‹ Le comte LucanorChapitre 37 sur 64 · REGARDE POUR GERTAIPT, ET REDIS-TOI SA>S CESSE · texte numérisé non relu

REGARDE POUR GERTAIPT, ET REDIS-TOI SA>S CESSE

3 QUE l'honneur ne PEUT VIVRE OU LOGE LA MOLLESSE. »

Le trait que don Juan Manuel a pris pour exemple ici appartient au X* siècle, à cette épo(iuo turbulente du moyenâge, où l'isolement féodal, en réduisant chaque souverain d'une fraction de territoire à la condition d'un chef de partisans, donnait aussi plus de relief aux vertus comme aux vices des princes. Par un effet d'opposition facile à comprendre, plus le niveau général était abaissé dans cette société amoindrie, plus les caractères individue's étaient ou paraissaient grands. En Espagne, surtout, le voisinage menaçant d'une autre race et d'une autre religion , aggravait le péril des guerres intérieures; il fallait courir sans cesse d'une frontière à l'autre, et vider prompteraent toutes les querelles; ce qui forçait chaque roi ou seigneur à faire des prodiges d'activité, d'adresse ou de courage. L'antiquité n'a peut-être rien dit de plus beau que cette parole attribuée au comte Fernan Gonzalez; mais il nous semble qu'un philosophe chrétien et français s'est élevé à la même hauteur d'énergie, lorsqu'il s'est écrié au milieu des plus ardentes controverses du xvi* siècle : a La vie est une lutte; ne perdons pas un seul jour, nous nous reposerons dans l'éternité.»

Le comte Fernan Gonzalez, déjà cité dans l'eiemple XV1«, le sera encore dans l'exemple XLI*. Héros digne du burin de Corneille, il a été célébré aussi poétiquement peut-être par les chroniqueurs que par les romanciers, écrivains dont les pensées et le style se confondent souvent dans les premiers temps de la littérature espagnole. Nous avons rappelé qu'il inspira en outre un des plus anciens poèmes narratifs que l'on connaisse; on trouvera une analyse de ce poème inédit à l'Appendice n* C.

EXEMPLE XXXVm.

m CE QUI ADTINT ▲ UN HOMME QUI ÉTAIT CHARGÉ DE CHOSES PRÉCIEUSES, ET QUl AVAIT UNE RIVIÈRE A PASSER.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour atec s6ti conseiller : « Patronio, lui dit-il^ j'ai grande envie d'aller en un certain pays où l'on doit me compter une forte somme^ et où j'ai en vue quelques bonnes affaires ; mais je crains, si je fais ce voyage, de m'exposer à de graves dangers, car les amis que j'ai là sont des amis très-douteux ; conseillez-moi donc, je VOUS prie.

— » Seigneur comte Lucanor, répondît Patronio, permettez-moi de vous raconter ce qui advint à un homme qui portait une chose d'un grand prix suspendue à son col, et qui avait une rivière à passer. Cet exemple pourra vous indiquer le parti qu'il convient de prendre.

— • Volontiers, dit le comte, et Patronio poursuivit ainsi :

EXEMPLE XXXVni. 387

» Un homme courbé sous le poids d'une charge précieuse arrive au bord d'une rivière pleine de vase. Voyant qu'il n'y avait ni pont, ni bac, ni bateau pour passer d'un côté à l'autre , il ôta ses chaussures et entra dans l'eau ; mais plus il avançait, plus il s'embourbait; le limon était si épais vers le milieu de la rivière, que lorsqu'il y parvint, il enfonça jusqu'au menton; le roi et un autre homme qui se trouvaient par hasard sur la rive opposée lui crièrent que s'il ne jetait pas sa charge, il allait infailliblement se noyer. Cet insensé ne les écouta point; au lieu de réfléchir que le courant était aussi rapide que le fond était fangeux, et que s'il était emporté ou submergé il perdrait sa charge avec sa vie, il ne put se résoudre à faire le sacrifice qu'on lui conseillait; victime de sa sotte avarice, il tomba bientôt, ne put se relever et périt.

— » Et vous, seigneur comte Lucanor, ne vous laissez pas séduire par cette grosse somme qu'on doit vous compter et par tous ces beaux projets dont votre imagination se berce. Assurément, je ne vois rien là qui soit à dédaigner ; mais quand il y a des risques, on ne doit s'y exposer qu'à bon escient et pour les choses seules où Thomieur est intéressé. Dans ce dernier cas, il serait honteux de s'arrêter devant le péril ; dans l'autre, au contraire, il ne se-

388 LE COMTE LUGANOR.

rait ni honorable ni raisonnable d'aller le chercher. Tenez pour certain que l'homme qui est toujours prêt à jouer son existence dès que, par aventure, sa convoitise est excitée, n'a pas à cœur de bien faire et d'être utile aux autres ; celui qui s'estime veut être estimé et il agit en conséquence ; il sent que sa vie a un prix réel ; il se garderait bien de la compromettre pour un vain lucre ; il la conserve avec soin pour les occasions où il peut se distinguer, et alors plus elle a de valeur à ses yeux , plus il la risque avec empressement. »

Le comte goûta beaucoup le conseil de Patronio ; il le suivit et s' en trouva bien. Don Juan estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

« RISQUE TOUT POUR L 'HONNEUR, POUR L'OR NE RISQUE RIBN; « QUI VEUT TROP AMASSER FINIT RAREMENT RIEN. i»

L'idée de cette fable est à peu près celle de la fable de V Hermine y qui aime mieux périr que de compromettre la blancheur de sa fourrure.

On pourrait releyer encore d'autres ressemblances plus ou moins frappantes; mais quelle que puisse être l'origine du sujet et les diverses métamorphoses qu'il a dû subir, l'application morale qui suit le récit de Patronio assure à l'œuvre de don Juan Manuel le rang le plus distingué.

DE CE QUI ADVINT A UN HOMME AVEC l' HIRONDELLE ET

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