‹ Le comte LucanorChapitre 32 sur 64 · LE MENSONGE · texte numérisé non relu

LE MENSONGE

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, quelques hommes qui ne m'aiment guère me donnent sans cesse les plus grands sujets de plainte ; ils sont si astucieux et si menteurs qu'ils semblent n'être occupés qu'à me tromper et à se jouer également de tous ceux avec lesquels ils ont la moindre aiTaire ; telle est leur habileté à inventer des impostures et à en tirer profit que, non contents de me faire tout le tort qu'ils peuvent, ils s'emparent de l'esprit des gens crédules et les font tourner contre moi. Certes, si je voulais les imiter, je saurais bien obtenir le même succès qu'eux; mais, à mes yeux, le mensonge est une mauvaise monnaie ; je n'aime pas à m'en payer , et je ne veux en payer personne ; enseignez-inoi donCy je

BXIMPLE nVI. 1(9

V0U6 prie, comment je dois me conduire avec de pa^ reils gens.

— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patropio, le mensonge et la vérité se mirent une fois en société; ils vivaient depuis quelque temps ensemble , lorsque le mensonge proposa de planter un arbre afin d'avoir du fruit pour se nourrir et de l'ombrage pour s'abriter. La vérité, qui n'entend malice à rien, tant elle est simple et candide, répondit que cela lui paraissait sage, et qu'elle y consentait. L'arbre fut donc planté, bientôt il fut en pleine croissance, et il fut question d'en faire le partage entre les deux associés. Le mensonge était beau parleur, il savait trouver des raisons pour toute chose : c'est dans les racines, dit-il à la vérité, que la nature a placé la source de la vie d'un arbre ; c'est de là qu'il tire la sève qui l'alimente et qui fait sa forme et sa durée; il n'y a donc pas de partie plus précieuse; eh bien ! je vous cède les racines, et je me contenterai du branchage ; je ne me dissimule pas que je cours gros risque ; car j'ai à craindre la hache des hommes, la dent des brebis et des 'chèvres, le bec des oiseaux, le froid et la chaleur, Umdis que les racines étant cachées sous terre sont à l'abri de toute atteinte ; mais n'importe, je veux que votre lot soit le meilleur. « Grand merci, répondit la vérité, qui était trop

320 LE COMTE LUGANOR.

loyale pour soupçonner la bonne foi de son associé, j'accepte avec reconnaissance la part que vous m'offrez. » Cet arrangement conclu, à la grande satisfaction du mensonge qui riait sous cape, chacun dut se loger près de son bien. La vérité alla fixer sa résidence au milieu des racines qui lui étaient échues, tandis que le mensonge demeura sur la terre que les hommes habitent et où se meut tout être vivant. Grâce à son langage doucereux, ce dernier sut bientôt se faire aimer de quiconque l'approchait. L'arbre était devenu superbe; son feuillage épais donnait l'ombre la plus fraîche, et ses rameaux qui s'allongeaient chaque jour se couvraient de belles fleurs dont les couleurs étaient charmantes et le parfum délicieux ; aussi, de tous côtés, on accourait pour l'admirer; il y avait toujours foule à ses pieds, et l'on prenait plaisir à s'assembler sous son ombrage : « Voulez-vous dissiper vos eimuis et retrouver des pensées riantes, disait-on aux gens tristes et chagiûns, allez vous asseoir sous l'arbre du mensonge. » Le maître de ce lieu de prédilection ne négligeait rien pour plaire à ceux qui le visitaient ; toutes les ressources de son imagination et toutes les séductions de ses flatteries étaient employées à gagner les cœurs ; il enseignait son art et chacun en était enchanté.

EXEMPLE XXVI. 3il

» Par là , il attira tous les hommes à lui ; il apprenait aux uns de simples mensonges ^ aux autres plus avancés des mensonges doubles et des mensonges infernaux. Le mensonge simple est celui d'un homme qui vous dit : Don un tel, je ferai telle chose pour vous, et qui, en parlant ainsi, ne songe même pas à la faire. Le mensonge double est celui d'un homme qui, pour appuyer sa promesse, donne des gages ou otages, prête serment de fidélité ou appelle autrui à témoin de sa parole, et n'a d'autre pensée que de tromper celui avec lequel il traite ; le mensonge infernal, le pire de tous, est celui de l'homme qui ment et trompe en parlant le langage de la vérité. Les leçons du mensonge rendirent ses élèves si habiles que tout leur réussissait; il répandirent au loin sa réputation et mirent son art en si grand honneur, que la foule de ses disciples allait chaque jour grossissant; c'était à qui en saurait le plus ; le professeur était entouré d'hommages ; on ne se lassait pas de l'applaudir et de narguer ceux qui ne savaient rien ou que peu de chose de ce qu'il enseignait. Ces pauvres gens, voyant qu'ils étaient moins estimés des autres, n'osaient plus s'estimer eux-mêmes.

