CHAPITRE V
l'églisb et la papauté
Lorsque Pie VII, déterminé par les considérations les plus élevées, les plus pressantes et les plus dégagées de tout intérêt temporel, se décida, trois ans après la signature du Concordat, à venir à Paris sacrer l'empereur Napoléon, le comte de Maistre, royaliste pour la France comme pour le Piémont, en conçut une vive irritation. Et, sa plume le démangeant, il écrivit à sa cour plusieurs lettres où le Pape était traité de la manière la plus dure.
Ces explosions de mauvaise humeur étaient demeurées inconnues, et les archives de Turin en avaient gardé le secret, lorsque, en 1858, M. de Cavour, dont l'habileté n'était gênée par aucun
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scrupule, les fit publier, avec commentaires, par M, Albert Blanc dans ce volume de Mémoires et correspondance diplomatiques que nous avons mentionné et qualifié dans un précédent chapitre. Au moyen de cet acte d'exquise indélicatesse, le ministre piémontais et son collaborateur espéraient engager le comte de Maistre dans le parti de la Révolution italienne par une apostasie d'outretombe, et mettre sous le patronage de ce grand nom et de ce grand caractère les entreprises qu'on méditait déjà contre le Saint-Siège,
Un si honnête dessein réussit mal.
Premièrement, les lettres ne prouvaient que deux choses : l'une, que le comte de Maistre avait eu le tort d'oublier un moment le respect que la plume, la parole et la pensée elle-même doivent toujours conserver pour la personne du vicaire de Jésus- Christ alors même qu'il est permis de ne point approuver tel ou tel de ses actes; l'autre, que, n'étant pas dans le secret des négociations qui avaient précédé et déterminé le voyage de Pie VII en France, il appréciait sa conduite en juge mal informé (1). Mais c'était tout; le sacre était une
1) Tout le détail de cette négociation est aujourd'hui bien connu. Napoléon demandait le voyage et le sacre en homm« résolu à n'accepter aucune excuse. Un ajournement équivalait un refus, un refus à une rupture avec ses désastreuses conséquences pour l'Église de France à peine renaissante. « Le monarque qu'il s'agit de couronner », écrivait le cardinal Caprara, chargé de transmettre la demande, « trouverait très mauvais et regarderait comme une injure que Sa Sainteté éleva
démarche et non une encyclique, un acte de gouvernement et non un acte d'enseignement ex cathedra; et la foi la plus scrupuleuse à l'infaillibilité, doctrinale du Saint-Siège laissait aux meilleurs catholiques le droit de considérer la conduite du pape en cette circonstance comme bonne et habile, ou comme inopportune et fâcheuse.
Secondement, cette même correspondance diplomatique d'où Ton avait extrait, pour les mettre en relief et les souligner par des commentaires, les pages irrespectueuses dont il s'agit contenaient autre chose encore, à savoir le petit passage que voici, qui allait, un demi-siècle d'avance, à l'adresse et sur la joue de M. de Cavour : « Il n'y a pas longtemps qu'un personnage anglais disait, dans une très bonne compagnie de cette partie du monde, que tout homme qui parle d'ôter un pouce de terrain au Pape devrait être pendu. Pour moi, je consens
des difâcultés ou cherchât à temporiser ». Uniquement préoccupé du salut des âmes et du bien de la religion. Pie VU crut pouvoir, et qui oserait l'en blâmer? sacrifier tout à ces intérêts supérieurs, — tout excepté sa conscience. Et il tint absolument à ca que rien n'altérât la pureté de ce motif spirituel. Tandis que le cardinal Caprara, dons sa première dépêche, faisait remarquer « que c'était le moment favorable où il serait pos!?ible au nouvel empereur d'étendre les limites trop resserrées des États du Pape », tandis que- le cardinal Fesch, ambassadeur de France à Rome, insistait pour que le Pape, en retour de sa condescendance, se fit rendre les Légations et obtint une compensation pour Avignon, Pie VII déclara nettement qu'il ne voulait pas que rien de temporel (nullo di temporale) fût mêlé àeette affaire . .
volontiers, pour éviter le carnage, qu'on change, pendu en sifflé, » (Saint-Pétersbourg, 28 avril — 10 mai 1815.)
