‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 149 sur 232 · DEMISSION DE DECAZES · texte numérisé non relu

DEMISSION DE DECAZES

Le Roi accueillit cette démarche avec humeur, et répondit qu'il appartenait à lui seul déjuger la marche de son gouvernement.

(( Il m'est impossible de rester aux Tuileries, répliqua Monsieur, si M. Decazes, accusé par M. Glausel de Coussergues, y reste encore comme ministre. Que Votre Majesté me permette de me retirer à Gompiègne. »

Madame insista de nouveau et en termes si pressants que Louis XVIII, ébranlé, répondit :

(( Vous le voulez, eh bien, nous verrons! »

Lorsqu'il apprit cette démarche, Decazes comprit qu'il devait songer à la retraite, et parla lui-même au Roi de la nécessité de sa démission. Louis XVIII n'essaya pas de retenir son ministre et, après lui avoir confié qu'il considérait Monsieur et son entourage comme essayant de lui enlever peu à peu tout son pouvoir, il lui dit : « Je ne veux pas de M. de Talleyrand, il n'y a donc que M. de Richelieu qui puisse vous remplacer. Allez le voir et cherchez à le convaincre de la nécessité du nouveau sacrifice que je lui demande. Quant à vous, je me réserve de montrer à ces gens-là que vous n'avez pas perdu ma confiance. »

Aussitôt cette nouvelle connue, tous les amis du duc se précipitèrent chez lui pour le presser de prendre la place vacante de Decazes. M, de Richelieu était au lit, malade, et ne put les recevoir. A plusieurs reprises, le comte d'Artois lui dépêcha M. de Vérac; M. de Villèle de son côté lui envoya M. Mole qui put se faire recevoir, mais M. de Richelieu évita de lui parler affaires et de se trouver seul avec lui. M. Mole se retira et dut se contenter, aussitôt rentré, de lui écrire pour le mettre au courant de la mission qu'il n'avait pu remplir.

RAPPRL^JMJ- ITDC DE RICHELIEU. 331

Après une nouvelle conférence avec Monsieur, h' Roi se décida à appeler lui-même le duc. « Le sacrifice <ist fait, dit-il, il ne s'agit plus que de décider M. de Richelieu. » « Voyez, dit celui-ci à Mounier, après avoir écouté M. F^ainé porteur du message royal, voyez la tuile qui tombe sur ma tête, le Roi veut que je forme un ministère ! »

Il céda néanmoins devant l'insistance de ses deux interlocuteurs et consentit à reprendre le pouvoir; « mais, dit-il à Mounier, je compte sur vous pour le ministère de l'Intérieur ».

En faisant à M. Mole le récit de cette démarche, M. Laine laissa percer un certain dépit du peu d'empressement qu'avait mis le duc à lui offrir un portefeuille. « Vous a-t-il beaucoup pressé de rentrer avec lui? » demanda M. Mole. « Non, répondit-il, il m'a simplement dit une fois : Si j'acceptais, consentiriezvous à être encore ministre avec moi? »

M. de Richelieu prit la présidence du conseil, sans portefeuille. La composition du ministère restait la même, moins Decazes, que le comte Siméon remplaçait à l'Intérieur. Mounier, h qui M. de Richelieu aurait voulu confier ce poste, fut trouvé trop jeune. On l'adjoignit à M. Siméon comme sous-secrétaire <l'État, et, sous l'influence du pavillon de Marsan, M. Capelle, homme de confiance du comte d'Artois, fut placé à la direction du personnel. M. Portalis devenait sous-secrétaire d'Etat à la Justice.

Le Roi combla de faveurs son ancien ministre. II lui remit personnellement, écrit et signé de sa main, un brevet de duc et le nomma ambassadeur à Londres.

La retraite du favori entraîna celle de tous les doctrinaires du ministère de l'Intérieur. On exigea le départ de M. Guizot, qui dut abandonner sa place de

directeur des communes. Mirbel et Villemain eurent le même sort. D'autres démissions suivirent.

Decazes n'était plus ministre. Sa chute fut plu» rapide encore que ne l'avait été son élévation. Après avoir été, aux premiers temps dosa faveur, adulé par les royalistes qui mettaient en lui tout leur espoir, il se trouva bientôt, par son système ultra-libéral, en butte à leur opposition et à leurs colères. Son erreur fut d'avoir poussé trop loin la politique de l'oubli que Louis XVIII voulait pratiquer. Il fit rentrer en France de nombreux proscrits sans distinction, donna des places, des faveurs, parfois inconsidérées, même aux ennemis de la monarchie, comptant sur son ascendant personnel pour les rallier à la cause qu'il croyait servir. Entraîné par son ambition, il voulut parvenir trop vite au faîte, et pour y réussir n'employa pas toujours les moyens les plus heureux. Aussi, dans sa course hâtive, il s'attira des rancunes et des ressentiments implacables. L'assassinat du duc de Berry fit éclater l'orage qui grondait sur sa tête, et lorsqu'il voulut, par ses lois d'exception, refréner l'explosion des idées révolutionnaires qu'il n'avait pas su prévoir, il était trop tard et personne ne le suivit. Les royalistes lui reprochèrent àprement ses concessions passées, les partis de gauche ne lui pardonnèrent pas [de leur barrer le chemin. Il ne fut pas de taille à leur résister et succomba sous le poids d'une responsabilité trop lourde pour ses épaules, victime d'une accusation injuste et des haines qu'il avait soulevées.

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