‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 20 sur 232 · Les moyens que Decazes employait. (Note du comte Mole · texte numérisé non relu

Les moyens que Decazes employait. (Note du comte Mole

(lance et nullement de pouvoir. Avec celte disposition d'esprit, je serais avant six mois descendu du premier rôle au second ; et croyez- vous de bonne foi que cela puisse convenir à moi ou à la chose publique? Il est donc plus sage de tâcher de préparer les moyens de se retirer convenablement après la session, c'est ce dont je m'occupe. Mais que sera cette session? Je vous avoue que je ne suis pas content des élections que je connais. Da dix députés, il n'y en a que quatre pris parmi les candidats du gouvernement. La AJinerre* opère el a bien mis les électeurs en garde contre tout ce qui venait du ministère. Encore une couple d'années d'une march3 pareille et la France ne pourra plus être sauvée que par un coup d'État. Convenez que si tel doit être le résultat de la loi d'élection, je n'avais pis tout à fait aussi tort de vouloir qu'elle fût modifié'*. M. Decazes se console d'avance de voir M muel sortir de la Vendée, en disant qu'en Angleterre le ministère n'a pu empêcher Sir Francis Burdett et M. Brougham d'être élus ; mais en Angleterre les trois quarts des élections ne sont pas populaires et chez nous elles le sont toutes. En Angleterre, l'aristocratie

i. La Minprve est un des pamphlets qui à aucune époque ait le plus influé sur l'opinion publique. Elle était rédigée avec autant de malice que d'esprit par Benjamin (lonstant e» surtout Etienne. Ce dernier, dans ses lettres sur Paris, faisait an ministère et même aux Bourbons, tout le mal qu'on peut faire par les insinuations les plus perfides ou le ridicule le plus habil ment préparé. (Note du comte Molé.j

2. Ici M. de Richeli>-u fait allusion à son insistance, lors de lii préS'^ntation en 1817 de la loi d'élection, pour que les deux degrés fussent préférés à l'élection directe. 11 me céda de confiance et, comme il me le dit, sans conviction, parce qu'il se défi lit de ses lumières et qu'il reconnaissait en moi plus d'expérience des affaires et surtout plus de connaissance du pays. (Id.)

a de profondes racines, chez nous il en existe à péirié de nom. Si au moment où nous avons tant de moyens de popularité, nous avons tant de peine à faire passer un petit nombre de nos candidats, que sera-ce quand ces moyens seront épuisés et que l'opposition aura acquis de nouvelles forces? Je plains ceux qui gouver^neront alors, ils n'auront pas une tâche facile. Cette tendance vers les doctrines populaires, cette invasion des- idées libérales et cette impatience de toute espèce d*ordre et de subordination sont bien propres à justir fîer les craintes de l'empereur Alexandre* et à engagel' les grandes puissances k se mettre tin peu en garde contre quelque nouvelle explosion qui, en détruisant la tranquillité de la FVance, menacerait celle de l'Europe. C'est aussi ce qu'elles feront', mais nullement d'une manière offensante pour nous et en nous regardant comme leur allié et leur égal tant que nous maintiendrons le gouvernement existant. Nous n'avons rien à dire à ces précautions, qui d'ailleurs seront secrètes et qui ne paraîtraient au grand jour que si l'absolue nécessité obligeait à y avoif recours.

« L'empereur Alexandre n'a pu être déterminé à rester plus longtemps à Paris, et comme il ne verra

1. Ces craintes alors suggérèrent à Alexandre de bien autres desseins que ceux qu'il a exécutés depuis. Reconnaissant la soiïrce du mal dans la prétention des émi>frés, de la Cour et les préjugés de l'héritier du trône, l'empereur de Russie ne songeait qu'à écarter de tous les emplois, en France, le parti de l'ancien régime et' à faire accepter aux Bourbons la France telle que la Révolution l'avait faite. (Note du comte MoIé.) •

2. C'est en effet ce qu'elles firent; mais les précautions dont elles convinrent et les mesures qu'elles prirent changèrent par la suite de caractère et d'objet, lorsque la crainte des révolutions militaires domfna toutes les pensées d'Alexandre et ée propagea dans tous les cabinets, (/rf.)