. D'ailleurs, nous pouvons dire de cette faute passagère contre le respect filial : feliœ culpa. Le comte de Maistre n'avait pas à désavouer publiquement des lettres confidentielles dont il ne savait pas que le secret dût être violé un jour. Il fit mieux ; H écrivit le livre du Pape. Suivant une opinion qui est presque une tradition de famille, c'est en grande partie à son généreux regret que nous devons ce puissant ouvrage. Et cette opinion devient une certitude à la lecture du passage suivant : « A l'époque des fameux débats qui eurent lieu en l'année 1801, au Parlement d'Angleterre sur l'émancipation des catholiques, un membre de la Chambre s'exprima, ainsi : Je pense et même je suis certain que le Pape n'est qu'une misérable marionnette entre les mains de l'usurpateur du trône des Bour^ bons; qu'il n'ose pas faire le moindre mouvement sans l'ordï^e de Napoléon; et que si ce dernier lui demandait une bulle pour animer les prêtres irlandais à soulever leurs troupeaux contre le gouvernement, il ne la refuserait point au despote, — Mais l'encre qui nous transmit cette certitude curieuse était à peine sèche que le Pape, sommé avec tout l'ascendant de la terreur de se prêter aux vues générales de Buonaparte contre les Anglais, répond qu'étant le père commun de tous les chrétiens, il ne peut avoir d'ennemis parmi
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eux ; et plutôt que de plier sur la demande d'une fédération d'abord directe, ensuite indirecte contre l'Angleterre, il se laisse outrager, chasser, emprisonner, il commence enfin ce long martyre qui l'a rendu si recommandable à l'univers entier. Maintenant, si j'avais l'honneur d'entretenir ce noble sénateur de la Grande-Bretagne, qui pense et qui est même certain que le Pape n'est qu'une misérable marionnette aux mains des brigands qui veulent l'employer, je lui demanderais, avec la franchise et les égards qu'on doit à un homme de sa sorte, non pas ce qu'il ponse du Pape, mais ce qu'il pense de lui-même en se rappelant son discours (1). »
Pour qui sait lire entre les lignes, le sens est clair. C'est lui-même que le comte de Maistre interroge sous le nom de l'orateur anglais ; c'est à luimême qu'il demande (et qu'il dit dans le secret de sa conscience) non ce qu'il pense du Pape, mais ce qu'il pense de lui-même en se rappelant ses lettres.
Le livre du Pape et le livre de V Église gallicane qui le complète parurent à une heure qui semblait merveilleusement opportune.
1) Du Pape^ Ut» II, ch. vi.
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La Révolution avait emporté toute l'organisation religieuse et politique de la vieille société française. L'Eglise de France s'était retrempée dans la persécution et le martyre. Elle avait pu s'y instruire ; elle avait vu les maximes gallicanes aboutir, entre des mains révolutionnaires, à la constitution civile du clergé. Catholique par le fond de ses entrailles, eUe avait repousgé le schisme avec horreur et s'était rangée, avec une docilité presque unanime, autour du Saint-Siège, qui condamnait cet énorme attentat. Plus tard, à l'époque du Concordat, elle s'était soumise de la façon la plus magnanime au plus grand acte de souveraineté gouvernementale que jamais Pape ait accompli de sa pleine puissance. Plus tard enfin, sous la rude main de Napoléon, elle avait achevé de connaître le poids des chaînes dorées que la protection oppressive du pouvoir civil faisait peser sur elle ; et elle avait pu juger si les quatre articles étaient une garantie de sa liberté ou un instrument de sa servitude. Placée maintenant dans des conditions meilleures, ayant affaire à une royauté évidemment bienveillante, qui voulait sincèrement la seconder dans sa grande tâche religieuse et sociale, l'occasion lui était favorable d'effacer toute trace des anciennes divisions et de ne plus invoquer sa tradition particulière contre la tradition générale de la catholicité.
