‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 19 sur 232 · LE DUC D ANGOULEME A AIX-LA-CHAPELLE · texte numérisé non relu

LE DUC D ANGOULEME A AIX-LA-CHAPELLE

pas que sa présence et son langage ne produisissent d'heureux effets sur la détermination du Ck>ngrès. C'était en effet toujours M. le duc d'Angoulême que nous mettions en avant et montrions aux souverains et à leurs ministres, lorsque nous voulions atténuer les trop justes craintes que leur inspiraient les préjugés des Bourbons. Decazes nous dit que le Roi ayant bien vite donné son consentement, le Prince se préparait à partir. Le reste de la séance fut employé à discuter les projets de loi sur la répression des délits de la presse et la responsabilité dès ministres. Je parlai de nouveau en faveur du jurj'.

« Au moment où nous nous retirions, Pasquier reçut une lettre du duc de Richelieu, en réponse à celle où il lui soumettait la nouvelle composition du Conseil d'État. La lettre était sèche et pleine d'humeur, ainsi que le duc en écrivait quelquefois. Il y repoussait, entre autres, le choix d'Emeriau, en disant qu'on ne pouvait mettre hors d'activité de vieux serviteurs du Roi, tels que les émigrés Malèvre, Laporte et Lalanne, pour les remplacer par un pair des Cent Jours, Il fallut donc encore ajourner nos nominations.

u D'ailleurs les élections prenaient un caractère alarmant, non seulement aux yeux des étrangers, mais aussi à ceux des hommes modérés de tous les partis. A Paris, Benjamin Constant ne manqua d'être élu que de soixante voix et ces soixante voix avaient été dues à des efforts inouïs du ministère. L'esprit de révolution, la haine de l'ancien régime, de la noblesse et même de la dynastie semblaient animer un grand nombre d'électeurs. Les constitutionnels les plus sincères, les partisans les plus éprouvés d'une liberté raisonnable tels que Royer, tels que Beugnot nous pressaient de porter un coup d'Etat qui s'imposât aux passions révolution-

ÉLECTIONS LIBÉRALES. 4o

naires et ressuràt les étrangers, en leur prouvant que nous étions les plus forts. Seuls les doctrinaires, il faut le dire, étaient assez insensés pour jouir de l'embarras où nous nous trouvions et ne voyaient dans ces graves conjonctures que la satisfaction de nous devenir nécessaires et de nous tenir en échec. Camille Jordan, l'un d'entre eux, qui avait repoussé toutes nos avances, venait d'être nommé à Lyon. Enflés par ce succès, ilsne mettaient plus de bornes à leurs exigences. Royer, traitant de puissance à puissance, nous donnait comme son ultimatum, que M. de Richelieu et Laine se retirassent avant la session; en même temps il tentait de nouveaux efforts auprès de moi, pour me séparer d'eux et mo rapprocher de Decazes qu'il persistait à regarder comme inévitable, à cause de sa faveur auprès du Roi. Les fonds publics baissaient rapidement et l'inquiétude se propageait dans toutes les classes. J'écrivis à M. de Richelieu la lettre suivante :

Paris, le 28 octobre 1818.

« Nous sommes dans la crise ; quand je fermerai ma lettre elle sera vraisemblablement passée. Tout ceci conduit à faire de sérieuses réflexions. Tous les hommes intéressés au maintien de l'ordre s'alarment et se rallient. Si nous savons proflter et nous servir de leur disposition, elle peut sauver la France. Royer tenait hier le meilleur langage. « Considérez-vous, disait-il, comme en 1789, on veut recommencer la Révolution; n'oubliez pas que le gouvernemeut d'alors en a favorisé le progrès tour à tour par des résistances inconsidérées et par des concessions sans mesure. » Royer a raison : le sort du pays est dans nos mains. Donnons

tout ce qui est juste et raisonnable; refusons imperlurbablement tout le reste et surtout ne nous laissons rien arracher. Soyons libéraux de principe; ne craignons pas les lois et les institutioas que la véritable opinion souhaite et dont la Charte a fait concevoir l'espérance; mais repoussons et combattons à outrance les hommes souillés de tant de crimes ou avilis par tant d'apostasies. Point d'alliance avec eux; signalonsles sans ménagements et croyons qu'ils ne seront redoutables que si nous paraissons les craindre.

