‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 26 sur 232 · I. Ce on était Decazes, (Note du comte Mole · texte numérisé non relu

I. Ce on était Decazes, (Note du comte Mole

aux chambres, leur signaler le danger et mettre toute la responsabilité sur elles, si elles nous refusent les moyens d'en triompher. Elles répondront, n'en doutez pas, à cet appel et une immense majorité se déclarera pour nous dans leur sein et dans le pays.

« Je ne doute pas que vous n'obteniez les délais que vous demandez, ainsi que la faculté de payer en traites sur l'étranger. Les alliés sentiront que ce n'est pas manquer à nos engagements, que de leur demander les moyens de les remplir. Nous leur avons prouvé notre loyauté, notre bonne volonté. Il faut qu'à leur tour ils souscrivent à une nécessité plus forte qu'eux et que nous.

« Mais je ne cesserai de le redire, soyons ennemis de nos ennemis et ne dépendons de personne, pas même de nos amis. Laisseron.s-nous, par exemple, à la tête de la Banque le président du comité d'insurrection ? Ne nous lasserons-nous pas d'ajouter à son immense fortune? Il faut l'avouer, le pauvre Corvetto n'a ni la force d'àme ni celle de corps, que demanderait sa position.

« En tout, je vous le dis avec franchise, la question est de savoir si nous sommes suffisants pour les circonstances, où le Ciel, dans sa rigueur, nous a placés; si nous serons forts delà vraie force, compagne du calme et de la constance, également éloignée de tous les excès. En frappant la Révolution, si nous avons l'air de nous rapprocher de la Cour, nous sommes perdus; car la France déteste et redoute encore plus la Cour que la Révolution.

« Adieu, l'heure me presse, je laisserais partir le courrier si je m'.ibandonnais à la consolation de causer avec vous. Il n'y a que vous qui m'inspiriez cette confiance complète ; je vous dois le plaisir de

la'issec lire à quelqu'un jusqu'aiU fond de mon cœur; Je vous conjure de brûler ma lettre ^

« M;ie duG d'Angoulôme devait partir le 2 novembre pour Aix-la-Chapelle et visiter nos villes frontièresaffraiichies. Je fus la veille lui faire mes adieux. Ce prince me parla avec bon siens et inquiétude de la situation où il nous laissait. « Faites bien ce qu'il faut, me répétait-ïl, pour vous maintenir en place; car vous aurieiz pour successeurs dès ministres ultralibéraux ou ultra- royalistes, qui, les uns et les autres, conduiraient infailliblement la France dans un abîme de maux. Je crois la ligne que vous avez suivie la bonne, mais aujourd'hui il devient nécessaire, sans faire aucune importante concession, de se rapprocher des rèyalistes raisonnables. »

« Si M. le duc d'Angoulême n'eut pas été élevé, nourri, dans cette funeste atmosphère qui environne dès le berceau les princes de la Maison de Bourbon, sa raison aurait été aussi exempte de préjugés que son âme était exempte de passions. Son discernement naturel l'empêchait souvent de partager les préventions et les effarements de ceux qui l'entouraient. Ainsi, à cette époque, au lieu de considérer la nomination de M. de la Fayette à la chambre des députés comme la chose du monde l'a plus alarmante, il la regardait comme une conséquence inévitable du gouvernement représentatif qui, librement exercé, devait amener à

1. Elle se J:essent, je l'avoue, de l'émotion qui m'avait gagné. Je manquerais à la vérité en ne la faisant pas connaître et je perdrais le (Iroit de tout dire sur les autres, en taisant quelque chose sûr moi. (Noie du comte Mole.)

la chambre les plus fermes appuis comme les advér» saires les plus signalés du pouvoir. >

« Mais le contre-coup deséleclionslibérales se faisait sentir bien plus fortement encore à Aix^la^Gbapeile qu'aux Tuileries. :

(( M. de Richelieu y prit une résolution à laquelle personne peut-être, excepté lui, ne s'était attendu* Decazes en reçut une lettre, où, après avoir fait la plue sombre peintar.i de l'avenir qui se préparait, il déclarait le danger trop grand pour qu'il put honorablement se retirer et annonçait qu'il périrait plutôt sur les marches du trône. Le favori, en me montrant cette lettre, ne sut pas me dissimuler son chagrin, puis il ajouta ces paroles qui ne manquaient ni de prévoyance,ni de jugement:

