LA FRANCE AU CONGRÈS DE TROPPAU
en cette saison. Je lui réponds qu'il n'y faut pas penser. M. de Richelieu l'accompagne chez Pasquier pour se concerter sur leurs réponses respectives.
« 27 octobre. Je vais chez Pozzo savoir ce qui a été arrêté chez Pasquier. Je le trouve ayant mis de l'eau dans son vin et revenaat à mon idée de préférer la voie de négociations et de médiation avec Naples h la force ouverte. L-î troisième plénipotentiaire est décidément refusé. »
A cette époque se trouvait à Paris un aventurier international du nom de Coëssin '. Il vint trouver
1. François-Guillaume Goëssin, né à Lisieux en 1782, s'était fait connaître dans les premières années du xix* siècle par son mysticisme excentrique. Élève enthousiaste du conventionnel Romme, puis de Cloue t à l'époque où celui-ci fut envoyé à Cayenne pour y fonder une république modèle, il imagina, vers iSlO, de créer un établissement qui n'avait rien de commun avec une république et qui, malgré le mystère dont il s'entourait, fut généralement connu à Paris sous le nom de la Maiaoa Grise; c'est à Chaillot qu'il avait posé les bases de ce mystique asile. 11 était devenu un fougueux uUramontain, et il serait difficile de donner une idée des singularités de son institut, où la sévérité du régime alimentaire qui était prescrit aux néophytes pouvait remplacer les austérités de tout autre genre. « En effet, disait M. Coëssin, le besoin d'alimenls est le cachet de notre imperfection, et les résultats honteux de la digestion sont la flétrissure permanente découlée du péché originel. » Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir pour lui-même une table fort bien servie. Bientôt sa maison de Chaillot ne pouvant plus suffire au nombre toujours croissant de ses disciples, il la quitta pour se fixer rue de l'Arcade, dans un hôtel environné de beaux jardins. Il recommanda alors à ses disciples tous les plaisirs permis et surtout la société des femmes, comme des voies plus commodes ouvertes à la perfection. De jeunes dames charmantes vinrent donc s'enrôler sous sa bannière ; mais chacun des membres versait un contingent dans la caisse de la société, dont M. Goëssin était, comme de raison, le dispensateur et le gardien en sa qualité de grand pontife. De là, des discussions, des embarras, auxquels l'invasion de i814 et l'occupation de Pans vinrent à propos fournir à M. Coëssin l'occasiott de mettre un terme. La
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M. Mole et eut avec lui une longue conférence où il lui exposa les plans les plus extravagants. 11 voulait voir le Roi et s'emparer de son esprit, de là courir à Troppau pour exercer son influence sur les souverains «t convertir l'empereur Alexandre au catholicisme. Après quoi il devait leur suggérer l'idée de se réunir à Rome autour du trône de Saint Pierre et d'y régler dans lin congrès, où Bonaparte et sa famille seraient repré- -ontés, le sort de la chrétienté. Voyant le froid accueil que recevaient ses suggestions, Coëssin réduisit ses prétentions à former un comité de huit personnes dont M. Mole serait le chef, et qui travaillerait sans relâche à faire des prosélytes. Il fut éconduit le plus poliment possible.
Le bruit se répandit alors que Decazes remplaçait à Rome M. de Blacas et que M. Mole était nommé
Restauraliun ouvrit une nouvelle carrière à son activité d'esprit, mais un certain voile environna ses nouvelles opérations. Tout ce que l'on sut, c'est qu'il fit depuis ce temps de fréquentes excursions et d'assez longs séjours à Rome, où l'on dit qu'il fonda une succursale de la première Maison Grise. On apprit aussi qu'il venait souvent à Paris, chargé de mystérieuses missions. M"' de Genlis parle de lui dans ses Mémoires; « Je reçois quelquefois un homme fort extraordinaire; c'est M. Coëssin. Après avoir été philosophe dans le mauvais sens, il est devenu par la force de son esprit, très croyant et très dévot, mais il est infiniment trop ultramontain. . U est l'inventeur d'une espèce de bateau à vapeur qui, dit-on, doit produire de grandes choses pour le commerce, et une fortune immense et prompte pour l'inventeur. Il me dit qu'il comptait gagner incessamment des millions et que son projet était de porter ces millions à Rome pour y exécuter un grand plan en faveur de la religion. Nous imaginâmes qu'il avait l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII. »
Il a laissé de nombreux écrits : Cotuidérations sur Vétat religieux et politique de l'Europe (1819). — Premier bulletin des enfants de Dieu (1829). — Etudes sur le passé, le présent et l'avenir (le l'humanité (1838J, etc.
