SUPPOSÉE, ET, DE L'AUTRE, DIVINEMENT PROMISE
Enfin, le livre tout entier est un grand acte de foi où
1) Lu Pape, liv. I, ch, xix.
2k2 CEAFTTBM cmqjj^uE
toute rhistoire da christianisme et de la civilisation moderne, où les plas hautes considérations sociales et politiques, où les raisonnements philosophiques, où < l6s calculs de sagesse mondaine », dont l'austérité du critique s'effarouchait si fort, servent de cortège et de rempart à la grande vérité qu'il s'agit d'établir. On a coutume, parmi nos adversaires^ de dénoncer le comte de Maistre comme un fougueux ennemi de la raison et de la science ; il est curieux qu'on tourne ici en grief contre lui son puissant et victorieux effort pour mettre en lumière l'accord de la raison philosophique et politique avec la foi religieuse.
n faudrait donc, quand on juge un tel livre, se donner la peine de le lire jusqu'au bout ; ceci soit dit à l'adresse de Villemain, et aussi de Lamartine à qui on avait droit de demander non pas une compétence parfaite dans ses jugements sur le livre du Pape, mais du moins quelque attention à n'y pas voir le contraire précis de ce qui s'y trouve. Une page du Cours familier de littérature (1) nous fait savoir que « l'extinction de la liberté civile dans le monde » est une des doctrines que le comte de Maistre enseigne dans son ouvrage. Or^ il y a, dans le livre III du Pape^ un certain chapitre deuxième intitulé Liberté civile des hommes, et consacré tout entier à glorifier les Papes d'avoir « bien mérité de l'humanité par l'extinction de la
1) T. VIII, p. 47.
servitude qu'ils ont combattue sans relâche , etqu'ils éteindront infailliblement sans secousses, sans déchirements et sans dangers partout où on les laissera faire ». L'auteur y constate l'universalité de l'esclavage là où n'a pas pénétré cette civilisation chrétienne dont la papauté est le centre ; il déclare» « qu'avec la servitude il n'y a pas de morale proprement dite»; et il conclut ainsi: « Sans le christianisme point de liberté générale, et sans le Pape, point de véritable christianisme, c'est-à-dire point de chris-^ tianisme convertissant, régénérant, conquérant. C'était donc au Souverain Pontife qu'il appartenait de proclamer la liberté universelle; il l'a fait, et sa voix a retenti dans tout l'univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef unique de cette religion, seule capable d'assouplir les volontés, et qui ne pouvait déployer toute sa puissance que par lui. Il faut purifier les volontés ou les enchaîner, il n'y a pas de milieu, »
Laissons de côté ces imputations insoutenables et ces bévues prodigieuses, et revenons au livre lui-même.
Trois questions principales en fournissent la maitière et la division : la question du Pape et des Conciles, à laquelle se rattache toute la controverse du gallicanisme ; la question, du Pape et de la civili-r
244 CHAPITRB ClNQUlÂBfB
sation; la question du Pape et des souverainetés temporelles.
La première, qui est proprement celle de l'infaillibilité pontificale, n'a jamais été dans l'Église qu'uiie question théorique et spéculative, parce qu'elle a toujours été, en fait, pratiquement résolue.
Oui, en fait, selon la formule de saint François de Sales, ç^a toujours été tout un du Pape et de V Église. Le Pape en concile, le Pape entouré des évêques dont chacun apporte la tradition de son Église, c'est le souverain qui s'entoure des lumières de ses conseillers, et qui, les convoquant comme juges de la foi, décide avec eux ce qu'il ne croit pas pouvoir décider seul. Les évêques délibérant avec le Pape et sous sa présidence, c'est le corps avec la tête. Mais les évêques sans le Pape ne sont plus qu'un corps décapité, et ne sont plus même un corps, puisque le principe d'unité leur manque ; le concile n'est concile que par la convocation dont le Pape est l'auteur, et ne demeure concile que par sa présence ou celle de son représentant. La seule exception possible, et qui ne s'est présentée qu'une fois en dix-neuf siècles, c'est le cas où le monde catholique, étant divisé par un schisme, ne sait pas où est le vrai Pape. Le concile décide cette question incertaine soit en désignant ce vrai Pape, soit en procédant à une élection nouvelle. Mais cette application du principe salus populi suprema lex montre de la manière la plus éclatante que l'Église se confiidère comme n'étant constituée qu'à condition
d'avoir un chef, puisque, quand ce chef est douteux, elle n'a rien de plus pressé que de le reconnaître. Quant au Pape seul, jamais, parlant sans contrainte et parlant ex cathedra comme docteur universel, janji^àis il n'a été démenti par un concile subséquent. Tous les Papes ont été des hommes, sujets comme tels à des faiblesses personnelles. Il y en a eu d'habiles, et il y en a eu de médiocres. Un très grand nombre ont été des saints ; quelques-uns ont été vicieux. Il n'y a point eu de Pape hérétique comme Pape. Libère, nous dit-on, a souscrit la condamnation de saint Athanase et signé une formule qui, dans l'intention de ses auteurs, était hérétique. Mais Libère agissait sous la contrainte ; son acte était nul de soi ; sa souscription même n'était pas une hérésie, car la formule qu'il signait était orthodoxe dans le sens qu'il expliquait lui-même. Honorius, dit-on encore, écrivit au patriarche Sergius une lettre dont celuici se servit en faveur du monothélisme ; mais Sergius avait trompé le pontife en lui posant la question d'une manière équivoque ; le monothélisme n'était point dans la réponse de celui-ci, et la faute pour laquelle il fut condamné par le concile était une faute de conduite et non pas de doctrine (1). Je ne rappelle ces misères que parce qu'elles ont fait du bruit. Un instant d'examen fait voler au vent cette
1. Ce point, que les controverses très approfondies de 1870 on achevé de mettre en lumière, est explicitement reconnu par Bossuet lui-même dans le Discours sur l'histoire universçllç.
poussière; et fl reste absolnment certain : 1* qne le Pape enseignant ex cathedra a toajonrs enseigné comme in faillible ;2' qne son enseignement a tonjonrs été reçu comrae infaillible par l'Eglise tonte entière.
Grâce à Dien, £1 n'y a plus de question. L'infaillibilité pontificale, déjà attestée en fait par toute rhistoire de l'Eglise, déjà théologiquement démontrée par les discussions les plus libres et les plus profondes, est désormais un dogme de notre foi. La Providence a choisi son heure, l'heure des périls suprêmes de la ciyilisation chrétienne, pour res— serrer le lien de la grande unité catholique par la proclamation solennelle de ce qui fut toujours la croyance de l'Église. L'étude de la controverse sur Tinfaillibilité n'est donc plus et ne peut plus être le spectacle plein d'angoisse d'une bataille dont l'issue resterait encore incertaine ; son intérêt désormais est tout scientifique. Mais, ainsi envisagée, elle nous appelle à rendre justice à ceux qui furent les préparateurs humains de la grande manifestation divine et qui contribuèrent à faire la lumière sur cette question lorsqu'on pouvait croire que c'en était une.
