‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 187 sur 232 · DKPEGIIK DE POZZO A ALEXANDRE · texte numérisé non relu

DKPEGIIK DE POZZO A ALEXANDRE

prendre. Il ne me parle plus de m'envoyer, et en définitive parait contraint avec moi sur ce sujet, comme s'il s'était trop avancé en me disant qu'il me réservait cette négociation. Jj soupçonne quelque tour de Pasquier.

(( '2S novembre. — Pozzo me met au courant de tout ce qui se passe à Troppau et me donne à lire sa dépêche concertée avec Richelieu et Pasquier. La France annonce que dans aucune hypothèse elle ne se séparera de la Sainte-Alliance. Elle consent à ce que les Autrichiens marchent comme armée européenne, mais insiste pour que des plénipotentiaires précèdent cette armée, afin d'offrir la paix au nouveau gouvernement napolitain s'il consent à rétablir le static quo, et de S3 concerter avec lui sur les changements que l'on pourrait apporter à l'ancienne constitution du royaume sans alarmer l'Europe. Pozzo invite les souverains à rédiger d'avance les instructions de leurs commissaires et de décider à quelles conditions, de quelle manière et dans quel cas ils traiteront. Il touche en passant la question délicate des besoins d'argent, de la solde et de la subsistance de l'armée d'occupation. Enfin il annonce que la France, tout en regrettant que l'Angleterre ne se fasse pas représenter dans la commission européenne, n'en nommera pas moins son plénipotentiaire. Il m'apprend que Pasquier a compromis son cabinet par son manque de tact et de jugement dans sa correspondance; tout le corps diplomatique à Paris, Goltz, Vincent, etc., sont frappés de sa suffisance et de son insuffisance. Il me confie qu'Alexandre le mande et que dans deux jours il part pour Troppau, d'où il prévoit avec chagrin qu'on l'enverra en Italie.

« Le soir, d'Ormesson revient me voir. Décidément

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je veux me débarrasser de lui. Pozzo lui succède. U sort de chez Pasquier et m'apprend que ce dernier vient de recevoir un nouveau courrier de Troppau. Metternich mollit un peu, et l'on peut espérer que la médiation sera vraiment tentée préalablement à la guerre. Je donne à Pozzo mes idées s-ur la manière dont les ministres doivent s'y prendre pour conduire la chambre. Il part le dimanche 26 et compte être de retour ici vers le 15 janvier. Nous pourrons alors, s'il y a li-eu, partir ensemble pour l'Italie. 11 ne pense pas que les ministres aient l'idée d'envoyer un autre que moi ; il pense même qu'ils veulent me laisser et Naples comme ambassadeur.

((V Conversation avec Bertin de Vaux. Il me confie que Gorbières est mécontent du ministère parce que le préfet de Rennes n'a pas voulu nommer conseiller de préfecture son beau-fils Chapellier, préfet de la Corse et ardent bonapartiste pendant les Cent Jours. En outre, Corbières n'est pas sans quelque jalousie de Villèle et ce sentiment l'a conduit, contre son penchant, à vouloir être ministre si Villèle le devient. De Vaux dit que les royalistes se résigneront, quoique avec peine, à ce qu'aucun ministre ne soit renvoyé, mais à condition qu'on agrandira 4e cabinet pour y faire entrer Villèle et Corbières. De Vaux voudrait en outre Laine à l'Instruction publique et moi derechef à la Marine. Il m'assure que les royalistes sont embarrassés de Chateaubriand et voudraient que le ministère le fit sortir à tout prix de Paris en lui donnant une ambassade. Il ne s'en trouve pas de vacante et je demande à M. de Vaux si Chateaubriand prendrait Berlin. Il me répond que oui et me prie d'en parler au duc.

« ^^ novembre. — Je parle au duc de Berlin pour

ORAT«^UBRIAND A BERLIN. 391

Chateaubriand. Il m'apprend que la chose est faite et que Chateaubriand est très content. Il me lit des dépêches que Pcisquier vient de lui envoyer annonçant une nouvelle révolution à Lisbonne, plus démagogique que la première, et celle du 6 octobre à Madrid. Pozzo vient nous interrompre. Il vie-nt de prendre coi^gé du Roi en lui annonçant son départ pour Troppau. Le Roi, dans une longue audience, n'a cessé de faire, finement et indirectement, l'apologie de toute la conduite ministérielle de Decazes. De Serre survient. Le duc s'impatiente, dit qu'il est excédé, et part demaiîi pour aller passer quatre jours à Courteilles. Je visite ensuite Pasquier malade, dans son nouveau palais. Je lui raconte Chateaubriand et Corbières. Il me répond avec assez d'abandon sur toutes les affaires intérieures, mais il fait le mystérieux sur tout l'extérieur et particulièrement sur l'Espagne et sur Troppau. Rencontré Fiévée aux Tuileries, qui se promène longtenps avec moi, quoique assez malgré moi. Il me dit qu'il est brouillé avec les ultras, et ne parle que de la nécessité de se défendre contre leur exagération. Il fait le ministériel et est caressant comme un homme battu. Causé avec Mou nier; en résultat les ministres ne veulent prendre que Villèle parmi eux et sont également embarrassés de prendre et de laisser Corbières.

