‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 169 sur 232 · UNE DEMARCHE DE M. D ORMESSON · texte numérisé non relu

UNE DEMARCHE DE M. D ORMESSON

saires dans la circonstance et dont le nom ne puisse etîrayer la France nouvelle et ancienne. Tout ce qu'ils souhaitent c'est que dans le nouveau ministère vou> soyez l'homme important et dirigeant, mais en même temps ils sentent ce qui peut manquer à votre position, et pour y suppléer ils pensent à donner la présidence du conseil à un homme qui ait ce qui vous manque et rien de ce que vous avez. Ce qu'ils craignent, c'est que vous répugniez à être ministre avec ces hommes, que cependant vous dirigeriez absolument. C'est pour s'en assurer que l'on m'a envoyé près de vous, mais avant tout on désire savoir si vous n'avez d'engagement avec personne, et en particulier avec MM. de Talleyrand, Pasquier et de Richelieu.

« — Je n'ai d'engagements avec personne, mais j'en ai avec moi-même, qui sont de n'être jamais ministre avec M. de Talleyrand ou M. Decazes et d'être éternellement fidèle à M. de Richelieu. On ne doit donc pas compter sur moi pour rien entreprendre contre son ministère; au contraire, on me rencontrera combattant à ses cotés. S'il est renversé, si le gouvernement est désemparé et qu'on puisse me persuader que je pourrais encore être utile et que nul nç le serait autant que moi, je ne refuserai jamais de me dévouer pour le salut de la France. Seulement, il me faudra cette démonstration complète pour surmonter ma répugnance à rentrer dans cette galère. D'ailleurs les affaires ont été tellement gâtées, que de les rétablir me parait fort au-dessus de mes forces. Quant aux personnes, excepté les deux que j'ai nommées, elles me sont parfaitement indifférentes. Je ne tiens qu'aux choses cl n'entrerai désormais dans aucun ministère sans des engagements écrits, sans convenir du but et des moyens, sans donner mes plans et être sur qu'ils seront suivis.

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« — On s'attendait à cette réponse et elle justifie l'idée qu'on s'est formée de votre caractère. On adoptera, soyez-en sur, tous vos plans. On vous laissera la direction, et pour vous rassurer contre tout soupçon iViiltracismn, je puis vous dire à l'avance qu'on ne veut point de coup d'État, et qu'au contraire on songe il rentrer dans la Charte et gouverner avec elle. Quant au président du Conseil, vous m'inspirez une confianre trop entière pour vous taire plus longtemps son nom : c'est M. de Blacas. »

« Après cela, M. d'Ormesson me prodigua de nouveaux éloges, m'assurant de la confiance illimitée que ceux qui l'envoyaient avaient en moi,. Il témoigna beaucoup de méfiance et de mépris pour les minisires actuels et surtout pour Pasquier. Enfin, il demanda à me revoir quand je reviendrais à Paris, et je l'ajournai à huitaine.

« En le quittant, je vais chez M™® de Montcalm, j'y trouve Pasquier et M. de Richelieu. Je suis ce dernier quand il se retire et lui demande un rendez-vous pour le lendemain. Il me le donne entre dix et onze. Je >ors avec Pasquier, qui me propose de revenir à pied par les boulevards, et nous restons à nous promener sur la place Louis XV et à causer jusqu'à minuit. Dans cette conversation nous abordons toutes les questions. Pasquier m'y parait ce que je l'ai toujours connu. Son accent en me parlant de de Serre m'aurait appris, si je ne l'avais deviné, qu'il lui portait quelque envie et le poussait à faire la droite du ministère tandis qu'il en serait la gauche. Il m'apprend qu'on v;i nommer Chabrol aux droits réunis en remplacement <!(' Barante, et se flatte d'avoir de bonnes élections.

(( Le matin, je vois Cambacérès, il est toujours aussi noir et prévoit une nouvelle Convention.

