‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 213 sur 232 · VOTE DE L ARRESSE MALGRÉ LE MINISTERE · texte numérisé non relu

VOTE DE L ARRESSE MALGRÉ LE MINISTERE

u Nous VOUS félicitons, Sire, de vos relations constamment amicales avec les puissances étrangères, dans la juste confiance qu'une paix si précieuse n'est pas achetée par des sacrifices incompatibles avec l'honneur de la Nation et la dignité de la Couronne. »

L'adresse fut discutée en comité secret. Pasquier réclama la suppression du passage relatif à la politique extérieure. M. de Serre intervint dans le même sens. Delalot et La Bourdonnaye s'y opposèrent avec véhémence. « Le commentaire et la discussion que les ministres ont l'imprudence de provoquer, dit M. Mole, sont bien plus fâcheux et offensants pour eux que l'adresse elle-même. Je vais chez Pasquier sur son invitation. 11 me lit une note qu'il a fait rédiger sur la situation actuelle de l'Europe et nos rapports avec chaque puissance. Il m'insinue finement et en m'accablant d'éloges, qu'il ne peut plus m'envoyer à Naples non plus que dans aucune grande ambassade, exceplé celle d'Angleterre, à cause de Vultracisme de tous les cabinets. »

Le 26 novembre les journaux publièrent la protestation que les pairs de l'extrême droite avaient déposée sur le bureau de leur chambre. M. Mole rédigea un projet de réponse que tout le monde approuva, mais que fort peu promirent de signer. Les choses en restèrent là.

Le jour du scrutin sur l'adresse était arrivé. Tous les yeux étaient fixés sur M. de Villèle. Il avait eu connaissance par M. Pasquier de toutes les pièces diplomatiques et avait pleinement approuvé le ministre des Aflaires étrangères. Allait-il s'aliéner ses amis politiques en ne volant pas l'adresse? Il adopta un de ces moyens termes qui étaient dans son caractère, et s'abstint ouvertement. Louis XVllI, prenant cette altitude

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pour une marque de déférence, lui en sut gré par la suite.

L'adresse, repoussée par le ministère, fut votée à une forte majorité, grâce â l'alliance de la droite avec la gauche.

Le conseil se réunit le soir chez le Roi qui se montra vivement blessé de la conduite des royalistes. Louis XVIII refusa d'entendre l'adresse, et décida (|u'il ne recevrait qu'une simple députation composée du président et de deux secrétaires. Ravez fut introduit le soir même et le Roi lui adressa ces paroles :

u Je connais l'adresse que vous me présentez.... Dans l'exil et la persécution, j'ai soutenu mes droits, l'honneur de ma race et celui du nom français. Sur le trône, entouré de mon peuple, je m'indigne à la seule pensée que je puisse jamais sacrifier l'honneur de la Nation et la dignité de ma couronne.

(( J'aime k croire que la plupart de ceux qui ont voté cette adresse n'en ont pas pesé toutes les expressions. S'ils avaient eu le temps de les apprécier, ils n'eussent pas souffert une supposition que, comme Roi, je ne dois pas caractériser, que, comme père, je voudrais oublier. »

Puis il congédia la députation d'un ton brusque sans ajouter un seul mot.

Les ministres se montrèrent fiers et triomphants de cette réponse et ne dissimulèrent pas leur satisfaction de la manière dont ils croyaient s'être tirés d'une situation difficile. Mais le temps n'était plus où quelques phrases tombées du trône produisaient une impression profonde sur les assemblées.

La dissolution était la seule ressource qui restait au ministère. Louis XVIII y était décidé, mais rien ne permettait de croire que, circonvenu comme il l'était

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de toutes parts, il persévérerait dans cette résolution.

L^s ambitieux n'eurent jamais tant d'espérances. Talleyrand s'employait activement à renforcer l'alliance de la droite et de la gauche pour renverser M. de |{ictielieu qu'il comptait|bien remplacer. Il rêvait toujours de son ministère <( en macédoine » comprenant î.a Bourdonnaye, Sébastiani, Chateaubriand, Mole, 'le Broglie, Mollien, tout en reconnaissant que Decazes avait de nouveau des chances. La gauche et le centre gauche travaillaient en effet à le ramener au pouvoir, mais M. de Talleyrand ne le redoutait pas. « Dacazes, disait-il, vaut mieux que ce qui existe, parce que ce qui existe a seul des racines, un point d'appui à l'étranger, tandis qu'un favori, qui déjà n'a pas pu ou pas su résister, est facile à renverser une seconde fois. »

