‹ Le comte LucanorChapitre 31 sur 64 · TROIS FILS · texte numérisé non relu

TROIS FILS

Le comte Lucanor s'entretenait tin jôiilr avec woA conseiller ; « Patronio, lui dit-il^ je fais élever soiiè mes yeux plusieurs jeunes gens; les uns de haut rang, les autres de moindre condition, et je remarque en eux des dispositions plus ou moins vicieuses qui confondent mon jugement; tous quiètes de si bon conseil, dites-moi, je vous prie, comment je dois m*y prendre pour savoir lequel vaudra le mieux un jour.

— » Seigneur, comte Lucanor, ce que vous itM demandez-là n'est pas facile à résoudre ; personne M sait l'avenir, tout ce qui est dans le domaine àet choses futures échappe à l'examen, et^ à défaut de certitudes, on ne peut arriver qu'à des suppositioM fondées sur des sîgnesouindiees tant exterieurtqu'm-

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térieurs. J'appelle indices extérieurs les traits du visage, la conformation du corps, la force musculaire, la souplesse des membres; tout cela dénote que le cœur, les poumons, le foie et les autres ressorts de la vie sont en bon état ; mais on ne saurait rien affirmer d'une manière positive , car tous les indices ne concordent point ; Tun annonce souvent' le contraire de l'autre ; cependant, si on les consulte dans leur sens le plus général, ce sont les symptômes de certaines qualités ou de certains défauts qui permettent de pressentir ce qu'un homme sera et fera. Interrogez d'abord la figure, surtout les yeux, ils trompent rarement ; interrogez aussi la démarche, le port, la tournure ; la beauté n'a rien d'absolu, elle n'est pas toujours dans la délicatesse ou la pureté des traits et des formes. Tel est parfaitement fait et n'a pas l'air d'un homme, tandis que tel autre, qui n*a rien de régulier, parait homme accompli. Plus la stature est élevée, plus elle annonce de vigueur, et il est assez ordinaire de croire que l'activité et le courage se développent en raison de la force ; mais cette proportion n est pas exacte chez tous les individus. Que de fois même les qualités morales n'ont-elles aucun rapport avec les qualités physiques! Les indices intérieurs, rarement saisissables, sont encore plus trompeurs que les autres, et il y

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aurait de Timprudence à en faire la base d'aucune prévision sur le caractère à venir d'un homme ; par bonheur, dans la question que vous m'avez adressée, il ne s'agit d'apprécier que des signes extérieurs, et là, du moins, si les certitudes manquent, les conjectures ne sont pas aussi hasardées ; permettez-moi donc de vous raconter ce que fit un roi More pour savoir lequel de ses trois fils valait le mieux. Cet exemple vous aidera peut-être à sortir d'embarras.

— » Volontiers, dit le comte, je suis prêt à vous entendre.

— » Seigneur comte, poursuivit Patronio, un roi More commençait à se faire vieux, et comme, il avait le droit de désigner pour héritier celui de ses trois enfants qu'il jugerait le plus digne de la couronne, les grands du royaume le supplièrent de faire connaître son choix. Il demanda un mois pour se décider, et huit ou dix jours après il prévint l'aîné de ses fils qu'il avait l'intention de sortir le lendemain à cheval avec lui; en conséquence, l'infant devait se rendre dans son appartement au point du jour, n commença par se mettre en retard; le Roi demanda ses habits ; l'infant dit au camériste de les apporter ; celui-ci objecta qu'il ne savait pas quels habits le Roi voulait; l'infant retourna chez son père et le lui demanda ; le Roi répondit qu'il voulait son a/-<

iSê LE dokrs itCluoR.

