, et que ce vêtement taillé sur un patron qui n'existe pas ne pouvait aller à aucune des sociétés qui existent. Ils n'ont donc pas fait œuvre de légis-i lateurs et d'hommes d'Etat, mais œuvre d'idéologues, innocente peut-être s'ils ne l'eussent donnée que pour un jouet philosophique qui se monte et se démonte dans un salon de lettrés, mais infiniment dangereuse en même temps que fragile si on veut (or ils le voulaient expressément) la faire servir ; elle ne marche pas, et elle éclate (1).
« Considérez la société future telle qu'elle apparaît à nos législateurs de cabinet, et songez qu'elle apparaîtra bientôt sous le même aspect aux législateurs d'assemblée. — A leurs yeux le moment* décisif est arrivé. Désormais, il y aura deux histoires : l'une, celle du passé; l'autre, celle de l'avenir; auparavant, l'histoire de l'homme dépourvu de raison ;
1) Ajoutons, ce que M. Taine ne dit pas et ne peut pas dire, que le péril de Tapplication est doublé si la conception idéologique est non seulement abstraite, mais fausse. Celle du xviii« siècle l'est à tous les titres : par l'oubli de Dieu, par l'hostilité systématique contre toute autorité, par la trace manifeste qu'elle contient des plus grossières doctrines sensuaUstes.
maintenant, l'histoire de l'homme raisonnable. De tout ce que le passé a fondé et transmis, rien n'est légitime. Par-dessus l'homme naturel, il a créé un homme artificiel, ecclésiastique ou laïque, noble ou roturier, roi ou sujet, etc., toutes qualités factices dont il ne faut point tenir compte, puisque leur origine est entachée de violence ou de dol. Otons ces vêtements surajoutés ; prenons l'homme en soi, l'homme en général, en d'autres termes un être sensible et raisonnable qui, en cette qualité, évite la douleur, cherche le plaisir, et, partant, aspire au bonheur, c'est-à-dire à un état stable dans lequel on éprouve plus de plaisirs que de peines (définition* de Saint-Lambert); ou encore wn être sensible, capable de former des raisonnements et d'acquérir des idées morales (définition de Condorcet, qui ajoute que de cette seule vérité les publicistes sont parvenus à déduire Jes droits de Vhotnme). Telle est l'unité sociale; réunissons en plusieurs, mille, cent mille, un million, vingt-six millions, et voilà le peuple français. On suppose des hommes nés à vingt et un ans, sans parents, sans passé, sans traditions, sans obligations, sans patrie, et qui, assemblés pour la première fois, vont pour la première fois traiter entre eux. »
Telle étant la mise en scène, M. Taine montre comment tous les articles de la fameuse déclaration se tirent géométriquement de la donnée abstraite. Puis, la déduction achevée,* il en dégage les corollaires.
180 CHAPITRE QUATRliSME
« En premier lieu, la société ainsi construite est la seule juste ; car, à l'inverse de toutes les autres, elle n'est pas l'œuvre d'une tradition aveuglément subie, mais d'un contrat conclu entre égaux, examiné en pleine lumière et consenti en pleine liberté. Composé de théorèmes prouvés, le contrat social a l'autorité de la géométrie; c'est pourquoi il vaut comme elle en tout temps, en tout lieu, pour tout peuple. Quiconque y fait obstacle est l'ennemi du genre humain ; gouvernement, aristocratie, clergé, quel qu'il soit, il faut l'abattre ; contre lui la révolte n'est qu'une juste défense.
« En second lieu, le code social, tel qu'on vient de l'exposer, va, une fois promulgué, s'appliquer sans obscurité ni résistance ; car il est une sorte de géométrie morale plus simple que l'autre, réduite aux premiers éléments, fondée sur la notion la plus claire et la plus vulgaire, et conduisant en quatre pas aux vérités capitales.
« Là-dessus, l'espérance ouvre ses ailes toutes grandes ; tous les obstacles semblent levés. Il est admis que, d'elle-même et par sa propre force, la théorie engendre la pratique, et qu'il suffit aux hommes de décréter ou d'accepter le pacte social pour acquérir du même coup la capacité de le comprendre et la volonté de l'accomplir.
« Confiance merveilleuse, inexplicable au premier abord, et qui suppose à l'endroit de l'homme une idée que nous n'avons plus. En effet, on le croyait raisonnable et même bon par essence. — Au
LA. DOCTRINB SOCIALE ET POUTIQUE 181
fond, quand on voulait se représenter la fondation d'une société humaine, on imaginait vaguement une scène demi bucolique, demi théâtrale, à peu près semblable à celles qu'on voyait sur le frontispice des livres illustrés de morale et de politique. Des hommes demi nus ou vêtus de peaux de bêtes sont assemblés sous un grand chêne ; au milieu d'eux un vieillard vénérable se lève et leur parle le langage de la nature et de la raison; il leur propose de s'unir, et leur explique à quoi ils s'obligent par cet engagement mutuel; il leur montre l'accord de l'intérêt public et de l'intérêt privé, et finit en leur faisant sentir les beautés de la vertu. Tous aussitôt poussent des cris d'allégresse, s'embrassent, s'empressent autour de lui et le choisissent pour magistrat ; de toutes parts on danse sous les ormeaux, et la félicité désormais est établie sur la terre. — Je n'exagère pas.
« Il est triste, quand on s'endort dans une bergerie, de trouver, à son réveil, les moutons changés en loups. »
Tout cela est profondément vrai , et tout cela, pour quiconque s'est sérieusement occupé de politique et d'histoire, est entré dans le domaine public de l'évidence et du bon sens. M. Taine n'a ici que le mérite de dire avec plus de force et de rigueur que personne ce qui est su ou senti par tout le monde et d'y ajouter son ferme dessin et le puissant coloris de son pinceau. Mais jusqu'à la fin du XVIII* siècle, même après les expériences de la Con-
182 CHAPITRE qUATBIBMB
Vôntion et du Directoire, même au moment où le général Bonaparte venait de faire taire brusquement l'idéologie au bruit de ses tambours, de tels jugements eussent passé pour crimes de lèse-majesté contre la raison et les droits de l'homme. Le rêve des constitutions surle papier, des mécanismes sociaux abstraits, des édifices politiques rasés et rebâtis en vingt-quatre heures, était le rêve de tous les législateurs, des sages comme des fous, des honnêtes gens abusés comme des intrigants , des fanatiques et des scélérats.
Qui donc, dans ce délire presque universel, a eu la gloire de gai'der une tête saine, de protester au nom du bon sens, de demander à l'histoire des enseignements qui dissipassent ces fantômes ? C'est à Joseph de Maistre que cette gloire appartient sans conteste. En ce point il est plus que chef d'école ; il est, selon la parole de Dante, maestro di color che sanno, vrai maître de tous ceux qui savent quelque chose en politique; qui savent que tout peuple, pour peu qu'il ait une unité et une histoire nationale, pour peu qu'il joue un rôle et fasse une figure dans le monde, a nécessairement une constitution naturelle ; que cette constitution n'est pas une série d'articles éclos dans la tête d'un philosophe et écrits sur une feuille de papier, mais le résultat ou, pour mieux dire, la résultante complexe de toutes les conditions particulières , internes et externes, qui ont fait son individualité; que sans doute ces constitutions, étant des organismes vi-
vants, sont susceptibles de développements et de modifications qui les tiennent en harmonie avec les besoins modifiés ou élargis des nations qu'elles régissent; qu'elles sont exposées à des déviations qu'il faut rectifier, à des maladies qu'il faut guérir, à des abus qu'il faut corriger; mais que, pour atteindre ce but, le système des révolutions et des tables rases est le pire des régimes ; que l'ensemble des circons^ tances d'où la constitution naturelle a germé est la donnée fondamentale pour déterminer quelle est, en tel temps et pour tel peuple, la meilleure constitution, et que cette autre question : Quelle est, en soi, la meilleure constitution ? doit être écartée comme un non-sens, ou renvoyée à ce monde des abstractions où elle a pris naissance (1).