AVEC LE BUC. DE RICHELIEU. 5f

que le Roi, ma présence *-ou celle de- Pozzo n'eût élë d'aucune utilité. D'ailleurs je ne voulais pas me trou ♦^ ver aux revues. S'il eût été plus à désirer que l'empe^ reur s'arrêtât davantage à Paris, croyez qu'il y aurait eu de grands inconvénients à un séjour qui aurait donné carrière h l'intrigue; et qui sait les craintes qu'on serait parvenu à inspirer sur l'état intérieur de la France ! Une visite très courte, faite évidemment pour le Roi et uniquement pour le Roi, a bien son mérite. Il y a une manière d'expliquer qu'il fatil que vous disiez à vos collègues, afin qu'eux et vouç le répandiez dans le public, c'est que l'empereur Alexandre est très pressé de revenir ici, parce que ses ministres ne pouvant rien arrêter sans ses ordres doivent lui rendre compte chaque jour des délibérations, tandis que le Roi de Prusse, confiant aux siens ses pleins pouvoirs, peut rester plus longtemps absent sans retarder la marche des affaires. Je crois toujours que nous sommes ici jusqu'au 13 novembre et que du 20 au 23 je serai à Paris. Je n'ai pas besoin de Vous dire combien je serai heureux de vous revoir et de vous renouveler l'assurance de mon inaliénable dévouement. » ' •-.

- <( Cette lettre demandait prompte réponse; j'y fis celle-ci :

Paris, ce 29 octobre 1818.

<( Quoique je vous aie écrit hier, je reprends la plume aujourd'hui, parce que j'ai reçu de vous une lettre qui m'a fait un très grand plaisir, parce que

1. J'avais pressé M. de Richelieu d'accompagner l'empereur de Piussie à Paris ou de le faire accompagner par Pozzo, pour Ip prémunir contre les fausses et funestes impressions qu'on voudrait lui donner. {Id.)

dans les moments d'épreuves, tels que celui-ci, j'aime à vous ouvrir mon cœur et j'éprouve le besoin de me rapprocher de vous. O.i vous aura mandé les nouvelles de la Sarthe apportées hier soir par M. de Brézé, On ne peut révoquer en doute l'existence d'un vaste complot, dont le centre et les chefs sont h Paris et dont l'objet est l'expulsion plus tôt ou plus tard de la maison de Bourbon. Ce complot ne consiste que dans un accord entre certains hommes et l'appel qu'ils font à de nombreux intérêts. Quand on a vu la France pendant les Cent Jours, on ne peut s'empêcher de craindre que ce parti ne soit réellement le plus fort. Mon opinion personnelle est qu'il n'est pas impossible, et voilà tout, de l'emporter sur lui ; mais il n'y a que le ministère actuel qui puisse le tenter avec quelques chances de succès. Celle session sera définitive; soit que nous partions, soit que nous restions après elle, l'avenir de la monarchie dépend de la manière dont elle se terminera. Il faut nous hâter de donner tout ce qu'il est juste d'accorder, afin de commencer le règne de la force qui n'est que l'impartiale justice à la main inflexible. Avec le progrès que suit l'opinion, il faut compter que le résultat des élections de l'année prochaine nous sera fort contraire et qu'alors la majorité nous échappera. Modifier la loi des élections serait mauvais ou impossible. Vous ne pourriez en avoir, vous n'en obtiendriez pas une meilleure. Il y a des pas rétrogrades qu'un ministère ne peut pas faire sans perdre toute considération. Nous sommes placés dans celte question omme M. Pitt dans celle des catholiques. Je vous avoue que je ne croirais pas pouvoir rester en place le j >ur où l'on proposerait de modifier la loi. Un autre m^yen m'est venu à l'esprit : il demande, j'en conviens, une mûre réllexion. C'est,

