‹ Le comte LucanorChapitre 46 sur 64 · AU DIABLE · texte numérisé non relu

AU DIABLE

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : «Patronio, lui dit-il, un homme est venu me trouver et m'a offert de m' apprendre nombre de sortilèges pour découvTÎr les choses à venir et beaucoup de pratiques secrètes qui pourraient m'aider puissamment dans mes affaires ; mais je suis de ceux qui pensent qu un chrétien ne peut se mêler à ces raystères-là sans commettre de grands péchés ; j'ai d'ailleurs trop de confiance en vous pour consentir à quoi que ce soit avant d'avoir pris votre avis.

— » Seigneur comte, répondit Patronio, permettez-moi de vous raconter ce qui advint à un homme avec le diable, et vous pourrez ensuite vous décider pour le mieux.

— » Volontiers , dit le comte ; et Patronio commença en ces termes :

426 LE COMTE LUGÀNOR.

» Seigneur comte, un homme, qui avait été très riche, tomba dans une si grande pauvreté qu'il n'avait plus même de quoi se nourrir. Or, comme il n'y a rien de plus triste au monde que d'être malheureux lorsqu'on a été heureux, cet homme s'abandonnait sans cesse au plus violent désespoir ; un jour qu'il errait seul sur une montagne, il rencontra le diable. — « Qu'avez-vousî lui demanda celui-ci, qui, par sa grande science, avait deviné la cause de son chagrin. — A quoi bon vous le dire? répondit l'infortuné, vous n'y pouvez porter remède. — Qu'en savez-vous? répliqua le diable; promettez-moi de faire ce que je vous dirai, et je m'engage à vous donner le moyen de sortir de peine. » Et pour lui prouver qu'il ne se targuait point d'un pouvoir imaginaire, il lui montra qu'il connaissait le motif de son affliction, et, après être entré dans le détail de toutes ses affaires, comme un homme bien informé, il lui renouvela l'offre de ses services : « Promettezmoi de faire ce que je vous prescrirai, répéta-t-il, et je jure de vous rendre plus riche que vous ne l'avez été et (|ue ne le fut jamais aucun des vôtres ; car je suis le diable, et fai le pouvoir de faire tout ce qui me plmt. »

» A ces mots, le malheureux fut très-effrayé; cependant il se remit de sa première alarme, et ne

comidér^nt que la position critique où il (^ troi|\ait, il répondit au diable que s'il lui procurait \p moyen de s- enrichir y il fierait tout ce qfi'il voudrait. %n vérité (cela soit dit en passant) , je crois que le diable, lorsqu'il veut npps prendre dans ses fi|ets, épie toujours le moment oif nous sortîmes tourmentés ^it par le besoin d'argent, çoit par l'ardeur de nos désirs ou par la crainte d'échouer daijs i)os projpts. L'occasion était si favorable que le pacte fut aisément conclu, y homme se donna au diable, qui se chargea de Ip rendre aussi riche qu'il était pamTC. «A Tayenir, lui dit-il, vous pourrez faire main basçc sur tout ce qui vous conviendra ; auci^ne porte ne restera fermée pour vous ; je serai toujours là prêt à ouvrir, et si par hasard vous vous trouvez dans quelque embarras, ou si vous êtes mis en prison, vous n'aurez qu'à crier : Dow Martin y sauvez-moi! et vous me verrez accourir à l'instant pour vous délivrer.

» Ces conditions étant arrêtées, ils se séparèrent. Dès que la nuit fut venue (car les malfaiteurs craignent toujours la lumière), notre homme se dirigea vers la maison d'un marchand ; le diable lui en ouvrit la porte et en fit autant pour toutes les autres apaisons où il voulut s'introduire. Un jour c'était un grand vol, un autre jour un plus grand, si bien que notre homme, gorgé d'pF, n'avait déjà plus souvenir

de sa misère passée ; mais cela ne lui suffisait pas ; plus il s'enrichissait, plus il voulait s'enrichir ; il commit tant de larcins qu'il finit par être pris et jeté en prison. Il appela aussitôt don Martin qui parut et le délivra. Voyant que le diable lui avait tenu parole, il pensa qu'il ne devait rien craindre et se remit de plus belle à voler, sans pouvoir assouvir sa cupidité. Pris de nouveau sur le fait, il appela encore don Martin ; mais celui-ci ne vint pas aussi promptement qu'il l'aurait voulu, et les alcades de la ville eurent le temps de commencer son procès. Le diable arriva cependant sur les entrefaites : « Pourquoi donc avez-vous tardé si longtemps, lui dit l'homme, vous m'avez trompé. » — Non, répondit le diable, je ne vous ai pas trompé ; j'étais occupé à d'autres affaires, et il le tira une seconde fois de prison.