Joseph de Maistre a été au premier rang de ces préparateurs, et cela en deux manières : publiquement, par ses deux livres du Pape et de V Eglise gallicane; confidentiellement, par son action personnelle,
Le livre du Pape eut un premier mérite, celui d'être écrit en français, comme Fauteur le fait remarquer lui-même à Pie VII, dans une belle lettre latine d'envoi et d'hommage, — j'oserai ajouter, d'être écrit par un laïque et un homme du monde : « Dieu, Très Saint Père, vous a fait naître dans des temps mauvais ; mais vous avez montré dans votre immorte] pontificat ce que peut l'évêque des évêques, et ce n'est pas en vain que Dieu vous a donné en spectacle aux anges et aux hommes. Pour nous, c'est notre devoir de seconder vos efforts ; et c'est ce que j'ai fait selon mes forces dans ce livre pour lequel j'ai adopté, non sans dessein, l'idiome qui est pour moi une langue maternelle. J'ai toujours pensé qu'à notre époque, rien ne pouvait rendre un meilleur service à la religion que de combattre l'impiété en français, afin que la langue qui avait été pour la détestable philosophie du dernier siècle l'instrument de sa victoire devînt l'instrument de sa défaite, et qu'ainsi ceux qui, pendant cent ans, avaient versé au monde d'une main prodigue et scélérate leurs funestes poisons devinssent, à leur tour, la fable et l'opprobre de l'univerg (1). »
1) Incidimus in mala tempora. Yerum macte animo, Summe Pontifex; quid posait episcopus episcoporum immortali ponti-
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L'entreprise semblait audacieuse, surtout de la part d'un laïque. Aussi l'auteur avoue-t-il au pontife que, < traitant un sujet jusque-là réservé à la milice sacrée, il avait craint d'avoir laissé échapper de sa plume si peu autorisée quelques mots qui ne parussent pas assez corrects aux oreilles romaines à bon droit délicates, et qu'il n'avait été rassuré que par les graves et nombreux témoignages venus des deux côtés des monts (1). »
De fait, je ne voudrais pas jurer qu'à vouloir tout examiner dans ce livre selon la rigueur logique et théologique, quelques mots ou quelques passages n'y pussent point être critiqués. J'y ai moi-même relevé quelque erreur, plus précisément quelque confusion et quelque abus de l'analogie, au point
ficatu tuo ostendisti, nec in yanum Deus t6 dédit spectaculum hominibus et angelis. Nostrum est adjuyare conatustuos; idque pro yiribus effeci libro quem non sine consilio scripsi illa lingua quse mihi materna est. Semper enim sic censui nihil his nostrîs temporibus excogitari posse Religioni utilius quam cum impietate res agatur gaUice, ut in quo sermone teterrima sœculi nuper elapsi phiiosophia vincebat, in eo quoque vinceretur, et qui per œtatem integram mala pharmaca tam larga et nefanda manu orbi propinayerant, ipsi quoque traderentur in opprobrium et in parabolam et in proyerbium et in maledictionem omnibus regnis terrse. (Inédit,)
1) Timebam ne, in tractandis rébus militise sacrœ hucusque quasi sepositis, aliquid e pagano calamo excidisset quod Romanorum auris, jure suo superba, yelut absonum respueret. — Nunc vero, S. P., quum et iteratis editionibus et censuris a me conquisitis et elicitis et innumeris epistolis ad me ex Italia et GaUia datis cerius mihi yidear diatribam meam viris se et doctis et probis adprobavisse, etc. (Même lettre»)
L*iie^LïSB fit LA PAPÀtJTE d46
de départ. Mais cette inexactitude et les autres, s'il y en a, se corrigent d'elles-mêmes ou paû d'autres passages. Et il reste un vigoureux et viô^ torieux combat, livré avec des armes qui portent juste et loin, un combat dont la marche et l'issue sont aisément suivies, sous la condition d'être attentif, par tout lecteur homme du monde, parce qu'on lui parle non seulement sa langue, mais son langage; je veux dire non seulement avec des mots français, mais avec une allure française. Le mérite propre de l'auteur est donc ici d'avoir transformé la grosse artillerie de siège, celle des in-folios latins, en une artillerie de campagne maniable et mobile, d'avoir condensé, pour en donner la fleur, le suc et la substance, l'énorme masse des témoignages patrologiques et historiques qui établissent l'universalité et la perpétuité de la doctrine, d'avoir résumé et résolu en mots clairs et décisifs les objections prétendues invincibles qu'on oppose à ces témoignages, en sorte que la grande vérité, vue de haut et dans son point juste de perspective, apparaît avec l'ampleur de ses proportions, dominant tout, réduisant les contradictions à leur néant, bien plus, les transformant en assises qui rendent sa base plus large et plus solide ; absolument comme ces collines basses qui cachent, quand on s'arrête à leur pied, la haute montagne placée derrière elles, mais qui, vues d'où il faut les voir, n'en sont que les premiers plans et contribuent à sa masse (1).
1) Khistoire des controverses qui ont précédé la décision du
USO CHAPITBI CINQUIÂBfX
A ces arguments classiques qu'il n'a pas découverts (1), mais qu'il a disposés avec un choix savant et un art nouveau, l'auteur ajoute quelque chose qui est plus à lui et qui est la substance même de son argumentation sur le terrain du droit et des principes, comme les témoignages sont la substance de la controverse sur le terrain du fait et de l'histoire.
Les gallicans et les ultramontains étaient pleinement d'accord sur la nécessité et sur l'existence dans l'Église catholique d'une autorité finale et infaillible en matière de doctriue. Les uns comme les autres remontraient au protestantisme que, faute d'une telle autorité, ses Églises ne sont pas des Églises, puisque l'unité de foi, qui est l'essence même de l'Église, n'y peut absolument pas subsister. Et c'est dans
coacile du Vatican en offre deux mémorables exemples. V* L'objection tirée de l'affaire d'Honorlus a abouti à montrer le concile œcuménique de Constantinople, celui même qui condamna la faute de conduite de ce Pape, acclamant la lettre du IPape Agathon, où la doctrine de l'infaillibilité pontificale est nettement professée. 2° L'objection tirée des fausses décrétales a conduit à reconnaître que ceux de leurs textes qui sont décisifs en faveur de l'infaillibilité sont authenliquement des documents souscrits par des conciles généraux, et qu'ils ont ainsi une valeur réelle très supérieure à celle que leur prête la collection du pseudo-Isidore. (Voir mes a Lettres au P. Gratry ».)
1) 11 faut cependant accorder une mention spéciale au curieux chapitre intitulé Témoignages de VÊglise rttsse, qui, s'il n'est point une découverte, est presque une révélation. Son long séjour à Saint-Pétersbourg avait permis à l'auteur de faire une riche moisson dans ce champ assez peu exploré par les Occi^ dentaux.
L'ÉaLISE ET LA PAPAUTÉ 251
cet ordre d'idées que le comte de Maistre se place, lorsqu'il fait remarquer que le besoin de cette autorité finale est reconnu dans toute société quelconque, par exemple dans l'ordre judiciaire; qu'en effet partout où la justice est organisée, on trouve un ti^ibunal suprême ; et que ce tribunal, autorité faillible en soi puisqu'elle est humaine, n'est suprême qu'en vertu d'une fiction légale qui le suppose infaillible et ne laisse à personne le droit de lui dire : Vous vous êtes trompé.
Mais où réside, dans l'Église catholique, cette autorité infaillible, infaillible non en fiction humaine, mais en réalité divine, cette autorité que Bossuet y reconnaît et y adore, et qu'il oppose si victorieusement à toute la hiérarchie prétendue doctrinale des prétendues Églises protestantes ? Selon le gallicanisme , elle ne réside que dans le corps de l'Eglise. En vain Bossuet essaye-t-il de parer ici à une difficulté, — à une impossibilité, — qui n'avait pu échapper à son grand esprit, et de laisser au Pape, selon la doctrine gallicane, une fonction véritablement directive, la fonction de confirmer ses frères, de paître les brebis avec les agneaux, c'est-à-dire les évêques avec les fidèles. En vain imagine-t-il une indéfectihilité qu'il accorde au Saint-Siège pour être comme la monnaie et l'équivalent pratique de l'infaillibilité qu'il lui refuse. En vain dit-il magnifiquement dans ce sermon sur l'Unité de l'Église qui ouvrit l'Assemblée de 1682 : « Les hérésies ont pu passer dans
cette Eglise de Rome, mais non pas y prendre racine. Que, contre la coutume de leurs prédécesseurs, un ou deux souverains pontifes, ou par violence, ou par surprise, n'aient pas assez constamment soutenu ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi; consultés de toute la terre et répondant pendant tant de siècles à toute sorte de questions de doctrine, de discipline, de cérémonies, qu*une seule de leurs réponses se trouve notée par la souveraine rigueur d'un concile œcuménique ; ces fautes particulières n'ont pu faire aucune impression dans la chaire de Pierre. Un vaisseau qui fend les eaux n'y laisse pas moins de vestiges de son passagQ. » Aucune éloquence n'a le pouvoir de mettre dans une doctrine ce qui n'y est pas ni d'en ôter ce qui y est ; et la victorieuse argumentation de Bossuet contre Claude se retourne ici contre lui-même. A Claude qui donnait le synode calviniste comme une autorité doctrinale effective capable de maintenir l'unité de la foi, Bossuet demandait, le tenant au pied du mur : Ce synode est-il infaillible ? Et il fallait bien répondre : Non. A Bossuet qui veut, quoique gallican, maintenir dans l'Eglise catholique la chaire de Pierre comme un vrai centre doctrinal, on demande : Cette chaire est-elle infaillible ? Et il est, lui aussi, contraint par sa doctrine de répondre : iVon, de confesser qu'on peut se tromper en suivant renseignement donné du haut de cette chaire {ex cathedra)^ par conséquent que ce guide est un guide peu sûr et qui a besoin d'être guidé lui-même ,