« ^5 novembre. — Diner chez le duc de Richelieu avec Pozzo pour lui dire adieu. Passé la matinée chez ce dernier le lendemain. Il croit de nouveau q«e les Autrichiens iront à Naples, que cela est nécessaire et que la médiation se réduira à peu de choses. De Gollz lui a dit que <les lettres du IS annonçaient que les souverains avaient écrit au roi de Naples pour lui proposer da se rendre à Laybach, accompagné de

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Campo-Chiaro, et y conférer avec eux.. Pasquier n'y croit pas. Pozzo a vu Monsieur et en a été très: jçon tant. Monsieur veut qu'on ne fasse aucune proposition cette année, pas même celle d'indemniser les émigrés. Pozzo m'iij)prend que les minisires ont l'idée de faire Villèle ministre du Trésor et Corbières procureur général de la chambre des pairs, ministre d'Etal entrant au cabinet. Il est fort préoccupé et inquiet de la révolte d'un régiment à Pélersbourg'. Nous nous quittons comme deux frères, nous promettant de nous écrire et de nous aimer toujours.

« ^7 novembre., — Je fais mon compliment à Chateaubriand chez lui sur sa mission à Berlin. Il m'en paraît au fond assez content, quoiqu'il la qualifie à' honorable exil. Il est assez modéré s^ur la situation générale, cependant il fait, de l'entrée actuelle dans le ministère de Villèle et Corbières, la condition sine qiid non de son acceptation. Il ajoute que si ses amis se séparent du ministère, il donnera sa démission et reviendra. Vu de Serre. Berlin de Vaux sort de son cabinet au moment où j'y entre. Il fait le ministériel avec moi ! Nous parlons de la nécessité de prendre Villèle et Corbières; il ne fait de difficultés que pour le dernier. Je lui donne l'idée de le meltre à l'Instruction publique, que Laine finalement n'acceptera pas. Pasquier témoigne encore plus d'éloignement pour prendre Corbières; pourtant si cela est nécessaire, comme de Serre, il se résignera.

1. Pendant le séjour de l'empereur de Russie à Troppau, le régiment des gardes de Semenowski s'était soulevé. Cet événement eut sa répercussion au Congrès. Alexandre, qui hésitait, au moment de son arrivée, à suivre le prince deMetlernich, fut profondément impressionné par la révolte de ce corps, qu'il regardait comme un des plus dévoués à sa personne et se décida dés lors à se rallier à la politique autrichienne.

EXIGENCES DE, î*l*^-©ïr% ILLÈLE ET DE CORBIÈRES. 393

« '^8 novembre. — Berlin de Vaux vient me voir de bon malin et m'apprend que toule sa conversation avec de Serre, dont ce dernier m'a fait mystère, a roulé sur le même objet, l'entrée au ministère de Villèle et de Corbières, de sorte que de Serre aura cru que Berlin de Vaux et moi nous nous étions concertés» Voilà comment s'écrit l'histoire 1

« 30 novemfire. — Grand et ennuyeux dîner chez Pasquier, qui fait toujours le mystérieux et l'important avec moi. »

La nouvelle composition de la chnmbre des députés mettait le ministère dans l'obligation de s'orienter davantage vers les royalistes. L'ambassade de Chateaubriand à Berlin était une première concession qui leur était faite, et éloignait en m»^me temps un adversaire encombrant. M. de Richelieu ne pouvait faire autrement que de s'adjoindre les deux chefs de la droite. M. de Villèle vint s'entretenir de la situation avec M. Mole et lui exposa avec une grande clarté les raisons qui militaient pour et contre son entrée immédiate dans le ministère. Il oubliait cependant, ou se dissimulait, l'efTet que produirait son nom d'ancien chef de la majorité de 1815 trouvée trop royaliste par le duc de Richelieu, et dont les excès avaient amené l'ordonnance du 5 septembre. Il reconnut qu'il avait commis une grande faute de tactique et de conduite en n'entrant pas dans le ministère avant la fin de la session ainsi que M. de Corbières, ce qui eût évité au ministère de paraître recevoir la loi. Il ne voulait pas voir ce dernier moins bien partagé que lui. Le fond de sa pensée était en réalité que Siméon et Portai devaient leur céder la place, et il lui répugnait qu'on créât un ministère pour lui.

Le général Donadieu survint et s'éleva avec violence

394 EXîGE-NCES DE MM. DE MLLÈLE ET DE GORBIÈRES.

contre la manière dont s'opérait la refonte de l'armée. Il blâma la mesure -en elle-même, comme ëferanlant toutes les existences, et prétendit que les bureaux, allant à l'encontre des intentions du ministre, faisaient porter toutes les réformes sur des royalistes. M. de Villèle fut d'autant plus frappé du langage du général que celui-ci ne faisait que lui confirmer tout ce qu'il avait entendu <lire -dans le Midi par de nombreux officiers supérieurs, et conclut, avec découragement, que malgré tout ce que l'on ferait "par ailleurs, rien im pourrait empêcher les Bourbons d'être renversés si l'armée était contre eux. Il résolut d'aller voir M. de Richelieu le lendemain et de s'expliquer avec lui, « tout scandalisé qu'un président du conseil s'en allât, dans des circonstances si importantes, a la campagne ». Le 2 décembre M. Mole trouva le duc de Richelieu lisant les dépêches que M. Prévost avait apportées de Troppau et dont Pasquier lui avait fait un grand mystère depuis plusieurs jours. Il apprit ainsi que les souverains avaient écrit au roi de Naples pour lui proposer une entrevue, mais ne put en apprendre davantage, « à cause, dit-il, du secret que lui a recommandé l'ami Pasquier ». Le duc avoua que les bureaux de la Guerre avaient bien pu faire avorter le nouveau travail sur l'armée, que le général Barrois, l'un des juges du duc d'Enghien, était en effet proposé comme inspecteur, mais que c'était sur la recommandation du duc d'Angoulême. Au cours de ces confidences, M. de Richelieu laissa échapper que Ravez avait annoncé au conseil de la veille qu'il lui fallait encore une quinzaine de jours pour terminer son travail. « Notez, écrit M. Mole, que l'ami Pasquier m'avait dit hier soir qu'il n'avait pas vu Ravez et ne savait pas quand il serait prêt. »

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