» A peine délivré, le voleur recommença à mener le même train de vie et retomba bientôt dans le même embarras. Son procès ne resta pas cette fois à moitié instruit, il fut terminé; mais avant que l'arrêt eût été prononcé, don Martin arriva et sauva le coupable. Le retard du diable avait été plus long que la fois précédente ; ce qui n'empêcha point le voleur de rentrer en campagne, comptant toujours sur l'impunité que lui assurait le secours du démon ; il fut arrêté derechef, jugé et condamné à mort.

Don Martin arriva la veille de l'exécution, fit appel au roi et tira le condamné de prison avant que la sentence fut annulée ou confirmée. Cette dernière leçon ne profita pas plus que les autres. Le voleur n'eut ni fin ni cesse qu'il n'eut été condamné à être pendu. Déjà il était au pied de la potence, et don Martin qu'il avait appelé cent fois ne paraissait pas ; enfin il se montra : « Arrivez donc, lui dit l'homme, ceci n'est pas une plaisanterie ; je puis vous assurer que je suis mort d'avance. — Rassurez-vous, répondit don Martin, voici une escarcelle que je vous apporte ; il y a dedans cinq cents maravédis ; offrez-les à l'alcade et vous serez délivré. » Déjà Tordre du supplice avait été donné; mais, par bonheur, on avait oublié la corde, et tandis qu'on allait la chercher, le patient fit signe à Talcade d'approcher et lui remit rescarcellc en lui glissant à Torcille qu'elle contenait cinq cents maravédis ; l'alcade, se tournant alors vers les spectateurs qui entouraient la potence : « Mes amis, dit-il, en quel lieu , en quel temps est-il jamais arrivé qu'on ait manqué de corde pour pendre un condamné ? c'est mi événement sans exemple, et j'en conclus que cet homme n'est pas coupable ; Dieu ne veut sans doute pas qu'il meure, et voilà pourquoi la corde a manqué; attendons jusqu'à demain; nous verrons, d'après l'état des

idd LE COMTE itîCll>)OR.

chô^, si nous àyMis tort ou raison, et Anits Yixn et

l'autre cas justice sera faite. »

» L'inlentioh de l'alcade en tenant ce langage était de mettre le patient en liberté pour prix de sfes cinq cehts mafayédis; cependant, s' étant retiré à l'écart, il entr'ouvrit l'escarcelle ; mais au lieu d' argent, qu'y trouva-t-ii? une corde. Transporté de colère à cette vue, il ordonna que sans plus de retard l'exécution eût lieu. La corde était déjà passée au cou du patient lorsque don Martin arriva : « Hàtez-vous de me secourir, lui cria le condamné, j'étrangle. — Cela m'est impossible, répondit don Martin , je ne peux venir en aide à mes amis que jusqu'au moment où ils ont la corde au cou. »

» Voilà comme ce malheureux perdit son corps et son âme pour avoir écouté le diable et s'être fié à sa parole. Quiconque se doraie à lui est sûr de mal finir. Ceux qui en doutent n'ont qu'à voir ce que deviennent tous les sorciei's, devins, faiseurs de charmes et d'enchantement. Si cela ne leur suffit pas, qu'ils se rappellent le triste sort d'Alvar Nuflez et de Garcilaso, qui crurent plus que personne à la magie et à toutes les ^iciences occultes.

» Et vous , seigneur comte Lucanor, voulez-vous ne rien faire qui puisse mettre en péril votre corps ou votre àmè, n'ayez de cObfitmce et d'éspoif qu'en

Dieu ; èri même temps aidez-Yous autant que vous le pourrez, et Dieu vous aidera ; mais éloignez de vôùs tous ces oracles qui ne vous promettent que des impostures ; car je vous le dis : le plus grand péché que l'homme puisse commettre, celui qui offense le plus Dieu et semble le renier davantage, c'est de croire à la science des sorciers et au pouvoir des sortilèges.»

Le comte goûta beaucoup le conseil de Patronio, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan Manuel, estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce livre, et composa deux vers qui disent ceci :

« QUI NE MET DANS LE C(EL TOUTE SON ESPÉRANCE^ « AURA MAUVAISE FIN APRÈS LONGUE SOUFFRANCE .»