» Ainsi, le mensonge triomphait; et la vérité, reléguée et cachée sous terre, gisait dans une obscurité

profonde, sans que personne eût souvenir d'elle et

3ii LE COMTE UCiNOB.

se mit en peine de la chercher ; elle serait morte de faim au fond de son trou, si elle ne se fût décidée à ronger les racines que le mensonge lui avait laissées pour tout bien. Or, qu'advint-il? c'est qu'elle les coupa toutes une à une ; et un jour, pendant que le mensonge, environné d'une foule attentive, débitait ses poisons à la fraîcheur d'un ombrage touffu, et sous une voûte de fleurs enivrantes, un coup de vent brisa l'arbre dont la chute inattendue écrasa le mensonge et tous ceux qui Técoutaient. La vérité sortit alors de sa demeure souterraine et, debout sur les débris de T arbre renversé, elle fit comprendre au monde que tout ce que le mensonge avait fait contre elle avait tourné contre lui.

» Et vous, seigneur comte Lucanor, ne vous y trompez pas ; si le mensonge est un arbre dont les branches s'étendent au loin, et dont les fleurs ont un parfum suave, il n'en sort aucun fruit. Partout la flatterie plaît et l'on aime à s'enivrer d'encens ; mais tôt ou tard on méprise les menteurs ; laissez donc vos ennemis ourdir fourberies sur fourberies, et gardez-vous d'envier leur succès ou de rivaliser d'habileté avec eux ; le bonheur qu'ils achètent si chèrement est de peu de durée et toujours suivi de quelques revers, comme vous l'apprend la chute de cet arbre au magnifique ombrage qui semblait offrir

un si sûr abri. Lors même que la vérité ne recueille que les dédains du monde, ne l'abandonnez jamais; accordez-lui, au contraire, toute votre estime, et soyez certain que vous n'aurez pas à vous en repentir ; elle vous mettra en honneur parmi les hommes, et en état de grâce auprès de Dieu. Assuré ainsi d'arriver à une bonne fin, vous obtiendrez tout ce que vous pouvez souhaiter pour votre bien dans ce inonde et pour le salut de votre âme dans l'autre. » Le comte Lucanor goûta beaucoup le conseil de Patronio; il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan Manuel^ estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce livre et composa deux vers qui disent ceci :

« SI TU VEUX SA!fS EFFORT ÉVITER RIKN DU MAL,

« sois TOUJOURS DANS LE VRAI; LE a|EXSOXGE EST FATAL.»

Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette fable allégorique, c'est la poésie du récit; Torigine de la fiction est réyélée par ce luxe oriental que don Juan Manuel a su à la fois conserver et tempérer. Dans le classement des mensonges Tauteur dénonce comme le plus odieux celui qui se couvre du masque de la vérité; l'hypocrisie e>t à ses yeux le mensonge infernal. La morale, bien appropriée à la fable, vient de plus haut que la sage&^c des Brahmes, elle dérive de la philosophie du christianisme.

EXEMPLE XXVn.

DI CE QUI ADVINT A UN EBfPEREUR ET A DON ALVAE FANEZ MIN ATA AVEC LEURS FEMBfES.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller. « Patronio , lui dit-il , j'ai deux frères qui sont mariés et qui tiennent dans leur ménage une conduite entièrement différente : l'un raffole de sa femme au point de ne pouvoir se passer d'elle un seul moment ; il ne fait que ce qu'elle veut, et ne se décide à quoi que ce soit avant d'avoir pris son avis ; l'autre , au contraire , ne saurait souffrir la sienne : nous ne pouvons obtenir de lui , ni qu'il demeure avec elle, ni même qu'il la regarde. Je m'afQige également de trouver tant d'aversion d'un côté et tant de faiblesse de l'autre; indiquez-moi donc, je vous prie, le moyen (s'il y en a) d'y apporter remède ?

— » Seigneur comte, répondit Patronio, vous

avez raison de le dire : vos frères donnent dans un excès également blâmable. Que voulez-vous ! c'est l'œuvre des femmes ; leur malice nous pousse à son gré hors de toute mesure. Cependant, s'il vous plaisait d'entendre ce qui advint à l'empereur Frédéric et à don Alvar Fanez Minaya avec leurs femmes , je crois que cela ne serait pas inutile.