l'église et la papauté 253
que ce tribunal est un tribunal subordonné duquel il y a toujours appel. Et telle est bien, en effet, la doctrine expresse de la déclaration de 1682, dont Bossuet a été le rédacteur : « Quoique le Pape ait la part principale dans les questions de la foi et que ses décrets regardent toutes les Églises et chacune d'elles, son jugement n'est pas cependant irréformable, à moins que le consentement de l'Eglise n'intervienne. »
Or, c'est ici que Joseph de Maistre attend le gallicanisme. Quoi! l'Eglise est une société vivante, une société qui a pour base l'unité ,de foi, une société autour de laquelle l'erreur rôde nuit et jour afin de s'y glisser et d'y faire son ravage, une société où, par conséquent, il est nécessaire que l'erreur puisse être signalée sur l'heure, sans quoi elle étendrait indéfiniment sa contagion, signalée avec une certitude absolue, sans quoi les fidèles pourraient croire de bonne foi qu'elle n'est pas l'erreur et qu'il y a chose mal jugée; et pour répondre à ce besoin continu, vous nous offrez, quoi ? des assemblées non permanentes, des assemblées qui, par la nature même des éléments qui les composent, doivent être rares sous peine de porter le trouble dans la vie religieuse des diocèses par l'absence fréquente des évêques; des assemblées qui l'ont toujours été, même au temps où l'Église n'avait pas toute son expansion, qui le sont devenues de plus en plus, jusqu'à être séparées les unes des autres par plusieurs siècles de distance! Qui donc, pendant ces inter-
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valles séculaires, fera le triage certain du vrai et du faux? La vie de l'Eglise demeurera-t-elle suspendue? cette assurance infaillible d'être dans la vérité et dans la lumière, qui est la consolation, la force, l'incommunicable privilège et le juste orgueil des fils de l'Eglise catholique, fera-t-elle défaut à ceux que le bonheur de la naissance n'aura pas faits contemporains d'un concile général? Ou bien, pour corriger cette intermittence, vous contenter ez-vo us du consentement de l'Eglise dieperbée? Quel consentement? exprès? tacite? qui comptera les voix? qui dira quelle majorité est nécessaire? Faudra-t-il qu'après une décision du Pape, chaque fidèle recueille toutes les lettres pastorales pour et contre et procède lui-même au scrutin? ou bien qu'il s'assure, par une enquête suivie dans tous les diocèses, de ce consentement qui consiste à ne dire mot? Visiblement tout cela est chimérique; tout cela par conséquent est l'anéantissement pratique de cette infaillibilité qui est la seule garantie de l'unité doctrinale et la vraie marque à quoi l'Eglise divinement instituée, l'Eglise contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront point, se distingue des pseudo-églises construites par les hommes.
Lorsqu'on prend la question par ce côté, qui est le vrai, on ne comprend même plus que ce soit une question, tant il est manifeste que la négation de l'infaillibilité dans le Pape est la négation de Fin— faillibilité dans l'Église. Ce terrain est bien celui de Joseph de Maistre ; et nous pouvons maintenant
L^ÉGLISE BT LA PAPAUTB 255
pénétrer la vérité profonde de cette parole de son livre qu'on ne critiquerait que faute de la comprendre : « Il ne s'agit pas seulement de savoir si le Souverain Pontife est, mais s'il doit être infaillible (1). » Oui, car s'il doit l'être il Test, tout dans l'Église de Jésus-Christ étant comme il doit être. Or, il doit l'être. « Une souveraineté (2) périodique ou intermittente est une contradiction dans les termes ; car la souveraineté doit toujours vivre, toujours travailler, toujours agir. Il n'y a pour elle aucune différence entre le sommeil et la mort. Or, les conciles étant des pouvoirs intermittents dans l'Église, et non seulement intermittents, mais de plus extrêmement rares et purement accidentels, sans aucun retour périodique et légal, le gouvernement de l'Eglise ne saurait leur appartenir. Les conciles d'ailleurs ne décident rien sans appel s'ils ne sont pas universels; et ces sortes de conciles entraînent de si^ grands inconvénients qu'il ne peut être entré dans les vues de la Providence de leur confier le gouvernement de son Église (3). »
Tout l'édifice gallican tombe devant ces fortes paroles, si Ton consent àjugeravecle bon sens chrétien une question d'ailleurs résolue par l'his-
1) Du Pape^ liv. I, ch. i.
2) Le mot souveralaeté doit être pris ici dans le sens de souveraineté doctrinale , c'est-à-dire d'infaiUibilité. PareiUement le mot gouvernement employé plus loin indique le pouvoir de fixer la vraie doctrine. L'auteur ne traite ici ^ue ce point.
3) Du Pape^ liv. I, ch. ;i.
256 CHAPITRE CINQUliBfX
toire. Ce bon sens ne peut admettre que la société modèle soit la plus mal organisée de toutes, et que, dans ce mécanisme divin, la pièce principale, celle qui doit être toujours en jeu, celle dont l'action continue nous est nécessaire pour garantir la vérité de nos croyances, pour nous défendre contre toute erreur au moment même où elle nous attaque, que cette pièce ou ne marche que par accident tous les cent cinquante ans, ou soit habituellement découpée en morceaux dont chaque fidèle doive faire deux sommes pour se ranger du côté de la plus grosse. La première hypothèse paralyse l'infaillibilité et en fait une sorte de Belle-au-Bois-dormant; la seconde la brise en fragments qui ne se rejoignent pas, et n'est pas moins chimérique que l'autre.
Or, cette seconde hypothèse est celle que la déclaration de 1 682 adopte sans oser le dire nettement . Rien de plus obscur, — volontairement Je le crois, — que tout son quatrième article ; et rien de plus juste et de plus fin que la critique qu'en fait notre auteur. « Que veulent dire ces paroles: Le Pape jouit de Vautorité principale dans les questions de la fot{l) ?Etcelles-ci: Ses décrets s'adressent à toutes
1) Elles sont surtout obscures dans Toriginal latin : prœcipua Summt Pontifiais esse partes. Le comte de Maistre traduit : jouit de l'autorité principale. Le cardinal de Bausset, dans son Histoire de Bossuet^ traduit : a la principale part. Je traduirais, selon le sens habituel du pluriel partes : a le principal rôle. Mais, de quelque façon qu'on traduise, c'est une obscurité visible.
l'églisb bt la papauté 257
les Églises en général et en particulier f 11 est impossible de donner à ces expressions aucun sens déterminé. Mais qu'on ne s'en étonne point; on voit ici l'éternel anathème qui pèse sur tout ouvrage, sur tout écrit parti d'une assemblée quelconque (non inspirée). Chacun y veut mettre son mot; mais tous ces mots, voulant passer à la fois, s'embarrassent et se heurtent. Nul ne veut céder. (Et pourquoi céderaient-ils?) Enfin ils se fait entre tous les orgueils délibérants un accord tacite qui consiste, sans même qu'ils s'en aperçoivent, à n'employer que des expressions qui n'en choquent aucun, c'est-àdire qui n'aient qu'un sens vague ou qui n'en aient point du tout. »
Il est en vérité trop facile d'avoir raison contre une doctrine qui n'ose s'affirmer qu'en s'enveloppant ainsi. A mesure qu'on s'éloignera du temps où des catholiques se croyaient en droit de dénier au chef de l'Eglise catholique sa prérogative centrale, celle qui est la principale raison d'être de la Papauté, on s'étonnera davantage que le doute, — bien plus, que la négation — ait pu naître sur une vérité si nécessaire en droit et si solidement établie en fait, qu'une si énorme erreur ait pu durer si longtemps, et qu'elle ait pu survivre, en des âmes droites et mêmes saintes, à la dure leçon de la Révolution. Mais surtout on admirera la conduite de la Providence qui a employé pour la détruire la seule force devant laquelle il lui était absolument impossible de ne pas rendre les armes. Le comte de Maistre,
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effrayé outre mesure par les difficultés matérielles de la convocation et de la réunion d'un concile œcuménique où s'assembleraient les évêques de toutes les parties du monde, pensait que le temps de ces grandes assemblées était passé sans retour, et qu'ainsi le combat qu'on rêvait entre le Pape et le Concile finirait par la disparition définitive d'un des deux prétendus combattants. Il se trompait; la vapeur et l'électricité ont placé dans des conditions toutes nouvelles les communications entre les hommes ; et, dans le siècle même où fut écrit le livre du Pape, le monde a revu un concile général. Et ce concile, autorité infaillible pour tous les catholiques, seule autorité infaillible pour les gallicans, a dit au gallicanisme : Tu es une erreur. Ceux qui avaient opposé l'infaillibilité du Concile à l'infaillibilité du Pape ont dû accepter la seconde sur l'autorité de la première et renoncer à leur doctrine sous peine de renoncer à la règle de foi qu'ils avaient ' posée. On peut dire que leurs maximes elles-mêmes les ont mis en demeure d'abandonner leurs maximes. Et l'on peut dire aussi que cet immense événement, ^ en démentant, quant au moyen, les prévisions de Joseph de Maistre, les a réalisées et dépassées quant au résultat. Il avait dit qu'il n'y aurait plus de concile général; et il s'était trompé. Il avait dit que la papauté et le sacerdoce étoufferaient dans un embrassement sacré les maximes gallicanes; et I
nous avons vu cet embrassement, et il n'y a plus de gallicanisme (1).
