Arch. 'te Ch
396 LETTKES DE POZ/O.
Troppau, H décembre 1820.
« Mon cher ami,
« Je suis arrivé ici le douzième jour du mon départ de Paris à travers beaucoup de mauvais chemins et de mauvais temps,dont ma santé a parfaitement triomphé. L'Empereur m'a reçu avec une bienveillance plus qu'ordinaire. Je dois ce bonheur à la position satisfaisante des affaires en France et au contentement que Sa Majesté en éprouve. J'espère que la modération des bons rendra la situation du royaume tous les jours meilleure. Dites-leur que l'Europe se réjouit de leur succès et qu'on n'a d'autre inquiétude que celle de le voir compromettre par ceux qui y ont le moins coopéré.
« Mon arrivée ici a été utile. Le duc de Richelieu en reçoit les preuves par le courrier qui vous apporte ces lignes. Les mesures conciliatrices envers Naples seront employées de préférence, mais il y aura dans tous les cas occupation militaire, ceci entre nous. Tout le monde est d'accord pour ne laisser subsister aucune trace de l'ouvrage de la révolte; cela fait, on s'entendra sur ce qui sera convenable.
« Les minutes me pressent et j'ai tant écrit dans la journée que j'en suis fatigué; votre amitié se contentera de ces indices et demandera le reste ailleurs. Croyez à la mienne pour la vie.
« POZZO 1)1 BoRCO. »
La Russie, la Prusse et l'Autriche avaient renouvelé le traité de la Sainte Alliance et signé un protocole par lequel elles adoptaient dans son interprétation la plus large le principe de l'intervention. La France et l'An-
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gleterre étaient invitées à y adhérer. Ces deux puissances ne connurent le traité qu'après sa conclusion. Ln certain refroidissement s'ensuivit entre les cabinets de Paris et de Vienne. Lord Stuart protesta dans une note violente, mais la politique de M. de Metternich n'en triompha pas moins. Une nouvelle réunion des souverains, à laquelle on convia le roi de Naples, fut décidée. Le nouveau congrès devait se tenir à Laybach.
Au moment de quitter Troppau, Pozzo adressa une dernière lettre à M. Mole:
Troppau, 26 décembre 1820.
« Mon cher ami,
« Vous êtes trop juste et trop expérimenté 'pour vous attendre à ce que j'entre dans des détails sur la politique du jour. Si on vous montre tout et sans exception, vous en jugerez. Je vous dirai cependant et en confidence, que nous ne sommes d'accord sur rien avec votre cabinet. L'indépendance des nations et les sacrifices qu'on parait disposé de faire à Moloch nous placent aux deux extrémités de la ligne. Malgré cela et sans rancune, nous agirons avec ceux qui veulent nous accompagner et nous attaquerons sans ménagements la révolution et les révolutionnaires de Naples. La tactique dépendra des circonstances, mais le but est invariable, arrive que pourra. Nous réunirons toutes les puissances d'Italie et j'espère qu'il en résultera du bien.
« J''attends avec anxiété les nouvelles de Parisi. Priez, suppliez les royalistes de ne rien précipiter et surtout de ne pas inquiéter l'opinion de l'Europe, aujourd'hui qu'elle vous est si favorable ; mais, au nom de Dieu, point d'alarmes qui nous arrivent de leur côté,
car an ne manquera pas de tes rendre responsables de chaque mauvais succès.
(( Je pars dans quelques heures pour Vienne et de là' pour Laybaelî, cum niagnis Diis, qui au restant se montrent à mon égard d'une parfaite sérénité.
«' Tout à vous,
« Pozzo. »
En s'adjoignant MM. de Villèle et de Gorbières et surtout en leur confiant des postes trop importants, le duc de Flichelieu craignait d'hêtre entraîné plus à droite qu'il ne l'aurait voulu. Il songea à nommer le premier ministre des Contributions indirectes, et de placer le second à l'Instruction publique. Les royalistes trouvèrent ces concessions insuffisantes, surtout en ce qui concernait M. de Villêle. Le pavillon de Marsan et les députés de la droite murmuraient et se plaignaient hautement de tant d'hésitations. La défiance contre le ministère commençait à se propager.
Deux groupes s'étaient formés parmi les membres (îe la majorité. L'un se réunissait chez M. Usquin et représentait le centre droit. L'autre tenait ses assises chez M. Piet et comprenait jusqu'aux ultras de l'opposition. Ce dernier groupe tint une réunion au cours de laquelle les plus exaltés, comme le général Donndieu, MM. de la Bourdonnaye etQuatremèrede Quincy, critiquèrent àprement les ministres et proposèrent de les renverser par une opposition absolue. Berlin de Vaux s'efforça de les calmer et M. de G )rbières leur répondit avec finesse et esprit. Finalement la réunion se déclara contre les adversaires du cabinet.
Les ultras, ne se contentant pas de t'offre de deux portefeuilles, voulaient faire entrer Fontanes dans le ministère en même temps que Villèle et Gorbières. De
Serre, de son côté, se rapprochant de plus en plus de l'extrême-droite, voulait entraîner M. Laine et lui écrivait lettres surlettres à Bordeaux, où il était encore à se soigner. Dans l'espoir d'arriver à une entente, Berlin de Vaux arrangea un diner chez M. de Villèle, où M. de Corbières fut convié. M. Mole s'y rencontra avec Chateaubriand, « qui fut, dit-il, gracieux et tendre avec moi, rappelant le passé et me disant qu'il avait retrouvé un portrait de moi qu'il écrivit autrefois ». Fontanes vint après le diner et bouda toute la soirée. Le lendemain, Laine rentra à Paris, malade et décidé à n'accepter aucune fonction.