— «Volontiers, dit le comte Lucanor ; et Patronio poursuivit ainsi :

— » Seigneur comte Lucanor , comme j'ai deux histoires à vous raconter, et que je ne peux les faire marcher de front, je vous dirai d'abord ce qui advint à l'empereur Frédéric ; puis , je passerai à don Alvar Fanez . L'empereur Frédéric épousa une femme de haute naissance, ainsi qu'il le devait; mais cette union ne fut pas heureuse : les défauts, cachés avant le mariage , se montrèrent après , et , bien que l'on n'eût pas lieu de suspecter en quoi que ce fût la vertu de l'impératrice , il était impossible de supporter son humeur altière et contrariante. Jamais elle n'était d'accord avec son mari. Voulait-il se mettre à table? elle n'avait pas faim. Voulait-il dormir ? elle n'avait pas sommeil. Tous ceux qu'il aimait étaient pour elle des objets d'aversion ; tous ceux qu'il ne pouvait sentir, des favoris. Que vous dirais-je? Elle ne lui cédait sur aucun point, prenait

à tâche d'avoir pour désagréable tout ce qid |>oiivâi{ lui plaire ^ et opposait dès obstacles à ses momdreli Volontés. L'Empereur était patient; ii supporta longtemps ces contrariétés sans cesse renaissantes ; inàiS ({uand il eut reconnu que rien ne pouvait y faire : hi conseils, ni prières, ni caresses, ni menaces, il sentit que sa vie entière allait être troublée et qu'il y avait péril pour son royaume aussi bien que pour lui^En conséquence , il s'en fut trouver le ï^apfe et lui exposa le cas, en le conjurant db rompre son mariage. Le Pape, considérant d'une part que la religion chrétienne ne permet pas d'annuler le sacrement administré par l'Église , et de Taiitre , que lès deux époux ne pouvaient vivre ensemble, répondit à l'Empereur qu'il était lié par une loi suprême qui ne lui permettait d'appliquer le châtiment que lorsque le péché avait été commis ; qu'il ne pouvait donc pas le relever de l'engagement contracté au pied de l'autel ; mais qu'il le laissait libre d'agir comme il le (Croirait le plus sage et le plus convenable. De retolir dans ses États, l'Empereur fit une nouvelle tentative pour ramener sa femme à la raison sans pouvoir y réussir. Plus il lui parlait ou lui faisait parler, plus elle s'obstinait dans sa résistance et s'attachait à le provoquer. U n'y avait plus d'épreuve à faire : tout îlvaît été inutilie, tout devait l'être ; hiâis voici ce qui

advint : un jour, Frédéric voulant aller à la chasse aux cerfs, empoisonna ses flèches avec le jus de certaines herbes; il n'employa qu'une partie de cette composition et réserva le reste pour une autre chasse. « Ma femme, dit-il, prenez garde à ce poison : il est » si fort qu'il peut tuer honunes et bêtes; mais voilà » un onguent excellent pour toute espèce de maux.» Et en parlant de la. sorte, il fît l'épreuve de cet onguent sur lui-même, en présence de l'Impératrice et de plusieurs autres témoins. Dès qu'il fut parti, l'Impératrice , qui l'avait écouté en silence , éclata : « Quelle fausseté ! dit-elle, il sait bien que nos maux » sont différents , et il ne m'a recommandé de mè » servir de l'onguent qu'il emploie que parce que cet » onguent ne peut me guérir ; mais je ne suis pas si » sotte ; je me servirai du remède qu'il m'a défendu, » et, à son retour, il me trouvera mieux portante » que jamais : cela le fera enrager, j'en suis sûre ; » tant mieux , c'est un motif de plus pour que je le » fasse. » Toutes les personnes qui étaient là tâchèrent de la dissuader par leurs supplications et par leurs larmes : Votre mort est certaine , lui direntelles, si une seule goutte du venin vous effleure . N'importe , elle persista , et , à peine avait-elle fait usage de la liqueur fatale que son agonie commença avec ses regrets. Il était trop tard : rien ne put la sauver.