juba ^ L'infant retint au camériste^ et dit que c^êùit Faljuba ; le fcamériste lui fit observer ({u'il y en avait plusieurs. L'iiifant retourna de nouveau vers soli père pour lui demander de ({uel aljuba il avait entendu parler. D en fit autant pour chaque pièce dé rhabillement du Roi ; il ne fit qu^àller et venir, t&ht qu'enfin le camèriste dût se rendre lui-même auprès de son maître pour l'habiller et le chaudser. Gela fait, le Roi dit à l'infant de lui amener son cheval ; le gardien des écuries demanda quel cheval il fallait, et l'infant retourna chez le Roi pour le savoir. Â chaque article, nouvelle course et nouvelle question. tl en fut de même pour la selle, le mords, l'épée, les éperons. Quand tout fut prêt, le Roi renonça à sortir, et dit à l'infant : Vous allez chevaucher à ma place par toute la ville, et vous viendrez ensuite me rendre compte de ce que vous aurez remarqué. L'infant partit à la tête d'un cortège composé des grands du royaume et de tous les gens du Roi ; des irompettès, des cymbales, et divers autres instruments, précédaient cette brillante cavalcade. L'infant, après avoir parcouru seulement une partie de la ville, rentra au palais, et le Roi ayant voulu satdr le résultat de ses observations : a ^ n'ai rien

< tltèiirtiH aé cèréilioàié 4èi MoMs.

riinarqué^ dit-il^ si ce n^est le bruit des trompettes et des cymbales qui m'ont rompu la tète, s

» A quelques jours de là, le Roi emoya chercher son second fils, et lui prescrivit d'être le lendetniin de bonne heure à sa porte; il recoininença sur lui répreuve qu'il avait faite sur Tainé ; le résultat fiit à peu près semblable.

» D ne lui restait plus qu'à éprouver son plus jeune fils ; il lui enjoignit également d'ètTë à sa disposition le lendethaih dé grand matin ; mais celui-ci fut plus eiact que ses frères ; il était debout avant que son père b'eût Ouvert les yeux, et il attendit patiemment son réveil. Le Roi Ayant appelé, l'infant entra dans ia chambre et s'agenouilla devant lui avec tout lé respect qu'il lui devait. Le Roi lui dit alors qu'il voulait s'habiller, et le jeune homme ne se contenta pas de lui demander quels habits et quelles chaussures il fallait apporter, il alla tout chercher lui-même et ne permit pas au caménste d'approcher de son père, montrant par là qu'il était aussi heureux qde fier de ne céder à personne l'honneur de le servir. Le Roi étant vètil et chaussé lui dit qu'il voulait monter à cheval ; l'infant lui demanda aussitôt quel cheval, " quelle selle, quels mordâ, quelle épée, quels éperons il préférait, et. le pria de désignet en faiéme tétnps les personnes qui dëiàieni TetedHér ; èhaqfië cttôlè

300 LE COMTE LVCANOR.

ne donna lieu qu'à un .seul mot, et en moins d'un instant tout ce que le Roi voulait fut à sa disposition ; mais le Roi ayant renoncé à sortir le chargea de le remplacer en lui recommandant, comme à ses frères, de venir lui rendre compte de ce qui le frapperait dans sa tournée.

» L'infant, qui ne savait pas mieux que ses aînés où le Roi voulait en venir, obéit sans proférer une parole. Le même cortège l'accompagna; il se fit conduire dans l'intérieur de la ville et au lieu où les trésors de la couromie étaient déposés ; il visita toutes les rues, s'informa du nombre des habitants, voulut savoir combien chaque mosquée en réunissait et quelle était la force de la noblesse du royaume . Il sortit ensuite dans la campagne avec tous les hommes d'armes, les cavaliers et les fantassins, qu'il fit manœuvrer, n voulut qu'on lui montrât toutes les passes d'armes et les évolutions ; puis il examina les ouvrages de défense de la vilte, ses remparts et ses tours. Après cette inspection, il revint au palais: « — Eh bien ! dit le Roi en le voyant, qu'avez-vous remarqué dans votre promenade? — Si je ne craignais de vous déplaire, répondit l'infant, je vous dirais la réflexion que j'ai faite. — Parlez sans crainte et je vous bénirai. — Certes, reprit l'infant, vous êtes un excellent prince ; mais il me sem-

ble que vous pourriez faire plus que vous ne faites ; quand on a, comme vous, de si bonnes troupes^ tant de richesses et de ressources, on devrait se rendre maître du monde entier ! — Ce reproche généreux toucha vivement le Roi, et, lorsque le délai cpi'il avait demandé aux grands de son royaume fut expiré, il déclara qu'il choisissait son plus jeune fils pour successeur. A coup sûr, il aurait mieux aimé suivre Tordre naturel; mais il fut déterminé par les observations qu'il avait faites sur les qualités et les défauts de ses trois fils, et il agit sagement dans l'intérêt de son royaume.