M. Mole se rendit chez M. de Richelieu pendant que ce dernier allait chez lui pour le mettre au courant des négociations avec la droite. Il attendit son retour au coin de son feu. Le duc revint peu après et lui fit le récit de la conférence qu'il avait tenue, en présence de de Serre et de Pasquier, avec Villèle, Corbières et Laine. L'explication avait été complète et loyale. M. de Richelieu avait déclaré que sa conscience, sa politique et son honneur lui défendaient également de sacrifier aucun de ses collègues, et les avait pre.-sés d'entrer au (Conseil comme ministres d'Etat, sans portefeuille. Il demanda à M. Mole de joindre ses instances aux siennes pour faire accepter ses offres, et d'agir en même temps sur de Serre qu'il conridérait comme ayant besoin d'être contenu. Pendant tout le cours de cette visite, le duc se montra amical et confiant comme s'il voulait réparer.
M. Mole alla d'abord trouver M. de Sorre. Celui-ci désirait ardemment l'entrée de Villèle, de Corbières et de Laine dans le ministère et le pria également de s'y employer. Son plan était, le cabinet une fois ainsi remanié, de proposer le renouvellement intégral et
septennal et la prorogation de la chambre actuelle pour sept ans.
Un dinar réunit chez le comte Mole les deux chefs de la droite et quelques-uns de leurs amis. « Honnêtes gens que tout cela, dit-il, mais gens de parti, pas un homme de gouvernement. Gognarderie continuelle de Corbières, esprit plébéien. » La présence de trop nombreux témoins l'empêcha de remplir la mission que lui avait confiée le duc, et il prit rendez-vous avec MM. de Villèle etdeCorbières pour le lendemain. Leur réponse fut négative. La raison de leur refus était qu'ils n'auraient accepté qu'à la condition d'entrer à la place de deux des ministres actuels. Us prévoyaient qu'au cours de la session qui allait s'ouvrir les royalistes renverseraient le ministère ou s'en éloigneraient sans retour. En réalité, ils craignaient, en entrant dans le cabinet, de voir leur parti leur échapper. Ils chargèrent M. Mole d'annoncer leur refus au duc. Il S3 rendit donc chez ce dernier qu'il ne rejoignit que chez de Serre. Il l'y trouva » se battant les lianes pour ne pas perdre courage et se déguisant les difficultés qui l'attendaient ». De Serre les comprenait mieux et fut plus blessé que lui du refus qu'ils venaient d'essuyer. Leur premier mouvement fut de ne rien changer néanmoins à leur plan pour la durée de la session.
C'était donc une scission qui se préparait dans la majorité de droite. Beaucoup commencèrent h en entrevoir les périls ; Mathieu de Montmorency et Jules de Polignac eux-mêmes s'employèrent à renouer les négociations. Chateaubriand, à la veille de partir pour Berlin, vint trouver M. Richelieu et lui apprit qu'il blâmait hautement le refus dc3 MM. de Villèle et de Corbières et qu'il comptait les voir accepter avant son départ. Le duc avait à dîner ce soir-là I..ainé, Ravez et
LES CHEFS ROYALiâlES DANS LE MINISTÈRE. 401
quelques députés royalistes. Après le repas, Villèle, Corbières et Pasquier survinrent. On entra sur-lechamp en matière. Corbières et Villèle, compromis en quelque sorte par la démarche de Chateaubriand, elîrayés des conséquences de leur refus, exposèrent qu'ils accepteraient si Laiué se joignait à eux. Toute la difficulté se reporta dès lors sur celui-ci, « qui se conduisit encore une fois comme un enfant ou un hypocondriaque et refusa obstinément ». On se sépara <Micore une fois sans résultat.
A la demande de M. de Richelieu, M. Mole alla relancer Laine, mais sans succès. Laine craignait de se compromettre avec la droite et d'en être eiKorj une l'ois calomnié. Les amis du ministère ne perdirent pas néanmoins courage, et, après de multiples démarches, finirent par obtenir son consentement. L'enteate fut ainsi conclue : Corbières prenait l'Instruction publique, Laine et Villèle étaient nommés ministres secrétaires d'Ltat, sans portefeuille. En échange de .son concours, Villèle ne demanda qu'une loi municipale conforme aux désirs de la droite, et quelques places pour ses amis. L'ordonnance qui décrétait ces nominations ne devait paraître qu'après le discours de la Couronne.
L'adjonction de trois nouveaux ministres consolidait, du moins momentanément, le ministère; le centre droit et la droite réunis lui assuraient une imposante majorité et M. de Richelieu s'en montra enn.hanlé. Cependant ce fut une faute dr3 sa part d'avoir appelé au conseil MM. de Villèle et d3 Corbières sms satisfaire leur ambition de chefs de la majorité. Ils avaient obtenu moins que ce qu'ils désiraient et ils devaient à leurs amis politiques de ne pis les mécontenter en s'associant sans restriction h la politique modérée de M. de Richelieu. M. d3 Villèle surtout avait le sentir
ment de cette situation, il songeait plus à. conserver son influence dans la chambre qu'à seconder le ministère. C'est pourquoi il avait refusé une administration et préférait, n'étant pas à la tête du gouYernement, rester sans portefeuille, c'est-à-dire sans responsabilité effective.