1) On se tromperait d'ailleurs grandement si Ton prêtait au
Mais la main divine n'est pas moins visible dans l'histoire de cette longue crise que dans son issue merveilleuse. Dieu voulait montrer jusqu'à l'évidence que le gallicanisme plaçait l'Église de France sur la pente d'un schisme qui Tasservissait misérablement au pouvoir temporel ; et il voulait en même temps la retenir sur cette pente.
Elle y était sans doute. Qu'on lise dans le livre de Joseph de Maistre la triste histoire de l'assemblée de 1682 ; ou, si on le récuse comme suspect de partialité, qu'on la lise dans le livre du cardinal de Bausset, œuvre absolument gallicane. Qu'on mette en regard l'un de l'autre le langage abaissé de cette assemblée vis-à-vis de Louis XIV et son langage hautain vis-à-vis du Pape. Qu'on la voie, prenant mfrépidement la défense des canons et des conciles contre Rome, sommer le Saint-Siège de rester ou de rentrer dans les bornes posées par nos pères. Et qu'on la voie en même temps souffrir avec toute la soumission imaginable que le roi étende la régale
comte de Maistre, à Tégard des conciles généraux, d'autres sentiments que ceux d'un yrai catholique, et si ron croyait qu'impatienté des résistances gallicanes à l'autorité pontificale, il cède à la tentation de contester par représailles l'autorité conciliaire. Sans doute le parlementarisme religieux lui déplaît autant que le parlementarisme politique ; mais ce qu'il appellerait parlementaire dans l'Ëglise, ce n'est pas le pouvoir sacré des assemblées œcuméniques unies au Vicaire de Jésus-Christ, c'est le pouvoir des assemblées opposé au pouvoir pontifical. Les conciles qu'il maltraite sont les conciles séparés du Pape, par conséquent non œcuméniques et, comme i\ \e dit lui*même, non inspirés.
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à toute la France par une usurpation manifeste des droits de l'Église et par une violation sans prétexte non' pas seulement des canons particuliers de l'Église de France, mais d'un décret rendu par le concile œcuménique de Lyon (1). Qu'on la voie enfin se fâcher contre 1^ Pape et lui écrire la longue et incroyable lettre dont on voudrait que Bossuet n'eût point été le rédacteur ; se fâcher et écrire, pourquoi ? parce que le Pape avait reproché aux évêques d'avoir laissé passer sans un mot de remontrance ce mépris des canons et des conciles. « La crainte dont vous êtes saisis, » leur disait Innocent XI, « ne permet jamais à des prêtres, lorsqu'elle les domine, d'entreprendre avec zèle, pour le bien de la religion et le maintien de l'autorité ecclésiastique, des choses difficiles et grandes, ou de les maintenir
1) « La l'égale, en France, était un droit par lequel nos rois jouissaient du revenu des archevêchés et des évéchés pendant leur vacance, et même conféraient des bénéfices dépendant de leur collation jusqu'à ce que les nouveaux pourvus eussent' prêté serment de fidélité. Il est certain que l'exercice de ce droit ne 8*étendait pas sur toutes les Églises du royaume. Le second concile général de Lyon (1274) fit un décret par lequel la régale fut autorisée dans les Églises où elle était établie, avec défense de l'introduire dans celles où elle n'était pas encore reçue. Ce fut ainsi que les Églises du Languedoc, de la Guyenne, du Dauphiné et de la Provence se maintinrent dans leur exemption. En 1673, Louis XIV rendit une déclaration par laquelle il déclara le droit de régale inaliénable et imprescriptible dans tous les archevêchés et évêchés du royaume. » (Bausset , Histoire de Bossuet^ liv. VI, ch. v.) C'était la plus parfaite usurpation. Presque tous les évêques se soumirent sans réclamation. Le [
bon cardiual trouve leur conduite sage et respectueuse /
avec constance... Qui d'entre vous a parlé devant le roi pour une cause si importante, si juste, si sainte ? Qui d'entre vous est descendu dans l'arène, afin de s'opposer comme un mur pour la maison d'Israël ? Qui a seulement proféré une parole qui ressentît l'ancienne liberté ?» Le vieux Pape avait parlé comme un Pape. Les évêques, ayant agi comme des courtisans, réservèrent toute leur vigueur contre leur chef qui venait de les rappeler à leur devoir et de faire le sien. Ils lui dirent qu'il faisait bien du bruit pour une misère,pour un sujet léger ^Aq^qm d'importance et de conséquence (il ne s'agissait en effet que de la liberté de l'Eglise) . Et, pour sauver une apparence de respect, ils feignirent de croire que le Pape avait été trompé, qu'il ne connaissait pas la question, qu'il n'avait pas vu le dossier, que sa lettre, d'une empreinte si personnelle, n'était pas son œuvre et avait été dictée par son entourage; absolument comme, pendant tout le pontificat de Pie IX, on a dit et redit que le digne homme n'y entendait rien„ qu'il se laissait conduire et n'était qu'un mannequin ou une marionnette dont les Jésuites tenaient la ficelle. Qu'on repasse, dis-je, tous ces incidents d'après les pièces authentiques, et qu'on dise s'il est vrai ou non que par une telle attitude et un tel langage l'Eglise de France faisait des pas vers un de ces schismes qui sont à la fois une insurrection contre la papauté et un asservissement à la puissance séculière. C'est un prodige qu'on se soit arrêté sur cette pente.
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Ce prodige a âxé rattention du comte de Maistre, qui y voit avec raison un dessein particulier de Dieu sur la France, mais ne se croit pas dispensé par cette réponse générale de chercher les causes particulières, dont la Providence se servit comme d'instruments pour atteindre ses fins miséricordieuses. Son analyse est un chef-d'œuvre de justesse et d'élévation ; nous en citerons quelques passages.
c Trois raisons empêchèrent que la France se trouvât enfin soustraite à l'obéissance du Saint- Siège. Et premièrement la modération du Saint- Siège lui-même. Si le Pape se pressait de censurer, de condamner, d'anathématiser, si l'on se permettait à Rome des coups de tête semblables à ceux qu'on a vus en d'autres pays, il y a longtemps que la France serait séparée. Mais les Papes marchent avec une circonspection scrupuleuse et ne condamnent qu'à la dernière extrémité. Ils savent sans doute ce qu'ils doivent penser des quatre articles et de la défense qui en a été publiée (1) ; mais ils savent aussi ce que l'Eglise doit à l'illustre Bossuet ; comment auraient-ils sévi contre un homme tel que lui, pour un livre publié quarante ans après sa mort et qu'il n'avait pas avoué (2) ? Qu'on n'argumente donc
1) Il s'agit ici de la Defensio declarationis cleri galliocmi que Bossuet laissa manuscrite après l'avoir plusieurs fois remaniée, et dont il changea même le titre pour celui de Qallia orthodoxa.
2) a Les Papes, au reste, ont parlé assez clair sur la Déclaration. Elle a été condamnée trois fois avec la mesure convenable. Plus de solennité aurait supposé moins de sagesse. » (Note 4q Joseph de Maistre.)
point du silence de Rome pour établir que le Souverain Pontife ne voit rien de répréhensible dans tel homme ou dans tel livre. Le chef de la religion doit être extrêmement réservé dans ces condamnations qui peuvent avoir de si funestes suites ; et, même en frappant, il doit mesurer ses coups...