» Et vous seigneur comte Lucanor, si vous voulez savoir lequel des jeunes gens que vous faites élever donne les meilleures espérances, mettez-les à répreuve, et vous ne tarderez sans doute pas à connaître ce que vous pouvez attendre des uns et des autres. »

Le comte goûta beaucoup le conseil de Patronio, et Don Juan, estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fît écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

« À L'CEUVRE seulement os apprend à CONNAITRE

» CE qu'un jeune homme vaut, ce qu'un jour il doit ÊTRE.»

Cet apologue, d'origine arabe^ rappelle l'héroïque épreuve qui ouvre rhistoire du Cid. Le vieux Diego fait venir ses trois

Mt U C0MTB UICiltOR.

fils ruo 4prèi raiit!re> et leur senre l$9 m^ins av«c t^n^i \9$ deux premiers^ Fernand it Bemud^^ jettent yn cri çommç s'ils ayaient senti la griffé d'un lion; Rodrigue résiste à la douleur^ mais une exclamation yiolente lui échappe : « Si tous n'étiez pas mon p^^ lui dit-il^ je tous donnerais nn soufflet.? Ce ne serait pas le premier^ répond Diego, et il l'instruit de l'insulte qu'il a reçu du comte d'Orgaz. « Tu connais l'offense, ajoute-t-il, tu Tois l'épée, je ne puis t'en dire darantage : je vais pleurer l'honoet^r de mes cheveux blancs, et toi, ti| Tas le venger*. »

Il y a dans toute cette Kène une beauté sauvage qui flrappe profondément l'esprit; mais est-il vrai que ie courage ne réside que dans la force physique? Corneille n'a pas seulement ennobli l'épreuve du vieux Diego, il l'a rendue plus décisive en la résumant dans cette seule question : « Rodrigue as-tu du cœur? »

Don Juan Manuel a suivi la même voie , et plus libre que l'auteur du Cid de dire toute sa pensée, il l'a développée avec une haute puissance de raison. Repoussant les jugements fondés sur des observations trompeuses, il ne veut pas qu'on ajoute plus de foi aux signes extérieurs qu'aux indices intérieurs. Les apparences sont décevantes; au lieu de s'arrêter SAJx conjectures, il faut aller ^ux épreuves; l'oBuvre seul peut apprendre ce que vaut l'ouvrier.

Qu'il y a loin de cette prudente réserve à l'exagération des systèmes absolus que certains physiologistes ont voulu nous imppser !

* V. Sittairê êomparét du Mi, up. tt/ran. Ton. ii, p. lOt.

DE qs QUI ADVINT AU GOAfTE DE PROVENCE, ET COMMDIT IL FUT DÉLIVRÉ DE CAPTIVITÉ PAR LE CONSEIL QUE SALADIN LUI DONNA.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec ^n conseiller : « Patronio, lui dit-il, un de mes vassaux est venu me déclarer qu'il est dans l'intention de marier sa fdle, et m'a prié de le conseiller pour le mieux, comme il me conseillerait moi-même en pareil ca3, s'il en était requis ; puis il a détaillé au long et par le menu les divers partis qui se présentent ; or, cet homme mérite qu'on lui vienne en aide, <et comme vous savez tout ce qu'on peut savoir sur le sujet qui l'intéresse, je vous prie de me donner votre avis afin que je puisse le conseiller pour son plus grand bien.

— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, vous pourriez, je crois, conseiller, selon vos désirs, quiconque voudrait marier sa fîUe, si vous iqe p^r-

mettiez de tous raconter ce qui advint au comte de Provence avec Saladin, le Soudan de Babylone.