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« Le lendemain, Barante arrive à mon déjeuner. Il a vu toute la gauche depuis Casimir Périer jusqu'à Royer. Il me dit que depuis quinze jours le progrès du mal est incroyable, ils en sont tous effrayés. On porte^ Pacho ' dans les ordonnes. Casimir Périer et son parti, portant aux nues Pasquier qu'ils ont tant déchiré, l'opposent à de Serre et à Mounier, contre lesquels ils dirigent toute leur colère. Il est vrai que Pasquier leur fait habilement sa cour; donnant à entendre qu'il n'est occupé qu'à retenir ses collègues, qui sans lui st> jetteraient tout à fait à droite. Il fait faire aussi à Decazes, dans toute occasion, des protestations de dévouement. Celui-ci, dans ses lettres, se montre très effrayé et désespérant. Il écrit de sauver de Serre à tout prix, c'est-à-dire de le conserver-dans son parti.- Barante et ses amis croyent déjà Dacazes débordé et renoncent au projet de faire un ministère avec lui.

« Je vais chez le duc et lui confie, sous la condition de n'en parler ni au Roi, ni à ses collègues, enfin h qui que ce soit, les ouvertures que j'ai reçues. Je ne lui tais qu'un seul détail, le nom du négociateur, M. d'Ormesson. Il me parle avec une entière confiance de toutes les affaires et me montre un mémoire de de Serre qui a pour objet de marier Monsieur. Il en a déjà parlé à ce prince, qui y montre beaucoup de répugnance, surtout si M"« la duchesse de Berry accouche d'un garçon. Il me dit que le travail sur

(1) Pache (1746-1823), fils du portier de l'iiôlel du maréchal deCastries, fut élevé et iastruit aux frais du maréchal. Premie r secrétaire au miaistère de la marine, puis contrôleur de It maison du Roi, il quitta cette dernière place pour aller vivre en Suisse. Rentré en France à la Révolution, 'il collabora avec Roland et fut ministre de la guerre en 1792. Compromis avec les hébertistes,il fut acquitté par le comité de salut public et se retira dans son domaine de Thin le Moutier (Ardennes).

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l'armée va paraître, qu'il veut réduire les impôts, malgré les efforts réunis de tous les gens d'affaires comme Beugnot, Saint-Cricq, etc., qui veulent qu'on retrouve en impositions indirectes ce qu'on retranchera de l'impôt foncier. Il voit le danger de la situation générale et est décidé à tenir jusqu'au bout, mais regarde la dissolution de la chambre comme trop périlleuse, quoiqu'il n'y ait pas encore entièrement renoncé ainsi que de Serre. Il laissera Decazes aller, s'il le veut, à Nice, mais rien ne le fera consentir à ce qu'il reste à Paris.

« — En venant au pire, et si le ministère, perdant la majorité, ne peut tenir, quel conseil donner au Roi? » me demande-t-il.

(( — Il y en a un, lui dis-je, désespéré sans doute, mais le seul qui offre encore une chance de succès. C'est que le Roi appelle les anciens ministres de Napoléon et leur dise : « Continuez la France nouvelle, comme vous l'auriez fait si je n'étais pas revenu. » C'est le mot de Monsieur quand il revint : La France comme elle se trouve et un Français de plus. Mais il faudrait aller aussi loin que possible, comme remettre Caulaincourt aux Affaires étrangères, Mollien aux Finances, Davoust à la Guerre, Daru à l'Intérieur, etc. Ce parti est violent sans doute, et il ne sauve pas l'honneur parce qu'il se présente comme l'effet de la ronirainte, mais peut-on se sauver autrement? »

<( Le duc, toujours exempt de préjugés, examine un moment cette question et puis nous cessons d'en parler. Pour la première fois, je l'entends trouver Roy un ministre des Finances insuffisant et fort borné. Il me prie de le revoir dans huitjours après ma deuxième entrevue avec d'Ormesson. Je repars pour le Marais. »

II y retrouve la belle amie de M*"* Mole, dont un

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