De son côté, le pouvoir civil avait reçu la leçon des événements. Un interrègne de vingt-cinq ans
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lui permettait de choisir, parmi les traditions de rancienne monarchie, celles qu'il fallait reprendre ^t celles qu'il fallait oublier. Il devait lui être clair que si les couronnes étaient menacées, ce n'était guère par les Papes ; que le péril social et politique était ailleurs et plus près; que l'Église de France^ pour combattre ce péril et travailler efficacement au rétablissement de l'ordre dans les idées et dans les mœurs, avait également besoin de deux choses : de liberté vis-à-vis de l'État, de docilité vis-à-vis du Saint-Siège, qui est le foyer central de l'activité catholique; que, d'ailleurs, l'esprit gallican était, tout au moins, voisin de l'esprit révolutionnaire, et qu'on ne pouvait, sans un vrai contre-sens, soutenir l'un dans l'ordre religieux alors qu'on combattait l'autre dans l'ordre politique. Il lui était donc facile de ne plus mettre la main dans les affaires de l'Église et de favoriser tout au contraire le retour de l'épiscopat français à sa pente naturelle vers son centre. Libre du côté de l'État, celuici n'aurait plus dés lors à vaincre qu'une tradition toujours contestée et toujours suspecte, même dans son propre sein. Et il était assez magnanime pour entendre le noble langage que le comte de Maistre lui tenait à la fin de son ouvrage :
« Le clergé de France, qui a donné au monde, pendant la tempête révolutionnaire, un spectacle si admirable, ne peut ajouter à sa gloire qu'en renonçant hautement à des erreurs fatales qui l'avaient placé si fort au-dessous de lui-même. Dispersé par
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une tourmente aflfreuse sur tous les points du globe, partout il a conquis l'estime et souvent l'admiration des peuples. Aucune gloire ne lui a manqué, pas même la palme des martyrs. Supérieur aux insultes, à la pauvreté, à l'exil, aux tourments et aux échafauds, il courut le dernier danger lorsque, sous la main du plus habile persécuteur, il se vit exposé aux antichambres, supplice à peu près semblable à celui dont les barbares proconsuls, du haut de leurs tribunaux, menaçaient quelquefois les vierges chrétiennes. Mais alors Dieu nous apparut et le sauva. Que manquo-t-il à tant de gloire? Une victoire sur le préjugé. Pendant longtemps' peut-être le clergé français sera privé de cet éclat extérieur qu'il tenait de quelques circonstances heureuses et qui le trompait sur lui-même. Aujourd'hui, il ne peut plus maintenir son rang que par la pureté et l'austérité de ses maximes. Tant que la grande pierre d'achoppement subsistera dans l'Église, il n'aura rien fait, et bientôt il sentira que la sève nourricière n'arrive plus du tronc jusqu'à lui. Que si quelque autorité, aveugle héritière d'un aveuglement ancien, osait encore lui demander un serment à la fois ridicule et coupable (1), qu'il ré^ ponde par les paroles que lui dictait Bossuet vivant v Non possumus ! non possumus (2) ! >
L'auteur du Pape et de V Eglise gallicane ap-»
1) Le serment de professer et d'enseigner les quatre articles de la déclaration de 1682.
2) I>c l'Église gallicane, ch. dernier.