Joseph de Maistre a eu la puissante intuition de ces vérités dans un siècle qui ne savait ou ne voulait pas les voir. Il a ressenti les généreuses impatiences qui saisissent une intelligence large et saine en présence des rêveries dont se payent les esprits étroits et faux. Opposant, avec une admirable vigueur et un sens historique profond, la théorie expérimentale des constitutions naturelles à la théorie idéologique des constitutions a priori j il a vu que les premières vivent avant d'être écrites, n'ont pas besoin de l'être tant qu'elles sont respectées, ne peuvent jamais l'être dans ce qu'elles ont de plus intime, et qu'au contraire les secondes ne sont que
1) Voir, à la fin du volume, l'appendice intitulé : Une aoouêation de plagiat.
184 ' CHAPITRE QUATRièMI
des formules sur du papier; et s'il a dit (comme il Ta dit, en effet, plus d'une fois), pour exprimer ce contraste avec plus de force, « que toute constitution écrite est nulle par cela seule qu'elle est écrite », on entend bien que cette boutade, — d'ailleurs expliquée et limitée par d'autres passages, — est, sous un air de paradoxe, l'expression d'une vérité.
C'est encore dans V Étude sur la souveraineté ({mq nous trouvons le développement le plus large et le plus scientifique de sa pensée sur cette grande thèse des constitutions naturelles. Mais comme sa doctrine est en même temps une critique des théories alors en vogue, les Considérations sur la France, spécialement dirigées contre la constitution directoriale, ne seront pas moins bonnes à consulter, et avec elles V Essai sur le principe générateur des constitutions politiques qui les compléta à vingt ans de distance.
« Voici l'erreur de théorie qui a égaré les Français depuis le premier instant de leur révolution.
« La Constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour Vhomme. Or il n'y a pas âihomme dans le monde. J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan ; mais quant à Vhomme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie. S'il existe, c'est bien à mon insu.
« Y a-t-il une seule contrée de l'univers où Tonne puisse trouver un conseil des Cinq-CentS| un conseil
des Anciens, et cinq Directeurs? Cette constitution peut être présentée à toutes les associations humaines depuis la Chine jusqu'à Genève. Mais une constitution qui est faite pour toutes les nations n'est faite pour aucune ; c'est une pure abstraction, une œuvre scolastique, faite pour exercer l'esprit d'après une hypothèse idéale, et qu'il faut adresser à Vhomme dans les espaces imaginaires où il habite.
« Qu'est-ce qu'une constitution ? N'est-ce pas la
solution du problème suivant : Etant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les bonnes et mauvaises qualités d'une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent? Oi' ce problème n'est pas seulement abordé dans la Constitution de 1795 qui n'a pensé qu'à Y homme (1). »
Le culte de l'abstraction est le premier trait de la folie constituante. Le second est la présomption naïve des gens qui attribuèrent à l'esprit humain en général, et au leur en particulier, le pouvoir créateur en matière de constitutions. « Nos contemporains le croiront s'ils veulent, mais la postérité n'en doutera pas : les plus insensés des hommes furent ceux qui s'arrangèrent autour d'une table et qui dirent : Nous ôterons au peuple français son ancienne constitution, et nous lui en donnerons une autre (celle-ci ou celle-là, peu importe). Quoique ce ridicule soit commun à tous les partis qui ont
1) Considérations sur la France^ ch. vi.
186 CHAPITRK QDATRièMB
désolé 1a France, cependant les Jacobins se présentent plutôt à l'esprit comme destructeurs que comme constructeurs, et ils laissent dans l'imagination une certaine impression de grandeur qui résulte de l'immensité de leurs succès. On peut même douter qu'ils aient eu sérieusement le projet d'organiser la France en république, car la constitution républicaine qu'ils ont fabriquée n'est qu'une espèce de comédie qu'ils ont jouée au peuple pour le distraire un instant. Mais les hommes qui parurent sur la scène dans les premiers jours de l'Assemblée constituante se crurent réellement législateurs : ils eurent très sérieusement, très visiblement, l'ambition de donner à la France une constitution politique ; et ils crurent qu'une assemblée pouvait décréter, à la pluralité des voix, qu'un tel peuple n'aurait plus un tel gouvernement, et qu'il en aurait un autre. Or, cette idée est le maximum de l'extravagance, et de tous les bedlams de l'univers (1) il n'est jamais sorti rien d'égal. Aussi ces hommes ne font naître que l'idée de la faiblesse, de l'ignorance et du désappointement. La palme de la scélératesse ap* partient de droit aux Jacobins; mais la postérité, d'une commune voix, décernera aux Constitutionnels celle de la folie (2) . »
Maib il faut aller à la racine de la question. D'où vient l'impuissance de l'homme en une matière qui, pourtant, semble être de sa compétence? Le voici.
1) Bedlam est le Charenton de Londres.
%) Étude sur la souveraineté, 1. 1, ch. viii.
Pour qu'un peuple ait des lois vraiment fondamentales, c'est-à-dire telles que ni sujets, ni souverain n'aient la puissance ni même la pensée d'y rien changer, il faut que ces lois soient contemporaines de sa naissance, qu'elles aient poussé avec lui, qu'elles aient passé dans son sang et dans son âme, qu'elles lui soient devenues de véritables lois naturelles.
« Une des plus grandes erreurs d'un siècle qui les professa toutes fut de croire qu'une constitution politique pouvait être écrite et créée a "priori^ tandis que la raison et l'expérience se réunissent pour établir qu'une constitution est une œuvre divine, et que ce qu'il y a précisément de plus fondamental et de plus essentiellement constitutionnel dans les lois d'une nation ne saurait être écrit.
« A quelqu'un qui demandait dans quel livre était écrite la loi salique, il a été répondu fort à propos qu'elle l'était es cœurs des Français. En effet, supposons qu'une loi de cette importance n'existe que parce qu'elle est écrite, il est certain que l'autorité quelconque qui l'aura écrite aura le droit de l'abolir. La loi n'aura donc pas le caractère de sainteté et d'immutabilité qui distingue les lois vraiment fondamentales. L'essence d'une loi fondamentale est que personne n'ait le droit de l'abolir. Or, comment sera-t-elle audessus de tous si quelqu'un l'a faite ? La loi n'est proprement loi qu'en la supposant émanée d'une volonté supérieure, en sorte que son caractère est
188 CHAPITRE QUATRIÈMB
de ne pas être la volonté de tous. Les volontés réunies forment le règlement et non la loi (1). »
Ce discours paraîtra dur, durus sermo, à notre siècle, à qui on a enseigné que la loi est l'expression de la volonté générale. Mais il ne s'agit que de s'entendre. Ce que nous appelons lois^ ce que nos volontés générales peuvent faire et défaire, c'est ce que le comte de Maistre appelle règlements. Ce qu'il appelait lois par excellence, et c'est-à-dire lois fondamentales, lois au-dessus du débat, est aujourd'hui, et jusqu'à une résurrection future dont il ne faut jamais désespérer, chose disparue. Quelqu'un pourrait-il me dire quelle est, dans la Constitution française actuelle, la loi fondamentale, la loi au-dessus du débat ? Visiblement il n'y en a pas une ; car la Constitution elle-même nous a enseigné fort explicitement la manière de s'y prendre pour la détruire légalement. Principe révolutionnaire et lois fondamentales sont des termes qui s'excluent ; et quand on a essayé, comme en 1830 et en 1852, de les réunir et de les faire vivre en bonne intelligence l'un avec l'autre, le premier n'a pas manqué, selon son droit, de dévorer le second. C'est précisément ce que le comte de Maistre veut dire.
Pour lui, il croit aux lois fondamentales, et il y croit trop pour chercher le principe de leur autorité dans le fait de leur rédaction.
1) Essai sur le principe génératettr, §§ 1-2.
« Les lois fondamentales écrites ne sont jamais que des déclaratipns de droits antérieurs, et il s'en faut de beaucoup que tout ce qui peut être écrit le soit. Ily a même toujours dans chaque constitution quelque chose qui ne peut être écrit, et qu'il faut laisser dans un nuage sombre et vénérable, sous peine de renverser l'État (1). Plus on écrit, et plus l'institution est faible ; la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu'ils sont attaqués ; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d'une destruction (2). »
Mais ce n'est pas assez de juger la question d'après les principes. Quelle que soit leur évidence, Joseph de Maistre ne veut pas qu'on retourne contre lui, même à tort , le reproche de demeurer dans l'abstrait. Il n'a garde d'oublier l'histoire, dont il a dit si souvent qu'elle est la politique expérimentale la seule bonne. Il l'interroge donc, et voici ce qu'elle lui répond.
