PAR UN AUTRE AVEUGLE
Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, un de mes parents et amis, dans lequel j'ai une grande confiance, parce que je suis certain qu'il a pour moi un attachement véritable, m'engage à faire une expédition que je redoute beaucoup, et il m'assure qu'il n'y a rien à craindre, attendu qu'il périrait avant qu'il pût m'arriver le moindre mal. Dites-moi , je vous prie , ce qu'il faut que je décide.
— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, je vous conseillerais plus facilement si vous saviez ce qui advint à un aveugle avec un autre aveugle.
— » Et qu'est-ce que c'est? demanda le comte. » Seigneur comte Lucanor, reprit Patronio, un
homme qui demeurait dans un village perdit peu à
EXEMPLE IXXIV. 36?
peu la vue et devint tout-à-fait aveugle ; cet homme était pauvre. Un autre aveugle, qui habitait le même endroit, vint le trouver et lui proposa d'aller de compagnie dans un village voisin , où ils demanderaient l'aumône pour l'amour de Dieu, et où ils auraient de quoi vivre à leur aise. Celui-ci répondit que sur la route qu'ils avaient à parcourir il y avait de très mauvais pas, et que cela lui faisait grand' peur. Sur quoi l'autre aveugle répliqua qu'il ne fallait pas qu'il eût la moindre crainte, parce qu'il serait avec lui et le guiderait sûrement. Il lui donna tant de belles paroles et lui monta si bien la tète que le départ fut résolu et que tous deux se mirent en route. Or, quand ils furent arrivés aux passages difficiles et aux fondrières, l'aveugle qui marchait le premier tomba dans un abîme et entraîna avec lui l'aveugle qui avait hésité à le suivre.
» Et vous , seigneur comte Lucanor , si vous avez des raisons de croire qu'il y a des chances périlleuses dans ce qu'on vous propose, ne vous aventurez pas sur la route du danger, par cela seul que votre parent ou ami vous assure qu'il perdra la vie avant que vous ayez le moindre mal ; car sa mort ne vous dédommagerait guère, si vous deviez recevoir quelque mauvais coup ou mourir aussi. »
Le comte approuva le conseil ; il le suivit et s'en
368 LE COMTE LUCAMOR.
trouva bien. Don Juan Manuel , estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fît écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :
< SUR LA FOI d'un AMI QUI S'EXPOSE A PÉRIR
» If fi COURS PAS AU DANGER LORSQUE TU PEUX LE PUIR. »
Chez tous les peuples il existe quelque proverbe qui recommande aux hommes de ne pas se laisser mener par des fous> ces aveugles de la raison > qui ne peuvent se conduire euxmêmes. Dans l'apologue de don Juan Manuel^ ce conseil est accompagné d'un autre conseil moins vulgaire : « Ne vous aventurez pas sur la route du danger^ dit-il^ par cela seul qu'on promet de s'aventurer avec vous. Le dévoûment le plus sincère n'est pas une garantie suffisante; si vous deviez être ruiné ou périr^ quel dédommagement trouveriez-vous dans la ruine ou la mort de votre guide? »
DE CE QUI ADVINT A UN JEUNE MARIÉ LE JOUR DE SES NOCES AVEC UNE FEMBIE TRÈS - VIOLENTE ET TRÈS- REVÊCHE.
Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : «Patronio, lui dit-il, un de mes serviteurs m'a confié qu'on avait arrangé pour lui un mariage avec une donzelle très-riche ; mais quoique cette donzelle soit d'un rang plus élevé que le sien et qu'on puisse la regarder avec raison comme un parti fort avantageux, il y a un point de difficulté qui mérite considération. S'il faut croire les rapports qui ont été faits au prétendu, sa future serait la plus violente et la plus détestable de toutes les femmes. Après cela que résoudre? dois-je ou non lui conseiller un tel mariage? dites-moi, je vous prie, ce que vous en pensez ?
— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, si votre serviteur ressemble à un jeune homme dont
je connais l'histoire, et qui était fils d'un honnête More, vous pouvez l'engager à se marier ; autrement, il fera mieux de rester garçon. »
Le comte Lucanor voulut savoir ce qui était advenu au jeune homme dont Pàtronio connaissait j'histoire, et celui-ci poursuivit de la sorte :
« n y avait un honnête More qui avait un fils dont on disait tout le bien possible ; par malheur, ce brave garçon n'avait rien, et quoiqu'il eût toujours envie de faire merveille, il était sans cesse arrêté dans ses projets , ce qui l'affligeait beaucoup. Dans la même ville résidait un autre More de haute condition et de grande fortune qui avait une fille unique tout à fait différente du jeune homme ; car, autant celui-ci était rempli de bonnes qualités, autant elle avait de défauts; c'était un démon que personne ne se souciait d'épouser. Or, quelle fut la surprise de l'honnête More quand son fils vint le trouver et lui tint ce discours : « Je n'ignore pas, mon père, que vous n'êtes pas assez riche pour me donner de quoi soutenir mon nom ; mais puisque je suis réduit à vivre misérablement ou à quitter le pays, il me semble que le meilleur parti à prendre, si vous le jugez convenable, serait de tenter la chance d'un mariage qui pût me tirer d'embarras, et lui indiquant la donzelle que tout le monde craignait, il le
pria de la demander pour lui. L'honnête More lui représenta que sans doute il ne connaissait pas cette fille, car tous ceux qui savaient ce qu'elle était éprouvaient la même répugnance ; il n'y en avait pas un seul, si pauvre qu'il fût, qui ne refusât avec épotivante de devenir son mari. » Le jeune homme , loin de s'intimider, insista si vivement et pria tant son père de donner suite à son projet, que l'honnête More promit de s'en occuper sans retard. Comme il était étroitement lie avec le père de la donzelle, il se rendit chez lui et lui fit part de la demande de son fils. A cette nouvelle, l'homme riche demeura stupéfait : «Pour Dieu, mon ami, s'écria-t-il, je ne serais ni franc ni loyal si j'accordais le consentement que vous me demandez; non, j'estime trop votre fils pour lui laisser faire un mariage qui serait sa mort; que dis-je, sa mort? il vaudrait mieux pour lui qu'il mourût que d'être condamné à vivre avec ma fille. N'allez pas vous imaginer que je parle ainsi pour vous désobliger ; bien au contraire, je suis prêt à donner ma fille, soit à votre fils, soit à quiconque voudra bien en accepter la charge ; je n'y mets qu'une condition, c'est qu'elle sorte de chez moi. » L'honnête More le remercia beaucoup de sa loyauté, mais persista, selon le vœu de son fils, à demander la main de la donzelle, et le mariage fut conclu.
372 LE COMTE LUGANOR.
y> AU jour marqué, la nouvelle épouse fut conduite à la maison de son mari, et là, suivant la coutume des Mores, ils furent laissés seuls et se mirent à table pour souper ensemble. Les parents qui les avaient accompagnés se retirèrent très-inquiets pour ne revenir que le lendemain matin au lever du soleil. Dès leur départ, et avant que la jeune femme eût dit une seule parole, le mari promena ses regards autour de la salle, et, ayant avisé un dogue tranquillement a&sis sur son derrière : «Donne-moi de l'eau pour laver mes mains, » lui cria-t-il d'ime voixbrusque . Le dogue le regarda sans bouger. L'époux cria plus fort; ce fut inutile, la pauvre bête ne le comprit pas davantage, ce qui l'exaspéra tellement qu'il se leva de table, tira son épée et courut sus. L'animal effrayé prit la fuite ; ne trouvant aucune issue pour s'échapper, il se réfugia dans tous les coins, sauta sur la table, entraîna les nappes, renversa le brasier, toujours poursuivi et serré de si près qu'à la fin il tomba percé de part en part. Son maître, qui avait sauté comme lui sur la table et sur le brasier, ne se contenta pas de lui couper la tête et les pattes ; il le hacha en mille morceaux et inonda de sang toute la salle et le linge. Puis, grondant de fureur, il retourna s'asseoir à sa place. Ses yeux errèrent encore une fois autour de la table et se fixèrent sur un petit
chien blanc qui tremblait de tout son corps; il lui ordonna de verser de l'eau sur ses mains pour les laver ; et comme le pauvre animal ne se mettait pas en devoir d'obéir : « Détestable serviteur, vaurien, lui cria-t-il, n'as-tu donc pas vu ce que j'ai fait au dogue pour lui apprendre à me manquer de respect? Malheur à toi si tu me résistes im seul moment de plus ; tu recevras le môme châtiment que lui ! » Le petit chien n'avait garde de remuer. Son maître, transporté de colère, le saisit par les pattes et le lança contre la muraille avec tant de violence qu'il lui brisa tous les os. Après cela, il retourna vers son siège en faisant des gestes menaçants comme un homme dont la fureur s'exalte de plus en plus, et, s' étant assis, il promena de nouveau ses regards de tous les côtés.
