CHAPITRE X
Le second ministère Richelieu (février 1820-12 décembre 1821).
— Neutralité amicale de M. Mole. — Lois sur la presse et la liberté individuelle. — Projet de proclamation royale aux Français. — La loi électorale — Attitude des royalistes et de la gauche, — Royer-Collard, Villèle et Corbières. — Anecdotes sur le retour de l'Ile d'Elbe et l'exécution du duc d'Ënghien.
— Amendement Camille Jordan. — Troubles dans Paris. — Vote de la loi électorale. — Rupture avec les doctrinaires. — Révolution de Naples. — Conspiration militaire du 19 août. — Réformes militaires. — La maison du Roi. — Une démarche de M. d'Ormesson. — Les souverains décident de se réunir à Troppau,
M. Mole ne fit pas partie de la nouvelle administration et il ne semble pas que M. de Richelieu lui ait demandé sa collaboration. 11 ne s'y serait d'ailleurs probablement pas prêté, prévoyant que le ministère allait être entraîné, tôt ou tard, vers une politique de réaction royaliste, mais l'amitié devait le retenir hors de l'opposition.
Une occasion de manifester la réserve amicale à laquelle il s'était résolu se présenta bientôt. Les trois projets de loi sur la presse, la liberté individuelle et la réforme électorale, élaborés par Decazes, étaient en discussion. M. Mole fit partie, à la chambre des pairs, de la commission de la loi sur la presse. Cette chambre formait une imposante majorité centre-droit et constituait le plus solide appui de M. de Richelieu. Elle
était hostile à ramendement, introduit par Decazes, qui créait une commission censoriale et que M. de Richelieu avait conservé. Au sein de la commission, M. Mole le critiqua et soutint que la censure devait appartenir au Roi. Il écrivit en ce sens au président du conseil et lui fit connaître en même temps les dispositions de la chambre, qui, sans vouloir repousser une loi proposée par lui, demandait la suppression dt' l'amendement. M. de Richelieu ne fut pas convaincu.
« Je ne partage pas votre opinion, lui écrivit-il*, au sujet de l'amendement à la loi de la presse. Si l'on ne veut pas la donner autrement, il faudra bien la prendre ainsi, mais j'en serais désolé pour des raisons qu'il serait trop long de vous dire. Si, comme je le crains, vous êtes d'ut» avis contraire au mien, tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous déclarer et surtout de ne pas parler. J'attends ce sacrifice de votre amitié et je vous en serai reconnaissant. — R... »
M. Mole lui répondit aussitôt :
« Il y a peu de sacrifices que vous ne deviez attendre de mon amitié ; elle vous sera fidèle, même lorsqu'elle pourrait ne se croire payée d'aucun retour. Je regrette profondément que vous persistiez dans une idée qui n'avait été suggérée h M. Decazes que par sa position et que vos commissaires eux-mêmes abandonnt3nt. Je m'étais prononcé hautement contre elle dans mon bureau, en soutenant que la censure devait être donnée au Roi. A dater de ce moment, je mets un sceau sur ma bouche et vous pouvez compter sur mon silence hors la chtmbre comme dans la chambre. Si je suis réservé au chagrin de ne pas approuver votre marche et de vous voir suivre celle des hommes dont
i. 22 février d820. Arch. deCh.