« Le duc me revient déterminé à changer la loi des élections et à faire aux ultras des concessions^ auxquelles nous ne pouvons, ni ne devons jamais consentir. Je vais lui répondre que s'il croit^uii changement de système nécessaire, il ne peut l'entre^ prmdre qu'avec un nouveau ministère formé avantlà session. » ^^

(( — Dans ce plan^ répliquai-je, nous devons^ travailler de bonne foi à ce que ce ministère ne nous fasse pas regretter et qu'il puisse accomplir tout le bien que nous n'avons pu faire. Pour cela, il faut le composer d'hommes habiles, qui offrent des garanties à tous les partis et auxquels nous promettrons notre silence quand nous ne les approuverons pas et notre appui quand nous les approuverons. Dans cette pensée, on. pourrait mettre Laine à la Justice, Yillèle à l'Intérieur, Pozzo à. la Marine, Lauriston à la Guerre et Mollien aux Finances. »

(( Decazes, tout en approuvant ces désignations.

m'avoua nettement le projet et l'espérance de remplacer promptement ce ministère par un autre à la tète duquel il se mettait et où il voulait bien m'accorder une place. Toutefois, ses idées sur son amitié variaient tellement, ses projets se succédaient si rapidement dans son esprit, qu'il me parla en même temps d'ambassade pour lui, pour Pasquier et pour moi. En le quittant, j'écrivis à M. de Richelieu :

2 novembre 1818.

« Hier, M. le duc d'Angoulême, à qui j'allai dire adieu, m'a parlé longtemps de notre situation. Il en est effrayé, mais avec sa raison et sa mesure ordinaires. En résumé, il croit nécessaire de se rappro* cher des royalistes, « mais, a-t-il ajouté, sans leur faire aucune concession ». J'ai eu à ce sujet un long entretien avec M. Decazes et M. Pasquier, dont je dois vous rendre compte. M. Decazes vient de recevoir une lettre de vous, où vous lui annonciez votre résolution de rester tant qu'il y aurait du danger. Vous me l'aviez toujours dit, et c'est aussi ce qui m'a toujours empêché de croire à votre retraite. Mais en restant, que ferezvous? pour que votre dévouement soit utile, il faut prendre un pirti efficace. Or, il ne s'en présente que deux: celui de se rendre maître de l'avenir en prorogeant la chambre pour cinq ans, ou de se rapprocher en etîet des royalistes en changeant la loi des élections. Si vous vous arrêtiez à cette d«irnière idée, il n'y aurait que vous et M. Laine qui puissiez' y donner suite. Indépendamment de ce que la majorité du conseil ne pense pas encore que le mal vienne de la loi des élections, nous l'avons, et je l'ai en particulier,

défendue avec trop de chaleur pour rester en place si on la modifie. Vous ne sauriez d'ailleurs attirer à vous les royalistes, ni rien gagner sur Monsieur, si vous ne faites entrer des éléments nouveaux dans la composition du ministère. Voici donc comment, dans ce plan, je le formerais : je ferais passer M. Laine à la Justice, je mettrais M. de Villèle à l'Intérieur, Lauriston à la Guerre', Mollien aux Finances, Pozzo à la Marine, et je supprimerais la Police. Les masses, qui ne veulent que de la légalité et du repos, trouveront dans de pareils noms de suffisantes garanties. Néanmoins pour bannir tout soupçon de réaction, et pour que la Nation ne conçoive aucune alarme, il serait nécessaire que vos anciens collègues parussent toujours liés avec vous de sentiment et de principes. Il faudrait les rattacher au gouvernement par des liens qui no laissassent aucun doute sur les sentiments <lu Roi à leur égard et la sincérité de leur union avec vous. Dans les chambres, nous devons vous défendre, et si vous proposez des mesures que nous n'approuverions pas, nous devons le témoigner .seulement par notre silence. Mollien rassurerait même les hommes des Cent Jours, et vous apporterait une capacité véritable. Pozzo, à la Marine, vous préparerait un successeur, mais cela ne peut réussir que si vous le faites avant l'ouverture des chambres. Pendant la session, vous rencontreriez des résistances qui vous tMilraineraient à des coups d'Ktat bien dangereux. M. Decazes vous écrira, je crois, dans le même sens. Il n'y a de difficulté que pour lui. Comment ferez-vous pour vous en passer auprès .du Roi? Une fois hors du

I. La complète iocapacité de Lauriston ne m'était pas alors connue. (Note «lu comte Mole.)

cabinet, conservera-t-il son crédit et son inttuence, ou les emploiera-t-il à votre gré ?