en nous appuyant sur la liberté que laisse le départ des étrangers, de proposer la revision tant demandée des articles de la Charte relatifs à l'âge des députés, à leur nombre, et au renouvellement par cinquième. Le but serait, comme vous le prévoyez bien, de changer ce dernier article. Nous aurons cette année encore une chambre excellente et une majorité d'autant plus compacte qu'elle sera plus inquiète. Si nous conservons cette chambre pendant cinq ou sept an?, nous sommes sauvés. Je défierais, au contraire, de résister à ce renouvellement annuel par cinquièmes et à la détérioration de l'opinion qu'il entraîne par les pamphlets qu'il fait éclore, l'agitation et les espérances qu'il entretient. Je vous livre cette idée ; je l'ai déjà communiquée à M. Laine et à M. Pasquier; elle vaut au moins qu'on l'examine.

« Je ne fermerai ma lettre qu'après le dépouillement du scrutin. J'ai prévenu ce matin M. Decazes que le Journal général annonçait comme sûre l'élection de La Fayette dans la Sarthe et de Basterrèche dans les Landes. Cet impudent mensonge avait déjà consterné les bons et enhardi les méchants. Le même journal a publié un article sur les Danaides, où il loue l'empereur Alexandre aux dépens du Roi de Prusse ; il va, je crois, être suspendu. Je ne sais rien de l'entrevue à laquelle vous attachiez, avec raison, tant de prix, si ce n'est que le Roi a écrit à M. Decazes qu'il était très content. Avez-vous lu la relation de la campagne de 1815 par Gourgaud? C'est un écrit très remarquable : il m'est démontré que Bonaparte en est le véritable auteur. J'y retrouve son style, ses idées, ses vues, et des phrases qu'il m'a faites mille fois sur l'art de la guerre en général et sur les généraux. »

64 CONVËNflÔNi D^AIX-LA-GUAPELLE.

« Cependant Alexandre et lé Roi de Prusse entraient •dans Paris -à peu près au même instant où je recevais la lettre de M. de Richelieu. Le premier dîna chez le Roi, ne vit que la famille royale, fut très aimable pour elle et repartit. Le second, gardant un sévère inco- •gnito, mena quelque temps à Paris un genre de vie jqu'il paraissait préférer de beaucoup à l'étiquette de la Toyauté; ce prince timide, mélancolique, sage et iborné, se plaisait à parcourir notre capitale comme un simple particulier, et passait presque toutes ses soirées aux petits spectacles des boulevards. - « Le Moniteur du 24 octobre donna au public le texte même de la convention signée le 9 à Aix-la- Chapelle, par laquelle notre territoire devait être entièîrement délivré le 30 novembre ^t la somme restant à payer par la France demeurait fixée à deux cent soixante-cinq millions, dont cent millions payables au cours des rentes du 5 octobre.

; « On n'avait certainement pu espérer que le Con- .grès aurait une issue plus favorable ou plus prompte, -mais les intrigues des capitalistes français, jointes au i>ruit de la retraite de M, de Richelieu et d'un changement de ministère, produisirent une baisse si rapide .des fonds publics que toutes les fortunes particulières »én furent ébranlées. Rien ne fut moins honorable et imoins patriotique que la conduite des banquiers de iropposition dans cette circonstance. D'abord, iis •avaient désespéré de la France et refusé de prendre :remprunt. Voyant ensuite que les étrangers, qui 'à leur. défaut nous prêtaient leur crédit, s'en trouvaient bien, ils éclatèrent en murmures et en critiques et m'épargnèrent rien pour faire échouer l'opération qui assurait notre délivrance. Laffitte, appelé chez le ministre des Finances pour aviser aux moyens d'ar-

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