« Toutes les constitutions libres connues dans l'univers se sont formées de deux manières. Tantôt elles ont pour ainsi dire germé d'une manière insensible par la réunion d'une foule de ces circonstances que nous nommons fortuites. » Et
1) Le cardinal de Betz, qui était un factieux, mais qui avait un grand sens politique, a dit quelque chose de fort semblable dans ses Mémoires.
2) Considérations^ ch. vi.
dans ce mode de formation, qui est le plus habituel, € les circonstances font tout, et les hommes ne sont que des circonstances. D'autre fois, quand la Providence a décrété la formation plus rapide d'une constitution politique, paraît un homme revêtu d'une puissance indéfinissable ; il parle et se fait obéir. Mais ces hommes merveilleux n'appartiennent peut-être qu'à la jeunesse des nations (1). »
Rien d'ailleurs ne ressemble moins à un constituant de 1789 que ces constituants antiques. « Ils sont tous rois ou éminemment nobles. » Surtout ils ne procèdent point par abstractions; ils n'arrachent point les germes ; ils ne font qu'en hâter la croissance ; et la constitution qu'ils donnent est, sauf une avance d'un ou de plusieurs siècles, formée de la même manière que les autres constitutions naturelles. « Ces législateurs eux-mêmes, avec leur puissance extraordinaire, ne font que rassembler des éléments préexistants dans les coutumes et le caractère des peuples (2) . »
Rien n'est plus vrai ; et c'est pour cela que leur œuvre dure. Le dix-huitième siècle, qui savait si mal l'histoire, s'était représenté Lycurgue, par exemple, comme un métaphysicien qui conçoit le type idéal d'une cité militaire et qui entreprend de réaliser cette conception par les lois, de même qu'un artiste, ayant conçu dans son imagination une œuvre d'art, l'exécute sur la toile. Joseph de Mais-
i) Considérations, ch. vi.
2) !&., ib.
tre, qui cependant n'avait pas à sa disposition plus do documents historiques que ses contemporains, nie absolument cette interprétation de l'œuvre de Lycurgue. Aujourd'hui il n'est pas un historien qui ne lui donne raison et ne sache que cette œuvre est absolument dorienne, qu'elle a ramené la plus dorienne de toutes les populations grecques à ses traditions héréditaires et à son esprit national dont elle commençait à s'écarter, que son point d'appui a été là, non ailleurs, et que c'est dans le passé qu'elle a puisé ses garanties d'avenir.
Il est donc fondé à conclure « que jamais il n'exista de nation libre qui n'eût dans sa constitution naturelle des germes de liberté aussi anciens qu'elle ; et que jamais nation ne tenta efficacement de développer par ses lois fondamentales écrites d'autres droits que ceux qui existaient dans sa constitution naturelle (1). » Il nous dira plus loin, — et ceci est un point capital qu'il faut indiquer d'avance, — que ces germes existent chez tous les peuples de l'Europe moderne, que le christianisme les sème partout où il se répand, et qu'il les fait éclore partout où il établit son règne social.
Quant aux constitutions « dont la Providence n'a pas décrété la formation rapide, » leur caractère naturel est plus visible encore. « Considérons, par exemple, la constitution d'Angleterre. Certainement elle n'a pas été faite a priori. Jamais des
1) Considérations., c\\. vi.
192 CHAPITRE QUATRIEBfB
hommes d'État ne se sont assemblés et n'ont dit : Créons trois pouvoirs; balançons-les de telle manière^ etc. ; personne n'y a pensé. La Constitution est l'ouvrage des circonstances, et le nombre des circonstances est infini. Les lois romaines, les lois ecclésiastiques, les lois féodales, les coutumes saxonnes, normandes et danoises; les privilèges, les préjugés et les prétentions de tous les ordres ; les guerres, les révoltes, les révolutions, la conquête, les croisades ; toutes les vertus, tous les vices, toutes les connaissances, toutes les erreurs, toutes les passions ; tous ces éléments enfin agissant ensemble, et formant par leur mélange et leur action réciproque des combinaisons multipliées par myriades de millions , ont produit enfin, après plusieurs siècles, l'unité la plus compliquée et le plus bel équilibre de forces politiques qu'on ait jamais vu dans le monde (1). »
Et maintenant, que l'on compare cette sagesse, cette hauteur de vues, ce sentiment du réel et du pratique, cette intelligence de Thistoire, ce soin d'assurer les choses futures en les grefiant sur les anciennes, ce respect du passé qui est pour les nations un signe de noblesse et une partie du patriotisme ; qu'on lescompare avec l'ignorance, la présomption, l'étourderie, la folie révolutionnaire d'un Mably, d'un Rousseau, de presque tout le dix-huitième siècle, de l'Assemblée constituante elle-même, et qu'on dise
1) Essai sur le principe générateur, § 12.
laquelle des deux écoles est plus propre à former des hommes d'État, de vrais citoyens, des peuples à la fois dociles et fiers que leur soumission à toutes les autorités légitimes rendra dignes de la liberté.
Mais ne nous trompons pas à ce dédain de Joseph de Maistre pour les abstractions chimériques, à ce haussement d'épaules de son ferme bon sens en présence de ces enfantillages sérieux. Et gardonsnous de le confondre avec ces politiques qui, faisant profession d'ignorer les principes et de vivre d'expédients, ne se proposent et ne proposent aux nations d'autre règle qu'une routine, d'autre chemin qu'une ornière, d'autre but que de vivre au jour le jour. Si nous l'avons vu écarter la question « du meilleur gouvernement en soi,» c'est parce qu'il sait que la première condition d'une bonne constitution est d'être faite sur mesure et de répondre non seulement aux besoins généraux de la nature humaine, mais aux besoins et au caractère individuel du peuple qu'elle doit régir. Il se refusait à rédiger a priori une cqnstitution qui fût la même pour tous ; mais il ne se refusera pas à indiquer un programme. Car le programme, c'est le but à atteindre, but qui ne change pas et qui est la raison d'être de la société politique elle-même ; au lieu que la constitution, la forme et le mécanisme du gou-
vernement, n'est que le moyen^ variable de peuple à peuple et de siècle à siècle, inefficace s'il n'est pas en corrélation intime avec chacun d'eux. Si donc il n'y a pas quelque chose qui soit le meilleur gouvernement pour toute nation, il y a cependant quelque chose qui est « le meilleur gouvernement pour chaque nation. C'est celui qui, dans l'espace de terrain occupé par cette nation, est capable de procurer la plus grande somme de bonheur et de force possible au plus grand nombre d'hommes possible, pendant le plus long temps possible (1). »
Cette déclaration si nette défend assez la théorie des constitutions naturelles, telle que l'entend le comte de Maistre, contre le reproche de fatalisme qui l'atteint chez les darwinistes politiques de notre temps, en particulier chez M. Taine. Suivant ceux-ci, les choses sont nécessairement ce qu'elles sont, dans le monde social comme dans le monde matériel ; la croissance d'un peuple est déterminée par l'ensemble des circonstances internes et externes avec la même rigueur que la croissance d'un chêne ; étant donné cet ensemble, toute son histoire, y compris celle de sa constitution, s'en déduit avec une rigueur géométrique; et dans cet enchaînement, il n'y a pas de place pour la responsabilité, parce qu'il n'y en a pas pour la liberté. A suivre jusqu'au bout ces principes, il serait inutile de chercher ce qu'il faut faire et de travailler à défendre
1) Etude 4tw la souveraineté^ 1. II. ch. vi.
OU à développer les institutions, inutile de corriger les abus et de faire effort pour ramener un peuple dans la voie de ses traditions nationales ; car les choses ne peuvent être autrement qu'elles ne sont, et l'espoir d'influer sur les événements sociaux par l'initiative de la volonté et de la persévérance humaines est aussi vain que l'espoir d'influer sur le cours des astres.
