‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 141 sur 232 · NOUVEL APPEL DU COMTE MOLE · texte numérisé non relu

NOUVEL APPEL DU COMTE MOLE

pour la faire passer, mais il était fort malade et dans l'impossibilité de paraître à la tribune. Sous l'empire des doctrinaires, la fameuse loi s'étendait tous les jours davantage et devenait une autre Charte, et sans l'appui et la présence de de Serre, Decazes ne pensait pas^ pouvoir la présenter; ses adversaires prévoyaient qu'il serait alors obligé de se retirer ; on finissait la session et on ajournait le coup d'Etat aux prochaines élections. Déjà l'on parlait de Pasquier comme futur président du conseil.

Le ministère était de plus en plus hésitant; cependant la situation intérieure exigeait une solution rapide. M. de Serre ne semblait pas devoir être rétabli avant plusieurs semaines. A son tour, Decazes tomba malade. Plusieurs de ses partisans commencèrent à l'abandonner. Barante, qui avouait avoir été la cheville ouvrière de tout ce qui s'était passé au cours de l'été, et avoir le plus travaillé au rapprochement dede Serre et de Dacazes, disait hautement que le règnede ce dernier était fini et qu'il devait se retirer.

L'heure du duc de Richelieu semblait sonner de nouveau. M. Mole lui écrivit :

21 décembre 1819.

« J'ai longtemps hésité à vous envoyer cette lettredans la crainte qu'elle n'eût d'autre effet que de vous déplaire. Quoi qu'il en puisse arriver, je me décide k le faire, en pensant que vous y reconnaîtrez, du moins, la conscience d'un honnête homme et la voix, d'un véritable ami.

« Appelleriez-vous votre ami, celui qui redouterait de vous faire entendre une vérité affligeante, qui n'oserait vous signaler un devoir sacré que le Ciel vous impose, qui douterait assez de votre grande âme-

»E RICHELIEU. 3l7

pour ne point en attendre l'acte du plus généreux dévouement? Laissez-moi donc vous exprimer en toute franchise ce que mon cœur ne peut plus contenir. C'en est fait de la France, et plus certainement encore de la dynastie, si vous n'acceptez ce fardeau que vous repoussez avec tant d'opiniâtreté et d'horreur. Ce n'est point le moment de juger M. Dec^azes, il ne faut s'occuper que de sa position. Le pouvoir lui échappe; pressé entre tous les partis, il risque d'entraîner la monarchie dans sa chute, s'il s'obstine à lutter contre eux. Un mot de vous suffirait pour décider sa retraite, et ce mot ne peut être que de consentir à le remplacer. N'alléguez pas ce que vous appelez votre défaut de capacité ou d'aptitude, ce ne sont pas des talents qu'on vous demande, c'est l'appui de votre nom, de vos vertus, de votre immense considération ; dans ce naufrage universel de toutes les réputations et de toutes les renommées, la vôtre seule a surnagé, la vôtre seule est demeurée sans tache. Refuseriez- vous d'en protéger votre Roi et votre patrie, qui vous tendent des mains suppliantes comme à leur dernière ressource et à leur unique espoir 1 Ah! souffrez que je le dise, vous renonceriez alors au titre de grand citoyen, d'homme le plus vertueux du siècle, que vos contemporains et la postérité vous destinent. Vous résisteriez à la voix de Dieu et de la France, vous <'changeriez la plus noble de toutes les gloires contre d'inévitables remords.

« Faut-il vous prouver encore que vous êtes nécessaire? Quel autre que vous peut rassurer l'Europe sur la France, et la France sur elle-même? Votre caractère est une telle garantie que les partis, tout en vous injuriant, ne craindront jamais, en vous voyant a la tète des affaires, ni injustice, ni réaction. Vous

318 NOUVEL APPEL DU COMTE MOtÉ

seul pouvez gouverner monarchiquement sans vous laisser entraîner par les royalistes et sans être obligé pour leur résister de vous appuyer sur les révolutionnaires. Cette force et cette indépendance vous viennent de ce que vous n'avez rien à faire oublier ni aux uns, ni aux autres. Elles vous viennent d'une position unique dans laquelle il semble que le Ciel vouait conservé pour sauver la France, de ce que vout« appartenez à la cause de la. b'gitimité sans appartenir à son parti, de ce qu'ayant tout perdu on ne vous a jamais vu parmi ceux qui voudraient tout retrouver, enfin de ce que vous n'avez aucun des préjugés ou des^ ressentiments de la classe à la tète de laquelle votre naissance vous a placé.

« J'ai connu avant vous la proposition qu'on vous a adressée à La Haye. Vous ne pouvez pas refuser. Ce qui s'est passé entre vous et M. Decazes rend a jamais impossible que vous soyez encore ministres ensemble, et des oppositions de caractère et de principes vous rendent également incompatible avec de Serre. Mais comme il importe de changer le moins possible, vous ne sauriez mieux faire que de garder les quatre autres ministres en faisant passer M. Pasquier à l'Intérieur; il ne vous resterait à donner que la Justice et vous pourriez l'offrir à M. Ravez. Toutefois, il m'aurait paru préférable qu'aucun de vos anciens collègues ne se retrouvât avec vous. Commençons en quelque sorte une ère nouvelle. Je n'aurais voulu autour de vous que des hommes nouveaux, sans souvenirs comme sans engagements. Mais s'il est aisé de remplacer M. Portai à la Marine, il me serait impossible de vous désigner quelqu'un pour l'Intérieur, car je n'oserais aller jusqu'à M. de Villèle.

(( Un tel ministère, et ce seul ministère, peut sauver

" AU pj:a IrE RICHELIEU. 319

la France et la dynastie; il aura une majorité faible, mais inébranlable dans les deux chambres, et s'il profite des premiers moments de son installation, il en obtiendra aisément la censure d;3s journaux et une bonne loi d'élection qui ne déroge en rien à la Charte.

« Maintenant c'est h vous de prononcer sur les hautes destinées dont la Providence vous rend, pour votre malheur et malgré vous, l'arbitre. N'oubliez pas, en vous décidant, que si le Trône s'écroule vous aurez beau vous ensevelir sous ses débris, tous les Français vous reprocheront d'avoir refusé de vous dévouer lorsque vous pouviez encore le soutenir.

« Croyez que j'ai eu besoin d'efforts et même de quelque courage pour vous tenir ce langage. C'est à mes yeux un devoir, et un devoir pénible que je remplis. Ne me punissez pas en redoutant que je vous importune davantage sur le même sujet, je n'ai voulu qu'acquitter ma conscience, et désormais je m'engage, si cela vous plait, à n'y plus revenir.

<< Soyez donc en sécurité, et laissez-moi vous voir et vous aimer tout à mon aise, et payez-moi de quelque retour.

Malgré cette lettre, M. de Richelieu persista dans sa résolution de rester éloigné des affaires.

Sur ces entrefaites éclata l'insurrection de Cadix, Comme l'Angleterre et l'Allemagne, l'Espagne, elle aussi, était en ébullilion. A peine rentré dans ses Etats, que Napoléon avait du lui restituer par le traité du 11 décembre 1813, Ferdinand VÏI avait aboli la constitution libérale que le peuple s'était donnée en 1812, et gouverné dès lors en roi absolu. Un soulèvement militaire, parti de Cadix, s'étendit à toute la péninsule, et

Page 1