t9Ù CMAFints cnqioiixB
portait d'ailleurs à l'Eglise de France autre chose que des adjarations éloquentes, n apportait une œarre de premier ordre, digne, malgré sa proT&> nance laïque, d'être accneillie arec attention même par des théologiens. D l'avait préparée par nne rie d'assidas travaux et de méditations profondes. Il arait été préparé pour elle par les étapes successires de sa rie errante qui l'avaient initié de première main à toutes les objections contre sa thèse et lui permettaient d'apprécier les idées gallicanes en juge très bien informé. Il avait pleinement conscience de cette préparation qui lui avait coûté si cher. € Je ne sais, > écrivait-il au comte de Marcellus, € si j'ai tort ou raison ; personne n'a le droit de se juger lui-même. Mais je sais bien que nul homme peut-être n'a été placé dans des circonstances aussi favorables que moi pour juger la question sans préjugé. Né dans une maison de haute magistrature, élevé dans toute la sévérité antique, abimé dès le berceau dans les études sérieuses, membre d'un sénat gallican pendant vingt ans, président d'un tribunal suprême en pays (ï obédience (comme on dit) pendant trois ans, habitant pendant quatre ans d'une contrée protestante très instruite et livré sans relâche à l'examen de ses doctrines, puis transporté dans une région gréco-russe où, pendant quatorze ans de suite, je n'ai cessé d'entendre agiter les prétentions de Photius et de sa postérité religieuse, en possession des langues nécessaires pour cousuUer les originaux, profondément
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et systématiquement dévoué à la religion catholique, grand ami de votre nation que je touche par tant de points et surtout par la langue, très humble et très obéissant serviteur de l'auguste maison qui vous gouverne, je vous le demande, monsieur le comte, qu'est-ce donc qui me manque pour juger en connaissance et en conscience ?> Et il ajoutait avec un peu de découragement : < Je ne sais comment cette petite apologie est tombée de ma plume. Je la confie à votre justice personnelle, car votre nation est trop préoccupée pour être juste. »
C'était vrai. Non seulement la France, mais l'Eglise de France était encore ^préoccupée (occupée d'avance) en la personne de- plusieurs de^es chefs les plus vénérables, par ce qu'ils appelaient nos maximes antiques^ par le prestige du grand nom de Bossuet, par le reste tenace d'un esprit non pas schismatique (à Dieu ne plaise!), mais séparatiste, dont ils ne voyaient ni l'origine très moderne et très peu glorieuse, ni les pérUs ; par une certaine habitude de se considérer comme formant dans l'Église universelle un corps privilégié et qui n'était pas comme les autres ; enfin, par un certain sentiment, noble en soi, mais fort mal appliqué, de fidélité monarchique qui prenait feu au souvenir des rois et des empereurs excommuniés par les Papes.
Aussi, tandis que le parti voltairien et libéral poussait les hauts cris à l'apparition d'un livre qui détruisait sa légende révolutionnaire, remettait en lumière le grand rôle civilisateur de la papauté et
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signalait chez Voltaire lui-même plus d'un hommage involontaire à ses bienfaits, l'accueil fait par les catholiques de France au puissant ouvrage de l'illustre catholique savoisien fut loin d'être partout favorable. Si le comte de Maistre rendait à l'Église 4e France, au génie de Bossuet, à l'esprit profon-» dément catholique qui les avait arrêtés sur une mauvaise pente, les éloquents hommages dont nous avons rapporté quelque chose, il malmenait fort l'esprit gallican lui-même ; et son dessein avoué était de travailler à le détruire en mettant à nu son mauvais principe et ses conséquences funestes, ce qui ne pouvait sans doute se faire en lui disaat des douceurs. .
Une grande partie de l'Église de France, clergé et laïques, n'était pas encore préparée àla franchise de son langage. Il s'en aperçut avec plus de chagrin que de surprise ; et ces ombrages, loin de lui faire craindre que son œuvre ne fût inopportune, la lui faisaient juger plus nécessaire. «Je ne me plains pas du silence de vos journaux,» disait-il dans la même lettre; « ils sont distraits par un grand crime (1), et d'ailleurs ils manquent de courage ; mais j'ai vu avec chagrin que des hommes de bon sens soient aveugles au point de me reprocher mes attaques contre l'Eglise gallicane. Certes, il faut avoir sur les yeux ce quadruple bandeau dont je parle quelque part pour déraisonner à ce point. J'ai dit
1) L'assassinat du duc de Berry.