328 LU* COMTE LUCàNOR.

» Ce qui advint à don Alvar Fafiez est entièrement le contraire de ce que je viens de vous raconter. Pour que vous puissiez en juger, je vais vous dire son Jhistoire dans le plus grand détail. Don Alvar Faîiez était homme de bien, s'il en fut ; il avait fondé Iscar et il y tenait sa résidence. Un jour, il alla frapper à la porte du comte don Pedro Anzurès , qui le reçut avec empressement et le pria de s'asseoir à sa table. Quand le repas fut terminé, le comte demanda à don Alvar Fanez le motif de sa visite. « Je viens, répondit » celui-ci , pour épouser une de vos trois filles , si » vous le trouvez bon ; mais avant toute chose je » désire les voir et leur parler, pour faire le choix » qui m'agréera le mieux. » Celte demande de la part d'un homme tel qu' Alvar Faîiez était une grâce du ciel. Le comte en eut l'âme ravie, et fit aussitôt appeler ses filles. Don Alvar Fanez prit à part l'aînée, et lui dit qu'il était prêt à l'épouser, si elle y con- ' sentait ; mais qu'avant de lui demander une réponse, il était bien aise de lui faire une confidence. « D'a- » bord, ajoula-t-il, je ne suis pas très-jeune, comme » vous pouvez le voir; puis, j'ai reçu à la guerre » maintes et maintes blessures , qui ont rendu ma » tête si faible qu'un doigt de vin suffit pour me faire » perdre la raison. Or, toutes les fois que cela ar- » rive, je ne sais plus ni ce que je dis, ni ce que je

» fais ; malheur à qui m'approche ; il est vrai que » je m'en repents ensuite. Comme je ne veux rien » vous cacher, je vous dirai enfin que mes infirmités » m'exposent à beaucoup d'autres choses fâcheuses. » Après des aveux si complets , il fallait du courage pour passer outre. La jeune fille, convaincue qu'elle ne pouvait être que malheureuse , répondit que c'était à ses parents de décider si elle devait ou non se marier, et se retira. Son père et sa mère l'attendaient avec impatience, pour savoir le parti qu'elle avait pris : « J'aimerais mieux mourir, dit-elle , que d'épouser Alvar Fanez. » Le comte se garda bien de rendre cette réponse à Alvar Fanez ; il lui dit seulement que sa fille ne voulait pas se marier, et manda la seconde. Celle-ci reçut la même confidence que la première et fit la même retraite.

» Il ne restait plus que la troisième ; Alvar Fanez lui répéta mot pour mot ce qu'il avait dit à ses sœurs ; mais loin de partager leur répugnance, elle se montra reconnaissante et fière de la recherche dont elle était l'objet : «Vos infirmités, répondit-elle, » sont venues de vos blessures ; je n'aurai pas à en » rougir ; mon devoir seulement sera de les cacher » aux yeux d' autrui et je le ferai. Votre âge, moins » avancé que vous ne le dites, est environné d'une » estime et d'un respect qui me dédommageront des

330 LE COMTE LtGÀNOR.

» agréments que les années ont pu vous ôter. Quant » à vos accès de colère , ils ne me feront pas peur, » car je saurai que votre volonté n'y entre pour rien » et qu'un prorapt repentir doit les suivre. » Toutes ses réponses aux questions d'Alvar Fanez furent si sensées qu'elles enchantèrent le vieux gentilhomme. D remercia Dieu d'avoir trouvé une femme si sage, et alla demander sa main au comte don Pedro Anzurès. Les noces furent bientôt célébrées, et la jeune épouse, cpii s'appelait dona Vascuftana, partit avec son mari pour Iscar. Là, elle tint une conduite si parfaite que le meilleur accord régna dans le ménage. L'amour (pie Dieu lui inspira pour don Alvar Faîiez et l'estime qu'elle avait pour son mérite produisaient sur elle une douce illusion ; elle était persuadée que tout ce qu'il disait ou faisait était pour le mieux, et rien ne lui plaisait davantage. Jamais elle ne le contraria en rien. Et ne croyez pas que ce fût par flatterie et pour capter sa confiance : non, sa conviction était aussi sincère que profonde ; elle avait une foi aveugle, non-seulement dans la supériorité, mais dans l'infaillibilité de son mari. Alvar Fanez, de son côté, émerveillé de la raison et du dévouement de sa femme, lui accordait une entière confiance et faisait tout ce qu'elle voulait. Une occasion se présenta de montrer que ces concessions mutuelles avaient porté fruit.