Ce joli conte, écrit à la manière de Boccace, a pour but de montrer l'imposture et le danger de la magie. « Le plus grand » péché que Thomme puisse commettre, celui qui offense le » plus Dieu et qui semble le renier davantage, c'est de croire 1 à la science des sorciers et au pouvoir des sortilèges. »

Pour apprécier toute la valeur de cette manifestation, il faut se rappeler que l'Europe était alors peuplée d'astrologues et qu'on enseignait partout les sciences occultes. Don Juan Manuel cite deux de ses plus illustres contemporains, deui fatoris du Roi, Alvar Nunez et Garcîlaso de la Vcga, qui consultaient chaque jour des sorciers^ et que cela n'empêcha pas

d'avoir une fin tragique qui ne leur avait pas été prédite. [Voir plus haut, pour les détails de ces cleux événements, la Vie de Don Juan Manuel, p. 42 et 48.)

Un autre contemporain^ beaucoup plus éclairé^ Juan Ruiz de Hita^ ne montrait guère moins de crédulité. A la suite d'un conte sur cinq astrologues^ il s'exprime ainsi :

Yo crco los astrologos verdad natural mente; Pcro Dios que crio natura é accidente, Pucde los demudar et faser otramentc :

Segund la fe catolica, yo dcsto so creyente.

{St., 180, p. 436-437, édit. de Baudrv )

Je crois que les astrologues disent réellement la vérité, cependant. Dieu qui créa tout dans la nature, et qui règle les événements, peut les démentir et faire autrement qu'ils n'ont prédit. Telle est ma croyance conforme à la foi catholique.

Et Tarchiprôtrc, pour expliquer sa pensée et la rendre plus claire, prend deux termes de comparaison : le Roi et le Pape. Le Roi, qui fait seul les lois, a le pouvoir de les suspendre j le Pape, qui a le droit de lancer des excommunications, peut aussi accorder des indulgences. Ainsi, Dieu, en écrivant ses jugements souverains dans les astres, ne s'est pas dessaisi du droit de les modifier à son gré.

Au XVII" siècle, Caldéron, prôtre comme Juan Ruiz de Hita, faisait la profession de foi suivante :

« Souvent celui qui a profondément étudié les sciences occultes porte sur des causes secondes un jugement merveilleux; mais si Dieu, qui est la cause première, déconcerte les causes secondes, il arrive que tous les calculs qui ne pouvaient se réaliser sans lui tombent d'eux-mêmes. Ainsi donc, il importe peu qu'on nous prédise quelque malheur, puisqu'une cause supérieure à celle qu'on a observée peut venir à rencontre.»

Muchas veces estudioso Uno por cieocias profundas, Halla en las causas segundas Un acierto prodigioso.

Pero Dios que es la primera Aquella causa mudando^ Hace que vaya faltando Lo que sin el no pudiera :

Y assi muj poco importo Que el daho este prevenido Si otra mayor causa ha sido La que mejor la estudio.

(EL CONDE LUCANOR. Jomada Terc.)

Au xviii siècle, Fey-joo, ce savant bénédictin, l'encyclopédiste de la philosophie catholique, qui a résume tant de questions périlleuses en face du saint-office, s'est montré moins avancé ou moins ferme que don Juan Manuel. Avant d'attaquer de front les arts divinatoires, il a cru devoir débuter ainsi : a On ne peut douter, sans contredire l'écriture, et sans combattre le sentiment unanime de l'Église, qu'il n'y ait des sorciers et des sortilèges ; mais qu'ils soient en aussi grand nombre que le vulgaire le pense, c'est une idée qui doit son origine à la crédulité du peuple. » (Teatro critico^ éd. de 1769, tom. II, p. 63.)

Apres ce préambule, toutefois, il s'attache à démontrer, et démontre péremptoirement dans trois traités que la magie n'est qu'une spéculation de l'imposture sur l'ignorance et la superstition.