que l'Eglise gallicane était un des foyers de la grande ellipse ; qu'elle avait été, pendant la Révolution, l'honneur du sacerdoce catholique ; qu'on ne pouvait rien sans elle, et que l'œuvre de la restauration commencerait par elle quand elle voudrait. Que veut-elle de plus? Que j'adopte ses insupportables préjugés, et que je lui dise : Vous ave? raison, Madame, quand ses erreurs arrêtent tout ? — Oh ! pour cela, non. Il faudra bien qu'elle avale le calice de la vérité. » Un mois avant, il avait dit d'une façon prophétique ; « Ce livre me donnera peu de contentement dans les premiers temps; peut-être me donnera-t-il beaucoup de désagrément ; mais il est écrit, et il fera son chemin en silence. Rodolphe peut-être en recevra les compliments. »
C'est un beau et grand livre, d'une unité très puissante, malgré les digressions que le libre esprit de l'auteur ne sait jamais s'interdire absolument, pas plus dans un volume que dans un salon. Il porte la trace d'un travail étendu et profond mis au service d'une pensée supérieure qui a le don d'élever et d'agrandir tout ce qu'elle touche ; et s'il n'épuise pas toute l'immensité du sujet, il l'embrasse du moins presque en entier. La plume sexagénaire qui l'a écrit ne laisse apercevoir aucun signe de fatigue^
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elle garde toute sa majesté et toute sa grâce, tout son piquant et toute sa fraîcheur, tout le je ne sais quoi qui est sa marque de fabrique. C'est un livre clair, malgré la résolution avec laquelle il s'engage dans les obscurités de la controverse ; composé à la fois pour les théologiens et pour les gens du monde, il a quelque chose à apprendre aux premiers^ et il est accessible aux seconds par un certain art et un certain don d'adapter leur langage aux sujets les plus sévères et par l'attrait d'un style qui frappe chaque pensée comme une médaille. Surtout, c'est un livre vrai ; les grandes thèses qu'il défend avec sa vive dialectique, sa haute éloquence et sa science de bon aloi sont, sauf tel détail inexact ou hasardé, de la vraie histoire, de la vraie politique et de la vraie théologie. Pour tout homme impartial et clairvoyant qui en a achevé la lecture, les questions de la papauté, de sa haute magistrature sociale, de son incomparable action civilisatrice, de son infaillibilité doctrinale ne sont plus des questions.
Cependant, ce livre vrai commence par V apparence d'une confusion et d'une erreur. Je la signale dès le début, n'ayant pas plus le droit de la dissimuler que d'autres ne l'ont de la grossir.
« Quand nous disons », ainsi s'exprime Joseph de Maistre, « que VEglise est infaillible, nous
ne demandons pour elle, U est bien essentiel de l'observer, aucun privilège particulier ; nous dejnaiidons seulement qu'elle jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles, qui toutes agis*sent nécessairement comme infaillibles ; car tout gouvernement est absolu, et du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur bu d'injustice, il n'existe plus. Dans l'ordre judiciaire, qui n'est qu'une pièce du gouvernement, ne voit-on pas qu'il faut absolument en venir à une puissance qui juge et n'est pas jugée, précisément parce qu'elle prononce au nom de la puissance suprême ? Qu'on s'y prenne comme on voudra, qu'on donne à ce haut pouvoir judiciaire le nom qu'on voudra, toujours il faudra qu'il y en ait un auquel on ne puisse dire : Vous avez erré. Bien entendu que celui qui est condamné est toujours mécontent de l'arrêt et ne doute jamais de l'iniquité du tribunal. Mais le politique désintéressé qui voit les choses de haut se rit de ces vaines plaintes. Il sait qu'il est un point où U faut s'arrêter ; il sait que les longueurs interminables, les appels sans fin et l'incertitude des propriétés sont, s'il est permis de s'exprimer ainsi, plus injustes que l'injustice. »
L'Eglise semble donc ici être considérée à la façon d'une société comme une autre, où la nécessité de terminer les contestations produit celle d'un tribunal sans appel. « L'erreur », continuewt-il en. se plaçant plus expressément encore dans le même ordre d'idées, « l'erreur ne pourrait être opposée
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au Souverain Pontife quand même elle serait possible, comme elle ne peut être opposée aux souverains temporels qui n'ont jamais prétendu àTinfaillibilité. G'est^ en effet, absolument la même chose dans la pratique de n'être pas sujet à l'erreur ou de ne pouvoir en être accusé. Ainsi, quand même on demeurerait d'accord qu'aucune promesse divine n'eût été faite au Pape, il ne serait pas moins infaillible, ou censé tel comme dernier tribunal (1). »
L'assimilation ne peut être acceptée, et la différence est radicale. La société civile, ayant pour objet de maintenir la paix extérieure et publique entre les prétentions rivales de ses membres, a pour moyen d'atteindre ce but des tribunaux auxquels on s'en remet comme à des arbitres, avec obligation non pas de croire qu'ils diront bien, mais de faire ce qu'ils diront quand même on croirait qu'ils ont mal dit. L'Église, société spirituelle qui a pour objet de maintenir l'unité de la doctrine et de la foi, a pour moyen d'atteindre ce but une autorité aux décisions de laquelle ses membres sont tenus de conformer leur croyance intérieure, ce qui exclut non seulement le droit de dire^ mais àe penser qu'elle s'est trompée. Dans la société civile, après l'arrêt rendu, on dit : Il y a chose jugée y et l'on agit en conséquence ; et pourvu que les actes extérieurs soient conformes à la décision, on reste libre de penser, sans cesser d'être un bon citoyen, qu'il y a chose
1) Lu Pape, liv, I, ch. i.