Joseph de Maistre proteste contre cette doctrine qui retire tout caractère moral à l'histoire. A ses yeux, les constitutions naturelles ne sont ni des constitutions fatales, ni des constitutions immobiles. Ce sont des germes, et ces germes sont cultivés par des hommes libres et responsables, qui peuvent ou les développer dans la direction normale indiquée par la nature elle-même, ou au contraire les corrompre ouïes étouffer. Rien de plus explicite que ses déclarations sur ce point capital. S'il enseigne « que jamais nation ne tenta efficacement de développer d'autres droits que ceux qui existaient dans sa constitution naturelle », il enseigne par cette formule même qu'elle peut développer tous ceux qui y existent. Non seulement elle le peut, mais elle le doit. Avant tout, « c'est le devoir des hommes d'Etat de chercher à conjurer l'orage soulevé par la Révolution ; et certainement on n'y parviendra pas par l'immobilité de la peur et de l'insouciance. C'est aux sages de toutes les nations à réfléchir profondément sur les lois antiques et sur les bonnes coutumes de chaque nation. C'est dans
ces sources sacrées qu'ils trouveront des remèdes appropriés à nos maux, et des moyens sages de régénération infiniment éloignés des théories absurdes et des idées exagérées qui nous ont fait tant de mal (1). » Et c'est aussi le devoir des peuples d'encourager, par la puissance de l'esprit public, les hommes d'Etat à marcher résolument dans cette voie. € Souvenez-vous, »leurdit-il, « qu'en prenant vos lois et vos coutumes anciennes pour base de tous vos travaux régénérateurs, vous pouvez déployer toute votre perfectibilité sans vous livrer à de funestes innovations (2).» Les peuples sont donc responsables ; ils ont tous le gouvernement qu'ils méritent (3) ; » les bons gouvernements sont le fruit et la récompense de leur sagesse, les mauvais gouvernements le fruit et le châtiment de leur folie. A tous, à ceux surtout que la fièvre des innovations travaille, on peut dire :« Vous avez un moyen sûr d'opérer de grandes et salutaires révolutions. Au lieu d'écouter les prédicateurs de la révolte, travaillez sur vous-mêmes: car c'est vous qui faites les
1) Étude sur la souveraineté^ l. II, ch. ii.
2) Ib., ib., ch. vu. Je ne voudrais pas prendre la défense de cette phrase au point de vue littéraire ; elle est trop visiblement dans le mauvais goût pompeux des écrivains que le comte de Maistre avait étudiés pour les combattre. Mais le conseil qu'elle donne est excellent, et l'idée qu'elle exprime est d'un 3 parfaite
ustesse.
3) Ceci est une des formules favorites de l'auteur ; elle revient en vingt endroits de ses livres et de sa correspondance.
LA DOCTRINE SoaALE ET POLITIQUE 197
gouvernements (1), et ils ne peuvent être mauvais si vous êtes bons (2).
Telle est la haute moralité de cette doctrine sociale et politique. Nous pouvons maintenant l'étudier de plus près dans son esprit et dans son application aux nations européennes (3) .
1) Il n*y a pas à se tromper sur le sens de ces mots. Ils ne signifient pas : Votw fabriquez les gouvernements ; car, tout au contraire la doctrine expresse du comte de Maistre est que cette fabrication est impossible. Ils signifient : Les gouvernements sont ce que voîm êtes ; la phrase suivante lève d'ailleurs toute équivoque.
2) Étude sur la souveraineté^ 1. II, ch. ii.
3) Nous ne voulons point cependant omettre une critique de détail dont la vraie place est dans une note.
Les questions de constitution sont les plus simples du monde pour l'école chimérique du xviii^ siècle, qui les pose et les résout comme des problèmes abstraits, sans tenir compte du passé et des circonstances. Elles sont simples aussi, à l'autre pôle, pour l'école transformiste et fataliste * qui ne tient pas compte de l'action personnelle des volontés humaines. Elles se compliquent pour ceux qui, comme notre auteur, se refusent à mutiler le problème et qui, tenant compte des deux éléments, s'engagent à en chercher l'accord. Rien d'étonnant à ce que ceux-ci ne trouvent pas toujours la solution juste et fassent trop grande tantôt la part du libre effort de l'homme, tantôt celle du passé et des circonstances.
C'est de cette seconde façon que VÉtude sur la souveraineté se trompe à propos de la Pologne. Voici le passage : « Certaines nations sont destinées, peut-être condamnées à la monarchie élective : la Pologne, par exemple, était soumise à ce mode de gouvernement. Elle a fait un effort, en 1791, pour changer sa constitution en mieux. Voyez ce qu'il a produit : on pouvait en prédire l'issue à coup sûr. La nation était trop d'accord ; il y avait trop de raisonnement, trop de prudence, trop de philosophie dans cette grande entreprise. La noblesse, par un généreux dévouement, renonçait au droit qu'elle avait à la couronne ; le
198 GHAPITBIB QUATRIÈBIB
On se souvient que Villemain, en Sorbonne, imputait au comte de Maistre une haine aveugle pour la liberté.
tiers état entrait dans l'administration ; le peuple était soulagé, il acquérait des droits sans insurrection ; Timmense majorité de la nation et même de la noblesse donnait les mains au nouveau projet ; un roi humain et philosophe Tappuyait de toute son influence ; la couronne était fixée dans une maison, illustre, déjà parente de la Pologne et que les qualités personnelles de son chef recommandaient à vénération de l'Europe. Y pense-t-on ? Rien n'était plus raisonnable : c'était l'impossibilité même. Plus une nation sera d'accord sur une nouvelle constitution, plus il y aura de volontés réunies pour sanctionner le changement, plus surtout il y -aura de lois écrites calculées a priori^ et plus il sera prouvé que ce que la multitude veut n'arrivera pas . » (L. II. ch. II.)
Je ne saurais accepter cette condamnation à la monarchie élective, sur laquelle d'ailleurs l'auteur avait lui-même un doute trahi par son peut-être. Et j'ajoute que cette sentence fataliste est en opposition avec l'ensemble de sa doctrine, comme aussi avec ce qu'il va dire des monarchies européennes et de leur air de famille. Toutes ou presque toutes ont offert à l'origine une combinaison mal définie et un conflit sourd du principe héréditaire et du principe électif. Peu à peu le premier a prévalu partout, excepté dans la Pologne qui, pour son malheur, laissa le second prendre le dessus. L'élection du monarque n'y était pas plus qu'ailleurs une loi fondamentale, primitive, toujours dominante. Là comme ailleurs il y avait deux germes entre lesquels la double expérience des prospérités et des calamités avait définitivement prononcé. En acceptant ce jugement, en renonçant à une forme d'institution qui lui avait fait tant de mal, la PoIq-
LA DOCTRINE SOCIALE ET POLITIQUE ld9
Il disait vrai, — sauf l'adjectif, — si liberté et Révolution sont même chose. Le comte de Maistre porte en effet à la Révolution cette haine non pas aveugle, mais éclairée et réfléchie, qu'on peut et qu'on doit avoir pour le mal. Il la liait parce que, dit-il, elle est elle-même la haine de l'autorité^ grand fléau de notre époque^ de l'autorité divine premièrement, puis, par une conséquence nécessaire, de toute autorité humaine légitime ; il la hait parce que, retirant au pouvoir social tout droit et ne lui laissant que le privilège brutal de la force matérielle, il retire aussi toute dignité à l'obéissance et n'offre plus d'autre correctif à l'esclavage que la révolte anarchique.
Mais si la liberté est une chose et la Révolution une autre, si la première est un bien que la seconde promet toujours et ne donne jamais, la direction antirévolutionnaire de toutes les doctrines et de tous les écrits du comte de Maistre n'autorise personne à lui prêter contre la liberté un parti pris qui ne se rencontre nuUe part ni dans ses livres, ni dans ses papiers confidentiels. A la fin de sa carrière diplomatique, il écrivait à sa cour : « Personne n'aime le despotisme; celui qui dit le contraire
gne ne se fabriquait pas une constitution a priori ; eUe choisissait parmi ses traditions nationales.