— » Volontiers, dit le comte ; et Patronio commença ainsi :

— » Seigneur comte Lucanor, il y avait en Provence un comte, homme de bien, s'il en fut, qui avait à cœur de plaire à Dieu et de gagner le ciel en faisant de ces choses méritoires qui augmentent le renom et la puissance des grands. A cette fm, il rasrembla beaucoup de gens d'armes qu'il équipa proprement, et les mena guerroyer au saint pays d'outremer. Quelque chose qui pût lui arriver, il était résigné à tout supporter avec courage et à n'y voir qu'un heureux sacrifice offert à Dieu ; mais les desseins de la Providence sont des mystères impénétrables; le Seigneur se plaît souvent à éprouver ses meilleurs amis, et si l'un d'eux résiste noblement à cette épreuve, il la fait tourner à son honneur et à son avantage. C'est pour cela qu'ayant la volonté de s'assurer de la foi du comte de Provence, il permit qu*il tombât aux mains du Soudan Saladin ; le soudan, instruit de tout ce que valait son captif, le traita avec beaucoup de considération, et s'habitua tellement à le consulter, qu'il ne faisait plus rien sans prendre son avis. Le comte n'était prisonnier que de nom, il était servi et honoré comme il aurait

pu l'être dans son propre pays. Cependant, cette captivité, quoique tant adoucie, dura si longtemps, qu'une fille (fue le comte avait laissée petite en quittant ses Etats devint grande. La comtesse sa femme et ses parents lui envoyèrent alors un messager, comme à leur maître et seigneur , pour lui dire qu'il était temps de la pourvoir ; ils lui firent connaître, par le môme homme, quels fils de rois et autres grands demandaient la main de la donzelle. Un jour donc que Saladin était venu deviser avec le comte, dès qu'ils eurent conclu sur l'affaire qui avait amené le soudan : « Seigneur, lui dit le comte, j'ai reçu de vous tant de grâces, et vous m'avez témoigné tant de confiance, que mon plus grand désir est de vous faire bon et loyal service ; mais puisque vous permettez que je vous conseille en toute occasion, je vous demanderai, moi, qui connais aussi votre bonté et votre sagesse, de me conseiller à votre tour sur un point qui me donne grand souci. » Le soudan parut flatté de cette franche ouverture ; il répondit au comte qu'il était prêt à l'aider de ses avis, et autrement encore, s'il était besoin. I^ comte alors lui apprit qu'il s'agissait de faire un choix pour sa fiUc dans les divers partis qui se présentaient et qu'il lui nomma.

» Comte, dit Saladin, j^irai droit au fait, comme

30^ LE COMTB LUG119ÛII.

il convient lorsqu'on parle à bon entoideur. Vous m'avez nommé tous les prétendants^ ce qu'ils sont, ce qu'ils valent, comment ils se comportent ; tout cela est à considérer ; il faut aussi avoir égard au voisinage; mais sur ces divers points, je ne puis rien décider. Tout ce que j'ai à vous conseiller, c'est de marier votre fille au plus homnie de tous. »

» Le comle entendit parfaitement ce que cela voulait dire ; il remercia Saladin et renvoya aussitôt le messager à la comtesse sa femme et à ses parents, pour leur mander de rechercher tous les gentilshommes qui habitaient la contrée, sans s'enquérir de leur bien ni de leur puissance, mais en s' informant de leur personne et de leur mérite ; puis, de lui en rendre compte sur deux listes, Tune comprenant les fils de rois ou grands seigneurs, l'autre les simples gentilshommes. La comtesse et les parents du comte s'ébahirent beaucoup de cette réponse; ils s'empressèrent néanmoins de faire ce que leijr seigneur ordonnait , et lui envoyèrent deux listes de prétendants, avec les indications des bonnes et mauvaises qualités de chacun d'eux.