mal jugée. Dans l'Eglise, quiconque, en présence d'une décision doctrinale de l'autorité spirituelle, dirait : Il y a chose jugée, je me soumets donc ; mais je reste convaincu qu'il y a chose mal jugée ^ se contredirait lui-même et ne se soumettrait en rien, puisque ce à quoi la décision l'oblige, c'est à croire qu'elle est vraie. En pensant qu'il y a chose mal jugéCj on refuse donc de croire, et l'on se place en dehors d'une société dont la puissance essentielle consiste à ordonner de croire.
De là il suit que la société spirituelle est impossible si elle n'a pas (ou ne se fait pas accepter comme ayant) par-dessus la souveraineté, qui estle droit de commander l'action, l'infaillibilité, qui est le droit de commander la croyance. Si tous les membres de cette société ne tiennent pas pour certain que l'autorité qui décide a des lumières plus qu'humaines et que son jugement exprime une vérité absolue, il n'y a plus de lien spirituel, sinon le lien flottant qui existe entre les philosophes d'une même école et qui constate comme un fait l'accord actuel entre les opinions des disciples et les opinions du maître, mais n'impose aux premiers nul devoir de persister dans cet accord. Dés lors, en effet, les décisions de l'autorité ne sont plus, elles aussi, que des opinions, et chacun ne les acceptera qu'à condition de les faire siennes par un examen préalable.
Je ne recherche pas en ce moment s'il existe, en fait, une autorité ayant le droit d'imposer la croyance. Mais je constate que son existence vraie
23S OHAPXTBB CINQUIÈME
OU supposée est la condition sine qua non d'une société spirituelle. Sans elle, on peut avoir des meetings d'un caractère religieux et moral, des assemblées d'honnêtes gens qui se rapprochent pour prier, qui prient en commun quant à la juxtaposition des corps et aussi quant à la sympathie des cœurs, mais qui prient chacun à part quant à la foi que la prière suppose et traduit. On peut avoir cela ; mais on ne peut point avoir une société dont le premier fondement soit : una fides.
Cette impossibilité est l'évidence même. Les faits religieux dont l'Allemagne et l'Angleterre sont le théâtre depuis le xvi* siècle la démontrent par l'expérience; et cette démonstration historique était déjà pleine au temps de Bossuet qui, sur ce terrain, est tout à fait inattaquable. Nous le voyons s'y placer et s'y tenir dans sa conférence avec le ministre Claude, à la suite de laquelle M"' de Duras entra dans l'Église catholique. Le ministre eut beau se dérober, il fallut enfin reconnaître que la savante hiérarchie établie par la réforme calviniste, consistoire, colloque, synode provincial, synode national, n'était qu'une hiérarchie d'opinions superposées, de plus en plus considérables par la qualité des personhes, mais toujours humaines, partant toujours faillibles ; qu'en conséquence c'est le droit et le devoir de chacun de les contrôler avant de les accepter ; et qu'après comme avant leurs décisions, la liberté individuelle de croire ou de ne pas croire demeure entière, — ^^ce qui est la propre formule de
Y indépendantisme et la négation expresse delà société spirituelle, en tant que celle-ci a pour loi l'unité de croyance.