.■:8i M. MOLK ET LAMB\SSA1)E DE NAPLES.
ambassadeur à Londres. Celui-ci alla demander confirmation de cette nouvelle à M™' de Montcalm, qui lui conseilla de s'en ouvrir à son frère. Elle lui apprit en même temps que le prince de Metteraich avait écrit deTroppau une longue lettre à sa femme, actuellement à Paris, qui l'avait fait lire en entier à... (illisible). Le chancelier autrichien annonçait que l'empereur Alexandre l'avait reçu en lui disant : « Vous seul aviez raison et c'est moi qui me suis trompé. » Metternich était tout à la guerre, sans rejeter toutefois l'idée de négociateurs qui précéderaient l'armée.
Le soir, nouveau dîner en ville, chez M™*' de Barante,. cette fois avec M™* de X., et « ce plat Lally qui y flagorne le libéralisme de la maison en attendant qu'il flagorne ailleurs le royalisme et surtout le ministérialisme ». Au nombre d )S convives se trouvait le comte de Blacas, qui revenait des élections de l'Eure, aigri et mécontent. Ses sentiments étaient partagés par sa femme, et celle-ci, au cours de la conversation échangée sur la politique du jour, ne put retenir d'abondantes larmes. « Quel triste hiver cette violence des partis nous présage », note M. Mole.
Suivant l'avis de M™® de Montcalm, il se rendit le lendemain chez M. de Richelieu pour lui exposer qu'il comptait bien être envoyé à Londres si Decazes allait à Rome. Le duc lui répondit qu'il n'en n'avait été nullement question jusque-là, mais qu'il pensait plu» que jamais à l'envoyer à Naples ou en Italie pour négocier les affaires napolitaines. M. Mole profita de cette ouverture pour répondre qu'il n'accepterait cette mission délicate que s'il était le seul plénipotentiaire et négociateur français.
« Je prendrai près de moi et sous mes ordres, ajoutat-il, qui vous ou M. Pasquier vous voudrez me
NOUVELLES DE TROPPAU. ïgS
donner, mais je veux conduire seul pour la France la négociation, la représenter seul, et répondre seul de ce qui sera fait de bien ou de mal en son nom. ».
M. Mole al la chez Pozzo lui faire le récit de sa visite au duc.
(( A merveille, lui dit Pozzo, vous apprendrez ainsi à tous que vous ne jouez pas avec les basses caries et vous empêcherez Pasquier de vous donner un acolyte il qui il fera honneur du succès en vous réservant, s'il y a lieu, la honte d'avoir échoué. »
Deux courriers arrivèrent de Troppau. Metternich avait lu au Cong^-ès un long mémoire où il demandait qu'on le laissât envahir l'État de Naples et rétablir l'ancien gouvernement. Li Russie, fort opposée à ce projet, avait annoncé qu'elle présenterait à son tour un mémoire, et la Prusse devait suivre cet exemple.
Nos deux plénipotentiaires se contrecarraient l'un l'autre. M. de Caraman, circonvenu par Metternich, abondait dans son sens, « se perdant par là dans l'esprit de Pasquier et même du duc de Richelieu ». M. de la Ferronnays, en opposition complète avec lui, n'était pas en mesure de le contenir. Devant cette situation paradoxale, M. de Nesselrode écrivit à Pozzo que la divergence des deux délégués français rendait de plus en plus indispensable l'envoi d'un troisième plénipotentiaire. En transmettant cet avis à M. de Richelieu et à Pasquier, Pozzo leur fit entendre qu'il serait prudent de leur part d'attendre, pour envoyer une réponse définitive, que la Russie et la Prusse eussent fait connaître leurs instructions.
Au cours d'une visite à M™^ de la Briche, Pasquier entretint M. Mole de la nécessité d'accréditer de nouveaux représentants à Troppau et lui laissa croire qu'il serait disposé à lui confier cette mission de concert