Il faut donc passer condamnation sur cette page volontairement paradoxale et historiquement inexacte. Mais il faut remarquer que VÉtude sur la souveraineté n'a été ni achevée ni revisée par l'auteur.
ment (1). » Au début de sa carrière de publiciste, il écrivait au baron Vignet des Étoles: « Vous me dites que les peuples ont besoin de gouvernements forts ; sur quoi je vous demande ce que vous entendez par-là. Si la monarchie vous paraît forte à mesure qu'elle est plus absolue, dans ce cas Naples, Madrid, Lisbonne, etc., doivent vous paraître des gouvernements vigoureux. Vous savez cependant, et tout le monde sait, que ces monstres de faiblesse n'existent plus que par leur aplomb. Soyez ^persuadé que ^omt fortifier la monarchie, il faut l'asseoir sur les lois, éviter l'arbitraire, les mutations continuelles d'emplois et les tripots ministériels (2). »
Mais, avec ce rare bon sens qui est un des traits caractéristiques de son génie, il se sépare très dédaigneusement des rêveurs pour lesquels il n'y a pas de milieu entre un despotisme sans limite et une liberté sans frein qui est la négation même de tout gouvernement. « J'observe que, parmi les innombrables folies du moment et de tous les moments, il y en a une qui est la mère de toutes : c'est ce qu'on appelait dans l'école le protopseudos, le sophisme primitif, capital, originaire et surtout original : c'est de croire que la liberté est quelque chose d'absolu et de circonscrit qu'on a ou qu'on n'a pas, et qui n'est susceptible ni de plus
1) Correspondance diplomatique.
2) Lettre troisième, Lausanne, 28 octobre 1794.
ni de moins (1). » Que cela est vrai ! et quel gros volume on ferait avec les sottises inspirées par ce principe de la liberté absolue, même en ne prenant que les plus énormes ! Après la liberté de tout dire on réclame comme un droit naturel la liberté de tout imprimer, absolument comme si l'imprimerie était contemporaine de l'humanité, puis la liberté de tout représenter sur la scène, en somme la liberté de tout faire. Il y en a qui, sous les gouvernements les plus faciles, se disent et se croient chargés de chaînes s'ils n'ont pas la liberté du divorce, la liberté de la polygamie, la liberté de la prédication publique de l'athéisme. Pour d'autres toute monarchie est un gouvernement d'esclaves. Pour d'autres enfin tout gouvernement qui ne se tient pas prêt chaque matin à se démettre à la première sommation populaire est un pouvoir oppresseur qui confisque les libertés publiques.
Notre auteur, cela va sans dire, n'admet pas la liberté du mal, en quoi il mérite bien de la liberté véritable et sage. Et quant aux libertés innocentes en soi, il sait qu'elles ne sont bonnes que dans la mesure où on les peut porter.
Il n'est donc pas de ceux qui simplifient le problème de l'autorité et de la liberté par la suppres-
1) Lettre cent-cinquante-septième, à M. de Bonald, Turin, 29 mai 1819. — Il dit encore, dans les Considérations ; « Il n*y a pas de nation chrétienne en Europe qui ne soit, de droit, libre ou cussez libre. Il n'y en a pas qui n'ait dans les monuments les plus, purs de sa législation tous les éléments d« la constitution qui lui convient. » (Oh. viii.)
203 CHAPITRE QUATRIÀMB
sion d'un de ses termes. Il sait d'ailleurs que cette simpliâcation ne résout rien, que cette suppression, si on la veut opérer ailleurs que sur le papier, produit le retour offensif et violent du terme qu'on prétendait éliminer, et qu'une réaction inévitable amène après la licence une concentration de pouvoir qui écrase tout, après le despotisme une anarchie où toutes les tyrannies privées se donnent carrière. Il avait coutume de dire que laProvidence, depuis 1789, prêchait un sermon en deux points^ aux peuples et aux rois ; qu'elle disait à ceux-ci : « Sires, les abus amènent les révolutions, » — à ceux-là : « Messieurs, les abus valent mieux que les révolutions. »
Il a donc qualité pour poser le problème. Et il l'énonce dans toute sa grandeur, selon sa méthode habituelle, qui est de joindre toujours aux lumières de la raison celles de l'expérience, c'est-à-dire de l'histoire :
€ Quoique la souveraineté n'ait pas d'intérêt plus grand et plus général que celui d'être juste, et quoique les cas où elle est tentée de ne l'être pas soient sans comparaison moins nombreux que les autres, cependant ils le sont malheureusement beaucoup ; et le caractère particulier de certains souverains peut augmenter ces inconvénients au point que, pour les trouver supportables, il n'y a guère d'autre moyen que de les comparer à ceux qui auraient lieu si le souverain n'existait pas.
« Il était donc impossible que les hommes ne fissent pas de temps en temps quelques efforts
pour se mettre à Tabri des excès de cette énorme prérogative ; mais sur ce point l'univers s'est partagé en deux systèmes d'une diversité tranchante.
« La race audacieuse de Japhet n'a cessé, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de graviter vers ce qu'on appelle la liberté^ c'est-à-dire vers cet état où le gouvernement est aussi peu gouvernant et le gouverné aussi peu gouverné que possible. Toujours en garde contre ses maîtres, tantôt l'Européen les a chassés, et tantôt il leur a opposé des lois. Il a tout tenté, il a épuisé toutes les formes imaginables de gouvernement pour se passer de maîtres ou pour restreindre leur puissance.
4c L'immense postérité de Sem et de Cham a pris une autre route. Depuis les temps primitifs jusqu'à ceux que nous voyons, toujours elle a dit à un homme : Faites tout ce que vous voudrez^ et lorsque nous serons las, nous vous égorgerons.
« Personne sans doute n'imaginera de conseiller à l'Europe le droit public, si court et si clair, de l'Asie et de l'Afrique ; mais, puisque le pouvoir chez elle est toujours craint, discuté, attaqué, ou transporté, puisqu'il n'y a rien de si insupportable à notre orgueil que le gouvernement despotique, le plus grand problème européen est donc de savoir : comment on peut restreindre le pouvoir souverain sans le détruire (1). »
1) Du Pape, 1. II, ch. ii. Remarquons ici, dans la pensée du comte de Maistre, une modification — un progrès — considô*
204 CHAPITRE QUATRiisME
Et maintenant il va dire comment le problème a été résolu chez les nations de l'Europe moderne qui, sans doute, ont chacune sa physionomie, son histoire et par conséquent sa constitution naturelle, mais qui sont, en somme, de même famille et qui ofirent des ressemblances accusant une origine et des influences communes . *
Il l'a été par la royauté chrétienne.
La première pensée du comte de Maistre avait été que les caractères qui distinguent si profondément nos royautés modernes d'avec les républiques éphémères de la Grèce et les monarchies immobiles de l'Orient sont des caractères de race, et que cette
rable. Il aurait dit, dans Y Étude sur la souveraineté^ que la souveraineté est absolue de sa nature^ et que la limiter j c'est la détruire. Le texte du Pape, qui, revisé par l'auteur, doit évidemment être accepté comme exprimant sa pensée définitive, corrige le texte de VÉtude, qui n'est qu'un premier jet. Il ne le contredit pas totalement, et n'abandonne nullement la vérité que les mots souveraineté absolue énonçaient sous une forme inexacte et équivoque : à savoir que, dans toute société politique, il y a nécessairement un pouvoir ou un accord de pouvoirs qui, humainement, décide et ordonne en dernier ressort. Mais ces mots sont dangereux parce qu'ils se laissent trop naturellement interpréter en un sens absolument faux, révolutionnaire et, si je l'ose dire, athée : en ce sens que la souveraineté politique aurait droit de tout ordonner. Il faut dire au contraire que nulle souveraineté humaine n'est absolue. Elle trouve une limite dans la loi naturelle, qui est divine, et qui commande de lui désobéir lorsqu'elle ordonnne le mal. Chez les peuples chrétiens, elle en trouve une autre dans la loi révélée. Joseph de Maistre va faire voir qu'elle en trouve une troisième dans les lois fondamentales de chaque nation. Enfin le livre du Pape en indiquera une quatrième, sur laquelle nous aurons à revenir.
grande institution, où se rencontre une si heureuse et si stable combinaison de liberté et d'autorité, est une importation de la Germanie barbare qui envahit, au V* siècle, le territoire de l'empire romain. Mais déjà à travers cette genèse, qui fait la part trop belle à la barbarie païenne, apparaissait une idée plus haute, plus profonde et plus vraie à la quelle le dernier mot devait rester dans son esprit.