« En un mot et pour conclure, il faut faire quelque chose, et promptement. Puisse le Ciel vous inspirer la résolution qui peut sauver notre chère patrie. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il n'y aura jamais, je crois, sept hommes qui cherchent la lumière de meilleure foi. J'ai été dans tout ceci fort content du maréchal, il est très prononcé pour le renouvellement quinquennal.

« Adieu, il y a bien longtemps que vous ne vous êtes adressé à moi. J'espère que mon tour viendra bientôt. Quel que soit le parti auquel vous vous arrêterez, comptez-moi toujours parmi ceux qui vous sont à jamais dévoués.

• « Je n'ai pu savoir un mot de la conversation du Roi avec l'empereur; vous me feriez plaisir de m'en apprendre quelque chose.

«•Au moment où je remettais cette lettre au courrier, je reçus les deux ci-après :

Aix-la-Chapelle, le 30 octobre 1818.

(( Voici une lettre de la poste' que j'ai cru devoir vous communiquer, elle donne sur Saint-Domingue des informations qui m'ont paru fort intéressantes.

<( — La tendance plus que libérale qu'ont prise les

1. D'! la poste ici signifiait une lettre Hécachetée à la poste par le directeur général Mézy dont il avait envoyé copie à M. de Rich-ilieu. Je crois l'avoir dit, Decazes avait donné autant d'extension que d'activité au cabinet noir et, comme on le voit, les lettres même adressées à ses collègues étaient ouvertes et lues. (Note du comte Mole.)

A AIX-LA-GIIAPELLE. 67

électioQS me paraît faire impression ici, d'autant qu'on avait cru que les bonnes nouvelles que j'avais envoyées auraient donné au gouvernement une influence qui parait être, en général, bien faible. On calcule qu'à l'avenir elle doit encore diminuer et la crainte de nouveaux troubles dans notre triste patrie vient altérer les bonnes dispositions où l'on était à notre égard. Gela est assez naturel, et il est difficile que l'Europe, à peine sortie des malheurs qu'elle a dû à son imprévoyance dans les commencements de notre Révolution, ne veuille pas être prise une seconde fois au dépourvu. Je ne puis encore vous rien dire sur les résultats que produira l'impression que je vois naître, ceci ne sera probablement décidé qu'à l'arrivée de l'empereur Alexandre, qu'on attend d<^main au soir. J'apprendrai sans doute quelque chose de sa visite au Roi demain matin.

« Notre situation mérite les plus profondes méditations. Le parti ultra-royaliste est écrasé au-d;L*Ià même de ce qui serait désirable; les révolutionnaires ont pris un ascendant tout à fait inattendu et d'après ce qu'on me mande des manœuvresdu comité central de Paris, ils agissent avec une audace et un ensemble bien autrement dangereux que les sociétés secrètes. Tout cela mérite la plus sérieuse attention, si nous ne voulons pas voir la France inondée une autre fois par des gens qui ne demandent pas mieux que d'y revenir. Il est de mon devoir de vous dire à quoi nous nous exposons, si nous ne sommes pas sages. 11 est beaucoup plus difficile de trouver et d'appliquer le remède, il paraît que le mal a fait bien plus de progrès que nous ne croyons. Je m'attends à Benjamin Constant à Paris. Vive la liberté de la presse pour affermir un gouvernement et des institutions nais-

santés! Cependant, d'après ce qui se passe, nous l'aurons et celle des journaux aussi ; vous aviez raison, la reconnaissance de ce que le ministère a fait pour délivrer la France, n'a pas été de longue durée, mais nous aurions eu tort de ne pas nousy attendre. Adieu, je ne suis pas sujet à voir en beau, mais je vois plus en noir que jamais ; puissé-je me tromper dans mes sinistres pressentiments.

« Vous connaissez mon bien inaltérable attachement.

Aix-la-Chapelle, ce 31 octobre 1818.

« Je vous remercie de votre aimable lettre ; depuis lors, les choses vont de mal en pis. Gela ne rend pas ici ma position agréable, ni facile, et j'aurais mauvaise grâce à trouver mauvais que l'on se mît un peu sur ses gardes. Il sorabon de nous y mettre aussi, car ceci va vite, et la partie paraît bien liée. J'ai, je vous avoue, grande envie de retourner h Paris, d'autant qu'il y a à j)arier que je ne ferai pas grand'chose de bon ici.