« Une autre cause, c'est le caractère droit et noble, c'est la conscience savante, c'est le tact sûr et délicat du sacerdoce français. Qu'on examine attentivement les luttes du Saint-Siège et de l'épiscopat de France ; si quelquefois la faiblesse humaine les commence, la conscience ne manque jamais de les terminer. Une faute énorme fut sans doute commise en 1682, mais bientôt elle fut reconnue et réparée. Que si le Grand! iîoi présuma trop dans cette occasion des moindres actes de sa volonté, et si des parlements philosophes ou demi-protestants parvinrent, en profitant surtout d'un règne déplorable, à changer en loi de l'Etat une page insensée écrite dans un moment d'incandescence, il faut encore louer le clergé français qui a constamment refusé de tirer les conséquences des principes qu'il avait adoptés ; et l'on ne saurait lui reprocher qu'un défaut de résistance qu'il est toujours temps de réparer. »
Enfin, « la France doit aussi le bonheur d'être restée catholique à une cause trop grande, trop précieuse, pour être passée sous sileuce ; c'est l'esprit vraiment royal de son auguste maison. Cet esprit peut s'affaiblir, varier, sommeiller quelque-
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fois, puisqu'il habite des formes humaines ; cependant il est toujours le même. Cette maison appartient à l'Europe, Une vocation sublime fiit déléguée dès l'origine à cette grande dynastie qm ne peut subsister que pour la remplir. Nous avons vu tout ce que l'unité catholique doit à la maison de France ; nous avons vu les plus abolus de ses princes, même dans ces moments de fougue et d'irritation inévitables de temps à autre au milieu du tourbillon des affaires et des passions, se montrer plus sages que leurs tribunaux, quelquefois même plus sages que le sacerdoce ; et lorsqu'ils se sont trompés, on a toujours pu montrer à côté d'eux l'homme qui les trompait. Aujourd'hui encore, battu par une mer toujours mugissante, et contrarié par des oppositions formidables, nous voyons le souverain de la France mettre la restauration de l'Église à la tête de ses devoirs les plus sacrés. »
Ces dernières paroles nous conduisent à ce que j'ai appelé l'action personnelle du comte d^ Maistre en faveur de la bonne cause qu'il défend dans ses livres.
Il avait toujours cru, nous le savons, à la restauration de la maison de France ; et il avait toujours pensé que, pour être efficace et relever l'ordre moral
l'église et la papauté
dans notre pays, elle ne devait pas se borner à remettre à leur place un homme et une famille, mais rétablir un principe là où avait régné sous diverses formes la Révolution, c'est-à-dire la négation de. tout principe. En un mot, la vraie restauration, à ses yeux, c'était la royauté chrétienne reprenant possession de cette France qu'il tenait pour le centre moral de l'Europe, la royauté raffermie sur sa base antique, mais corrigée de sa vieille défiance pour l'Eglise et de ses vieilles tentations de l'opprimer en la protégeant, corrigée, pour tout dire, du gallicanisme parlementaire et disposée à laisser carte blanche au clergé pour se corriger du gallicanisme épiscopal.
En homme qui s'y prend d'avance et qui, nesciens diem neque horam, veut être toujours prêt, le comte de Maistre, fidèle serviteur de l'Eglise catholique, fidèle ami de la France et de la maison de France, s'était mis à l'œuvre sous l'Empire comme un négociateur qui tient son mandat de son dévouement, et avait commencé une pacifique campagne auprès du roi exilé dont l'Europe ignorait presque l'existence. Le secret de cette croisade intime nous est révélé par un curieux passage de la correspondance diplomatique : « J'ai eu l'honneur d'informer Sa Majesté (1), dans le temps, que je m'étais trouvé engagé, sans trop savoir comment, dans une longue correspondance sur les matières ecclésiastiques avec
1) Le roi de Sardaigne.
966 CHAPITBB CmQUiÂMB
la cour de France, alors en Angleterre, — c'est-àdire, cependant, avec un ami attaché au maître (1). Je suis amèrement fâché de n'avoir pu retenir une copie de tout ce que j'ai écrit ; ce serait un volume intéressant ; mais en cela le défaut de secrétaire de confiance m'a nui. J'ai bien redemandé mes lettres sur ma parole d'honneur de les restituer en original; mais elles sont tombées dans une cassette auguste qu'on ne peut forcer ni même solliciter deux fois (2). »
Il y a lieu, en effet, d'être amèrement fâché que cette correspondance soit perdue ou inaccessible. Nous y retrouverions le livre du Pape^ mais dans la spontanéité de son premier jet et dans l'intimité de la correspondance, avec ce je ne sais quoi d'excellemment réel qu'offre toujours un écrit adressé non plus à cette grande abstraction qui est le public, mais à un homme vivant, surtout quand cet homme est un ami, et qu'il s'agit de le convertir à une cause, et que cette cause est grande autant que bonne, et que l'écrivain est digne d'elle, et qu'il lui donne toute sa conviction, tout son cœur, toute sa sainte passion.
Ce regret sera en partie consolé, mais beaucoup plus accru quand on saura que dans le naufrage de cette longue correspondance une épave a surnagé.
1) Le comte de Blacas, qui avait succédé dans la confiance de Louis XVIII au comte d*Avaray, autre ami et correspondant du comte de Maistre.
2) 21 janvier 1815.
l'église et la papauté 867
Le comte de Maistre avait pris copie d'une seule de ses lettres à M. de Blacas, la dernière (1) et probablement la plus longue. J'ai lu avec la plus vive admiration ce document encore inédit, qui est un véritable mémoire; et j'ai senti ma sympathie pour son auteur grandir encore à ce nouveau témoignage de son amour ardent et pur pour les vérités dont il s'était fait le soldat. Jamais solliciteur mendiant une place n'a pressé et supplié le protecteur qui dispose de son sort avec de plus obstinées instances que ce gentilhomme de Savoie n'en adresse au roi de France pour le mettre dans le droit chemin de la royauté chrétienne, pour le décider à rétablir entre l'Eglise mère et la fille aînée ces relations pleinement maternelles et filiales qui rendraient tout facile, et à créer ainsi contre la Révolution une force invincible au lieu de cette neutralité lamentable qui résulte de leur hostilité ou seulement de leur froideur. Et nulle part aussi le style de l'auteur, déjà sexagénaire, n'a plus de fermeté et de souplesse, plus d'éclat et de chaleur, plus de cette transparence qui est la signature des âmes absolument limpides et sincères.
Il commence par se référer à toute la correspondance antérieure. «Vous ne sauriez croire, mon cher comte, quelles grandes choses j'attends de ce
1) Cette lettre ûnale est datée du 22 mai 1814. Le roi de France était remonté sur sou trône ; dans ces conditions nouvelles, le comte de Maistre jugea le moment opportun pour gagner la baiaiile par une charge décisive «
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N'est-il pas temps que les malentendus cessent, et que des explications loyales déjouent enfin la tactique des « sophistes enragés > qui ont réussi pendant tout le siècle dernier à faire haïr l'Eglise par les peuples comme éternelle complice du despotisme, par les souverains comme la plus mortelle ennemie du pouvoir? « Que le roi de France envoie à Rome un de ces cœurs purs, étrangers à toute haine et à toute duplicité, un de ces fronts sereins qui appellent la confiance ; on décidera avec le Pape sur un carré de papier des questions qui faisaient barbouiller des in-quartos à Paris. Le Pape était défiant parce qu'on se défiait de lui. Il ne sera que père lorsqu'on ne sera que fils. » Mais tout d'abord, que l'on renonce à imposer à l'église de France l'enseignement officiel de la fatale Déclaration devenue loi de par je ne sais qui, « Si j'avais l'honneur d'approcher l'excellent roi, je me jetterais à ses genoux pour lui demander cette grâce. Y aurait-il par hasard quelque ressentiment dans le cœur du roi(l)? C'est un grand bonheur; car le plaisir de l'oublier est le plus grand et le plus digne de ce cœur. >
Joseph de Maistre n'a consacré que la plus courte des quatre parties de son ouvrage à étudier
1) Il ne faut point oublier que Pie VIT, encore Pape à cette date, avait sacré Napoléon.
L^ÉQLISE ET LA PAPAUTE Tll
raction civilisatrice de l'Église et de la papauté, ou' plutôt de l'Eglise par la papauté. Mais il y a tracé son sillon à une grande profondeur, et il a contribué plus que personne à préparer la moisson magnifique qui devait éclore après lui.