« Je me garderai bien, » dit-il dans V Étude sur la souveraineté y^àQ nier que le christianisme n'ait modifié en bien tous les gouvernements, et que le droit public de l'Europe n'ait été infiniment perfectionné par cette loi salutaire ; mais il faut aussi avoir égard à notre origine commune et au caractère général des peuples septentrionaux qui ont pris la place de l'empire romain en Europe. Hume fait remarquer avec une vérité frappante que, si notre portion du globe se distingue des autres par des sentiments de liberté, d'honneur, de justice et de valeur, elle doit uniquement ces avantages aux germes plantés par ces généreux barbares.
« Oui, c'est au milieu des forêts et des glaces du Nord que nos gouvernements ont pris naissance. C'est là qu'est né le caractère européen. Le besoin d'agir et l'inquiétude éternelle sont nos deux traits caractéristiques. Le mouvement est la vie morale autant que la vie physique de l'Européen. Et l'un des plus grands résultats de ce caractère, c'est qu'il ne supporte qu'avec peine d'être absolument étranger au gouvernement.
4c Tacite, en décrivant l'abattement des Romains sous le sceptre des empereurs, appuie sur cette insouciance universelle qui est le premier fruit de la servitude et qui change la chose publique en chose étrangère. C'est précisément cette insouciance qui n'est point dans le caractère des Européens modernes. Toujours inquiets, toujours alarmés, le voile qui leur cache les ressorts du gouvernement les dépite; sujets soumis, esclaves rebelles, ils veulent anoblir l'obéissance, et, pour prix de leur soumission, ils demandent le droit de se plaindre et d'éclairer la puissance. »
Et c'est ainsi que, < sous le nom de Champs de Mars ou de Mai, de Parlements, d'États, de Certes, d'Etablissements, de Diètes, de Sénats, de Conseils, etc., tous les peuples de l'Europe moderne se sont mêlés plus ou moins de l'administration sous [
l'empire des rois (1). »
L'efiFet décrit dans cette page brillante est d'une parfaite réalité historique ; mais la cause à laquelle il est rapporté est absolument inadéquate et devait produire, si elle eût agi seule, des résultats bien éloignés de cette obéissance anoblie. Ce qui est vrai, ce que Guizot, Augustin Thierry et beaucoup d'autres ont mis en pleine lumière après Tacite, c'est que l'esprit d'indépendance personnelle est le trait dominant du caractère barbare, et que cet esprit peut expliquer, dans une mesure, l'élément
1) Étude sur la souveraineté^ L. II, chap. ii.
de liberté qu'on trouve au fond de toutes les constitutions européennes. Mais cette indépendance sauvage allait droit à Tanarchie si elJe ne recevait un frein ; et bien loin de résoudre le problème par l'accord des deux principes, elle tendait à le rendre insoluble par l'anéantissement de ce principe d'autorité qui est l'essence même du lien social. Le roi germain n'était, selon cet esprit, qu'un chef militaire sans autre force morale que son ascendant personnel. Et il n'y avait là nulle trace, nul germe de cette grande institution monarchique qui, avec Charlemagne, avec Louis le Gros, avec saint Louis, résume en elle l'âme nationale, personnifie la souveraineté de la justice et obtient une obéissance qui courbe tous les fronts sans avilir aucun caractère. Non, cette grande institution n'est point germaine d'origine; elle est chrétienne. Joseph de Maistre, par un progrès facile à prévoir de son esprit si bien fait pour la vérité pleine, ne tarda pas à s'en apercevoir. Et il condensa sa pensée définitive dans cette magnifique formule qu'on rencontre souvent dans ses écrits : Le christianisme épousa la souveraineté (1) . ,
1) Un chapitre spécial du livre du Pape développe cette pensée en la complétant par celle-ci : que les Papes ont fait l'éducation de la royauté moderne. J'en détache quelques lignes particulièrement belles et significatives : a Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie européenne, lia l'ont faite ^ au pied de la lettre, comme Fénelon fit le duc de Bourgogne. II s'agissait, de part et d'autre, d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gène l'homme 1q
n l'épousa presque partout sous la forme de royauté ; et voici ce qu'il lui apporta en douaire.
Ce fut d'abord la consécration dont le sacre était l'emblème, une consécration qui lui permit d'être désormais non plus la force, mais l'autorité. La souveraineté politique fut plus que la représentation et l'image de la souveraineté de Dieu; elle en fut, en toute réalité, un écoulement et une délégation. Placé au soumet de la société politique comme le Père céleste au sommet de toutes choses, comme le père de famille au sommet de la hiérarchie domestique, le roi fut père aussi, et fut protégé à ce titre par un sentiment dans le cœur de la nation, par un principe dans sa conscience : un sentiment de véritable amour filial qui traversait la personne pour aller à la fonction, et dont les expressions touchantes, les témoignages persévérants, les preuves positives surabondent dans l'histoire de l'Europe moderne, très particulièrement dans l'histoire de France, au point d'être notés par les observateurs étrangers comme un trait de notre
fortifie. Il ne peut obéir sans se perfectionner, et par cela seul qu'il se surmonte, il est meilleur. 11 est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L'effort continuel de l'Église, dirigé par le Souverain Pontife, en a fait ce qu'on n'avait jamais vu et ce qu'on ne verra jamais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement, sans menaces, sans lois, sans combats, sans violences' et sans résistance, la grande charte européenne fut proclamée, non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics, mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques. » (L. III, ch. ly.)
caractère national, et cela jusqu'à la veille des tragédies régicides de la Révolution ; un principe de morale publique, à savoir l'inviolabilité et le caractère sacré de la personne royale, si bien que porter une main violente sur le Roi ne fut plus seulement un crime contre l'humanité et contre la patrie, mais un véritable sacrilège.
Du sentiment filial chez les sujets naquit chez le roi un sentiment de père. De là le caractère paternel de la royauté chrétienne, sa sympathie pour les soufi'rances populaires, son rôle de protection et de redressement des torts, sa communication facile avec le peuple et particulièrement avec les plus faibles et les plus humbles, la confiance enfin qu'elle inspire et qu'elle justifie. Et ce caractère totalement nouveau, totalement opposé au soin jaloux que prennent les monarques orientaux de s'isoler et dé s'envelopper de mystère, s'adapte merveilleusement avec la disposition naturelle des peuples européens à ne pas se désintéresser des affaires publiques. Il conduit à établir entre le souverain et les sujets des communications régulières qui prennent inévitablement la forme représentative et qui remédient à l'impuissance où est la royauté de tout voir par elle-même. Par là, sans que la souveraineté souffre aucune atteinte et que l'unité du pouvoir soit divisée, les antiques constitutions européennes préviennent le plus grand péril des monarchies, la substitution de l'action ministérielle à l'action royale. Le roi qui ne voit que par
les yeux de ses ministres est entre les mains de gens qui, souvent, ont intérêt à lui intercepter la lumière; il devient un inconnu pour ses sujets; entre lui et eux les cœurs s'estrangent, comme entre un père et des fils qui ne communiqueraient que par des domestiques ou des gens d'affaires. Rétablissez les communications directes, faites que les vœux et les plaintes du peuple arrivent jusqu'au roi, la tyrannie ministérielle, une des plus intolérables qu'il y ait au monde, devient ou impossible ou passagère.
Le comte de Maistre a mis en un vif relief cette pièce essentielle de la royauté européenne. « Il peut y avoir une infinité de nuances dans les gouvernements monarchiques ; les hommes chargés de porter au pied du trône les représentations et les doléances des sujets, peuvent former des corps ou des assemblées; les membres qui composent ces corps ou ces assemblées peuvent différer par le nombre, par la qualité, par le genre et l'étendue de leurs pouvoirs ; le mode des élections, l'intervalle et la durée des sessions, etc., varient encore le nombre des combinaisons; faciès non omnibus una; mais toujours vous trouvez le caractère général, c'est-à-dire toujours des hommes choisis, portant légalement au père les plaintes et les vœux de la famille : nec diversa tamen.