EXEMPLE XXVil. 3âl

» Un des neveux d'Alvar Fafiez, qui était attaché au palais du Roi, vint à Iscar, où il reçut Tactuèil le plus cordial ; il y était déjà depuis plusieurs jours, lorsque, en s'entretenant avec son oncle, il lui dit ^u'il le tenait pour le meilleur des hommes, mais qu'il lui trouvait un défaut. — « Et lequel? demanda Alvar Fanez. — C'est de vous laisser gouverner par votre femme. » Alvàr Fafiez sourit : « Patience, répliqua-t-il, avalit peii j'aurai réponse à cela. »

» En effet, peu de temps après, le vieux gentilhomme se rendit à cheval à une ville voisine ; son neveu l'accompagiia ; leur absence dura plusieurs îours, et lorsqu'il fut question' dé revenir, Alvar Fanez en fit donner avis à sa femme pour qu'elle vînt à sa rencoutre ; elle accourut aussitôt ; on se rejoignit, et Von continua à chevaucher sans avoir rien concerté d'avance. Alvar Faflez et son neveu avaient pris les devants; ils aperçurent un troupeau de vaches, et là-dessus, l'oncle de dire : « Vois, mon neveu, quelles superbes jumenta on trouve dans notre pays ! » Le neveu, surpris, crut qu' Alvar Fafiez s'était trompé de mot, et lui fit observer que c'étaient des vaches et non des juments. — «Né raillez point, répUqua l'oncle, j'y vois clair, et je vous répète que ce sont des juments. — Allons donc! s'écria le jeune homme, j'y vois clair aussi, te sont dés

vaches. » Tous deux soutinrent leur dire avec obstination, et le neveu resta convaincu qui si son oncle n'avait pas perdu la vue, il avait perdu l'esprit. Sur les entrefaites, dona Vascuùana s'étant rapprochée d'eux : « Voici ma femme, dit le vieux chevalier, prenons-là pour arbitre, elle tranchera le différend. — Volontiers, répondit le neveu.» Et s' adressant à sa tante : « Senora, lui dit-il, veuillez nous servir de juge : Don Alyar Fanez prétend que le troupeau que vous venez de rencontrer est un troupeau de juments ; moi, je soutiens que c'est un troupeau de vaches ; qui de nous deux se trompe? décidez-le, je vous prie, car, en ce moment, nous avons l'air de deux insensés. » Si dona Vascufiana n'avait consulté que le témoignage de ses yeux, elle aurait répondu à l'instant que c^étaient des vaches ; mais comme son mari soutenait l'opinion contraire et qu'il savait aussi bien que personne distinguer une vache d'une jument , elle pensa que l'erreur n'était pas de son côté. « En vérité , mon neveu , dit-elle, je m'afflige de vous entendre parler ainsi que vous le faites ; comment pouvez-vous avoir assez peu de jugement pour soutenir que des juments sont des vaches 1 voyez quelle différence ! » Et elle se mit à les dépeindre de la tête à la queue ; elle entra dans tant de détails, que son neveu et les personnes de sa suite

finirent par croire que don Alvar Fanez avait raison, et qu'ils étaient le jouet de quelque charme.

» Un peu plus loin, on rencontra un troupeau de juments : « A la bonne heure, s'écria l'oncle, voilà des vaches; mais les autres étaient des juments. Cela n'a point la moindre ressemblance. — Olï! mon oncle, pour l'amour de Dieu, répliqua le jeune homme, ne me dites pas une chose pareille ; si elle était vraie, je croirais que je suis fou, et que c'est le démon qui s'amuse à mes dépens ; car, dans le troupeau que je vois, il n'y a pas une seule vache, il n'y a que des juments.» On en référa de nouveau àdona Vascufiana, qui, toujours convaincue que son mari ne pouvait pas se tromper, décida la question eu sa faveur, au grand ébahissement de son neveu et des gens qui les accompagnaient. Elle appuya son jugement de tant de raisons, que des doutes s'élevèrent dans tous les esprits, et qu'on en vint à croire qu'elle et son mari pouvaient bien n'avoir pas tort.

» A quelque distance de là, coulait une petite rivière au bord de laquelle don Alvar Fanez et'son neveu s'arrêtèrent pour faire boire leurs chevaux. Cette rivière faisait tourner nombre de moulins; don Alvar Fanez le remarqua et prétendit que Teau venait du côté opposé à sa source, et que rimpuhion était doimée aux roues des moulins en sens inverse.

334 LE CO^IfE LVC4SÛR.

C'était pour achever le nevey; )e jeune hoopff bondit sur sa selle en faisant mille exclamatîpi^, et la dispute recommença. Dona Yascun^na fift encore interrogée ; elle aurait donné gain de cause à $oi} neveu, s'il avait eu tout autre adversaire que don Alvar Fanez ; mais comme il était certain pour elle que son mari ne pouvait se tromper, elle décida et prouva qu'il avait raison ; telle est Torigine du proverbe, qui dit : Si im mari prétend que les rivière^ remontent vers leur source, sa femme doit le croire de toute son âme et le soutenir de toute sa force.

