L IMPOT FONCIER
lin drapeau. » Gouvion, malgré son écorce épaisse, n'avait pas moins de subtilité que d'entêtement, mais quelle fut ma surprise, quand je vis Decazes et Pasquier, qui m'avaient promis la veille leur appui dans cette question, se réunir à mon adversaire ? Cette petite circonstance fut la première où je démêlai clairement leur projet d'opposer le maréchal au duc et de s'appuyer autant sur le parti militaire libéral que sur les doctrinaires.
« Nous discutâmes le budget; Corvetto proposa d'apporter quelque adoucissement à l'impôt foncier et je l'appuyai. Mais Decazes, parlant en maître, dit qu'il fallait bien se garder de supprimer ou de diminuer aucune des perceptions existantes; que loin de réduire nos dépenses, il fallait augmenter celles du ministère de la Guerre. Ces paroles s'adressaient à Gouvion, dont elles flattaient le plus secret penchant.
« En sortant de ce conseil, j'écrivis à M. de Richelieu la lettre que voici et qui se ressentaitun peu de l'humeur qu'il m'avait donnée :
Paris, ce 7 novembre 1818.
« M. Pasquier a dû vous écrire hier sur le budget. M. Decazes, qui est ennemi par système des économies, s'est opposé à ce qu'on diminuât la contribution foncière. Son principal objectif était, je crois, d'être agréable au maréchal qui insistait, avec l'aménité que vous lui connaissez, pour qu'on lui donnât trente-quatre millions de plus que l'année dernière. SjuI, j'ai été ou osé être de l'avis contraire et voici mes raisons. La chambre et la Nation s'attendent à une diminution quelconque de l'impôt foncier. Nous n'avons cessé de
LBS DÉPENSES MILITAIRES. 85
(lire h nos amis que nous la proposerions aussitôt que le fardeau de l'occupation cesserait de peser sur la France. L'impôt foncier est d'ailleurs véritablement trop fort. On s'en serait aperçu aux non-valeurs et aux difficultés de toute espèce dans le recouvrement, si le prix élevé des grains n'avait donné aux propriétaires une ressource extraordinaire pour s'aquitter. D'ailleurs, est-il si pressant, ou même sage, d'augmenter si rapidement l'armée ? N'est-ce pas pour l'intérieurseulement et pour défendre le trône, que d'ici à longtemps elle sera nécessaire? La qualité des soldats et surtout des officiers ne nous importe-t-elle pas bien plus que leur nombre? Je l'avouerai à vous seul, je vois avec une profonde tristesse, que l'on ne considère pas assez l'armée sous ce rapport ; jusqu'à ce que, h cet égard, la direction soit changée ou au moins plus prudente, je ne serai pas d'avis d'employer tant de millions à recruter si promptement nos légions. J'ai eu sur ce sujet et sur notre position générale une longue et curieuse conversation avec M. le duc de Berry, dont je réserve les détails pour votre retour. Au milieu de sa déraison ordinaire, il disait des choses vraies, auxquelles j'étais embarrassé de répondre. Il a grand peur, et rien ne le prouve davantage que la confiance et la tendresse qu'il m'a témoignées.
(( J'ai encore essuyé hier au conseil un nouveau déj^oùt à l'occasion de ma pauvre marine, sur laquelle le maréchal ne se lasse pas de diriger sa grosse artillerie. Sa loi de recrutement exempte du service quiconque a un frère sous les drapeaux du Roi. Le maréchal a imaginé de soutenir que le pavillon n'était pas un drapeau et qu'ainsi les frères des marins ne devaient pas être exemptés. Le conseil, d'abord, le crut fou. M. Decazes et M. Pasquier m'avaient d'eux-mêmes,
86 LA LOI DE RECRUTEMExXT ET LA MARINE.
promis la veille de ne pas m'abandonner dans celte inconcevable querelle, mais le maréchal a pris son ton d'autorité, chacun en a pâli, et MM. Decazes et Pasquier ont fini par lui donner raison. En tout, permettez-moi de vous le dire, votre absence m'aurait appris bien des choses, si je les avais ignorées. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'aucune puissance humaine ne me fera rester un quart d'heure après vous dans cette galère.
(( J'attends avec bien de l'impatience la fameuse déclaration. Je suis tranquille sur les termes, puisque vous l'avez signée. Que d'obligations notre patrie ne vous aura-t-elle pas ? L'état de la place ne me laisse pas encore sans inquiétude. Je crains que Gorvetlo ne prenne trop de sécurité. Le cours d'hier n'est que nominal, il ne s'est fait aucune affaire. Il a été fait des fautes, n'en doutez pas, au ministère des Finances. La confiance dans le ministre est ébranlée, et, je le dis avec douleur, ce n'est pas sans raison.
« Revenez le plus tôt possible. C'est mon éternel refrain. L'affaire de la quintuple alliance terminée et les délais pour payer obtenus, votre présence à Aix-iu- Ghapelle ne me parait plus indispensable et ici, elle est de la plus urgente nécessité. Baring est parti hier. Son retour est attendu avec impatience; il est bien désirable qu'il obtienne dix-huit mois, car je vous assure que douze ne sont point assez. Je me plains bien de Pozzo, qui ne m'a pas donné signe de vie. Mille et mille hommages aussi tendre!^ que dévoués.
« Les conseils se multipliaient de plus en plus en approchant de la session. Le 7, Pasquier nous de-