INFLUENCE DES DOCTRINAIRES
passif. Encore une fois ce n'est pas \k un personnage indilïërent.
« Un courrier parti pour Londres est allé porter à M. de la Tour-Maubourg sa nomination au ministère important qui lui est confié. Ce n'est pas lui qu'elle surprendra le moins. Ce nouveau ministre .irrive ivec la faveur générale des royalistes. C'est un homme d'honnmr dévoué h la dynastie, et ce ne sera pas faute de zèle si le mal fait par le ministère précédent n'est pas prompt'iment réparé.
« Résumons-nous; M. Pasquier vaut mieux que M. DHssolle, M. Roy vaut mieux que M. Louis; M. de la Tour-Maubourg vaut infiniment mieux que M. Gouvion Saint-Cyr. Mais tous ces changements n'aboul iront à rien si M. Deciizes de 1820 ne vaut pas mieux que M. Dcazes de 1819. Singulière de-tinée de cet homme! La Fortune prodigue lui offre sans cesse l'occasion de saisir la gloire, et toujours il la dédaigne. Qu'il y prenn ! garde, ses dédains pourraient finir par lui couler cher ! »
Une fois le ministère constitué, la plupart des doclrintires se groupèrent autour de lui. M. de Serre, le plus brillant d'entre eux, était resté dans le cabinet. Ils en profilèrent pour offrir leur appui à M. Decazes en échange de diux portefeuilles ou emplois ministériels, l'un pour Royer-Collard, l'autre pour M. de Birante ou M. de Broglie. On a vu que Royer-Collard avait rjfusé. Les deux dernierscontinuaicnt à espérer.
Les doctrinaires mirent sur pied une suite de projets de lois, réunis dans une sorte d'acte additionnel, embrassant à la fois le jury, l'organisation municipale et quelques articles électoraux. Ce pro et, œuvre de MM. de Broglie, de Serre, de Staël et Guizot, était, dans certaines parties, assez bien rédigé, mais
«n gënëral obscur et incomplet; son principal inconvénient était d'être tellement long qu'il auraii fallu plusîenns sessions pour \e disculer. On y trouîraiit la marque utopiste de tout ce qui était doctrinaire, des théori<es séduisantes, mais inapplicables dès qu'on voulait passer à la pratique.
M. de Barante avait fait paraître, sous forsiie de lettre au rédacteur du Courrier \ une violente attaque contre les ultra-royalistes. Cette lettre disait :
« Sous beaucoup de rapports, Monsieur, je trouve •fii'oo a tort de se moquer <de la faction des ultras. J'avoue que ses forces ne sont pas en proportion avec ses prétentions et que, comme puissaince,ellie se donne un grand ridicule en menaçant coulinueilement la France de sa petite armée. Mais, àoela près, elle a de l'esprit de suite, de la méthode et de la régularité dans sa marche. C'est celle qui me paraît le mieux compren4re jusqu'à quel point l'union fait la force. Or, oe méprisons jamais, en si petit nombre qu'ils soient, lesgensqui s'entendent bien. Pour peu qu'on les laisse faire, ils gagnent ordinairement beaucoup de terrain, témoin le clergé catholique romain en général et les jésMÎtes en particulier. C'est parce qu'ils ont toujours eu des vues fixes, un but déterminé et une volonté ferme de dominer le monde, qu'ils sont en effet parvenus à renvahir, à le maîtriser et à le posséder pendant des siècles. Témoins encore les jacobins de 1793 qui, en s'unissant comme un faisceau, en poussant le même cri de guerre et en se nommant frèires et amis, étaient venus à bout de m.ettre toute la nation en interdit et de s'emparer exclusivement de t^tts les pouvoirs de l'Etat. Quel fwt leur secret pour
"i. Numéro du i*»' décembre 181^.
POLEMÎQtTE BE PKE8SE. 963
<iomiDer vingt-cin<j millions d'hommes par quelques milliers d'individus? Le même que celui du clergé catholique et des jésuites : ilss'enteadaient.