» Ces listes furent à peine reçues par le comte, qu'il les porta au Soudan ; celui-ci les ayant examinées, remarqua qu'il n'y avait pas un nom, parmi les fils de rois ou de puissant^ seigne^irs^ qui [ie fût

SUMPLE XXV. 30T

escorté de quelque fâcheux défaut : un noble damoiseau aimait la table, un autre les mauvaises compagnieSy celui-ci était enclin à la colère, celui-là manquait de courtoisie, tel autre était ignorant ou ne savait dire une parole enfin, c'était un assemblage de tous les défauts de Tespèce humaine. Mais, au jugement de Saladin, le plus net et le meilleur homme de tous était le fils d'un seigneur de grande noblesse et de petit Etat, qui se trouvait sur la liste des simples chevaliers. Le Soudan estima qu'on devait lui donner la préférence, parce que dans un choix pareil il faut tenir plus de compte de la pureté du sang et de la valeur des œuvres que de l'étendue des biens et de l'importance de l'Etat. Le comte, sans hésiter un instant, fit dire à la comtesse qu'elle accordât sa fille au chevalier que Saladin avait désigné. Phis surprise encore qu'auparavant, la comtesse mande auprès d'elle le damoiseau, et lui communique la décision de son seigneur. Celui-ci répondit : « Je sais bien que le comte de Provence est plus haut et plus grand seigneur que moi; mais si j'avais sa puissance, je maintiens que toute femme serait dignement mariée lorsqu'elle m'aurait épousé; et si ce que vous venez de me dire n'est que leurre et badinage, vous me faites à tort grande vilenie. » ^ cofptesae )^i jura que l'efTet suivrait la parole, et

lui raconta comment Saladin, le soudan de Babylone, avait conseillé au comte de le préférer aux fils de rois, parce qu'il l'avait jugé plus homme que ses rivaux. Convaincu, par ces raisons, qu'il n'y avait aucune feintise sous jeu, le damoiseau se dit : Puisque le Soudan m'a cru digne d'être choisi parmi tous comme le plus homme, je ne serais pas homme si je n'agissais pas en cette occasion ainsi qu'il convient. Et sur ce, il alla déclarer à la comtesse que pour qu'il eût pleine foi en sa parole, il fallait qu'elle le mît sur l'heure en possession du comté et de ses revenus. Il n'ajouta pas un mot sur ses projets. La comtesse et ses parents agréèrent sa demande et lui li vidèrent tout. Et dès qu'il vit dans ses mains la • gi'ande fortune et le grand pouvoir du comte, il arma secrètement une galère, y fit porter beaucoup d'argent, et ordonna les apprêts des noces. Au jour dit, son mariage fut célébré avec magnificence, et la nuit suivante, quand le moment fut venu de se retirer avec sa femme, il fit appeler la comtesse, ainsi que ses parents, et les prenant à part, il leur dit : « Bien vous savez comment et pourquoi le comte, mon seigneur, m'a choisi pour gendre parmi itmt d'autres plus grands et meilleurs que moi. Or, si je ne montrais pas que je suis homme, il serait étrangement trompé, lui, et le soudan Saladin ; je dois

donc penser premièrement à l)esogner connue il faut. Je vous recommande cette donzelle que je viens d'épouser, et le comté que je vais quitter; je reviendrai quand j'aurai fait ce que je dois. » Il chevauche aussitôt vers le rivage, s'embarque dans sa galère, et le voilà parti à la grâce de Dieu.

» Il passa d'abord au royaume d'Arménie, et y demeura tout le temps nécessaire pour apprendre la langue et les usages de ces contrées. Sachant que Saladin était grand chasseur, il acheta les plus beaux chiens et les meilleurs faucons qu'il put trouver, remonta sur sa galère et se dirigea vers le pays du Soudan. Il mouilla dans une anse du rivage, y prit terre, ordonna à l'équipage de ne pas s'écarter sans son ordre, et se rendit à la ville voisine, où résidait Saladin. Il reçut un bon accueil du Soudan, et lui témoigna le plus gi^and respect; mais il évita soigneusement de lui baiser la main ou de lui faire quelque autre hommage de ceux qu'un homme lige fait à son seigneur. Saladin ordoima de lui fournir tout ce qui i)ouvait lui être nécessaire ; mais le prudent étranger n'accepta rien. « Je ne suis pas venu ici chercher des présents, dit-il ; votre grande renommée a pu seule m'attirer. J'ai voulu vous voir de près, et si vous l'avez pour agréable, je désirerais vivre quelque temps à votre cour et me former à

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l'école de vos serviteurs. Je sais que vous êtes un chasseur déterminé; aussi ai-je amené nombre de chiens et de faucons d'une bonté singulière. Je serais très-honoré si vous vouliez choisir ceux qui vous plairont le mieux ; avec les autres, je vous accompagnerais à la chasse et je m'efforcerais de vous servir en cela comme en autre chose, autant que je le pourrais. » Saladin fut charmé de ce discours ; il consentit à prendre ce que l'étranger lui offrait; mais il eut beau insister, jamais il ne put lui faire rien recevoir ni le faire expHquer sur ce qui le concernait, ni faire arriver entre eux quoi que ce fût d'oii résultât pour lui l'obligation de garder et défendre la personne du soudan.