Le père Martin del Rio, auteur des Disquisiciones magicas, loin d'élever le moindre doute sur les magiciens, a créé de la meilleure foi du monde des archimagiciens. C'est ainsi qu'il nomme Corneille Agrippa, ce juif errant de la science, qui parlait huit langues, qui était historien, philosophe, orateur, théologien, jurisconsulte, médecin, et qui professa successivement en Italie, en France, en Espagne, dans les Pays-Bas, en Suisse, sans pouvoir se fixer en aucun Heu, triste démonstra-

LE COMTE LIKIANOR.

tion lui-même de la vérité de son livre : De la vanité des sciences. Assurément un homme qui savait tant de choses n'était pas un homme ordinaire; mais fallait il lui faire un crime de sa prodigieuse organisation^ et mettre les fruits de la nature et du travail sur le compte de la sorcellerie? Un seul trait suffit pour peindre la disposition générale des esprits. Corneille Agrippa avait un chien noir qui tomba dans le Rhône et s'y noya. Les bonnes âmes à la façon du Père Martin del Rio demeurèrent convaincus que le pauvre animal n'était autre que le diable, qui ayant été congédié par le sorcier, avait pris le chemin du Rhône pour retourner en enfer.

Qu'on l'observe bien : Don Juan Manuel^ qui n'avait pas peur d'être plus sage que son siècle, a choisi un exemple entièrement conforme à l'opinion qu'il voulait propager. Le diable qu'il met en scène comme maître suprême des sorciers n'a que la puissance du mal; il pousse l'homme au danger, mais il ne l'en délivre point. Bien plus, au lieu de l'arracher à la potence, il fournit la corde qui doit l'y suspendre. Après cela, qui voudrait faire un pacte avec un protecteur semblable I qui ne craindrait en lui vendant son âme de faire un marché de dupe?

DE CE QUI ADVINT A UN PIIILOSOPHE QUI FUT FORCÉ UN JOUR d'entrer dans UNE RUE HABITÉE PAR DE MAU^ VAISES FEMMES.

Le comte Lucaiior s'entretenait un jour avec Patronio, son conseiller : « Patronio, lui dit-il, une des choses du monde auxquelles l'homme doit le plus travailler, c'est d'acquérir une bonne renommée et de la mettre à l'abri de toute atteinte ; or, comme je suis convaincu que personne ne pourrait m' éclairer mieux que vous sur ce sujet comme sur tout autre, je vous prie de m' indiquer ce qu'il faut faire pour accroître et maintenir la bonne renommée que j'ai acquise.

— » Seigneur comte, répondit Patronio, je suis charmé de vous entendre parler ainsi ; permettezmoi de vous raconter ce qui advint à un philosophe qui était vieux et malade ; cette histoire vous apprendra, je le pense, à régler pour le mieux votre conduite.

436 LE COMTE LUCÂMOR.

— » Volontiers, dit le comte, et Patronio poursuivit en ces termes :

» Seigneur comte Lucanor , un philosophe célèbre qui demeurait dans une ville du royaume de Maroc était affligé d'une maladie cruelle ; lorsqu'il voulait remplir les fonctions que la nature impose chaque jour à notre corps, il souffrait beaucoup, et plus il tardait de peur de souffrir, plus ses souffrances étaient aiguës. Les médecins lui prescrivirent de surmonter sa répugnance et d'obéir à la nature dès qu'elle parlerait, sous peine d'augmen- .ter ses embarras et ses douleurs. Le malade se conforma à cette ordonnance, et n'eut qu'à s'en louer ; or, il arriva qu'un jour, en cheminant dans un quartier de la ville où il avait plusieurs disciples, il éprouva le besoin qu'il craignait, et docile aux conseils que les médecins lui avaient donnés, il s'empressa d'entrer dans une ruelle. Par malheur, c'était le réceptacle de quelques-unes de ces femmes, l'opprobre des cités qui perdent publiquement leur âme et qui trafiquent du déshonneur de leur corps. Le philosophe l'ignorait, mais en le voyant sortir d'un lieu si mal famé avec ses vêtements en désordre, on jugea qu'il y était entré pour un tout autre motif que celui qui l'y avait conduit, et qu'il venait de démentir à la fois les habitudes de sa vie et les devoirs

de sa profession. Plus un homme est d'un caractère ou d'un rang élevé, plus il est traité sévèrement par le monde, quand il oublie ce qu'il se doit à luimême. La moindre peccadille, qu'on pardonnerait à des gens coutumiers du fait, est impitoyablement jugée et condamnée ; le pauvre homme devint donc, sans s'en douter, l'objet de la réprobation générale ; c'était à qui répéterait qu'il s'était perdu de corps, d'âme et de réputation. Un philosophe! un vieillard ! quel scandale ! ses disciples, qui ne tardèrent pas à en être instruits, accoururent chez lui avec l'air le plus affligé qui se puisse voir : Qu'avez-vous fait? lui dirent-ils, quel péché! quel crime! nous voici tous perdus avec vous, et c'en est fait de votre nom qui était le plus pur du monde 1 » Le philosophe, très-étonné, les pria de s'expliquer : «Que me reprochez-vous? s'écria-t-il, de quelle faute si grave me suis-je rendu coupable? quel jour, en quel lieu?» Les disciples, fort surpris à leur tour, lui contèrent la chose et ajoutèrent que toute la ville n'avait qu'une voix pour s'indigner de sa présence dans un endroit si mal hanté. Cet éclaircissement fut un grand sujet de peine pour le philosophe ; néanmoins, il recommanda à ses disciples de ne pas trop s'affliger, et que dans huit jours, il leur ferait une réponse qui les consolerait. Après les avoir congédiés , il s'en-