» Après cette épreuve, le neveu d' Alvar Faiiez n'osait plus ajouter foi ni au témoignage de ses yeux ni au jugement de son esprit. Il s'imaginait que sa tête était égarée, et il devint triste et soucieux. Dès que son oncle le vit dans cet état : «Mon neveu, lui dit-il, vous avez prétendu l'autre jour que j'avais le défaut de me laisspr gouverner par ma femme ; je vous avais promis alore une réponse, je vous l'ai faite. Tout ce qui s'est passé dans ce voyage n'avait d'autre but que de vous apprendre à connaître don^ Vascunana. Vous devoz penser que je sais distinguer une vache d'une jument , et une eau qui descend d'une eau qui monte ; je n'ignorais donc pas que vous aviez raison ; ma femme a commencé aussi par

être du même avis, je le g^ge ; cependant, telle est ^ confiauce en mon jugement, qu'elle n'a pu crojre à une erreur si grossière de ma part, et elle n'a pas balancé à se déclarer contre vous.

» Eh bien! elle ne s'est jamais conduite autrement depuis notre mariage. Elle m'a constamment prouve, par ses actions comme par ses paroles, qu'elle n'a autre chose à cœur que de se conformer à mia volonté; non-seulement elle est persuadée que je ne puis errer ni faillir, et que tout ce que je fais est fait pour le mieux ; mais elle me consulte sur toute chose, et n'agit que d'après mon avis. Elle tient enfin à montrer hautement qu'elle ne désire en aucune circonstance que ce qui peut m'ètre profitable, honorable ou agréable. Assurément, si quelqu'une de ces femmes Mores, qui vivent de l'autre côté de la mer, se comportait ainsi, on devrait l'estimer et l'aimer. Comment donc refuserais-je et mon amour et mon estime à une femme chrétienne sortie d'un sang si pur et qui me rend si heureux ?

» Le neveu d'Alvar Fanez, ravi de n'être pas tombé en démence , ainsi qu'il lavait craint, reconnut que son oncle parlait comme la raison même, et demeura convaincu qu'en faisant plus encore pour une femme si sage et si dévouée, il ne ferait rien de trop.

336 LE COMTE LUGANOR.

» Et VOUS, seigneur comte Lucanor, qui venez d'entendre l'histoire de deux femmes d'un caractère si opposé, ne soyez pas surpris de la conduite que tiennent vos frères. Si Tun fait tout ce que veut sa femme, et si l'autre ne peut souffrir la sienne, c'est qu'apparemment la première ressemble à dona Vascufiana, et la seconde à celle de l'empereur Frédéric. Autrement, ils seraient également blâmables : l'un, pour trop accorder aux volontés d'une femme qui ne mériterait pas sa confiance; l'autre, pour montrer trop d'éloignement à une femme qui serait digne de son affection. Je vais plus loin, et je dis qu'en supposant que celui de vos frères qui traite bien sa femme ait raison de le faire, il aurait tort de la traiter mieux : il y a une limite qu'il ne faut jamais franchir : c'est celle du devoir. Quiconque est assez idolâtre de su femme pour ne pouvoir pas la quitter lorsque l'honneur l'appelle ou que ses intérêts exigent qu'il s'absente, commet une grande faute. Le plus raisonnable est celui qui sait concilier son amour et son devoir de façon à ne jamais sacrifier entièrement l'un à l'autre. Il faut aussi s'abstenir avec soin de se fâcher pour des bagatelles; car lorsqu'on veut réparer les effets de ces querelles ridicules , à l'heure des raccommodements , on se laisse aller à des concessions honteuses et nuisibles.

n est bien entendu que je ne parle pas pour le mari qui a eu le malheur de rencontrer une femme semblable à celle de l'empereur Frédéric : en pareille situation il n'y a rien à faire ; on ne peut que se soumettre à la volonté de Dieu. Hors ce cas, c'est-à-dire quand la raison peut avoir le dessus, il importe de faire sentir à une femme, dès le premier jour, que le mari est le maître, et qu'il entend qu'elle se conduise à son égard comme il le veut. En voilà, je crois, assez sur ce sujet pour que vous puissiez maintenant donner à vos frères les conseils que vous jugerez convenir le mieux à leur position. »

Le comte Lucanor fut ravi de toutes les choses que Patronio venait de lui dire, et trouva qu'elles étaient pleines de vérité et de sens. Don Juan, estimant aussi que de tels exemples étaient utiles à re* tenir, les fit écrire dans ce livre, et composa deux vers qui disent ceci :

« POUR VIVRE AVEC TA FEMME EU PARFAITE HARMONIE^ * METS-LA SUR UN RON PIED DÈS LA CÉRÉMONIE. «

Le comte don Alvar Failez Miuaya était cousin du Cid Ruy Diaz de Vivar. Sa mère dona Ximena Nuflez avait épousé Fernan Laynez, frère de Diego Laynez, père du Cid.