« Eh bien, il en est de même dans la faction des ultras. Ils veulent tous la même chose et ils savent pai'faitemeat ce qu'ils veulent. Avec peu de voix, iis ont l'art de faire grand bruit, parce qu'ils chantent tous eusemble les mêmes refrains. Avec pieu de f(MX!es, ils ont l'air d'avoir sur pied une grajade armée, parce <iu'ils ne cessent de la faire inan<puvrer et de tenir tout leur monde en mouvement. Avec peu de talents, ils trouvent moyen de faire autant de bruit et d'user autant de papier que tout le reste de la nation. Mais, encore une fois, cela vient de ce qu'ik s'entendent et de ce qu'ils s'occupent très activement de leur affaire. La preuve cependant qu'ils se rendent justice et qu'ils ont la conscience de leur faiblesse réelle, c'est qu'ils emploient à leurs fins une multitude de petits moyens auxquels on n'a pas recours lorsqu'on se sent véritablement fort. Sans parler de l'empressement avec lequel ils vont au-devant de tous les conve^rtis que la Révolution, que les jacobins, que, Bonaparte leur envoient, remarquez un peu de qui se compose la troupe d'écrivains qu'ils ont été réduits à prendre à leur solde. Sauf quelques exceptions, je n'y vois guère figurer que les pensionnaires lieenciés du ministère de la Police, que les rebuts de l'ancienne censure et les très humbles serviteure du régime d'exception, que les hauts et bas espions de Buonaparte, que des ahbés déserteurs de l'autel et amnistiés par la Cour de Rome pour des services secrets. Je n'y vois que des hypocrites sans foi et sans loi, que l'esprit de parti a ramassés dans la boue j>our prêcher la morale et la dévotion. Qui croirait par exemple que celui de nos
journalistes par lequel tout le parti jure les yeux fermés, parce qu'il est le plus sévère dans la morale et le plus outré dans l'esprit de la faction féodale, était naguère l'associé d'un régicide fameux dans la rédaction et la propriété d'un autre journal ? Si l'on me demande comment peut marcher une troupe presque entièrement composée de déserteurs, d'abbés défroqués, d't*spions et de mercenaires du gouvernement impérial, je répondrai qu'ell.e est soumise à une discipline sévère qui lui donne beaucoup d'ensemble. Un noble vicomte en est le colonel. C'est de lui que tout le monde reçoit le mot d'ordre. On se concerte sur la manière de rendre compte des événements, de présenter les choses dont on convient de parler et de traiter les questions à l'ordre du jour. Voilà pourquoi vous voyez régner une si grande uniformité dans certaines discussions, dans certains récits. Voilà pourquoi vous entendez tous les échos du parti répéter à la fois les mêmes absurdités sur le même ton et dans les mêmes termes. Voilà pourquoi vous remarquez tant d'harmonie et d'esprit d'union entre des g3ns d'humeurs, de caraclères, de principes si différents, et qii& leurs antécédents respectifs devraient porter à s'égorger si une même tète et une même main ne lour traçaient pas des directions uniformes. Et remarquez aussi qu'en même temps qu'ils s'accordent sur tous les points de discussion qu'on leur donne à traiter, ils s'accordent également à garder le silence dans tous leurs écrits et tous leurs journaux sur les choses désagréables ou contraires aux intérêts de la faction. C'est ainsi par exemple que leurs missionnaires mettraient le feu <lans tous les coins du royaume sans qu'ils cessassent de chanter leurs pieux travaux. C'est ainsi que l'esprit de réaction réarmerait de torches et de poi-
gnards les incendiaires et les assassins de 1815 sans qu'aucun journal du parti vous en apprît le moindre mot. C'est ainsi que le plus profond silence règne tous les jours parmi eux sur les faits qui intéressent l'honneur ou compromettent les intérêts de la faction. Rien de plus tranquille et de plus heureux que les individus qu'elle avoue. D'un bout de la France à l'autre, elle les protège de toutes ses sollicitudes, et se fissent-ils tous prendre jusqu'au dernier, elle les protégerait encore de son silence.
« Si l'on veut savoir à présent pourquoi ces gens-là iont tant d'étalage et tant de bruit avec si peu de monde et si peu de talents, je me contenterai d'observer que l'esprit d'union de ses écrivains est fondé sur une bonne caisse. Je ne saurais pas dire quels sont les voies et moyens de la faction, ni sur quoi son budget est établi. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle ne regarde pas à la dépense quand il s'agit d'acheter de mauvaises plumes et de payer les frais d'impression. Ce qui est certain encore, c'est que beaucoup d'écrivains de rebut, dont on ne voudrait ailleurs à aucun prix, sont entrés et entrent chaque jour à sa solde, sans aucune difficulté.
« Il ne faut rien moins que tout cela sans doute pour qu'une faction qui est numériquement imperceptible en France trouve moyen de faire à elle seule plus de la moitié du bruit qui s'y fait et de barbouiller les trois quarts du papier qui se barbouille dans tout le royaume. Mais aussi toute sa force est en, action, toutes ses individualités sont en scène et en mouvement; ce qui leur donne une sorte de physionomie et un air d'existence qu'elles n'auraient certainement plus si cette grosse partie de la nation qui se repose «t s'endort dans la sagesse du Roi venait à être éveillée
par des dangers un peu réels ou seulement par des menaces un peu inquiétantes.