» Le séjour du voyageur à la cour de Saladin se prolongea longtemps sans qu'il lui fût possible de réaliser ses projets. Enfin Dieu, qui fait arriver chaque chose à point, quand c'est sa volonté, lui donna l'occasion qu'il attendait. Un jour que le soudan ét^t à la chasse, les faucons rencontrèrent deux grues et poursuivirent l'une des deux vers Tanse du rivage où était cachée la galère. Saladin montait un très-bon cheval, et l'étranger n'allait pas moins vite, si bien que la rapidité de leur course les mit bientôt hors de la vue de ceux qui les accompagnaient. Arrivé à l'endroit où les faucons s'étaient sdMtttu» aveo la

ElEMPLE XlV. 311

grue, le soudan saute à terre pour leur prêter assistance. Aussitôt, le gentilhomme fait signe aux genk de sa galère, tire son épée et se tient prêt à combattre. Le soudan, tout occupé de ses faucons et de la grue, resta ébaubi lorsqu'en relevant la tête il aperçut les gens de l'équipage et l'étranger l'épée au poing. « C'est une odieuse trahison ! s'écria-t-il avec effroi. — ^Une trahison? répliqua le gendre du comte, Dieu m'en garde à jamais ! Vous savez bien que je n'ai rien accepté de vous, et que je ne me suis en-^ gagé d'aucune façon à vous défendre. Au surplus, né vous plaignez pas de tout ceci, car c'est votre ceuvre. » Et, sans plus discourir, il s'empara de sa personne, Tentraina dans la galère et leva l'ancre.

Lorsqu'ils furent en mer, le gendre du comte dé Provence se fit connaître : « Puisque vous m'avet choisi parmi d'autres hommes commeleplus homme, vous voyez bien que mon devoir était de faire ce que j*ai fait. Je n'ai plus cpi'une grâce à vous demander, c'est de me rendre mon beau-père ; je veux qu'il sache que votre conseil était juste et sage, et qu'il a bien fait de le suivre. » Ces paroles rassurèrent Saladin, il remercia Dieu de la loyauté de l'étranger, et fut plus fier d'avoir si bien rencontré la vérité dans son conseil que de toute chose glorieuse qui aurait pu lui advenir : « Je vous donne parole, ré-

313 LE COMTE LUGANOR.

pondit-il, que le comte Totre beau-père vous sera rendu. » Le gentilhomme fit ramer vers le rivage, sortit de la galère avec Saladin, et commanda à ses gens de tirer au large pour n'être pas vus; il retourna ensuite aux faucons avec le Soudan, comme si rien ne s'était passé, et lorsque leur suite les rejoignit, on trouva l'air si content àSaladin, que personne n'aurait imaginé qu'il venait d'être captif. De retour à la ville, au lieu de se diriger vers son palais, le Soudan se rendit au lieu où résidait son prisonnier : « Comte, lui dit-il d'un ton triomphant, Dieu soit loué ! je vous ai conseillé mieux encore que je ne l'espérais pour le mariage de votre fille ; tenez, voici votre gendre qui vient lui-même vous délivrer de votre captivité. » Alors il narra de point en point la prouesse du gentilhomme et sa loyauté, et son audace, et surtout la noble assurance avec laquelle il s'était fié à la parole de son prisonnier. Tous les assistants se mirent à louer l'esprit, la valeur et la courtoisie du gentilhomme ; ils louèrent aussi la grandeur d'âme de Saladin, la raison du comte et la sagesse de Dieu qui avait daigné mener si belle entreprise à bonne fin. Le soudan ne s'en tint pas là, il fit à ses deux hôtes de riches présents, et pour dédommager le comte de ce qu'il avait pu perdre par sa captivité, il lui donna le double du

EXEMPLE XXV. di3

revenu qu'il aurait tiré de sa terre pendant tout ie temps qu'il en avait été éloigné ; ensuite il le renvoya en Provence sur une supefbe galère et avec toutes sortes de marques d'honneur. Voilà ce qui advint au bon comte pour avoir suivi le conseil qui lui avait été donné par Saladin de marier sa fille à un homme.