Les comtes Anzurès étaient originairement seigneurs de Monçon^ et considérés comme d'excellents gentilshommes en Castille dès 988. On distinguait trois frères du même nom,

338 LI COMTE LUCÀNOB.

tous trois très-puissants; leur sœur^ dona Teresa, était parié^ au roi don Sanche et reine de Léon. Le fils d'un des trois frères ^t le célèbre don Fernando Guttierrez, seigneur de Monçon et Anzurès, qui en 1028 combattit les fils du comti^ don Inigo Vêla, qui avaient tué l'infant don Garcia, seigneur de Castille. Ambrosio de Morales, chroniste de Philippe tl, cite cette famille au nombre des bienfaiteurs du monastère de Saint-Isidore, de l'ordre de Saint-Benoit; le fondateur de Téglise de Valladolid, en 1095, est précisément le comte don Pero Anzurès, dont il s'agit ici ; il était seigneur de ValladoUd et de Ribera et Cabrera en Galice. Outre don AWar Fan^ H inaya, qui épousa sa fille dona Vascufiana, il eut pour gendres don Fernan Ruyz de Castro et don Armenzol, comte d'UrgeL Ces mariages se rapportent aux cinq dernières années du XI* siècle. {Nobleza de Andaluzia^ p. 104.)

Les épreuves du mariage occupent une large place dans nos contes et fabliaux des xn* et xm* siècles; on en trouverait plus d'un qui offrirait quelque analogie peuHtre avec Tapologue espagnol qu'on vient de lire; mais la ressemblance D'est que dans le fond des idées; histoire, récit, dénoùemèni, moralité» tout ici Hmblç original.

EXEMPLE XXVm.

de ce qui advint a don lorbnzo suarès ga^linato, lorsqu'il Décapita un prêtre renégat.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller: «Patronio, lui dit-il, un homme est venu m'offrîr de le prendre à mon service; et, quoique je le tienne pour homme de bien, diverses choses que Ton met sur son compte me font hésiter. Vous qui avez un si bon jugement, dites-moi le parti que je dois prendre pour sortir d'embarras.

— ^ » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, pour que vous puissiez faire en cette occasion ce que je crois être le plus sage, je voudrais vous apprendre ce qui advint à don Lorenzo Suarès Gallinato.

— » Volontiers, dit le comte ; et Patronio poursuivit ainsi :

» Seigneur comte Lucanor, don Lorenzo Suarès Gallinato avait longtemps vécu dans la maison

340 LE COMTE LtCAIfOB.

du roi de Grenade ; mais conune il plut à Dieu qu^Q rentrât en grâce auprès du saint roi Ferdinand, ce dernier lui demanda une fois comment, après avoir si mal servi Dieu chez les Mores, il pouvait espérer de la miséricorde divine le salut de son âme. Don Lorenzo répondit qu'il croyait n'avoir rien fait pour se rendre indigne de la grâce de Dieu, si ce n'est pourtant qu'il avait tué un prêtre. Le roi don Ferdinand trouva que c'était là quelque chose d'énorme, et voulut savoir comment il avait pu charger sa conscience d'un pareil cas. Don Lorenzo Suarès expliqua le fait ainsi : Le roi de Grenade avait tant de confiance en lui qu'il l'avait nommé chef de ses gardes. Un jour qu'il chevauchait avec lui par la ville, il entendit un grand bruit de voix, et aussitôt, pour remplir les devoirs de sa charge, voulant savoir la cause de ce tumulte, il enfonça les éperons dans les flancs de son cheval et se dirigea vers le heu d'où partaient les cris. Il y trouva un prêtre revêtu des habits sacerdotaux. C'était un chrétien qui s'était fait musulman, et qui, pour plaire aux Mores, leur avait promis de leur donner, s'ils le voulaient, celui qui a la foi et l'amour des chrétiens. Ce traître, qui avait fait faire des habits exprès et dresser un autel, venait de dire une messe et de consacrer une hostie. Il la livra aux Mores, qui