« Interrogez l'Européen le plus instruit, le plus sage, le plus religieux même et le plus ami de la royauté, demandez- lui : Est-il juste, est-il expé-
dient que le roi gouverne uniquement par ses ministres ? que ses sujets n'aient aucun moyen légal de communiquer en corps avec lui, et que les abus durent jusqu'à ce qu'un individu soit assez éclairé et assez puissant pour y mettre ordre, ou qu'une insurrection en fasse justice ? Il vous répondra sans balancer : Non.
< Ce qui nous déplaît généralement, ce qui ne s'accorde nullement avec notre caractère et nos usages anciens, incontestables, universels, c'est le gouvernement ministériel ou le vizirat. L'immobilité orientale s'en accommode fort bien ; mais la race audacieuse de Japhet n'en veut point, parce qu'en effet cette forme ne lui convient point.
4c Souvent on se plaint du despotisme et de l'excès du pouvoir : mais il me semble qu'on prend une chose pour l'autre et que c'est de son déplacement et de son affaiblissement qu'on est blessé. Dés que la nation est condamnée au silence et que l'individu seul peut parler, il est clair que chaque individu pris à part est moins fort que les gens en place ; et il s'ensuit que les dépositaires du pouvoir délégué, n'étant comprimés par rien et ne relevant pas assez directement de l'opinion, s'emparent du sceptre et se le divisent en petits fragments proportionnels à l'importance de leurs places, en sorte que tout le monde est roi excepté le roi. Voilà comment on peut se plaindre tout à la fois du despotisme et de la faiblesse du gouvernement. Le peuple se plaint du despotisme parce qu'il n'est point assez fort
212 GHAPITBB QUATRiiSMB
contre l'activité désordonnée du pouvoir délégué ; et il se plaint de la faiblesse du gouvernement parce qu'il ne voit plus de centre et que le roi n'est pas assez roi.
< Pour remédier à de si grands maux, il ne s'agit que de renforcer l'autorité du roi, de lui rendre sa qualité de père en rétablissant la correspondance antique et légitime entre lui et la grande famille, de rendre à la nation un moyen quelconque de faire entendre sa voix légalement (1). >
Voici maintenant le deuxième présent que le christianisme a fait à la souveraineté enl'épousani : il lui a retiré la toute-puissance.
Le roi est inviolable, mais il ne peut pas tout.
Il y a d'abord une sphère haute et sacrée dans laquelle il n'a pas le droit de commander, mais le devoir d'obéir, tout comme le dernier de ses sujets. Il est, comme eux, sujet de l'Évangile ; il sait que son droit de commander expire là où son ordre mettrait une âme entre l'obéissance au prince et l'obéissance à Dieu ; non seulement son droit, mais sa force, qui se briserait devant la résistance prévue des consciences chrétiennes. Car, pour triompher de cette résistance, que peut-il? une seule chose : tuer ; à quoi cela lui servirait-il contre des gens qui ne veulent ni ne peuvent céder? Il ne réussirait qu'à se placer lui-même, lui roi chrétien d'une nation chrétienne, en dehors de la grande loi qui consacre
1) Étude sur Içb souveraineté^ L. II, ch. \\.
et protège son pouvoir, à s'excommunier proprio motu, et à se faire appliquer cette maxime de notre vieux droit public que Fénelon osait rappeler en plein règne de Louis XIV : « Ce fut chez les nations catholiques une conviction profondément enracinée que le pouvoir suprême ne pouvait être confié qu'à un prince catholique et que la condition de la fidélité de la nation au roi était la fidélité du roi luimême à la loi religieuse (1). »
Et de fait, les rois européens ne tuent pas. L'usage oriental qui permet au prince de couper luimême des têtes ou d'envoyer, selon son bon plaisir, le cordon à tel ou tel sujet, est repoussé par le droit public des nations européennes. Toute justice émane du roi, mais le roi ne juge pas lui-même, fût-ce dans les contestations civiles, à moins que les deux parties ne viennent à lui comme au plus sûr des arbitres. Surtout il ne prononce pas de condamnations capitales. La séparation du pouvoir judiciaire, par conséquent son indépendance, par conséquent son droit de pronopcer contre le roi lui-même lorsque celui-ci est partie intéressée, prennent ainsi place parmi les traits et les caractères communs des constitutions européennes. L'auteur résume ces caractères communs en six articles.
< P Le roi est souverain ; personne ne partage
1) Catholicarum gentium hsec fuît sententia animis aile impressa supremam potestatem non posse committi nisi principi catholico, eamque esse iegem ut principi populi fidèles parèrent, modo princeps ipse catholiçse religioni obsequeretur.
la souveraineté avec lui, et tous les pouvoirs émanent de lui ;
< 2* Sa personne est inviolable ; nul n'a le droit de le déposer ni de le juger ;
< 3" Il n'a pas le droit de condamner à mort, ni même à aucune peine corporelle ; le pouvoir qui punit vient de lui, et c'est assez ;
€ 4* S'il inflige l'exil ou la prison dans des cas dont la raison d'État peut interdire l'examen aux tribunaux, il ne saurait être trop réservé, ni trop agir de l'avis d'un conseil éclairé :
4c 5" Le roi ne peut juger au civil ; les magistrats seuls, au nom du souverain, peuvent prononcer sur la propriété et sur les conventions ;
4c 6" Les sujets ont le droit, par le moyen de certains corps, conseils ou assemblées différemment composés, d'instruire le roi de leurs besoins, de lui dénoncer les abus, de lui faire passer légalement leurs doléances et leurs très humbles remontrances (1). >
A quoi il faut ajouter encore l'impuissance du roi à changer les lois fondamentales de la nation à laquelle il commande. Joseph de Maistre fait plusieurs fois remarquer qu'aucune force matérielle n'empêche le roi de tenter et de décréter de tels bouleversements, mais qu'un obstacle moral plus fort que ses caprices rend vaine sa tentative et nul son décret. Le caprice passe, la loi fondamentale demeure.
1) Étude sur la souveraineté^ 1. II, ch, ii.
Tel est le portrait, fidèle à tout prendre, qu'il trace de la royauté européenne et des institutions .qui, sous des formes diverses, raccompagnaient partout (1). C'est un type évidemment nouveau, évidemment chrétien. Il n'a rien de commun avec ce césarisme qui, sous les empereurs romains, naturalisa pour quelques siècles en Europe les procédés du despotisme oriental, en y ajoutant un nouveau degré d'activité meurtrière. Joseph de Maistre considérait l'empire napoléonien comme un retour à cette forme païenne et avilissante de gouvernement. < Nous marchons droit au droit romain sous
1) n y a cependant ici une lacune. L'auteur ne mentionne pas le droit de la nation de consentir les taxes nouvelles, droit dont on peut reconnaître le germe dans la plupart des antiques constitutions européennes.
Mais on attribuerait à cette omission une gravité qu'elle n'a pas, si l'on voyait dans ce droit quelque chose de semblable au vote annuel de nos budgets.
Il dépend aujourd'hui d'une assemblée d'arrêter, par le refus en bloc de l'impôt, (a circulation du sang dans les veines du corps social. Rien de semblable autrefois. La couronne avait en pleine propriété des revenus considérables, qui suffisaient aux dépenses publiques dans tout le territoire de son domaine direct; et chaque grand chef féodal avait, proportion gardée, des ressources pareilles pour supporter des charges analogues.
En second lieu, il n'y avait point de budget de la guerre, ni de budget du culte, ni de budget de l'instruction publique, la noblesse , le clergé , les universités faisant gratuitement et à leurs dépens le service militaire, religieux, scientifique.
En troisième lieu, il n'y avait pas le budget de la dette publique qui charge d'un poids si lourd nos impôts modernes. Le roi n'avait, en somme, à demander à la nation que le budget extraordinaire, et n'avait pas besoin de son vote pour la faire vivre de la vie quotidienne.
216 CHAPITRE QUATRIÈMB
les empereurs » écrivait-il en 1810. < Je tue, tu tues, il tue, nous tuons, vous tuez... Je serai tué, tu seras tué, etc., en un mot tout le verbe (1). » Et sa pensée se reportait avec une admiration et une tendresse mélancoliques vers cette royauté chrétienne que la Révolution venait de détruire en France, d'ébranler et d'altérer partout. « La monarchie européenne », disait-il dans la même lettre, € m'a toujours paru, en fait de gouvernement, le plus haut point de perfection que notre pauvre nature puisse atteindre. Elle est morte, et me paraît encore plus belle, comme le corps humain est bien plus admirable étendu et dépecé sur la table anatomique que dans les plus belles attitudes de la vie (2). »
Il disait qu'elle était morte, il ne disait pas qu'elle ne dût point revivre. Il constatait que le principe qui l'avait formée, qui la soutenait et la vivifiait, avait perdu son empire sur un grand nombre d'âmes et plus encore son empire sur les nations comme nations. Et il comprenait qu'on ne reverrait pas, — sans doute avec des développements et des modifications amenés par les besoins nouveaux, — cette grande institution altérée et disparue, tant que le principe n'en serait pas rétabli dans toute sa souveraineté sociale, tant que la sève qui la faisait vivre ne recommencerait pas à couler dans les veines de cette Europe qui fut jadis la république chré—
1) Lettre soixante et onzième, à M. le comte de ....
2) Ib.
tienne. Il savait avec quel art le parti destructeur s'était servi de la souveraineté elle-même pour retirer de dessous elle la base qui la portait. « On ne peut douter de l'existence d'une grande et formidable secte qui a juré depuis longtemps le renversement de tous les trônes ; et c'est des princes mêmes qu'elle se sert avec une habileté infernale pour les renverser. Voici la marche qui a toujours été invariable et très efficace. Le christianisme ayant épousé la souveraineté en Europe, point de succès si l'on n'amène pas un divorce entre ces deux puissances. Nous ne pouvons pas attaquer directement la souveraineté qui nous ferait pendre ; commençons donc par la religion, et faisons-la mépriser. Mais la chose n'est pas possible tant qu'elle est défendue par un sacerdoce riche 6t influent ; il faut avant tout l'avilir et l'appauvrir. Ce sacerdoce prêchant sans relâche l'origine divine de la souveraineté, l'obéissance passive (1), l'inviolabilité du souverain, etc., il est le complice naturel du despotisme. Comment faire pour le rendre suspect? Il faut le présenter comme un ennemi, et pour cela, citer sans cesse de vieux combats entre les Papes et les rois... Le roi très chrétien a laissé prêcher ces doctrines dans ses propres Etats pendant un siècle ; il s'en est bien trouvé, et il l'a voulu. La
1) Expression visiblement inexacte et qui rend mal la pensée de l'auteur. Le sens est celui-ci : Vohéissance qui, dans le cas où la conscience Vinterdity ne se j^ei^met qu'une résistance passive.
218 CHAPITRE QtTATBIÈBfE
première monarchie du monde, mise en Tair, est tombée par son propre poids, comme je tomberais si le fauteuil qui me soutient venait à s'engloutir sous moi (1). »
Or ce qui est dit ici du mariage du christianisme avec la souveraineté ne s'applique pas seulement à la royauté, mais à toute forme de gouvernement. L'avertissement vaut pour tous les pouvoirs humains qui se séparent du christianisme, combien plus pour ceux qui lui font la guerre ! Ils sont en l'air, et ils tomberont; cette loi de la chute des pouvoirs a son efifet infaillible comme la loi de la chute des corps.
J'aurais bien mal rendu la pensée du comte de Maistre, si l'on concluait de son admiration pour la royauté, telle que le christianisme l'a faite, qu'il en eût conseillé l'adoption à une république aristocratique comme celle de Berne, ou à une démocratie comme celles des petits cantons forestiers de la Suisse. La loi des constitutions naturelles domine tout dans sa politique, et les importations étrangères lui semblent, en cette matière, presque aussi dangereuses aux nations que les créations a priori. Pour le dire en passant, ce caractère exotique est
1) Lettre soixante-quatorzième, au chevalier de ***. 1811.
un de ses plus vifs griefs contre la Charte de 1814. Grand admirateur de la constitution anglaise, en Angleterre où elle a grandi avec la nation ellemême, il se sent humilié pour la France « qu'elle soit aller gueuser une constitution à l'étranger, comme si elle n'avait rien chez elle (1) , »
1) Avait-eUe encore quelque chose ? et le crime de la Révolution n*ayait-il pas été d'y tout détruire, autant qu'elle l'avait pu?
Deux choses seulement restaient ; la royauté et l'Eglise.
En ce qui concerne la première, Louis XVIII ôt le possible pour rattacher le présent au passé. Avec une fermeté qui l'honore et que les écrivains libéraux ou révolutionnaires ont fort sottement raillée, il tint à faire dater la Charte de la dix-neuvième année de son règne et à l'octroyer au lieu de la subir. La date ne supprimait pas l'histoire ; mais elle maintenait la continuité d'un droit que la royauté exilée n'avait jamais laissé prescrire. L'octroi ne posait point le principe du gouvernement absolu ; mais il contredisait courageusement le principe révolutionnaire du contrat social. — De leur côté, les conseillers auxquels le roi avait conâé la rédaction de Tacte constitutionnel prirent soin de placer au-dessus du débat, par leur silence même, les lois fondamentales de la monarchie restaurée, et appliquèrent sagement en cela les principes du comte de Maistre, qui étaient aussi ceux de M. de Bonald, « On avait soigneusement évité » dit M. Thiers, a de parler, dans le projet^ du retour des Bourbons au trône, des causes de ce retour, de la nature du principe monarchique, de ses conditions héréditaires de mâle en mâle et par ordre de primogéniture. M. Boissy d'Anglas s'étant plaint de cette omission comme d'une lacune regrettable dans l'intérêt même de la royauté, on lui répondit que ces omissions étaient volontaires, que le droit des Bourbons au trône n'avait pas besoin d'être énoncé, qu'il était préexistant à tout autre droit; que même absents et matériellement remplacés en France par l'usurpation, ils n'avaient pas cessé d'y régner; que le principe et le mode d'hérédité n'avaient pas
'220 CHAPITRE QUATRIÈMS
• Mais après qu'on s*est imposé la règle de ne demander à chaque sol que ce qu'il peut produire, il est permis sans doute de comparer les productions, et de féliciter le climat favorisé qui porte les plus belles. C'est ainsi que ses préférences théoriques pour la monarchie s'accordent avec son respecjt pour les constitutions naturelles et qu'il juge heu-
besoin non plus d*être exprimés, car ils subsistaient avec Tancienne constitution de la monarchie française; qu'il s'agissait seulement ici de modifier certaines parties de cette constitution, et d'accorder aux Français des droits qui autrefois ne leur étaient point reconnus ; que par conséquent il suffisait d'énoncer les dispositions nouvelles, sans s'occuper de celles qui, au milieu des vicissitudes du temps, n'avaient pas cessé d'exister virtuellement. » — Quant à ces droits nouveaux octroyés en partie comme l'équivalent des drois anciens que la Révolution avait emportés sans retour, en partie comme un développement et comme une satisfaction à des besoins nouveaux aussi, il fallait bien les écrire ; et on le pouvait sans tomber dans la folie des conceptions a priori et des constitutions sur le papier.
En ce qui concerne la religion, le comte de Maistre était sans doute trop sévère pour l'œuvre de Louis XVIII lorsqu'il écrivait à M. de Bonald : a Dieu n'y est pour rien, et c'est le grand anathème. » La France s'y reconnaissait catholique comme nation; c'était la déclaration d'un principe et non pas seulement, comme plus tard dans la Charte de 1830, la constatation d'un fait matériel. Mais il fallait tirer les conséquences, dont la première était de rendre à l'Église de France sa pleine liberté, de lui donner carte blanche pour ses communications avec son chef suprême, pour l'épanouissement de ses ordres religieux, pour sa mission d'enseignement, de reconnaître son droit d'acquérir et de posséder, de lui restituer ses biens non vendus, d'ôter au budget de son culte toute apparence de salaire et de l'inscrire au grand livre comme l'acquittement d'une dette perpétuelle et d'une indemnité incomplète. C'est ce qui ne fut pas fait, et le préjugé gallican , très puissant encore parmi les royalistes^
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