» Sa femme ne sachant s'il était fou, et craignant de l'irriter, l'observait en silence. Il aperçut tout-àcoup son cheval dans le préau, et, quoique ce fût le seul qu'il eût au monde, il courut à lui, l'épée haute, et lui ordonna de lui verser de l'eau sur les mains. Le noble destrier ne comprit pas mieux que le dogue et le petit chien. « Eh quoi ! s'écria le jeime More, t'es-tu figuré, don cheval, que je souffrirais ta désobéissance parce que je n'ai pas d'autre monture que toi? Fais vite ce que je t'ordonne, ou tu mourras comme les autres; sache bien qu'il n'y a pas une
374 LE COMTE LUaifOR.
créature vivante que je ne sois prêt à traiter de la même façon si elle ose me désobéir! » Le cheTal n'ayant pas fait un seul mouvement, fut puni sur l^heure ; sou maître lui abattit la tète et le tailla en pièces. C'était le coup de grâce.
- » La jeune femme, voyant ce qu'il venait de faire et réfléchissant qu'il avait tué son unique cheval, demeura très-convaincue qu'il ne dissimulait point, et fut saisie d'im tel effroi qu'elle était plus morte" que vive. « Oui, répéta l'époux tout couvert de sang et brandissant son épée comme un furieux, y eût-il içî mille chevaux, mille hommes ou mille femmes, tous auraient le même sort ; je ne souffrirai pas qu'on nje désobéisse! » En parlant ainsi, il reprit sa place à table, et, après avoir regardé à droite et à g^uch^, il fixa ses veux flamboyants sur sa femme, et lui dit d'une voix terrible en lui mettant l'épée sur la gorge : « Levez-vous et donnez-moi de l'eau pour me laver les mains! » La jeune mariée, qui ne s'attendait à rien moins qu'à être mise en morceaux, se leva précipitamment et lui donna l'eau qu'il demandait. « Dieu soit loué ! dit le mari en se lavant les mains, vous avez fait ce que je vous ai commandé; sinon, grâce ^ la colère que m'ont donnée ces êtres stupi* des, je vous aurais traitée comme eux. Asseyez-vo us et seryez-moi, il est temps de manger, o Elle obéi^
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sans faire entendre le plus petit murmure ; il lui semblait qu'au premier mot qu'elle laisserait échapper sa tête allait rouler à terre. Les choses se passèrent de la sorte une partie de la nuit ; la femme ne soufflait mot, mais elle faisait tout ce que son mari lui ordon* nait. On se coucha, et, à peine fermait-elle les yeux qu'interrompant son sommeil : a Vous avez assez reposé, lui dit-il, la fièvre que la colère m'a donnée m'empêche de dormir ; veillez à ce qu'on ne me trouble par aucun bruit, et occupez-vous à préparer un bon repas. »
» Le lendemain, à la pointe du jour, le père, la mère et tous les autres parents revinrent comme ils l'avaient promis ; ils s'approchèrent doucement de la porte, et n'entendant personne parler, ils tinrent le mari pour tué ou blessé ; leur crainte se changea en certitude lorsqu'ils aperçurent la femme seule et debout entre les portes. Celle-ci, dès qu'elle les vit, s'avança vers eux en marchant à pas de loup, et leur dit à voix basse : « Que faites-vous là, malheureux? osez-vous bien vous approcher de cette porte et parler ainsi ; taisez-vous, sinon vous et moi, nous serons tous mis à mort. » Leur étonnement fut extrême ; ils s'informèrent de ce qui s'était passé pendant la nuit, et l'ayant appris, ils louèrent beaucoup entre eux la c(mduite du jeune marié, qui avait su deve-