« J'ai l'honneur, etc..
« B... Un de vos abonnés. »
Le Journal des Débats^ riposta le lendemain : « Quel abîme de rage et de bassesse pour le cœur d'un écrivain sans talent, mais dévoré d'ambition, gonflé d'amour-propre et rongé d'envie ! Il n'y a pas de calomnie atroce, il n'y a pas de fable absurde qu'il n'invente ou qu'il n'adopte pour expliquer ce qui paraît inexplicable à lui seul, le succès de ses heureux rivaux et la chute de ses propres ouvrages. Cette fureur jalouse d'un mauvais écrivain, ridicule dans la simple littérature, prend le caractère d'un mal public très grave, lorsque le hasard en a fait un soidisant homme d'Etat. Sa double incapacité comme fonctionnaire et comme écrivain devient une source intarissable de dégoûts, de chagrins, de regrets et par contre-coup de colère et de haine. Plus il a besoin de montrer quelque supériorité personnelle pour soutenir sa nouvelle dignité, plus il enrage de voir le dédain et l'indifférence du public faire justice à sa médiocrité, plus il médite des vengeances contre les talents qui l'éclipsent. Enfin les parasites, les flatteurs de toute espèce ayant exalté à la fois son orgueil politique et son orgueil littéraire, le dernier rayon de raison, la dernière lueur d'honnêteté disparaissent, et le Satan de Milton nous apparaît tout entier sous la figure d'un barbouilleur de papier devenu conseiller d'État.
« Tout Paris ne nommera pas l'original de ce por-
\. Numéro du 2 décembre 1819.
POLÉMlQtrE DE PRESSE. 307
trait, car on peut être conseiller d'Etat ou directeur général et être un individu obscur, inconnu de tous ceux qui ne courent pas les antichambres pour solliciter des places. On peut avoir fabriqué des dictionnaires, des notes, des recueils périodiques, des articles de journaux, sans avoir un nom dans la littérature ni dans les sciences. Mais vous, malheureux lecteurs du Courrier f vous qui, par votre patiente constance comme par votre nombre égalez les trois cents Spartiates de Léonidas, ne connaitriez-vous pas par hasard le personnage ? Ne connaîtriez-vous pas le conseiller d'Ktat qui, se cachant sous l'initiale d'un directeur général, a inséré dans le journal doctrinaire l'article le plus brutalement injurieux qui ait encore souillé aucune feuille publique, en n'exceptant pas même celle de Marat et de Hunt.
(( Comment se fait-il, se demandent M. B... ou M. G... ou MM. G... et B... tous les deux ensemble, comment se fait-il, que « la faction des royalistes, numériquement imperceptible , trouve moyen de faire à elle seule plus de la moitié du bruit qui se fait en France et do barbouiller les trois quarts du papier qui se barbouille dans le royaume? »
(( Voici la réponse que MM. B... et G... se font à euxmêmes... »
Après avoir reproduit l'article du Courrier, le Journal des Débats coni'uxne :
(( Nous avons copié littéralement toute cette tirade, pour faire connaître aux honnêtes gens qui nous font l'honneur de nous lire cet excès de brutalité, d'audace et d'imposture qui doit paraître incroyable lorsqu'on n'en est pas convaincu de visu. Il n'est pas besoin de réfuter les allégations absurdes et même tout à fait inintelligibles que la troupe des doctrinaires adresse
ici à la troupe des écrivains royalistes ; il n'est pas besoin de rappeler au public que les écrivains royalistes sans exception sont des hommes honorablement connus par des talents distingués, d'utiles travaux, des connaissances étendues ; qu'ils réunissent entre eux presque toutes les réputations littéraires de la France et que, si dans le parti révolutionnaire on reconnaît quelques journalistes d'un esprit piquant et facile, quelques rhéteurs exercés, ce n'est que parmi les royalistes qu'on voit des écrivains profonds, d'une haute éloquence et d'un génie élevé; il n'est pas surtout besoin de défendre le caractère et les principes des hommes dont la vie publique est sous les yeux de la France, qui dans toutes les situations ont soutenu la monarchie, la religion, les mœurs, même lorsqu'une force supérieure les empêchait de soutenir la dynastie légitime; des hommes qui, soit sur la scène du monde, soit dans la solitude modeste où la plupartd'eux passent leur vie, ont mérité l'amitié, l'estime, l'attachement de tous ceux qui ont été à même d'apprécier leurs qualités personnelles.