438 LE COMTI LUCAMOR.

ferma dans sa chambre de travail et composa un petit livre aussi bien pensé que bien écrit, dans lequel il traita, entre autres choses, des événements ou hasards qui font ce que le monde appelle le bonheur ou le malheur ; il supposait qu'il faisait la leçon à deux de ses élèves de la manière suivante : « Mes enfants ^ le bonheur et le malheur n'arrivent pas toujours de la même manière ; tantôt ils sont rencontrés parce qu'ils ont été cherchés, tontôt on les trouve sans y avoir pensé. Une bonne action appelle le bonheur ou peut le faire venir ; de même le mal peut engendrer le malheur ; dans ces deux cas, la bonne et la mauvaise fortune n'arrivent que parce qu'on les a cherchées ; mais c'est le contraire, lorsque le hasard a tout fait et la volonté rien, comme, par exemple, lorsqu'on trouve un trésor ou (juelcpie autre bien là où l'on ne s'attendait à rien trouver, et, réciproquement, lorsqu'on reçoit quelque coup ou quelque dommage imprévu, comme par exemple sien entrant dans une rue on a la tète cassée par une pierre lancée à un oiseau . Voilà ce qu'on nomme un effet du hasard, une chance fatale, une mauvaise fortune, c'est-à-dire un événement qu'on a rencontré, mais qu'on n'a pas cherché, et vous devez savoir^ mes enfants, qu'à la bonne et à la mauvaise fortune cherchées et trouvées sont attachés deux

EXEMPLE XLVt. 439

résultats nécessaires ; c'est que Thomme porte le châtiment du mal et reçoive la récompense du bien qu'il a fait. Dans le cas opposé, lorsque le bien ou le mal tombent à Tiraproviste sur nous, il faut qu'il soit manifeste que c'est l'œuvre du hasard, et nous devons, en conséquence , bien prier Dieu qu'il ne nous expose à aucun soupçon qui mette notre réputation en péril ; car le monde ne juge que sur les apparences, ainsi que le prouve mon aventure. La maladie m'a obhgé à faire une chose aussi simple qu'innocente ; mais il s'est trouvé que le lieu où je me suis réfugié est mal hanté, et il n'en a pas fallu davantage pour m'exposer à être difTamé par toute la ville. »

» Et vous, seigneur comte Lucanor, puisque vous avez à cœur d'accroître et de maintenir votre bonne renommée, je vous recommande trois choses :

» La première, c'est de faire des actions qui soient agréables à Dieu, et, autant que possible, aiix hommes, sans compromettre ni vos intérêts ni vos droits, comme sans oublier que la meilleure réputation peut se perdre, soit en ne la soutenant point par de bonnes œuvres, soit en la compromettant par de mauvaises; car, tel a bien commencé qui se lasse et finit mal; tel a joui d'une belle renommée

UO LE COMTE LtCÀNOR.

qui ne laisse après lui qu'une fâcheuse mémoire.

» La deuxième chose que je \ous recommande, c'est de prier Dieu de vous inspirer tout ce qui peut augmenter votre réputation, et d'éloigner de vous tout ce qui pourrait en altérer la pureté ou la mettre en péril.

» La troisième, enfin, c'est de ne rien dire ni rien faire qui jette quelque ombre sur votre conduite et vous expose aux soupçons des hommes ; car il arrive souvent que les meilleures intentions sont dénaturées par les circonstances; l'apparence du mal nuit autant que le mal même aux yeux du monde ; il n'y a de salut à cet égard qu'auprès de Dieu et de la conscience, seuls juges infaillibles du fait et de l'intention. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup cette moralité, et pria Dieu de l'aider à ne rien faire (jue ce qui pourrait profiter à son âme, à sa renommée, à l'honneur de son état et au bonheur de ses vassaux . Don Juan, estimant aussi que la leçon était utile à retenir, la fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

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