VEUT POUR UN VAIN SECRET TE TROMPER SANS TÉMOIN
Cet apologue raconté avec tant d'esprit et de finesse n'a pas besoin de commentaire. On ne peut le comparer ni au Court mantel qui figure sous le titre du Manteau mal taillé, dans les fabliaux et contes du xii* et du xiii* siècles (Legrand d'Aussy, 1. 1, p. 54), ni au Cor d'ivoire ou Cornet à boire, des romans de Tristan et de Pcrcevai, ni à la Coupe enchantée, de l'Arioste et de La Fontaine, ni à la Rose magique, du roman de Perccfort (iv* partie), ni, en un mot, aux diverses histoires dans lesquelles l'infidélité des hommes ou des femmes a été dénoncée par un charme quelconque ; ici il n'y a aucun sortilège, le seul moyen employé est le plus naturel du monde, c'est la double action des passions et des intérêts : la cupidité et la crédulité chez un prince, la flatterie et le mensonge chez des courtisans, la franchise brutale chez un homme du peuple.
xxxra.
DE CE QUI ADVÎNT A UN FAUCON SACRE APPARTENANT A l'infant don manuel, avec UN AIGLE ET UN HÉRON.
Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller: «Patronio, lui dit-il, il m' arrive fréquemment d'avoir plusieurs différends à la fois, et à peine ai-je terminé une querelle qu'on m'excite à en commencer une autre. Ceux-ci m'engagent à rester en paix et à me croiser les bras; ceux-là, au contraire, pensent que je dois me mettre en campagne et faire surtout la guerre aux Mores; vous, qui avez le meilleur jugement que je connaisse, dites-moi, je vous prie, ce qu'il faut résoudre?
— » Seigneur comte, répondit Patronio, pour que vous puissiez décider comme il convient, il serait à propos de savoir ce qui advint à un excellent faucon sacre qui appartenait à l'infant don Manuel.
— » Volontiers, dit le comte Lucanor, racontez-moi cela.
EUUfPLK uxni. 363
» Seigneur comte, reprit Patronio, Finfant don Manuel étant un jour à la chasse dans les environs d'Escalona, lança un faucon sacre sur un héron ; le faucon s'élevait avec le héron lorqu'un ai^ç l'ayant aperçu fondit sur lui ; le faucon prit la fuite et parvint à s'échapper. L'aigle ne pouvant l'atteindre s'éloigna ; le faucon, le voyant tirer pays, se remit à la chasse du héron; mais Taigle revint à son tour et le poursuivit de plus belle sans pouvoir cependant le saisir. Cette manœuvre fut répétée trois ou quatre fois ; dès que l'aigle montait le faucon descendait ; enfin, comme l'aigle persistait à troubler sa chasse, le faucon résolut de l'attaquer; il le harcela avec tant d'impétuosité qu'il le contraignit à quitter le champ de bataille ; puis il revint au héron et pointa de nouveau avec lui; mais l'aigle dont il croyait s'être délivré retourna brusquement à la charge; bien convaincu alors qu'il fallait en finir avec ce redoutable ennemi avant de s'occuper de l'autre ; il plana au-dessus de lui et lui porta en dérompant ^ un si grand coup qu'il lui cassa une aile. Cela fait, il se mit à la poursuite du héron, l'atteignit et le tua.
» Et vous, seigneur comte Lucanor, que poursuivez-vous dans ce monde? Que démande votre gloire?
^ Terme de vénerie, c'e9t-4-dire en s'abattant.
364 LE COMTE LUGÀNOR.
Quel est votre principal but, votre plus cher intérêt? le service de Dieu ; vous devez vous y dévouer de corps et d'âme; eh bien! quelle meilleure manière qvez-vous de vous en acquitter qu'en combattant les infidèles. Attachez-vous à vous débarrasser de vos autres ennemis, et vous déploierez ensuite l'étendart de la foi. Tel est votre devoir, et ce n'est pas seulement notre sainte mère l'Église qui en profitera, vous augmenterez beaucoup votre renom. Personne ne pourra vous dire que vous mangez le pain de l'oisiveté, ce qui ne convient pas à un seigneur puissant; car ne l'oubliez pas: tout seigneur qui reste oisif n'a pas l'occasion d'apprécier la valeur des hommes attachés à sa personne, ni de les traiter selon leur mérite ; souvent même il se laisse aller à des choses qu'il ferait mieux d'éviter; puis donc, que votre rang exige une occupation, il est certain que vous ne pouvez en avoir aucune plus digne, plus utile, plus méritoire et moins dommageable que la guerre contre les Mores ; rappelez-vous le troisième exemple cité dans ce livre, c'est-à-dire, le bond du roi Richard d'Angleterre et tout l'avantage qu'il en retira; souvenez-vous aussi que vous devez mourir, que vous avez beaucoup péché, que Dieu est un juge vigilant et sévère, que vous ne pouvez pas éviter d'être puni de vos fautes à moins de faire pénitence,
et que la guerre contre les Mores vous en offre T occasion. Si, en effet, vous mourez en les combattant, vous serez martyr et bienheureux; si, au contraire, vous ne mourez pas, vos œuvres et vos intentions vous sauveront; laissez donc toutes vos querelles pour cette cause sacrée et ne luttez que contre ceux qui voudraient en détourner vos armes. »
Le comte trouva le conseil plein de sagesse ; il se promit de le suivre et ne demanda au ciel que d'inspirer et de diriger son courage. Don Juan, estimant aussi que la leçon était bonne à retenir, la fit écrire dans ce livre avec les deux vers qui disent ceci :
« ALLER DROIT A L'OBSTàCLE^ AU BUT C'EST ALLER VITE : « MALHEUR A QUI COMMENCE ET LACHE LA POURSUITE. »
Don Juan Manuel a tiré cet apologue de ses observations de yieux chasseur; l'application morale lui appartient aussi; le guerrier et rhomme politique y ont part égale. Mais pour en donner un résumé exacte il a été nécessaire de modifier le sens du distique; le premier vers traduit littéralement aurait eu cette signification : Quand l'occasion s'offre, il faut la saisir vite. Ce qui ne répond en rien au fond du sujet.