« M. Pasquier m'a communiqué votre lettre sur Emeriau. Je n'insisterai pas, mais je vous dirai avec franchise que je regrelte bien moins Emeriau que je ne m'af.lige des motifs qui vous le font repousser. Il a (Sié pair de Bonaparte! Ah! croyez-moi, cessons de rappeler cette époque des CenI -Jours. Ne nous souvenons que des fauteurs de la catastrophe, quoiqu'il soit même trop tard pour les punir. Jamiis vous ne persuaderez à la nation que ce fut un crime que d'administrer, de juger, ou même de siéger dans les chambre-», à cette époque. Si vous en faites l'objet d'un reproche ou le prétexte d'une exclusion, on vous répondra par des récriminations funestes. On ira jusqu'à demander compte au Roi et à sa famille de leur départ. Rallions, en un mot, tout ce que la morale et le bon sens ne prescrivent pas de repousser. Grossissons et serrons nos rangs; plaçons-nous sur un bon terrain et périssons-y plutôt que d'en céder un pouce. Rien ne serait plus facile que de gouverner ainsi la France; mais je vois d'une part trop de répugnance ' à prendre certains partis et d'une autre part, trop de craintes de certains

i. Allusion aux répugnances de M, Laine. (Note du comte Mole.)

liommes et trop de facilités à s'en rapprocher'. Je vous parle ici à cœur ouvert, selon ma coutume et comme dans nos causeries matinales.

(( Pour finir sur Emeriau, je vous dirai que la Marine (îst méfontente avec raison.

<( Elle se plaint d'être délaissée, et de ne partager aucun des avantages et des honneurs auxquels l'ai mée de terre parti'Mpe. Ainsi elle ne compte pas un oiïicier dans la chambre des pairs et dans le Conseil d'État, où siègent tant de généraux. Des pamphlets, que vous ne lisez pas, muis que les marins lisent avec avidilé, ne cessent de faire ressortir celte différence et d'y ajouter la co npiraison de la marine auiçlaise. Il ne faut pourtant pas dégoûter de cette carrière ceux qui s'y consacrant encore; car il y aurait une grande imprévoyance à ne pas sentir l'importance des services qu'ils peuvent rendre un jour.

« Je vous confierais que le m iréchal est depuis quelque temps un peu boudeur. Je le soupçonne d'être piqué de ce qu3 vous ne lui avjz point écrit. Je crois qu'il s'attendait à recevoir une letlre de vous au sujet de l'évacuation et des mesures à prendre à cette occasion. Il a remarqué aussi que dans toute voire correspondance vous ne dites pas un mot «lu recrutement.

« J'attendr.ii pour ferm3r ma letlre de connaître le résultat du scrutin. Si nous arrivons au ballotage, je ne doute pas que nous n'ayons Ternaux. Je suis inquiet du Finistère. Quant à Manuel, vous savez que, depuis deux ans, je ne cesse de le regarder comme inévitable et que mon avis était de s'en rapprocher. Aujourd'hui il est bien tard et nous l'avons bien grandi.

1. Decazes tremblait devant les hommes de la Révolution et ♦îspèrail toujours se les concilier en se jetant dans leurs bras. (Note du comte Mole.)

Toutefois, je crois qu'on peut encore influer sur lui, mais cette négociation voudrait être conduite avec mesure, franchise et dignité. Les moyens de séduction ordinaires* échoueraient et seraient même dangereux. »

« Mais à peine cette lettre était-elle partie qu'un courrier m'apporta celle-ci :

Aix-la-Chapelle, ce 26 octobre 1818.

« Je vous remercie de votre aimable lettre du 20 qui m'a fait un très grand plaisir. Si j'ai eu quelque mérite, c'est en effet en allant par le droit chemin et en inspirant confiance par un langage de loyauté, qu'on n'était pas accoutumé à entendre. C'est également en suivant la même marche, que j'espère nous placer d'une manière convenable et honorable ; il faut un peu de patience, mais j'espère que nous arriverons à notre but. Bien certainement alors ma mission sera finie. Vous me connaissez assez, pour croire que je ne fais aucun fond sur cette popularité .d'un jour qui, comme vous le remarquez fort bien, fera bientôt place aux petites passions et aux ambitions particulières. La nature ne m'a pas doué de cette volonté tenace et soutenue qui, si elle était appuyée par un amour de la domination, me fournirait peut-être les moyens de gouverner la France pendant assez longtemps en me tenant à la première place. Gela n'est pas mon caractère, il est tourné vers un goût immodéré d'indépen-

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