‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 126 sur 232 · DÉMISSION DU MARÉCHAL GOUVION SAINT-CYR · texte numérisé non relu

DÉMISSION DU MARÉCHAL GOUVION SAINT-CYR

annonça une nouvelle fissure dans le ministère. Le maréchal Gouvion Saint-Gyr venait de donner sa démis-

tard que jamais; ce n'est pas que je n'en aie été bien touché, mais ■qu'aurais-je eu d'autre à vous mander d'ici ? et d'ailleurs j'espère que vous en étiez sûr. Cependant, comme je désire avoir de vos lettres, je ne vois rien de mieux à faire que de vous en demander. La vie qu'on mène ici est passablement insipide; ce n'est plus le Spa d'autrefois avec ses déjeuners, ses courses et ses bals; maintenant tout le monde est rangé, et à force d'avoir voulu quintessencier sur tout, on a découvert que samuser pourrait fort bien être un abus et on l'a réformé tout net. Je vous assure que si je ne savais pas me tirer d'affaire <lans la solitude je serais fort à plaindre. Heureusement que la façon dont j'ai passé une bonne partie de ma vie m'a appris à être seul sans m'ennuyer; je mets à profit ces leçons, je bois les eaux qui me font, à ce qu'il paraît, assez de bien, au moins pour le moment; je monte à cheval, je me promène, je lis, j'écris; avec cela le temps passe, et comme, ainsi que l'observe, je crois, M"® de Sévigné, on n'a pas encore vu un mois s'arrêter en chemin, j'atteindrai fort bien le 1*' ou le 2 octobre, époque que j'ai fixée pour m'en aller d'ici visiter les bords <lu Rhin. Je sais dès ici que je ne trouverai pas ces pays plus contents que l'année dernière, et comment cela pourrait-il être? Devinez dans quelle proportion les impôts sont avec ce qu'ils étaient en 1789 : neuf fois plus forts; cela est raisonnable, n'est-il pas vrai? Ajoutons-y le service militaire obligé, et puis la Landwehr, et vous verrez comme «es braves gens ont lieu d'être contents. Si les souverains qui n'ont pas dans leurs pays de forme constitutionnelle veulent éviter de mettre leur royauté dépouillée des prestiges qui l'entouraient aux prises avec les assemblées délibérantes et tout ce qui s'en suit, ils n'ont à mon avis qu'un seul moyen, c'est de gouverner précisément comme si les ■assemblées existaient, mettre leur état de finances bien à découvert, et décharger leurs peuples d'une partie des impôts qui les écrasent. S'ils prenaient ce parti, je suis convaincu qu'ils pourraient aller encore bien longtemps : on ne peut concevoir pourquoi la Prusse ne s'y décide pas, elle n'aurait qu'à diminuer un peu son armée de ligne et il y aurait pour elle d'aulant moins d'inconvénients que, son système militaire reposant presque en totalité sur la Landwehr, quelques mille hommes de troupe de ligne de plus ou de moins ne font rien .i la chose et pourraient fournir, si on les réformait, les moyens de diminuer les impôts. Si la Prusse ne se décide pas à cette mesure, elle s'expose à toute sorte de dangers, car quoique, d'après ce que j'apprends, le mal ne soit pas aussi grand que je l'avais craint, il existe cependant, et il fera des progrès rapides si l'on n'y met ordre, non par des mesures partielles, mais par un système complet d'administration dont la diminution progressive des impôts serait la base. Mais en voilà assez de la Prusse, disons un mot de la France. J'ai été épouvanté, je vous l'avoue, du brandon qui vient d'être lancé par cet enragé de Donadieu. Quelle fortune pour les ultra-libéraux qu'une arme de celte nature et que penser de ce royaliste ou soi-disant tel

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sion pour raison de santé, et le Roi ne l'avait pas acceptée devant l'embarras de ses ministres pour le remplacer. La situation du ministère s'aggravait.

Tout allait dépendre des élections (septembre 1819). Si le renouvellement du cinquième donnait un bon résultat, la Cour et l'Europe se rassureraient sur l'état de la France ; mais si l'extrême-gauche triomphait, il ne devenait plus possible au ministère de maintenir la loi des élections. Pour influencer le corps électoral et rendre Louis XVIII populaire, Decazes imagina une exposition des produits manufacturés en France. Le Roi y lit de nombreuses visites, distribuant des éloges et des croix de la Légion d'Honneur. Pour plaire aux libéraux, le ministère publia de nombreuses circulaires tendant à développer l'enseignement mutuel et se laissa même aller jusqu'à quelques tracasseries contre les Frères des écoles chrétiennes. Tous les proscrits encore hors de France furent rappelés sans distinction, y compris ceux qui, comme à Bruxelles dans le Nain Jaune, écrivaient avec le plus de violence contre la

qui dénonce à la France le roi qui ferme son cœur à la clémence et envoie à la mort sept individus dont M. Donadieu avait demandé la grâce! Nouvel argument en faveur de la liberté illimitée de la presse oomme moyen infaillible de calmer les passions, dadoucir l'esprit de parti et de consolider des institutions encore mal affermies ; c'est là l homme que M. de Chateaubriand met en tête des candidats qu'il conseille d'envoyer à la chambre comme députés! Quelle dose de bon sens ou de lassitude il faut que le peuple français possède, pour résister à tout ce qu'on fait pour l'agiter! Je crains bien pour les <hoix qui se font à l'heure où je vous écris ; je serais bien aise de savoir ce que vous en pensez quand ils seront connus, car ce seront probablement des noms obscurs et dont les opinions seront diversement représentées dans les journaux. Je serai dans l'incertitude jusqu'à ce que quelqu'un ait pris la peine de m'éclairer.

Il me semble que vous devez avoir eu beau temps pour votre grande •chasse; à quelques ondées près, nous avous ici un temps magnifique depuis que j'y suis. Mille hommages à Madame Mole, et croyez que ce n'est pas pour finir la lettre que je vous assure de mon inviolable attachement. « R--- "

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