376 LE COllTK LUCANOB.
nir sitôt maître et seigneur dans sa maison. Cette épreuve, en effet, fut décisive; l'épouse subjuguée ne songea pas à disputer l'empire, et tous deux vécurent dans l'intelligence la plus parfaite; mais le plaisant de l'affaire , c'est que peu de jours après, le beau-père voulant imiter son gendre, tua un cheval ; a il est trop tard, lui dit sa femme en riant, je vous connais, beau sire.
» Et vous, seigneur comte Lucanor, puisque vous avez un serviteur qui veut épouser une fenune dont le mauvais caractère lui est comiu, vous pouvez hardiment lui conseiller de se marier s'il est de la trempe du jeune More dont vous venez d'entendre l'histoire; autrement, ne vous mêlez pas de ses affaires, car il ne saura jamais se tirer d'embarras; montrez ausû à tous ceux qui tenteraient de vous mettre le pied sur la gorge que vous n'êtes pas homme à l'endurer, et ils deviendront souples comme la femme que son mari a si bien corrigée. »
Le comte Lucanor goûta beaucoup le conseil de Patronio, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan, estimant aussi que l'exemple était bon à retenir, le fit écrire dans ce Hvre, et composa deux vers qui disent ceci :
« 81 TU VEUX AU LOGIS ÊTRE SEIGNEUR ET MAITRE, » NE TiRDE PAS D'Ulf JOUR A TE FAIRE CONMAITRB. 9
Le fond de cette histoire se retrouve dans nos vieux con* teurs y sous le titre de la Dame qui fut corrigée. ( Voyez la eoU lection Je Legrand d'Aussy, tom. m, p. 204, édit. de 1781.) C'est le même remède, mais appliqué avec plus de brutalité; le mari ne se borne pas à tuer ses chiens et son chevol, il bat sa femme et crève un œil à un serviteur desobéissant; puis il entreprend de dompter sa belle-mère, et il y réussit contre toute vraisemblance. Les moyens qu'il emploie sont tels, que Legrand d'Aussy n a pas cru possible de les indiquer, môme par une simple analyse, a La décence ne me permet pas d'en traduire davantage, » a-t-il dit.
Il y a un conte sur le même sujet dans les Piaeevole notti di Straparola (p. 215, note 8, liv. ii). Deux frères ont épousé deux sœurs; l'un, au sortir de l'église, présente, quand il est rentré chez lui, une culotte avec deux bâtons à sa femme, et lui propose de disputer à qui en restera le maître; elle convient que ce doit être lui ; il la mène ensuite à son écurie, sous prétexte de voir ses chevaux ; il en trouve un qui est rétif, le bat et enfm le tue. La femme profite de cette leçon, et le mari n'a plus qu'à se louer de sa douceur et de soq obéissance. L'autre frère débute bien différemment; trop amoureux de sa femme, il lui laisse prendre l'empire, et finit, comme le châtelain du fabliau français par être malheureux. Enfin, il va consulter son frère qui lui raconte la manière dont il s'y est pris; de retour chez lui, le nigaud mène sa femme à l'écurie et tue un cheval en sa présence. Il lui présente ensuite deux bâtons et une culotte; mais elle lui rit au nez, et tout le fruit qu'il relire de son équipée c'est d'avoir un cheval de moins. Ce conte se trouve aussi dans le Novelliero italiano, tome iv; spirituellement arrangé pour la scène française, il a produit la Jeune femme colère.
Le Taming of the shrew, de Shakspeare, est tiré des mêmes sources que l'apologue de don Juan Manuel, seulement l'auteur anglais n'a pas pris la peine de remonter si haut; il s'est borné à refaire une pièce imprimée sous le même titre en 1594.
DE CE QUI ADVINT A UN MARCHAND QUI TROUVA SA FEIQIB ET SON FILS DORMANT ENSEMBLE.
Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller ; il était très irrité du reproche qu'on lui avait adressé de n'avoir montré en un certain point aucun souci de son honneur, et il annonçait l'intention d'en tirer une si grande et si terrible vengeance, qu'on s'en souviendrait toujours. Patronio, voyant qu'il était dans une colère si violente, lui dit :
— « Seigneur comte, je désirerais beaucoup vous apprendre ce qui advint à un marchand qui acheta de la prudence.
— » Et qu'est-ce que c'est? demanda le comte. » Seigneur comte Lucanor, reprit Patronio, il
y avait dans une ville un maître célèbre dont l'unique occupation était de vendre de la prudence; le marchand dont je vous ai parlé en eut avis, et
îf»]ilP«5 j;^v|. 379
^tant allé chez ce iqs^tre, il Ipi dit ^e lui ire^dre de ][a prudence. Le maître répondit q^'il i^e demandait pas mieux, mais qu'il avait be^in de savoir poiir combien il en voulait çt qu'il le serviinadt en raison du prix. Le marchand dit qu'il en youlait pour un maravédis. Le maitre prit le niaravédis et lui donqa en échange ce précepte : « Âmi, lorsque vous serez invité à dii)ery si vous ignorez ce (|u'on pourra vous servir, tombez k belles dents sur le premier plat qui sera mis sur la table. » Le marchand obsefva qu'il n'y avait pas là une bien grande dose de prudence, et qu'il en voulait davantage; à qupi le maitre répondit qu'il lui en donnerait beaucoup plus s'il payait en conséquence ; alors le marchand lui dit de lui en vendre pour un doublon qu'il lui offrit; le maitre prit le doublon, e^ lui tint ce discours : « lorsque vous serez transporté de colère et près d'agir sans avoir le temps de la rédexion, ne profére? pa^ une parole et gardez-vous de rien faire jusqu'à ce que toute la vérité vous soit connue* » Le marchand trouva que s'il continuait à faire provision de pareilles sornettes, tous ses doublons y passeraient, et il se tint pour suffisamment muni de sagesse; cependant, le peu qu'il fivait acheté ne fyt pas perdu.
» n an'm bientôt ««'ttput h iw^ m topg voyage
380 LE COMTE LDGANOR.
d'outre-mer; lorsqu'il mit à la voile sa femme était enceinte, et son négoce se compliqua de tant d'affaires, qu'à son retour le fils qui lui était né avait plus de vingt ans ; or, comme c'était un fils imique, et qu'après une si longue absence on pouvait croire le mari mort, la mère, qui n'avait d'autre consolation que cet enfant, le chérissait d'autant plus, et par suite du grand amour qu'elle avait eu pour le père, elle l'appelait son mari, le faisait manger à ses côtés et coucher avec elle comme lorsqu'il avait deux ans. La pauvre femme était si vertueuse qu'elle ne soupçonnait aucun mal ; toutes ses pensées étaient pour l'époux qu'elle pleurait.
» Le marchand, ayant enfin terminé les affaires de son commerce, revint riche et content. Son premier soin, dès qu'il fut débarqué, fut de courir chez lui ; il ne prévint personne et s'enferma dans une cachette pour épier ce qui se passait. Le soir venu, le fils de l'honnête femme rentra, et l'honnête femme lui dit en l'embrassant : «D'où viens-tu, cher mari?» Le marchand qui l'entendit donner le nom de mari à ce jeune homme fut bouleversé ; il crut que c'était son amant ; car il était trop jeune pour être son époux, et saisi de fureur il résolut de les tuer l'un et l'autre ; mais par bonheur, il se souvint de la dose de prudence qui lui avait coûté un doublon, et n'eut garde
EXEMPLE XXXVl. 381
de céder au premier mouvement de sa colère. Plus tard, en les voyant se mettre à table, un nouveau transport le saisit, et il allait les tuer tous les deux, si la prudence dont il avait fait emplette ne lui était revenue à propos.