'< Cependant, comme un départ avant que tout ne soit terminé serait peut-être inconvenant, je resterai, quoique, certes, il m'en contera de répondre à toutes les questions qui vont m'«Hre adressées. Ces gens-là auraient bien dû attendre à l'année prochaine, même pour leurs propres intérêts. Il faut espérer que des projets annoncés aussi paiement (?) réuniront les hommes qui ne veulent pas, commes vous lo dites, recommencer 89. Il faut, si nous le pouvons, marcher droit et ferme et rallier tout ce qu'il y a d'honnête et

de royaliste, sans quoi la France est perdue et nous restons sous le poids d'une horrible responsabilité, quoique probablement d'autres n'eussent pas fait mieux que nous. Je ne me suis pas opposé à la nomination d'Emeriau, parce qu'il a été pair dans les Cent Jours, mais pour ne pas évincer un vieux serviteur du Roi pour le mettre à sa place. S'il y a une place vacante, je ne demande pas mieux qu'il l'obtienne.

<( Je serais fâché que le maréchal boudât parce que je ne lui ait pas écrit, je l'ai fait pour le seul objet ssentiel, mais pas de ma main, et je croyais l'obliger par là, en ne le mettant pas dans le cas de me répondre lui-même, ce que je crois qu'il n'aime pas. Cependant, ayant un prétexte aujourd'hui, je lui écris une lettre, la plus aimable que je peux ; je suis fâché que le Roi de Prusse ait diné chez le Roi le jour de son arrivée, j'aurais mieux aimé que l'Empereur eût pu causer avec lui un peu plus à l'aise. La conversation doit avoir été bien courte. Au reste, tout cela est secondaire, si nous étions sages au dedans, le dehors ne m'inquiéterait guère ; mais si nous devenons inquiétants, malheur h la pauvre France, qui, au reste, n'aura h se plaindre que d'elle-même.

<( Vous sentez que tout cela me préoccupe un peu, surtout n'ayant guère que Pozzo à qui en parler. Je crains qu'à mesure que les événements se développeront, l'envie de s'associer à la fortune de la France ne diminue chez lui; au reste, c'est une supposition qui n'est appuyée d'aucune preuve.

« Mille et mille amitiés bien sincères.

« Avant de répliquer à ces deux lettres de M. de Richelieu, je voulus m'assurer de la situation d'esprit

de chacun de nous ; j'allai donc au conseil du lundi 2 novembre avec l'intention d'y bien observer ce qui s'y passerait, il fut agité; les fonds publics baissaient toujours et la Banque venait de restreindre ses escomptes. Decazes, qui s'était fait attendre près d'une heure et demie, nous trouva discutant de nouveau le projet de loi sur la presse. Au lieu d'adresser à ses collègues quelques excuses et de se mettre au courant de la discussion, il jeta sur la table un portefeuille plein de sa correspondance, qu'il se mit à lire comme s'il eût été seul dans son cabinet. Il ne restait plus que lui à entendre et nous attendions tous de savoir pour quel parti il se rangerait. Enfin, interrompant sa lecture, il dit au garde des Sceaux de lui faire le résumé des différentes opinions, c^ dont celuici s'acquitta très humblement. Alors Decazes déclara qu'il adoptait le jugement par jury des délits de la presse, ce qui était le signe d'alliance avec les doctrinaires. 11 se mit ensuite h divaguer longuement selon sa coutume, se complaisant dans ses paroles et croyant faire preuve de délicatesse et de savoir, en s'attachant aux plus minutieux détails de la rédaction. Pasquier nous lut ensuite la liste définitive du Conseil d'Etat, telle qu'elle devait être présentée le surlendemain au Roi et dont Janet fut encore exclu. <( En rentrant chez moi, je répondis au duc de Richelieu :

Paris, ce 4 novembre 1818.

« .le vous remercie de vos deux lettres du 30 et du 31. La vue de votre écriture me fait toujours du bien. Les lettres de Saint-Domingue me sont parvenues en original au même moment oii je recevais vos

copies. Ce sont les ouvertures qui, comme je vous l'ai mandé, m'avaient été annoncées. J'ai reçu aussi hier une dépêche du gouverneur de la Martinique qui m'annonce que Boyer a fait inviter M. Haraut de Ligny, notre agent à Saint-Thomas, de se rendre auprès de lui pour recevoir des propositions qu'il pourra transmettre au gouvernement du Roi. Je vais communiquer tout cela ce malin au Roi, au conseil, et je donnerai, comme vous l'imaginez bien, toute l'attention et la suite convenable à ces heureux commencements.

