‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 105 sur 232 · DEPECHES DE RUSSIE · texte numérisé non relu

DEPECHES DE RUSSIE

1ère qu'avec M. de Richelieu. Le retour de celui-ci avec la plupart de ses anciens collaborateurs étai^ dans certains milieux, considéré comme certain, et Mézy donna un grand diner où il convia tous les membres de l'ancien cabinet, M. Mole excepté : <( lâcheté et ingratitude ».

A l'audience du dimanche suivant, le Hoi ne parla encore pas à M. Mole. Par contre, les princes, qui auraient voulu le voir à la présidence du conseil, le reçurent à merveille, trop bien même à son gré. 11 y rencontra Doudeauville, qui lui confia que la commission dont il élail rapporteur rejetait à l'unanimité l'année financière, mais, contre toute raison, il voulait différer h; rapport. Les ministres et leurs amis parcouraient les group3s en répandant le bruit qu'on allait casser la chambre. M. de Talleyrand, qui voyait en M. Mole un président du conseil éveiituel, chercha à l'aborder et finit par lui adresser assez gauchement la parole. Survint Pozzo, qui annonça avoir reçu dans la nuit un courrier d'Alexandre. Les dépêches étaient tristes, sombres même. L'Empereur annonçait sa volonté bien arrêtée de maintenir plus que jamais la grande ligue européenne et laissait carte blanche à son ministre pour tout ce qu'il ferait ou tenterait à Paris.

Dans le même courrier se trouvait une lettre de l'Empereur au duc de Richelieu, lui demandant avec insistance de reprendre le pouvoir. Pozzo devait la lui faire parvenir le lendemain par un exprès; en même temps il se proposait, un peu naïvement, de faire une démarche auprès de Dessolle et de Djcazes pour les engager à céder la place. « Pozzo, écrit M. Mole, se mêle trop et souvent mal de nos affaires. Je prédis que si le duc de Richelieu ne rentre pas dans le ministère,

Pozzo ne pourra rest îr ici. » Sur la demande de ce dernier, M. Moié écrivit au duc la lettre suivante, qui fut jointe à celle d'Alexandre :

Paris, ce 1" mars 1819.

« Je profite de l'occasion pour vous écrire en liberté. Je ne sais comment vous jugez de loin notre situation et si vous mesurez tuule l'étendue des maux qui nous menacent. Les choses suivent un tel progrès que je cherche dans ma conscience s'il ne faut pas regretter que nous n'ayons pas laissé M. de Tal;eyrand vous rcimplacer. Mais ce qu'il faut avant tout regretter, c'est que vous soyez parti. Vous étiez encore bien plus nécessaire que je ne le croyais. Il fallait rester, rester à tout prix, car vous deviez emporter avec vous la monarchie. On la démolit avec une constance et une franchise qu'on ne pouvait prévoir. L'homme dont vous avez élési souvent dupe et dont, si vous étiez ici, vous le seriez peut-être encore, est à la tèle des ouvriers et ne tente même plus de modérer leur ardeur. Le ministère a brûlé ses vaisseaux et rivalise de vitesse avec la Minerve. On a cru tous ces jours-ci qu'il allait casser la chambre et convoquer des élections qui nous auraient rendu sur-le-champ la convention nationale. Oa dit aujourd'hui qu'il se bornera à rappeler les vingt pairs éliminés, auxquels il en ajoutera dix-sept nouveaux. Il a été un moment fort ébranlé, mais il s'est défendu comme vous auriez dû vous défendre. II restera, parce qu'il veut rester. Les résultats inévitables sont le renversement de la dynastie, la proscription de la noblessi;, la guerre étrangère et I ; partage de notre malheureuse patrie.

Je oe puis crotr; que vous pensiez, comme on le dil, à passer en Ilalie el \ vous éloigner dans de lois momenis. (^ela pourra bien i.e pas finir «ans guerre <îivile, et vous n'ète> c.erljs pas de ceux qui voudront rester neutres. En tout cas, je ne doute pas que vous ne vous rapprof'hiez bientôt de nous, parce que vous trouverez que votre place est auprès du Roi.

« Si le ministère était re.iversé, ce qui, après tout, n'est pas impossible, la difficulté de le remplacer pourrait bien alors jet m* le U ù dans les bras de M. de Talleyraad. Gela achèverait di tout perdre et ne ferait que rendre la càute plus terrible. Notre ancien collègue fait répandre qui) je -uis récomilié avec M. de Talieyrand et que j intrigue avec lui. Il me juge d'après luimême et n(3 peut me {)ardonner de l'avoir deviné plus tôt que les autres. Voire lettre au préfet de Borde. lUX l'a fort déjoué. Permettez-moi de vous dire qu'elle est parfaite, noble et simple comme son auteur. Il ne lui manque que d'être rendue publique, car chacun la rapporte à sa guise ou la défigure à son gré. Vous di'vez à vous-même, et peut-être à vos amis, de la faire connaître. Si vous pouviez être sensible aux témoignages de l'opinittn, vous jouiriez de ceux qui éclatent ici de toutes parts en votre faveur. Dans les chambres, hors des chambr.is, tout ce qui est honnête, tous ceux qui aiment leur pays ou leur rep'»s répètent à l'envi : w 11 a tout compromis en se retirant, il peut encore iout sauver en revenant. » Hélas! un pareil vœu ne pourrait vraisemblablement être exaucé, mais l'unanimité avec laquelle il est formé est bien honorable. Le fait est qu'on ne voit que vous dans toute la nation qui réunissiez l'estime de tous les partis, qui n'en etïrayiez aucun, et qui ayez au même degré la confiance de la France et de l'Europe. Il faudra éternelle-

APPEL Ali DUC DE RICHELIEU. 251

ment regretter que vous n'ayez pas usé avec plus 4'entreprise et de volonté d'une position qui vous donnait tant de puissance et faisait de vous nolr« unique espoir. Je vous parte ici comme je le ferais sur les bords du Styx si nous nous y rencontrions. Mon €œur est trop plein pour que je puisse retenir ma plume. Hépondez-moi un mot, je vous en prie, dès que vous aurez reçu cette lettre. J« serai inquiet jusqu'à ce que je sache qu'elle est dans vos mains. Je vous demande aussi de la brûler. ' Je vois bien souvent M. Laiaé; il y a entre nous l'accord le plus parfait sur le présent et sur l'avenir. Il se prépare à lutter glorieusement, quoique peut-être vainement, à la tribune, il ne reste plus à sauver que l'honneur, mais nous le sauverons. Selon toute apparence, la prochaine session ne nous laissera rien à faire ni à espérer. Mon projet alors est de passer l'hiver en Italie. Je ne vous -dis rien de M. Pasquier. Il est toujours tel que vous le connaissez, ménageant tous les partis etse réservant pour toutes les chances qui pourraient être favorables à son ambition.

« A<iieu, l'heure me presse et je le regrette, car sans -cela je causerais plus lou^guement avec vous. Vous savez si je vous aime, honore et suis dévoué pour la vie.

Page 1