‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 139 sur 232 · DISCOURS DE LA COURONNE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE LA COURONNE

La délivrance du territoire allait permettre aux ministres de proposer d'importantes diminutions dans les charges publiques.

« Toutefois, continuait le Roi, au milieu de ces éléments de prospérité publique, je n'ai point dû me dissimuler que de justes motifs de crainte se mêlent h nos espérances et réclament dès aujourd'hui notre plus sérieuse attention. Une inquiétude vague, mais réelle, préoccupe tous les esprits. Chacun demande au présent des gages de sa durée ; la nation ne goûte qu'imparfaitement les fruits du régime légal et de la paix; elle craint de se les voir arracher par la violence des factions; elle s'effraie de l'expression trop claire de leurs desseins. Dans cette conviction, je me suis reporté vers la pensée que j'aurais déjà voulu réaliser, mais qui devait être mûrie par l'expérience et commandée par la nécessité. Fondateur de cette Charte à laquelle sont liées les destinées de mon peuple et de ma famille, j'ai senti que s'il est une amélioration qu'exigent les grands intérêts, aussi bien que le maintien de nos libertés, et qui ne modifierait quelques formes réglementaires de la Charte que pour mieux assurer sa puissance et son action, il m'appartenait de la proposer. Le moment est venu de fortifier la chambre des députés et de la soustraire à l'action annuelle des partis, en lui assurant une durée plus conforme aux intérêts de l'ordre public et à la considération extérieure de l'État. C'est au dévouement, c'est a l'énergie des deux chambres, c'est à leur union intime avec mon gouvernement que je veux demander le moyen de sauver de la licence les libertés publiques, d'affermir la monarchie et de donner à tous les intérêts garantis par la Charte, la profonde sécurité que nous leur devons. »

DISCUSSION DB l'aDRESSE. 313

Ce discours annonçait donc explicitement les changements préparés à la loi d'élection. On se séparait ainsi de l'extrème-gauche et de l'opinion favorable à son maintien. Cependant les ménagements que le ministère avait gardés dans l'expression de sa pensée, surtout le besoin qu'il avait de contenter le centre gauche, les doctrinaires et la fraction ministérielle de gauche; tout cela avait blessé le parti royaliste, et le discours de la Couronne fut également attaqué par la droite. On en trouva la rédaction ambiguë. Les gouvernements étrangers avaient hautement dénoncé les révolutionnaires, et M. Decazes employait comme eux l'expression générale de factions, ce qui s'appliquait également à la gauche et à la droite.

La discussion de l'adresse s'en ressentit et fut orageuse et bruyante. Grâce à l'alliance de la gauche et de l'extrême-gauche, la commission nommée pour la rédaction se trouva composée de deux fractions à peu près égales, l'une hostile à tout changement k la Charte, l'autre favorable au projet ministériel, et ne put aboutir. On fut obligé de recourir à un nouveau scrutin, et la nouvelle commission, allégée de certains noms, parvint à faire passer par 145 voix contre 56 un projet d'adresse insignifiant, où, en termes voilés, la chambre s'abstenait d'adhérer à la pensée du gouvernement.

A la chambre des pairs, la fraction ministérielle qui avait voté contre la proposition Barthélémy s'unissant cette fois avec les adversaires de la loi d'élection, une adresse d'un caractère nettement monarchique fut votée.

Une autre question, beaucoup plus grave, allait occuper la chambre. La vérification des pouvoirs soulevait la question de la dignité ou de l'indignité de

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l'ex-abbé Grégoire. Ses amis avaient fait une démarche auprès de lui pour l'engager à donner sa démission, mais il avait opposé le refus le plus absolu. Le Roi avait tranché la difficulté en ne lui adressant pas de lettre de convocation pour la prestation du serment en séance royale, mais cet expédient n'éludait pas la formalité de la vérification des pouvoirs. Des débats passionnés allaient s'ouvrir sur cette question.

Royer-Collard considérait ces événements d'un œil attristé et redoutait un régime de coup d'État et d'ordonnances. (( Ou le ministère tombera, disait-il, en présentant sa fameuse loi, ou il cherchera à se sauver en suspendant la Charte, ce qui pourra bien entraîner avec lui la dynastie. Le discours du Roi n'est que la déclaration de l'impuissance où il est de gouverner avec la Charte. » 11 comptait intervenir dans la discussion de l'affaire Grégoire, et se prononcer contre la loi, regardant d'ailleurs sa carrière comme finie à cause de sa ferme résolution de ne marcher ni avec la droite ni avec la gauche.

Le 6 décembre eut lieu la séance où devait être discutée l'affaire Grégoire. Le rapporteur, M. Becquey, conclut à la nullité de l'élection pour un vice de forme. Cette solution avait été prise d'accord avec le ministère et ses amis, pour éviter des incidents. Mais le débat dégénéra rapidement. « Point de régicide dans cette chambre », s'écria M. de Marcellus, et de sa parole puissante, M. Laine vint protester contre le crime du âl janvier. « Il avait été promis, dit-il, que personne ne serait recherché pour ses votes, et l'oubli recommandé à tous les citoyens. Qui donc se souvenait du quatrième dépulé de l'Isère? Qui donc le recherchait pour ses opinions et pour ses votes? L'oubli n'a-t-il donc été imposé qu'aux victimes, et

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