‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 41 sur 232 · SUR LA SITUATION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

SUR LA SITUATION GÉNÉRALE

à ce sujet une conversation que nous eûmes ensemble un jour où j «tait fort ennuyé de celte loi et de tous les îtrguments que j'entendais faire contre elle. Mais tout

la est superllu aujourd'hui, c'est du mal présent qu'il faut s'occuper, et non de ce qui a eu lieu il y a deux ans. Si nous avons cinq ans pour nous affermir, il n'y a rien de perdu et peut-être l'épouvante qui me parait gagner tout ce qui n'est pas absolument gangrené est une circonstance favorable dont on peut profiter pour appliquer un spécifique qui nous préserve pour longtemps. Ne perdons surtout pas courage: au contraire, soyons forts, et nous aurons des amis; si nous sommes faibles au contraire, ou que nous en ayons 1 air, tout le monde nous abandonnera.

<( J'ai obtenu ce que Baring a demandé, mais je crains que cela ne soit trop peu. Il y a un concours de, circonstances qui tend à enlever le numéraire et à le faire écouler à Londres, Pétersbourg et Vienne où l'on veut substituer l'argent au papier, les cent quarante millions en un an eussent été difficiles à payer cette fois, et voilà qu'il fallait en payer deux cent soixantecinq en trois mois. Je crains que Baring malgré sa bonne tête ne se soit fait un peu illusion sur ses moyens. Au reste, il va arriver, j'espère, et il pourra expliquer lui-même ce qu'il croit le plus convenable. Je pense qu'il y a là-dedans beaucoup de malveillance.

(( Ne vous effrayez pas du mauvais style des pièces que je vous ai envoyées hier, on les retouchera et on arrangera la rédaction, il ne s'agit que du fond qui ^st excellent. Je vous prie d'insister pour que l'on me renvoie tout cela le plus promptement possible, car je voudrais ne rien retarder. Je remets à vous parler de la conversation du Roi et de l'Empereur quand nous serons revenus.

(( Adieu, ne doutez jamais, je vous prie, de mon inaltérable attachement.

« Ma réponse ne se fit pas attendre, la voici :

Paris, ce 9 novembre 1818.

« Caraman est arrivé hier avec les pièces importantes dont vous l'aviez rendu porteur. Nous nous sommes réunis chez M. Decazes à cinq heures pour les examiner. Leur lecture, faite avec toute l'attention dont je suis capable, ne m'a suggéré aucune critique, ni même aucune observation utile. Les incorrections assez nombreuses qu'elles présentent leur donnent une couleur qu'il est utile sous plus d'un rapport de leur conserver. Ce qui vous surprendra peut-être, c'est que le maréchal, seul, a soutenu avec moi qu'il ne fallait pas s'attacher aux fautes de style et aux critiques de détail. Nous voulions l'un et l'autre qu'on vous renvoyât le tout dès le soir. Mais mes collègues ont voulu prendre vingt-quatre heures pour y réfléchir. Leurs réflexions et leurs critiques m'ont prouvé, je l'avoue, qu'ils ne considéraient pas cet important et mémorable résultat sous son point de vue véritable. Peut-être vous demandera-t-on les deux corrections suivantes. Le texte porte quelque part les mots : État intérieur de la France, et ailleurs : la restauration ou Ip rétablissement de la Monarchie légilim' et constitutionnelle. On voudrait supprimer au premier passage le mot intérieur et au second, le mot constitutionnelle. J'ose vous conjurer de n'y point consentir. Si'ces deux expressions ne s'y trouvaient pas, j'aurais demandé qu'on les ajoutât. Elles prouvent l'intention où est

l'Europe de ne se mêler des affaires intérieures d'aucun pays, tant que les réformes naîtront du jeu régulier des institutions. J'espère au surplus que l'entêtement du maréchal, corroboré du mien, obtiendra que les pièces vous soient renvoyées aujourd'hui.

« J'ai reçu hier, en rentrant me coucher, votre bonne et excellente lettre. Si vous croyez meilleur que nous restions, nous resterons. Pour ce qui me concerne, je serai toujours glorieux de combattre à vos côtés et de tomber, s'il le faut, avec vous. Mais alors mettonsnous tous bien d'accord sur ce qu'il faut faire. C'est là le difficile, et c'est là ce qui sauverait tout. Cette manière de procéder par un plan mûrement délibéré, arrêté d'avance, et duquel on ne s'écarterait plus, serait admirable. Vous savez que je le proposai à l'issue de la dernière session et que je vous ai remis une note dans cet objet. Cette note n'eut aucune suite par une opposition muette que vous n'aperçûtes pas. Nous allons rencontrer la même résistance. Au lieu de marcher avec indépendance et méthode, au lieu d'arrêter un plan vaste dont toutes les parties soient bien coordonnées, et auquel par l'ascendant inévitable de la haute raison tous les hommes bien intentionnés se rallieraient, on voudra gouverner encore au jour le jour, par expédients, en substituant toujours la dextérité à la prévoyance, l'intrigue à la puissance, la séduction à la franchise, et la complaisance à cette mâle rectitude, qui a bien plus de pouvoir sur les hommes que les caresses et la corruption. Je préparerai le tableau de notre situation que vous me demandez, mais je vous demande de le lire en plein conseil après que nous l'aurons lu ensemble. Jusque-là, je dirai que je ne l'ai pas terminé, parce que je veux éviter toute communication préalable, et les retranchements

qu'on pourrait me demander. Le moment est venu où. en conscience et en honneur, nous devons dire toute notre pensée, sans complaisance et même sans mén.igement. M. Decazes m'avait montré hier une lettre de vous, où vous lui annonciez que vous demanderiez amême tableau à lui, et à MM. Laine et Pasquier. Il faut que chacun de nous travaille de son côté et qur tout cela se lise en commun. Il serait bien utile que \ vous annonciez que tel est votre désir et votre intention.

« M. Laine m'a demandé de votre part ce que je ■ pensais de l'acquisition de Santo Domingo. Cela serait pour nous de peu d'importance; je ne sais même pa> jusqu'à quel point cette colonie pourrait nous offrir un lieu de déportation; d'ailleurs les ouvertures que nous avons reçues de Boyer rendraient imprudent d'annoncer le projet de s'établir dans son voisinage. II faudrait voir s'il n'y aurait pas moyen d'obtenir Porto Rico, sans que l'Angleterre en prit trop d'ombrage.

« La lettre sur Cayenne, adressée au jeune Ghampagny, m'a expliqué la note que M. le duc d'Angoulême m'a remise avant son départ. Il y demande le ] rappel de Carra Saint-Cyr. En me le remettant il a fort ' insiste, je lui ai répondu que je n'étais arrêté que par ' l'embarras de donner à Carra un successeur. Il est i impossible de le laiss<'r là plus longtemps. Il fait peser . sur cette malheureuse colonie un joug de fer, et je le ] soupçonne de l'exploiter à son profit. Je suis désolé \ que vous ne reveniez que le 25. Je n'hésite pas à désirer que l'ouverture des Chambres soit remise au 10 décembre, il faut absolument ce délai pour nous entendre et concerter avec vous.

« Adieu, tout mon cœur est à vous. »

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