EXEMPLE XXVIIL 341

la profanèrent en la jetant dans la boue et en lui prodiguant outrages sur outrages. Â ce spectacle, don Lorenzo Suarès se souvenant qu'il était chrétien, quoiqu'il vécût au milieu des Mores, et profondément convaincu, selon sa foi, que cette hostie profanée était bien réellement le corps de Dieu, pensa que puisque Jésus-Christ était mort pour racheter les pécheurs, il devait, lui, s'estimer heureux de mourir pour le venger, en l'arrachant aux affronts que cette troupe de mécréants lui faisait subir. Saisi de cette idée, qui le remplissait d'amertume et de joie, il s'élança vers le renégat infâme qui s'était rendu coupable d'une si odieuse trahison, et il lui coupa la tète. Puis il descendit de cheval, se mit à genoui^et adora le corps de Dieu que les Mores abreuvaient d'insultes. Il n'eut pas plutôt fléchi les genoux, que l'hostie, quoiqu' éloignée de lui, sauta sur sa cotte de maille. Voyant cela, les Mores ne se possédèrent plus. Les uns s'armèrent de leur épée, les autres de bâtons et de pierres, pour assaillir don Lorenzo Suarès, et tous à la fois se ruèrent sur lui dans l'intention de le tuer. De son côté, il dégaina de rechef l'épée qui avait décapité le mauvais prêtre et se mit en garde pour se défendre. Le roi de Grenade entendant tout ce tapage, et voyant qu'on allait tuer don Lorenzo Suarès, défendit qu'on lui fit aucun mal

342 LE GÔBiTé LticAiibR.

U tottiùt saVdii- (tiiëUë ëlâit k tàiise de là quéfiile. tè'sStbfëk, qlii Voitii^sâtëHt ^eu el flâtiiihë, lui râë6niét-fenl ce ItUl s'élàit passé. Jugez dfe sd càéè : fl ëëlktâ èh reprochés, eî dëmâhclà â 'don Lbfëhxo SÛ&rèfe dé d^ixel droit il avait osé, sâiis son ordre, Së porter à liiiè vibleiicë semblable. Uoii Lofehib Suâres rëpondii: «Vous savez bien, sëignëîit, qiie je li'âppârtiëiis pas à votre loi. Je suis chrétien ; cela hè vdiis a pais ëiiipèché d'avoir assez dé confiance en iïibi poiir me donner la garde de vôtre propre pèirsôiihé : j'en coricliis que vous avez crii qiie dàiis l'occasion j'aurais la loyauté dé vous défendre au péril de ma vie. Eli bien ! si vous avez supposé que niôn dévouement allait jusqu'à me sacrifier pour voùsqiii êtes miisulmân, devez-vous être étonhé que, comme chrétien, je sois prêt à verser mon sang pour le Dieu qui est le roi des rois et le seigneur des seigneurs î Ordonnez donc qu'on me tue, si telle est votre volonté : jamais plus beau jour n'aura lui âmes yeux;» Le ftoi, vivement touch^ de ces paroles, approuva fort ce qu'avait fait don Lorenzo Suarès, et depuis lors il l'estima et l'aima de plus en plus.

» Et vous, seigneur comte Lucanor, s'il est k votre connaissance que cet homme qui veut entrer à votre service est véritablement un homme de DÎeh ëî qu*il ihérite votre coiifiâtice, ne ieiiez pas cbmplë de ce

qu'on vous dit pour repousser ses offres ; car, souvent, ce qu'on dit avoir été fait à tort, on ne l'a pas vu faire, ou bien on ne Ta su qu'à demi. De même que le roi don Ferdinand commença par condamner don Lorenzo Suarez, lorsqu'il apprit qu'il avait tué un prêtre, et changea ensuite d'opinion lorsqu'il sut pourquoi. Et de fait, nous pouvons tous dire maintenant que ce vrai chrétien;^ au lieu d'une mauvaise action, avait fait la plus belle chose du monde. Mais, d'une autre part, si vous avez pleine connaissance de ce que votre homme a fait, et si vous avez la bertitude qu'il a eu tort, c'est différent ; né l'admettez à aucun prix auprès de vous. »

Lé cointe Lucanor goûta beaucoup le conseil de t^atronio ; il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan Manuel, jugeant aussi que l'exemple était bon à retenir, le fît écrire dans ce Uvre avec deux vers qui disent ceci :

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