,<( Quel est donc le lâche doctrinaire qui, sous le voile de l'anonyme, vient parler d'abbés défroqué*:, d'associés de régicides, d'espions, de mercenaires du gouvernement impérial, de rebut de la censure? Qu'il ose se nommer et qu'il ose nommer ceux sur lesquels il prétend faire tomber ces expressions outrageantes ! Qu'il ose en nommer un seul, et il apprendra promptement qu'un doctrinaire n'a pas plus que les autres citoyens un brevet d'impunité pour la difTamation (U l'injure 1 Puisque le Courrier nous a si souvent prêché l'urbanité et la politesse, il serait amusant de voir l'illustre rédacteur de ce journal venir faire un pelit cours d'urbanité et de politesse à la [)olice correction-
nelle; à moins que, sous prétexte de sa qualité de conseiller d'État, de fonctionnaire public, il n'aime mieux invoquer la juridiction et l'intervention du jury. Car, pour ce qui regarde la manière féodale de terminer une querelle, nous sommes bien sûrs qu'un doctrinaire ne s'y exposera pas et que jamais il n'aura l'imprudence d'adresser à quelqu'un, en face et en présence de témoins, l'épithète de mercenaire, d'espion ou seulement d'abbé défroqué,
« Au milieu des injures du journal doctrinaire nous avions presque oublié d'avoir un noble vicomte pour colonel. Rien n'est plus absurbe que èe reproche dans la bouche des écrivains qui souvent nous ont accusés de n'être pas d'accord entre nous. Les écrivains royalistes n'ont juré fidélité qu'au Roi et à la Charte; ils n'obéissent qu'à leurs principes. Aussi il règne parmi eux une très grande indépendance d'opinion sur tout ce qui n'intéresse pas les principes monarchiques. C'est un fait que tous nos lecteurs peuvent attester. Mais enfin, si nous voulions élire un colonel, nous ne rougirions pas sans doute de choisir pour ce grade un écrivain dont le génie et la gloire se lient si intimement à la cause de la monarchie, qu'on ne voit presque jamais celle-ci attaquée sans qu'il ait sa par de l'outrage.
u Nous avons pris jusqu'ici le ton d'une juste indignation, mais quand on a affaire avec les doctrinaires, on a beau éprouver les émotions sérieuses qu'excite la vue de la bassesse et de l'infamie, il faut toujours, malgré soi, qu'on rie. Le brutal Courrier, après avoir essayé de diffamsr les écrivains royalistes, jette un regard de tendresse vers la bonne caisse qu'il leur suppose.
« Ainsi, c'est au fond notre caisse qui excite tant de vacarme! C'est pour hériter de nous que vous voulez
nous assassiner! Que ne l'avez- vous dit plus tôt? Si vous désirez savoir comment nous nous y prenons pour avoir une aussi bonne caisse, nous vous en apprendrons le secret en peu de mots. H y a en France quarante mille abonnés aux journaux. Les feuilles royalistes en ont vingt-six à vingt-sept mille ; les journaux révolutionnaires en comptent dix à douze mille; restent deux ou trois mille pour le journal de Paris et la ressource des Gratis pour les deux feuilles doctrinaires, le Courrier de M. Guizot et le Kaléidoscope de M. Auguste Hus. Voilà de quelle manière le public, notre souverain maître et seigneur, distribue son argent. Il a tort peut-être, il devrait prendre pitié de votre caisse, Messieurs du Courrier. Mais que voulez-vous que nous y fassions? Voulezvous que nous payons vos rédacteurs? Nous sommes très disposés à inviter l'auteur de l'article injurieux que nous venons de signaler à vouloir bien passer à notre bonne caisse pour recevoir une récompense du service qu'il vient de rendre aux écrivains royalistes en les outrageant. Mais il faut avant tout que ce brave homme se nomme, car on ne peut pas établir une comptabilité avec des anonymes. »
Le jour même où parut cet article, M. Mole en rentrant chez lui trouva un billet de M™^ de Barante qui «e plaignait amèrement des attaques dirigées contre son mari. « J'allai dès le lendemain, écrit-il, chez M. de Vaux, qui était malade. Il désavoua hautement les injures contre Barante et jura qu'il veillerait à ce que son journal ménageât mes amis, que je lui déclarai vouloir soutenir, quelles que soient nos différences d'opinion. J'allai ensuite raconter le tout à la bonne M"'* de Barante, qui m'apprit que son mari était décidé à donner sa démis.sion. »