« Et vous, seigneur comte Lucanor, qui avez à conseiller aussi un de vos vassaux sur le fait du mariage de sa fille, conseillez-lui, avant toute chose, de considérer ce que vaut l'homme à choisir, car autrement, mettrait-il ensemble haute naissance, grand bien, honneur, dignité, sa fille n'en serait pas moins une mal mariée.

» Vous devez savoir que l'homme vaillant accroît toujours la puissance et la fortune de sa maison ; mais sans la vertu tout cela décline et tombe. Je pourrais vous citer ici beaucoup d'exemples d'illustres personnages dont les fils, pour n'avoir pas été tels qu'ils auraient dû être, ont 4aissé décheoir leur noblesse et leur bien. Que de chevaliers n'avonsnous pas vus au contraire, les uns riches, les autres pauvres, qui se sont élevés par leur mérite et sont estimés aujourd'hui pour ce qu'ils ont fait et gagné plus que par toute autre chose venant de leur lignage! Ainsi, bien et mal, gain et perte, tout tient à

9l4 LE eiOMTB itèANOR.

l'homme ; d'où je conclus, comme j'ai commencé, qu'il faut mettre en première ligne la vertu, le^ mœurs, l'esprit et les œuvres; cela bien pesé, plus k noblesse sera grande, la richesse importante, la puissance élevée, plus le parti sera'sortable. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup les raisons de Patronio ; Texpérience lui prouva qu'elles étaient aussi sages que vraies. Don Juan, estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

(( d'un HOMME VRAIMENT HOMME ON PEUT TOUT ESPÉBER; « MAtS OU MANQUE LE CCEUR RIEN NE DOIT PROSPÉRER.

Caldéron a trouvé le sujet de cette histoire à son gré, et il en a fait une comédie en trois journées, intitulée : le comte Lucanor (El conde Lucanor), En donnant ce nom à Taudacieux chevalier qui s'empara du soudan d'Egypte, il semblerait que son but était de rappeler par une transposition ingénieuse le recueil auquel il devait la pensée de sa pièce; cependant, après la dernière scène, au lieu de demander pardon au publie des fautes de l'auteur selon la formule ordinaire, il a conclo en invoqnant l'indulgence de ses juges pour un sujet emprunté aux livres de chevalerie :

.... El conde Lucanor Cuya historia peregrina Alcance el perdon, por ser Libro de cavallerias.

EsX<t là une indication sérieuse d'origine ou l'excuse des licences qu'a prises la fantaisie du poète ? La première hypothèse tn'a paru plus vraisemblable que la seconde, et nui rai-

fcxÉkpli ttv. ÈiH

iouy la Toici : c'est qne si Caldérod avait cotilia le récit de don Juan Manuel^ il n'aurait pas manqué d'en reproduire ridée principale; touty en effets est dans cette réponse du Soudan : « Donnez votre fille à celui que vous jugez le plas homme. » Que voit-on dans la comédie ? le duc de Toscane, prisonnier du soudan, lui dit : c Astolfe et Casimir sont de grands princes^ je le reconnais^ mais comme le sang passe avant tout^ je choisis le comte Lucanor qu^ est mon neveu. » Ceci met entre l'histoire de don Juan Manuel et la pièce de Caldéron une différence qui n'est pas à l'avantage de ce dernier; il ne suit dans son action le développement d'aucune pensée^ il n'a en vue aucune vérité morale ou pratique; sa seule préoccupation est de compliquer d'incidents romanesques une de ces aventures que les héros de la chevalerie s'enorgueillissaient de mener à bonne fm.