On voit en quoi consiste la faute que nous signalons dans les premières pages du livre : en consentant, ne fût-ce que pour un instant, à ne voir dans^ l'autorité spirituelle qu'une juridiction en dernier ressort, en nommant infaillibilité la souveraineté: faillible du pouvoir politique ou judiciaire, l'auteur confondu les deux choses les plus distinctes, celles^ dont il importait le plus de marquer la différence.
En même temps la faute s'explique, et l'on peut reconnaître qu'elle est surtout dans les mots et dans un désir louable d'amener de plain-pied à l'idée catholique les esprits accoutumés aux méditations politiques et au maniement des affaires. Joseph de Maistre est aussi persuadé qu'homme du monde dece que nous venons de dire. Voyant que la souveraineté est la condition d'existence de toute société et que l'infaillibilité est l'essence de la souveraineté spirituelle, il dit en ce sens, et dit avec raison, que l'Église, en affirmant son infaillibilité, est aussi pleinement dans son droit que la société civile en affirmant sa souveraineté civile. En ce senSj il est bien vrai que l'Eglise ne réclame que le droit commun ; mais elle prétend qu'il lui soit appliqué de la manière qui convient à sa nature à elle. Et c'est précisément là que l'assimilation n'est plus juste. Puisque sa nature est d'obliger à croire, et puisqu'elle n'y peut légitimement obliger que parce qu'elle est divine, il
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suit que l'Église, dés là qu'elle s'affirme comme Église, s'affirme comme divine, et qu'elle n'est infaillible par droit commun qu'à condition d'être divine par privilège. La comparaison ne vaut donc que jusqu'à moitié chemin, et il y a là décidément une mauvaise entrée en matière.
Mais, ayant dit librement ce que j'en pense, je ne saurais admettre qu'on grossisse outre mesure cette faute de méthode qui se borne, après tout, à forcer une analogie. Et je ne puis laisser passer la critique absolument injuste que Yillemain a faite de l'ouvrage entier, le jugeant sans doute d'après ses premières pages. « Que manque-t^il pour que ce soit un grand, un bel ouvrage? Deux choses, je crois : une sérieuse conviction, une véritable foi. La conviction peut fort bien se trouver dans un ordre d'idées inapplicable ; mais quand elle manque, la violence même ne donne pas de sérieux aux paroles. Prenez-vous des raisons philosophiques ou faites-vous des calculs de sagesse mondaine pour appuyer l'autorité de Grégoire VII, pour la réclamer de nouveau ; vous êtes, à mes yeux, inconséquent et peu sincère. Vous demandez le despotisme de la foi en alléguant des raisons de prudence et d'utilité. Mais vous n'avez donc pas la foi, c'est-àdire la seule chose qui pourrait rendre pour vous ce que vous demandez égalementjusteetpossible(l). > Vous n'êtes pas sincère I vous manquez de con-
1) Tableau de la littérature au xvni" siècle, leçon lxii.
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viction ! vous n'avez pas la foi I ce sont là des choses un peu fortes à dire à un homme, et presque plaisantes quand l'homme s'appelle Joseph de Maistre. Pour expliquer de telles impertinences, il faut supposer que le critique ne savait rien de l'auteur, rien de ses autres ouvrages, rien de celui-ci au delà du premier chapitre.
Oui, sans doute, dans cet exorde, l'auteur, parlant aux hommes du monde et aux politiques, s'est trop placé sur leur terrain. Mais les premières lignes elles-mêmes montrent le chrétien avant l'homme d'État. Et, quelques chapitres plus loin, il donne, avec une explication qui faisait défaut à ses premières formules, le fond ou plutôt le total de sa pensée, parfaitement correcte et orthodoxe dés qu'elle est exprimée d'une manière complète. « Il ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité ; et ce dernier privilège est si nécessaire qu'on est forcé de supposer l'infaillibilité même dans les sociétés temporelles (où elle n'est pas), sous peine de voir l'association se dissoudre. L'Eglise ne demande rien de plus que les autres souverainetés, quoiqu'elle ait au-dessus d'elles une immense supériorité, puisque l'infaillibilité est, d'un côté, humainement