Tout le monde sait que les travaux apologétiques de notre siècle se sont dirigés avec une prédilection particulière vers l'établissement d'une vérité que le paganisme de la Renaissance avait étrangement obscurcie : à savoir, que l'Eglise catholique est la grande civilisatrice ; qu'ayant les promesses de la vie à venir, elle a aussi celles de la vie présente, promissum habens vitœ quœ nunc est et futur œ; qu'en transformant les âmes elle a transformé aussi les institutions et les mœurs ; et qu'en somme la société chrétienne, gardée par un sacerdoce qui luimême est gardé par la papauté, est divin>^ment supérieure aux plus brillantes d'entre les sociétés païennes. Quand j'évoque les grands souvenirs des conférences de Notre-Dame, j'y vois le P. de Ravignan et le P. Lacordaire, — pour ne parler que des morts, — répandre la lumière et la flamme de leur éloquence sur cette vérité capitale sans laquelle on ne comprend rien à l'histoire du monde. Si je passe en revue une bibliothèque catholique contemporaine, j'y rencontre Montalembert, Ozanam, Donoso Cortès, etc., défrichant, partie après partie, ce vaste champ où il reste toujours des découvertes à faire. Et l'on n'a pas oublié avec quel éclat, quelle autorité, quelle puissance de synthèse le grand ar-
272 CHAPITRE CINQUlisfB
chevêque de Pérouse qui s'appelle aujourd'hui Léon XIII, présentait, il y a quelques années, le tableau des obligations immenses du monde moderne envers sa grande bienfaitrice.
Ce que l'on ne sait pas assez, c'est que tout ce mouvement procède très principalement du comte de Maistre et du livre du Pape. Chateaubriand y contribua sans doute par le Génie du christianisme^ mais pour une part incomparablement moindre, parce qu'il reste un peu trop à la surface et que, dans cette intelligence d'artiste plutôt que de penseur, le côté social du christianisme reste sur le second plan derrière son côté esthétique. Le livre du Pape, dans les grandes questions de l'esclavage et de la liberté, du sacerdoce, de la virginité, de la sainteté des mariages, du pouvoir politique, de la propagation de l'Évangile, va à la racine des choses ; il fait penser le lecteur, il lui suggère tout un programme de recherches, il ouvre la voie féconde où tant de généreux et savants chrétiens devaient marcher après lui. Lorsqu'on lit ces chapitres courts et pleins, il convient donc de multiplier leur valeur propre, qui est grande, par leur influence et leur postérité. A cette condition seulement on pourra mesurer l'importance du service qu'ils ont rendu à la vérité historique et à la vérité religieuse.
L^BGUSB BT LA PAPAUTÉ 273
Les premiers lecteurs du livre du Pape paraissent s'être étonnés beaucoup, les uns avec admiration, lés autres avec colère, de la hardiesse de l'auteur dans la question des rapports de la papauté avec les souverainetés temporelles. Nous nous étonnerions plutôt de sa prudence et de ses précautions oratoires. On sent qu'il s'avance per ignés suppositos cineri doloso, et qu'il a devant lui des préjugés très ombrageux. Il présente discrètement, comme une simple thèse, la théorie catholique sur l'excommunication et ses suites, sur le pouvoir que les Papes ont parfois exercé de délier les sujets du serment de fidélité et de déposer les rois. Il « n'entend nullement prêcher le droit indirect des Papes ; » il « dit seulement que ces idées n'ont rien d'absurde ; il argumente ad homines; il prend la liberté de dire à son siècle qu'il y a contradiction manifeste entre son enthousiasme constitutionnel et son déchaînement contre les Papes » k l'occasion d'un pouvoir qui restreignait la toute-puissance des rois et offrait aux peuples une garantie contre l'oppression.
On peut, on doit, on ose parler plus net aujourd'hui. Mais ici encore, Joseph de Maistre a été le grand préparateur. En montrant combien l'exercice
21f4 CBAPITIW CINQUiiMS
de cette haute magistrature avait été bienfaisant pour les princes et pour les peuples, combien cette intervention de la puissance spirituelle dans les choses temporelles était raisonnable en droit et discrète en fait, combien le grand problème européeUy qui est de restreindre la souveraineté sans la détruire, est devenu insoluble depuis qu'on ne veut plus demander sa solution à la papauté, il a merveilleusement disposé les âmes catholiques à entendre sur ce point la vérité tout entière, à accepter en principe les conséquences temporelles qui découlent pour les nations chrétiennes de l'autorité dont le Saint-Siège est investi pour le gouvernement de la société spirituelle, à comprendre aussi que l'application de ce principe est subordonnée à un ensemble de conditions qui se rencontrent à certaines époques et non à certaines autres, enfin à ne pas confondre cet exercice de l'autorité pontificale avec \ infaillibilité^ prérogative doctrinale dont l'usage ne peut jamais être un moment suspendu.
Le livre du Pape a donc été une très utile préface au Syllabus et à ces paroles de Pie IX qui fixent avec une précision suprême le droit dont il s'agit, son fondement, ses conditions d'exercice : « Sans doute le droit de déposer les souverains et de délier les peuples de leur obligation de fidélité a été employé quelquefois par des Papes dans des circonstances extrêmes, lorsque le bien de la société l'exigeait. Mais l'origine de ce droit n'est nullement V infaillibilité du Pape; c'est Vautorité ponti-
LÉaUSE ^T LA PAPAUTÉ 27Sk
ficale. Et puis, l'exercice de ce droit, dans ces sièr clés, de foi qui respectaiei^t dans le Pape ce qu'ils devaient respecter, c'est-à-dire le juge suprême de la chrétienté, et reconnaissaient les avantages de son tribunal dans les grandes questions çntre les peuples et les souverains, l'exercice de ce droit, dis-je, s'étendait librement (secondé, comme il devait l'être, par le droit public et par le consentement des peuples) aux plus graves intérêts des Etats et de ceux qui les gouvernaient. Les temps où nous vivons sont bien changés (1). »
Bien que présentée d'un ton un peu timide, la doctrine du grand apologiste est fort exactement d'accord avec les explications du grand Pape. Il n'a garde de tomber dans la confusion que Pie IX condamne ; et en même temps il fait voir que la puissance « dont il s'agit est toute spirituelle puisque les Papes ne se sont jamais rien attribué qu'en vertu de la puissance spirituelle ; que la question se réduit absolument à la légitimité et à l'étendue de cette puissance ; et que, si l'exercice de ce pouvoir, reconnu légitime amène des conséquences temporelles, les Papes n'en sauraient répondre, puisque les conséquences d'un principe vrai ne sauraient être des torts (2). »
Cela posé, il transporte la question sur le terrain
1) Discours de Pie IX, recueillis par le P. de Franciscis. (Disc. XCYI, à rAcadémie délia religione oattolicay 20 juillet 1871. T. I, p. 202-203.)
2) Du Pape, liv. III, ch. vm.
276 CHAPITRE CINQUIÂMB
social et politique, et s'attache à établir que l'exer-cice de ce pouvoir, secondé par le droit public et par le consentement de la chrétienté, dirigé d'ailleurs vers la défense des plus sacrés intérêts de la civilisation : sainteté des mariages, intégrité des mœurs sacerdotales, liberté de l'Église et du Saint- Siège, avait pour résultat excellent de compléter la grande œuvre catholique qu'il a décrite ailleurs, je veux dire la fondation de la monarchie chrétienne. Nous avons dit plus haut qu'à ses yeux la beauté particulière de cette noble forme de gouvernement, c'est qu'elle restreint la souveraineté sans la détruire, qu'elle lui conserve toute sa plénitude dans son cercle légitime, et qu'en même temps elle ne lui permet pas de sortir de ce cercle. C'est par là que la royauté européenne se distingue des royautés païennes ou musulmanes de l'Orient, et qu'à la différence de celles-ci, elle n'est ni le despotisme chez les princes, ni la servitude chez les sujets. Toutefois, cette grande institution, même soutenue par l'esprit chrétien qui a transformé le monde, même garantie par les lois fondamentales de chaque pays, « n'est point à l'abri des excès de l'énorme prérogative » que la souveraineté met aux mains qui l'exercent ; et le roi chrétien peut succomber à la tentation de devenir un despote asiatique. Qui défendra les peuples contre ces excès, les princes contre cette tentation? Si on proclame le droit de résistance, laissant chaque peuple juge des cas où son exercice est légitime, la porte est ouverte
toute grande aux révolutions. Si on enseigne sans restriction ni dispense le devoir de non-résistance, tout frein est ôté aux caprices fous ou féroces des mauvais princes. Des deux façons, le bel édifice de la royauté chrétienne tombe par terre, « et Ton se trouve placé entre deux abîmes (1) ».
La soumission au pouvoir est la loi générale; « elle est bonne, juste et nécessaire en général. Mais il n'est pas au pou\roir de l'homme de créer une loi qui n'ait besoin d'aucune exception ; cette impossibilité résulte également et de la faiblesse humaine qui ne peut pas tout prévoir, et de la nature même des choses. De là la nécessité, dans toute législation, d'une puissance dispensante ; car partout où il n'y a pas dispense, il y a violation. Mais toute violation de la loi est dangereuse ou mortelle pour la loi, au lieu que toute dispense la fortifie ; car l'on ne peut demander d'en être dispensé sans lui rendre hommage et sans avouer que, de soi-même, on n'a point de force contre elle. Pourquoi donc n'y auraitil point ici dispense de la loi générale, fondée sur les circonstances absolument supérieures ? Ne vautil pas mieux agir avec connaissance de cause et au nom de l'autorité que de se précipiter sur le tyran avec une impétuosité aveugle qui a tous les symptômes du crime ? Mais à qui s'adresser pour cette dispense ? La • souveraineté étant pour nous une chose sacrée, une émanation de la puissance divine que les nations de tous les temps ont toujours mise
1) Du Pape^ liv. III, ch. ii.
SOUS la garde de la religion, mais que le christianisme surtout a prise sous sa protection part'culière en nous prescrivant de voir dans le souverain un représentant et une image de Dieu même, il n'était pas absurde de penser que, pour être délié du serment de fidélité, il n'y avait pas d'autre autorité compétente que celle de ce haut pouvoir spirituel unique sur la terre et dont les prérogatives sublimes forment une portion de la révélation (1). Le serment de fidélité sans restriction exposant les hommes à toutes les horreurs de la tyrannie, et la résistance sans règle les exposant à toutes celles de l'anarchie, la dispense de ce serment prononcée par la souveraineté spirituelle pouvait très bien se présenter à la pensée humaine comme Tunique moyen de contenir l'autorité temporelle sans effacer son caractère (2). »
Oui, certes, cette idée n'était pas absurde et pouvait très bien se présenter. Entendez bien que, selon la pensée de l'auteur, cela veut dire qu'elle était la conséquence très salutaire d'un principe très véritable, la solution excellente d'une difficulté autrement insoluble. Qu'on nous permette
1) Si quandoque contingat temere et ultra modum publicam a Principibus potestatem exerceri, catholicœ Ecclesiœ doctrina eos insurgere proprio niotu non sinit, ne ordinis tranquiLlitas magis magisque turbetur^ neve societas majus exinde detrimentum capiat. (Encyclique Quod Apostolicij de S. S. LéonXllI, 28 décembre 1878.)
2) Du PapCf Uv. III, ch. ii.
l'église bt la papauté 279
de montrer, en insistant un peu, à quel point il avait raison.
Suivant le principe révolutionnaire, chaque nation garde toujours le droit de renverser son gouvernement. Elle n'a pas besoin de dire ses raisons, elle n'a pas besoin d'en avoir; étant inaliénablement souveraine, sa fantaisie est une raison suffisante. Il n'y a pas à discuter cette doctrine, il y a seulement à montrer qu'elle est purement antisociale, qu'elle est la négation de la société, puisqu'elle est la négation du pouvoir qui est la condition d'existence de la société. Elle est incompatible avec l'idée d'une durée quelconque des magistratures, et les républicains révolutionnaires se moquent quand ils parlent d'instituer des présidents, des sénateurs ou des députés pour un an, pour un mois, pour une semaine; car une heure après l'institution, la nation aie droit de dire aux institués : « Allez-vous-en, j'ai changé d'avis, et vous avez cessé de me plaire. »
Les grands penseurs chrétiens du moyen âge ont traité avec le dédain qu'elle mérite cette théorie puérile d'écoliers en révolte. Ils ont unanimement affirmé le droit divin du pouvoir, parce que le pouvoir est un organe vital de la société politique qui, elle-même, est de droit divin puisqu'elle se superpose à la société domestique comme une condition de perfectionnement et de civilisation pour l'humanité. Par une corrélation nécessaire, ils ont affirmé que les citoyens ont le devoir d'obéir non tantum propter tram, sed propter conscientiam^ comme
rayait enseigné saint Paul. Le serment de fidélité n'est, à leurs yeux, que la consécration de ce devoir de conscience ; il est dû et implicitement prêté par tous les sujets à tout prince légitime.
D'un autre côté, ils n'ont jamais admis ce principe de l'absolue inamissibiliti du pouvoir où se complaît la théologie anglicane de Jacques I" argumentant contre Bellarmin. Selon leur sentiment unanime, quand un prince, par une tyrannie persévérante, incorrigible, énorme, abuse, contre la société dont il est le chef, du pouvoir qu'il a reçu pour la défen- 1 dre et la faire prospérer, il perd son droit à l'obéissance de ses sujets ; quand un peuple est dans cette alternative ou de périr, ou de reprendre sa liberté, la limite jusqu'où son serment de fidélité l'engageait est dépassée.
Mais, pratiquement, qui sera juge de la limite ? Ne savons-nous pas les bandeaux que les passions populaires et les passions personnelles mettent sur la conscience des hommes ? N'avons-nous pas vu tels ambitieux ou tels mécontents transformer en oppression de la nation leurs petits griefs personnels? telle bande armée, que les populations voyaient passer avec stupeur, soutenir qu'elle avait la nation derrière elle? tels princes, les plus honnêtes du monde, être dénoncés comme les plus incorrigibles des tyrans? Ne l'a-t-on pas dit de Louis XVI! ne l'a-t-on pas dit de Charles X ? ne l'a-t-on pas dit de Pie IX? Encore une fois, qui sera juge? Je vois bien les deux plaideurs ; mais le débat est sans
l'bglisb et la papauté 281
issue régulière s'il n'y a point un tribunal qui dise le droit et qui, ajoutant sa force morale à celui des deux qui a la bonne cause, contribue par là à son succès.
Essayons de trouver ce tribunal.
Pourquoi pas un arbitre ad Aoc librement accepté des deux parts ? — La solution serait belle et n'est pas absolument chimérique, car nous voyons que Henri III d'Angleterre et ses barons ont plaidé ainsi devant saint Louis ; mais elle est sans application dans l'espèce. Si on était de part et d'autre assez raisonnable pour accepter l'arbitrage, ce serait la meilleure preuve que le cas extrême ne se présente pas et que la querelle de ménage ne doit pas aboutir à la séparation. Un souverain qui s'en remet, par un libre consentement, à la décision d'un juge choisi pour son renom d'équité n'est point de ces tyrans avec qui il n'y a pas moyen de vivre ; voyez-vous d'ici Caligula acceptant saint Louis pour arbitre, ou le Comité de salut public plaidant contre la France devant quelque prince d'une impartialité proverbiale? Non, l'arbitrage ad hoc est possible dans les questions de limite de pouvoirs ; manifestement, il ne l'est pas dans les questions de déchéance.
Cherchons autre chose. Peut-être un congrès permanent, une haute cour européenne ? Il est douteux que les congrès puissent inspirer beaucoup de confiance pour l'exercice de cette fonction nouvelle, à en juger par les résultats qu'ils obtiennent dans leur tâche habituelle. Ils sont institués pour le
maintien et le rétablissement de l'équilibre ; mais, en dépit de Thabileté des équilibristes, nous voyons la corde tantôt casser et tantôt se détendre, et tout l'effort tenté contre une prépondérance aboutir à en faire naître une autre. Puis, si Ton cojnprend qu'un peuple et un roi s'en rapportent à la sentence d'un juge en qui tous deux verront l'incarnation de la justice et du désintéressement, que dire de la candeur dont un grand Etat fait preuve lorsqu'il remet le règlement de ses difficultés intérieures aux nations étrangères qui le voient avec défiance ? Qu'il fasse Vion marché, s'il lui plaît, de sa dignité nationale. Mais croit-il la diplomatie à ce point immaculée qu'il en espère un jugement fondé sur la justice abstraite? Ignore-Wl les tentations auxquelles un patriotisme sans scrupule rend les hommes d'État accessibles ? S'ils tombent d'accord que leur intérêt commun est de vous tenir en bride, cet intérêt, non le vôtre ou celui de la justice, dictera leur sentence, et les chances sont pour que, de dessein formé, ils prononcent en faveur de la mauvaise cause, parce que son triomphe vous laissera, fort utilement pour eux, embourbés dans une ornière.
Tournons-nous de quelque autre côté. Les Constitutions modernes ont essayé de rendre les révolutions impossibles en les rendant inutiles. A cet effet elles ont proclamé l'inviolabilité du prince et la responsabilité de ses ministres.
Certes l'inviolabilité est un beau principe, mais à
l'sglisb bt la papauté S8S
condition qu'elle repose elle-même sur le principe des principes» sur la foi à Dieu et au caractère sacré du pouvoir. C'est dans ces conditions qu'elle a été une vérité dans notre histoire, sans avoir besoin d'être écrite ailleurs que es cœurs des Français. La Révolution lui a dérobé son fondement et ne lui laisse plus pour base que la action parlementaire. Le pouvoir royal étant annulé au profit des Assemblées, le roi reste là comme un décor, mais ne fait plus rien, si ce n'est signer ce qui lui est imposé par les ministres que les Assemblées lui imposent. On comprend qu'il soit inviolable parce qu'il est irresponsable, et qu'U ne réponde de rien parce qu'il ne fait rien. Et pourtant, même dans ces conditions, la fiction est inefficace. Le pouvoir inviolable est violé ; et la Révolution, à laquelle on ouvrait la soupape de sûreté de la responsabilité ministérielle, dédaigne cette petite porte pour enfoncer la grande porte de l'irresponsabilité i'oyale. Cela s'est fait chez nous deux fois en dix-huit ans. Et à propos de quoi ? d'une tyrannie extrême, invétérée, intolérable ? Non, mais à propos de l'interprétation d'un texte controversable. Les deux fois, selon son humeur coutumiére, la Révolution a mis le feu au logis parce qu'il y avait peut-être une réparation à y faire.
Nous voici donc dans une impasse. Pratiquement et actuellement, nous sommes réduits à confesser que le procès n'a pas d'issue, à souhaiter que les cas extrêmes où il naît ne se produisent pas, à '
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baisser la tête s'ils se produisent, et à subir le passage de la tyrannie comme on subit celui des fléaux qui déconcertent les forces humaines ; car, faute de cette résignation, l'impossibilité de l'arbitrage livre la place sans défense à la Révolution.
Oui, nous en sommes là, et c'est une de nos misères. Sortirons-nous de cette impasse ? Je l'ignore. Mais ce que je sais bien, c'est que l'Europe n'y était point enfermée au temps où elle était chrétienne, et que le droit public catholique du moyen âge donnait au problème aujourd'hui insoluble une solution pleinement conforme à la justice et à l'intérêt social.
Qu'est-ce en effet que ce problème ? Tout à la fois un cas de conscience qui, pour être éclairci, veut un juge compétent dans les questions de morale, et une question d'intérêt national qui veut un juge non suspect, n'ayant pas lui-même d'intérêt à ce que telle nation succombe sous la tyrannie d'un homme ou sous l'anarchie révolutionnaire, mais ayant intérêt, s'il se peut, à ce que toutes les nations soient prospères. Enfin, comme il s'agit des droits du pouvoir et des droits de la liberté et de la dignité humaine, il faut, pour les peser dans une balance exacte, un juge qui ait le sentiment le plus élevé et le respect le plus religieux des uns et des autres.
Ce juge, le moyen âge catholique l'a connu et reconnu. C'est le Pape.
De sa compétence pour la solution du cas de
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conscience, je ne dirai qu'un mot. Pasteur universel des âmes> le Pape est dans son domaine toutes les fois qu'il donne une direction aux fidèles sur une question morale. Je ne réponds point à ceux qui nient cela et traitent d'usurpation toute parole pontificale enseignant le devoir. Je note seulement que ceux qui le prennent de si haut avec les consultations du Pape ne manquent point l'occasion d'en donner eux-mêmes dans leurs livres, leurs journaux ou leurs clubs. Mais leur mauvaise humeur contre une parole qui les gêne ne change point la nature des choses, et ne réussit pas à supprimer l'Evangile où le successeur de Pierre trouve son mandat perpétuel. Que si on reconnaît au Pape le droit de résoudre les cas de conscience, sous quel prétexte exclurait-on de ce domaine légitime les cas qui touchent à la politique ? A moins toutefois qu'on n'ose dire tout haut que la politique n'a rien à démêler avec la conscience.
Donc, quand une nation est en présence du plus grave de ces cas de conscience, et qu'elle demande si son devoir de fidélité envers le pouvoir existe encore ou a pris fin, le Pape est absolument compétent pour répondre. En répondant, il ne fera point un pas hors de son domaine ; car la morale, qui fait partie de ce domaine, n'a point cessé d'être la morale lorsqu'elle règle les rapports des princes et des peuples, et non plus seulement les rapports des citoyens entre eux.
Son désintéressement, d'ailleurs, égale sa corn-
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pétence, ou plutôt un seul intérêt s'impose à lui» l'intérêt de la prospérité de chaque nation chré^ tienne, d'où résultera la prospérité de la chrétienté tout entière. Le bon sens indique qu'il en doit être ainsi ; et l'histoire, à chaque page, crie qu'il en fut ainsi. Aucun doute n'est possible à cet égard quand on voit, pendant tout le moyen âge, les Papes trarvaUier avec ardeur au maintien ou au rétablissement de la concorde entre les princes chrétiens, et tendre tous les ressorts de leur politique vers la consolidation d'une intime et fraternelle alliance qui unisse toutes les forces des nations chrétiennes contre les infidèles.
Enfin, pour quiconque a des yeux et des oreilles, il est certain que l'Eglise catholique a toujours maintenu à une égale hauteur le principe du respect dû au pouvoir et le principe du respect dû au droit des faibles ; qu'elle a toujours condamné l'anarchie jusqu'à se faire accuser par les révolutionnaires de complicité avec les tyrans, l'oppression jusqu'à être traitée de factieuse par les oésariens et leurs légistes.
C'est avec cette compétence, cette hauteur de vues, ce désintéressement, que les Papes ont usé de leur droit de résoudre les cas de conscience des nations chrétiennes.
fit c'est ce que n'ont compris ni Bossuet, ni l'Assemblée de 1682, fascinés qu'ils étaient par leur demi-idolâtrie pour le pouvoir civil, et ne se doutant guère que la juridiction qu'ils contestaient à la
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papauté n'était pas moins une barrière contre la révolution d'en bas que contre la tyrannie d'en haut.
Mais quand on sait voir les choses et lire l'histoire à cette lumière, on se prend d'une admiration sans bornes pour cette partie du rôle de saint Grégoire VII, et d'une tristesse non moindre à voir à quel point ce rôle sauveur a été méconnu et travesti.
Ses ennemis ne veulent considérer ni avec quelles instances il fut imploré par les peuples allemands qu'accablait le joug de l'empereur Henri IV, ni avec quelle charité, quelle maturité, quelle mesure, quelle attention à ne point éteindre la mèche encore fumante, quelle facile acceptation des promesses d'amendement il procéda à l'égard de l'empereur. Ils ne veulent pas voir davantage qu'en appliquant leur haute juridiction morale à ces redoutables questions, les Papes n'ont fait que céder au vœu de toute la chrétienté ; que la légitimité de leur intervention a été, dans le droit public du moyen âge, un article fondamental, incontesté en principe de ceux mêmes que son exercice frappait, incontesté des peuples et des rois qui, les uns et les autres, y voyaient une garantie contre leur principal péril. Mais la chose est telle, en dépit de ceux qui en détournent leurs yeux ; et le progrès des sciences historiques, s'il n'empêche pas la fable inepte des empiétements du pouvoirpontifical de continuer par en bas son action malfaisante, a du moins amené ce
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résultat, qu'on ne peut plus la reproduire sans se donner à soi-même un certificat d'ignorance.
Mais la condition d'exercice de ce droit était qu'il y eût une Europe catholique. La grande idée, si pauvrement remplacée depuis, de la république chrétienne et de la solidarité européenne était vivante alors, parce que cette république avait une tête et un cœur, un cœur aimant et une tête agissante, un centre où s'entretenait son unité, une grande magistrature morale travaillant partout et toujours à étendre l'empire de la justice et de la paix. Et de ce que la situation est autre aujourd'hui, il résulte qu'il n'y a plus que des révolutions violentes, et que la force est le seul recours des peuples contre l'oppression, des princes contrôla rébellion. Le droit primant la force, c'était la civilisation chrétienne telle que la concevait saint Grégoire VII. La force primant le droit , c'est la civilisation moderne, telle que la Réyolution la réalise parmi nous.
Et parce que la Révolution est le pire des maux et qu'il ne faut même pas lui entr'ouvrir la porte, les peuples chrétiens opprimés n'ont plus, faute de recours à ce tribunal pacifique, d'autre ressource que la prière. Celle-là, du moins, personne ne peut la leur ravir (1).
1. Cumque res eo devenerit ut nuUa alia spes salutis affulgeat, Ecclesia catholica docet christianse patientise meritis et instantibus ad Deum precibus remedium esse maturandum. (EncycUque Qtiod Apostolioi.)