« Ce que vous me dites de voire position à Aix-la- Chapelle n'est que trop vérilable. Cependant, ne vous découragez pas. En profitant du mouvement d'opinion (|ui se manifeste chez tous les honnêtes gens, on pi'ut tout sauver. Mais sachez employer celte session. Plus j'y rélléchis, et plus je m'arrête à l'idée que je vous ai indiquée dans ma dernière lettre, d'un changement de ^ministère. Encore une fois, vous n'avez que deux partis h prendre : vous mettre à la tête des libéraux qui consentent aux Bourbons, ou vous rapprocher des royalistes qui consentent à la Charte. Le premier de ces deux partis est encore, à mon avis, le meilleur, mais vous y répugnerez, et lors même que vous vous résigneriez en masse, vous auriez une peine extrême à le suivre dans tous ses détails. Le -t'cond offre des dangers, mais je ne le regarde pas rumme destitué de toutes chances de succès, et il convient mieux à votre penchant et à yolre caractère. Xi l'un ni l'autre ne doivent être pris à demi, ni quand la session sera commencée. Le rapprochement avec les royalistes ne peut s'opérer que par le changement de la loi des élections et en leur donnant des garanties dans la composition du ministère. D'ailleurs,

il faut des boucs émissaires, nous vous en servirons. Cela sera d'autant moins injuste que vous avez consenti à cette loi qu'on nous reproche tant, beaucoup plus par déférence pour notre avis, que par conviction. Notre position, en vous quittant, sera sans doute embarrassante et pénible, mais c'est au pays qu'il faut penser et non à nous; rélléchissez-y donc bien, car dans ce plan, vous devriez tout proposer à Aix-la-Chapelle, pour exécuter ici en arrivant.

« Je conçois les inquiétudes de l'Europe. Vous les trouverez cependant exagérées en considérant les choses de plus près. On peut craindre des changements dans la forme du gouvernement, même un changement de dynastie, mais point de révolution rcvolutionnaire qui menace l'Europe d'un nouvel ébranlement. Déjà les esprits se calment, et les indépendants annoncent qu'ils seront dans les chambres d'une grande modération. J'aimerais bien mieux qu'ils fissent quelque levée de boucliers, mais ils sont trop bons tacticiens et ils sentiront qu'ils doivent attendre un nouveau renfort. Il est de la dernière importance que les mesures de j>révoyance arrêtées i'ulre les souverains restent profondément secrètes, car elles nous feraient un mal extrême si elles étaient connues.

(( Le désordre à la Bourse a été grand hier. Baring n'est point effrayé, parce qu'il ne doute pas que vous n'obteniez quinze mois de délai, au lieu de neuf, pour payer. « Autrement, m'a-t-jl dit, je remplirai mes engagements, mais je ne pourrai rien faire pour relever la rente et venir au secours de la place. Tandis que si l'on m'accorde mes quinze mois, je me mettrai à travailler, et je vous réponds du succès. » Il fronçait les sourcils et avait l'air, je vous assure, du Jupiter de

l'Olympe financier. Il a écrit de la manière la plus pressante au duc de Wellington. Faites donc tous vos •'(Torts pour nous obtenir au plus vite ce délai qui peut, seul, nous donner le moyen de déjouer les machinations de nos ennemis. Nous avons fixé l'ouverture des chambres au 30 novembre, c'est-à-dire, le plus tard possible, afin de vous donner le temps d'arriver. Corvetto promet d'être prêt pour le 10 décembre. A ce sujet, je vous dirais que si nous restons, on me fera un chagrin personnel en n'accordant aucune augmentation au budget de la Marine. Qu'on ne me donne, si l'on veut, qu'un million de plus, mais qu'on ne laisse pas croire au département qui m'est confié, que je l'abandonne et ne l'ai reçu que pour le laisser >'anéantir.

« Adieu, j'attends avec impatience vos premières nouvelles et désire toujours plus vivement que vous reveniez bientôt. Tout à vous jusqu'à la mort.

(( Je portai en efïet, au conseil du mercredi, des rtu vertu res bien précieuses que je venais de recevoir le Saint-Domingue. Le général Douzelot, gouverneur de la Martinique, m'annonçait que le nouveau président Boyer voulait me faire parvenir des propositions d'arrangement avec la France par notre agent à Saint-Thomas, Haraut de Ligny. En même temps, j'avais reçu une lettre d'un certain Labier Bellevue, adjudant de Boyer, qui me l'écrivait aussi. Dans tout le conseil, y compris le Roi, il n'y eut que Laine qui donnât quelque attention à cette nouvelle, tant les esprits étaient absorbés par les intrigues du moment.

« Corvetto revint encore sur les embarras que la

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