Quoique les auteurs dramatiques de l'Espagne aient pris rarement souci des unités^ il y avait^ dans la donnée même du sujets une difficulté embarrassante^ puisqu'il fallait transporter tour à tour le spectateinr de l'Egypte à la Toscane^ et de la Toscane à l'Egypte. Caldéron a imaginé un moyen assez heureux de se tirer d'affaire : une Gitana captive^ nommée Enfile^ présente au Soudan un miroir magique à l'aide duquel il voit les trois prétendants; il peut ainsi les juger sans se déplacer et en pleine connaissance de cause; mais le charme ne s'opère pas dans la première journée; la seconde se passe presqu'entiërement en Toscane^ la troisième^ moitié en Toscane et moitié en Egypte. La princesse Rosimonde^ qui confie sa correspondance et ses gages d'amour à une statue de Vénus placée dans le jardin de son palais^ est trompée par une rivale dont la jalousie a surpris tous ses secrets; elle croit Lucanor infidèle et provoque une épreuve décisive; elle exige des trois prétendants qu'ils s'arment pour la délivrance de son père; sa main sera le prix de la victoire. On équipe des flottes et des armées^ et l'on vient adresser des sommations menaçantes au Soudan d'Egypte qui du haut de la muraille se litr« à oÉre donventetfon forf sin^ffère ave^ tes prHités As-

316 LE COMTE LUGàT^OR.

toi fe et Casimir^ qu'il traite de matamores et de blondins; puis^ il part tranquillement pour la chasse; car^ dit un des personnages^ c'est une passion qui est si grande chez lui^ qu'il se prive de tout pour la satifaire :

Pues tanta es la passion que le embaraza Que de todo se priva por la caza.

Le comte Lucanor s'est fait passer pour le valet de son laquais Pasquin ; il est censé avoir élevé les faucons que Pasquin fait essayer; il feint d'être niais et ne parle que par énigmes ou phrases à double sens^ jusqu'au moment où après avoir entraîné le Soudan sur les bords du Nil^ il peut le faire enlever par des matelots de la princesse Rosimonde qui^ elle aussi, a fourni son contingent et s'est revêtue d'uae armure. Arrive l'heure de l'assaut; les trompettes sonnent, on demande avec inquiétude dans un camp ce que le Soudan est devenu, et dans l'autre, on insulte à l'absence du comte Lucanor, lorsque tous deux paraissent ensemble et rendent mutuellement hommage à leur loyauté chevaleresque. Le duc de Toscane, redevenu libre, n'a plus qu'à partir avec les armées et les flottes de ses sujets, heureux d'avoir trouve un si digne gendre sans sortir de son lignage.

Le Soudan Saladin joue un grand rôle dans les notes et fabliaux du moyen-âge, et don Juan Manuel l'a fait figurer plusieurs fois dans ses récits. C'était l'Alexandre des croisades, ce Salehaddin qui, après avoir été au service des soudans d'Egypte, usurpa leur trône, devint un conquérant fameux, se fit pardonner tes victoires par ses vertus, et obtint le nom de grand que les vers du Tasse ont plus sûrement consacré que lous les panégyriques des historiens. — Saladin, qu'on ne l'oublie pas, s'était fait armer chevalier; par là il avait rendu hommage a la loyauté de ses ennemis, et en retour il avait mérité toute leur estime.

Ou trouve en abrégé, dans les Cento Novdle Antiche, p. 48, nov. Li, un petit poème intitulé : VOrdre de Chevalerie, qui a été cité par Fauchet, Duchesne, Ghifflet, Ducange^ Marin,

Barbazan^ et que Legrand d'Aussy a heurensement analysé; c'est le récit de la cérémonie qui a eu Jicu pour la réception de Saladin, auquel les vieux conteurs ont donné à tort pour parrain le prince Hugues de Tabarie, seigneur de Galilée, tandis que ce fut Homfroi de Toron, devenu son prisonnier à la bataille de la Tibériade (Fabliaux ou Contes des xiv et XIII* sièclesy t. ï, p. 440, éd. de 1781).

DE l'arrangement QUE FIRENT ENSEBIBLE LA TÉBIIË ET

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