M. de Richelieu hésitait toujours à demander au Roi de dissoudre la chambre. M. de Serre eut la singulière idée de présenter aux députés deux projets de loi qui impliquaient la confiance, l'un restreignant la liberté de la presse, l'autre demandant la censure pour cinq ans. Une violente opposition se forma aussitôt. Delalot renouvela ses attaques avec une véhémence accrue et accusa les ministres « d'avoir empoisonné l'adresse aux yeux du Roi. » M. de Serre, déconcerté, répondit à peine. Pasquier, qui n'assistait pas à la séance, ayant été particulièrement visé, le garde des Sceaux parut l'ab indonner. « ...Quant à la haine des royalistes, dit-il, si c'est de tout le ministère que l'on a voulu parler, nos paroles et actions démentent une pareille assertion ; si c'est de quelques ministres en particulier, ce n'est pas à moi de répondre. » Donadieu voulut intervenir et profiter de l'occasion pour prononcer un discours, qu'il avait depuis longtemps préparé, contre la Russie et le duc de Richelieu. Ravez put obtenir que

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la chambre refusât de l'entendre. Donadieu se vengea de cet échec en publiant son discours quelques jours plus tard.

A la fin de la séance on discuta le jour où les bureaux devaient nommer la commission du budget. La date demandée par le ministère fut repoussée par la même majorité que celle qui avait voté l'adresse.

Les ministres pensaient pouvoir se maintenir malgré une chambre hostile, en lui présentant des lois que la logique lui interdirait de repousser, mais à chaque instant des incidents surgissaient. La discussion d'une pélition sur les journaux mit le feu aux poudres; l;i droite fit dévier le débat et revint sur l'adresse et sur la réponse que le Roi y avait faite. M. de Castelbajac se lança dans une diatribe passionnée contre tous les ministres et Salaberry présenta l'ultimatum de la droite, en déclarant qu'il n'y avait plus rien de commun entre les royalistes et le ministère. Aucun ministre ne répondit et la séance fut levée.

M. de Villèle n'avait pas voulu s'associer aux violences de ses amis, quoique comprenant qu'elles lui. frayaient le chemin; il s'abstint de paraître à la tribune, mais dans des conversations de couloir il se répandit en critiques acerbes « contre Pasquier et <'.onsorts », et couvrit d'éloges M. de Richelieu, pensant par là l'isoler de ses collègues.

La situation n'était plus tenable. M. de Richelieu ne pouvant se résoudre à demander au Roi la dissolution, Pasquier et Mounier s'efforçaient de l'y décider et se lamentaient de ses hésitations. Par ailleurs, les royalistes pressaient le duc de laisser partir Mounier cl Pasquier et de former un ministère avec M. de Villèlf. Le duc s'y refusa; ses sœurs lesoutinrent dans ce refu.«, mais l'empêchèrent de casser la chambre, mesure à

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laquelle il s'éfait enfin rallié. « Elles veulent, écrit M. Mole, qu'il reste ministre à tout prix, même au prix de son honneur, et comme en 1818 et en 1819, lui font un tort irréparable. Le pauvre duc perd toute considération, elles en font une espèce de Cassandre politique. Leurprojetseraitdele faire rester minisire, pourvu qu'il obtienne des chambres un budget quelconque. » La fin du ministère était imminente. L'alliance de la «iroite et de la gauche restait inébranlable, du moins JUS [uk sa chute. On accordait en général fort peu de chance àDecazes, mais beaucoup à Talleyrand. La Bourdon naye et Sébasliani étaient d'accord pour lui proposer la formation d'un ministère composé d'éléments pris dans la droite et dans la gauche.

Royer-Collard regardait le duc comme perdu sans retour. Il hésitait cependant à le combattre à l'occasion (le la loi sur la presse. « Il me consulte, dit M. Mole, pour savoir s'il parlera sur la censure, et m'explique ce qu'il compte dire. Il considère, ainsi que je le fais, qu'on ne pourra essayer de gouverner que lorsque la droite aura fait son ministère et se sera mise hors de cause par ses bévues. »

M. de Talleyrand crut que son heure allait de nouveau sonner. Il donna un grand dîner politique où M. Mole fut convié. Ce dernier y rencontra la princesse Tyskiewicz, qui l'invita h son tour pour le lendemain. Il s'y rendit et se trouva placé à côté de M de Talleyrand. « Le prince, écril-il, me raconta qu'en avril 1814 Nesselrode arriva le premier à Paris de la part d'Alexandre, et avec des pouvoirs qui l'accréditaient auprès de lui, Talleyrand. seulement. Nesselrode, en présence du duc de Dalberg, lui proposa de la part de son maître de mettre le duc d'Orléans sur le trône. Talleyrand lui répondit :

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