» L'heure du coucher arriva ; il les vit se mettre au lit ensemble ; ne pouvant se contenir, il sortit de sa cachette et s'avança pour les tuer; mais quelque violente que fût sa colère, il se souvint de la prudence qu'il avait achetée et s'arrêta. La mère, avant d'éteindre la lumière, se mit à fondre en larmes et à dire : « Ah ! cher petit mari, cher fils, j'ai appris qu'il était arrivé aujourd'hui un navire qui vient, diton, du pays où ton père est allé; pour l'amour de Dieu, ne manque pas de te rendre au port demain de bon matin ; peut-être Dieu voudra-t-il que nous ayons enfin quelque nouvelle. »
» A ces mots, le marchand se souvint qu'il avait laissé sa femme enceinte, et comprit que celui qu'il avait devant les yeux était son fils, ce qui lui causa la joie la plus vive. Il remercia beaucoup Dieu de l'avoir empêché de se venger, et trouva qu'il avait fort bien employé le doublon qu'on lui avait demandé pour une dose de prudence.
» Et vous, seigneur comte Lucanor, quoique vous soyez résolu à ne pas souffrir le reproche qui est
36i LE COMTE LUGÀNOR.
venu à vos oreilles, vous devez, avaiit toute chose, vous assurer de la vérité. Jusqu'alors, je vous engage à maîtriser votre colère ; car en la retenant vous ne courez aucun risqué, et en lui lâchant la bride, vous pouvez vous exposer au repentir. »
Le comte approuva ce conseil, le suivit et s'en trouva bien. Don Juan, convaincu également que la leçon était bonne à retenir, la fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :
a LA COLÈRE TOUJOURS NOUS CONSEILLE II'AGIR; » QUI TROP VITE OBÉIT SE REPENT A LOISIR. )»
Un grand charme de narration distingue cet apologue; la hardiesse du sujet étonne ; mais Tintérét se soutient jusqu'au dénouement, et plus la situation est scabreuse, plus la leçon est efûcace. Que de bon sens dans le conseil qui suit rexemple!
DE LA RÉPONSE QUE LE COMTE FERNAN GONZALEZ FIT AUX SIENS APRÈS LA VICTOIRE DE HAÇINAS.
Le comte Lucanor revenait un jour d'une expédition, épuisé de lassitude, souffrant de tout son corps, dépourvu de toute chose ; et avant qu'il pût se reposer, il apprit qu'une nouvelle attaque se préparait. La plupart de ses gens l'exhortèrent à se remettre d'abord de ses fatigues, sauf à aviser ensuite comme bon lui semblerait. Le comte interrogea Patronio sur ce qu'il convenait de résoudre, et Patronio lui répondit : « Seigneur, afin que vous agissiez pour le mieux, apprenez la réponse qui fut faite en pareille occasion par le comte Feman Gonzalez à ses compagnons d'armes.
» Le comte Fernan Gonzalez vainquit Almanzor à la bataille de Haçinas ; mais il perdit beaucoup de monde dans cette affaire^ et tous ceux qui échappé-
38i LE COMTE LUGANOR.
rent à la mort furent comme lui très-maltraités ; or, avant qu'ils fussent rétablis, le comte apprit que le roi de Navarre faisait ime invasion sur ses domaines, et aussitôt il donna l'ordre aux siens de marcher contre les Navarrais, à quoi ceux-ci répondirent que leurs chevaux étaient harrassés, et eux aussi, et que s'ils ne faisaient pas leur devoir comme de coutume, c'est qu'ils étaient tous dans im état , qui les obligeait à prendre du repos et des soins. A ces mots, le comte Fernan Gonzalez sentit son honneur plus que ses souffrances, et leur dit : « Amis, que nos blessures ne nous empêchent pas de combattre ; les nouvelles nous feront oublier les anciennes. Et dès que ses compagnons d'armes virent que sans ménagement pour sa personne, il n'était occupé que de ses Etats et de son renom, ils le suivirent et l'aidèrent à remporter une victoire qui assura sa tranquillité pour toujours.
— » Et vous , seigneur comte Lucanor, si vous avez à cœur de faire ce qu'exige la défense de vos terres, de vos vassaux et de votre honneur, ne tenez aucun compte ni des fatigues ni des périls, et faites en sorte que le danger qui arrive vous fasse oublier le danger qui est passé. »
Le comte Lucanor goûta beaucoup ce conseil, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan Manuel, esli-
mant aussi que l'exemple était bon à retenir, le fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :