‹ Le comte Joseph de Maistre: sa vie, ses écrits, ses doctrinesChapitre 28 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pourquoi y a-t-il des gens de bien sur lesquels le malheur s'acharne et, à côté d'eux, des coquins à qui tout réussit? Pourquoi les triomphes insolents de la force? Pourquoi les lamentables désastres des bonnes causes? Faut-il absolument attendre l'autre vie pour que Dieu et la justice aient raison? Ou bien sous ces apparences de désordre moral y a-t-il, dès cette vie, un ordre maintenu par le gouvernement temporel de la Providence, une action rémunératrice déjà commencée sur la terre, pas assez complète sans doute pour que nous cessions d'en chercher l'achèvement ailleurs, assez reconnaissable cependant pour que le plan divin ne soit pas caché tout entier?

Cette idée du plan divin est, on l'a déjà pu voir, le grand objet des préoccupations et de la foi de Joseph de Maistre. Elle est vraiment le point central de sa pensée. C'est elle qui, sous sa plume, élève à

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la hauteur d'une question de philosophie religieuse toute question d'histoire ou de politique. C'est grâce à elle qu'il voit de si haut et de si loin, que toutes ses grandes prévisions sont justes et que les événements ne les démentent guère dans le détail sans leur donner raison dans l'ensemble.

Il était naturel qu'une fois dans sa vie il considérât dans toute sa généralité ce grand objet que le spectacle des événements contemporains lui présentait tantôt sous une face et tantôt sous une autre. De cette considération sont nées les Soirées de Saint Pétersbourg.

Ces Soirées ne sont point un traité, au sens didactique du mot. Elles sont des entretiens vivants qui permettent tantôt l'abandon, la grâce et le sourire de la causerie parlée ou écrite, tantôt la sévérité ou la haute éloquence de développements plus suivis. La question principale, posée dès le début, y avance à travers des digressions à la fois naturelles et voulues que l'auteur ne se résignait pas à sacrifier, et qu'un traité eœ professa l'eût contraint d'élaguer au grand chagrin du lecteur et au grand détriment du sujet lui-même. Outre que ces épisodes forment par leur réunion un système d'ouvrages avancés autour de la place qu'il s'agit de défendre, ils offrent à l'infatigable penseur autant d'occasions de dire aux hommes de son temps sa pensée sur mille choses et d'introduire dans un cadre flexible tout le détail de sa doctrine sur les questions de métaphysique sociale et religieuse. La forme du

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dialogue s'adaptait d'ailleurs à merveille au ton communicatif et conversationnel de son esprit ; et je ne crois pas que, depuis Platon, personne V ait mieux réussi. Cette forme en outre était vraie dans le grand sens du mot; car on peut bien deviner qu'un tel homme, trouvant à qui parler, devait, par un mouvement naturel, porter sa conversation comme sa correspondance sur le terrain élevé dont il avait fait son domaine. Enfin, étant homme du monde, et du meilleur, ayant pour les bavards et les pédants autant de dédain qu'il avait d'estime pour les vrais savants, c'est à des gens du monde, et de son monde, qu'il s'adresse. Et comme il vient à la fin d'une génération où les sophismes, avant de descendre dans la rue, dans la boue et dans le sang, avaient fait leur chemin dans les salons et par eux, il conserve, à la frivolité et à la licence près, ce ton des salons et de la bonne compagnie qui lui est encore une marque de fabrique impossible à contrefaire.

Il indique lui-même avec une grâce savante et charmante ce caractère de ses entretiens :

« J'ai grand regret à ces symposiaques dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames sont aimables sans doute ; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix, il faut même savoir s'y prêter de bonne grâce. Mais quand on a satisfait à tous les devoirs imposés par l'usage, je trouve bon que les hommes s'assemblent quelquefois

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pour raisonner, même à table. Croyez-vous que l'examen d'une question intéressante n'occupât pas letemps d'un repas d'une manière plus utile, et plus agréable même, que les discours légers ou répréhensibles- qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble, une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la même table, pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. Nous n'avons plus de Bacchus ; et d'ailleurs notre petite symposie le rejette expressément. Mais nous avons une Minerve bien meilleure que celle des anciens ; invitons-la à prendre le thé avec nous ; elle est aimable et n'aime pas le bruit : j'espère qu'elle viendra. »

Puisqu'il s'agit d'entretien, il faut présenter les personnages.

Le premier est le comte^ — le comte de Maistre en personne, tel que vous le connaissez. J'aurais bien mal réussi s'il était nécessaire de le décrire à nouveau.

Le second est un sénateur russe, homme d'un esprit très cultivé et tout ensemble très spontané et très primesautier. Il a au plus haut degré ce rossort intérieur qui pousse les intelligences de famille platonicienne vers les grandes conceptions et les intuitions soudaines ; il a l'élan vers le divin et l'invisible, non sans quelque témérité et sans quelque teinte de cet illuminisme à quoi l'esprit russe est étrangement enclin, témoin le czar Alexandre. On peut dire qu'il représente l'extrême limite où « le

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comte » irait parfois lui-même satis le grand bon sens et la parfaite soumission catholique qui lui sont un double garde-fou. Il juge a priori^ il résoud très affirmativement, et presque dédaigneusement, les questions de physique par des considérations et des analogies métaphysiques; et j'imagine qu'en une ou deux rencontres, Joseph de Maistre fait passer sous ce pavillon étranger quelque idée un peu aventureuse pour laquelle il se sent une faiblesse de cœur, mais dont sa raison ne veut pas prendre la responsabilité.

Au travers de ces deux graves personnages se jette, comme, à Fontenoy, la maison du roi au travers de la colonne anglaise, un jeune émigré français, que le malheur a guéri de la frivolité sans lui rien retirer de sa grâce brillante, — type charmant d'enjouement sérieux, de vieille foi chrétienne légèrement atteinte à la surface par le scepticisme du siècle passé, de franchise, d'ardeur généreuse à la bataille des idées. Il est jpowr les gens qui disent leur pensée. « Ce qu'on croit vrai, il faut le dire et le dire hardiment ; je voudrais, m'en coutât-il grand chose, découvrir une vérité faite pour choquer le genre humain ; je la lui dirais à brûle-pourpoint. » Et l'une des deux barbes grises lui répond : « Si vous êtes jamais enrôlé dans une armée que la Providence lève en ce moment en Europe, vous serez placé parmi les grenadiers (1). » Il y aurait plaisir à le voir dans certaines assemblées législatives.

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