‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 46 sur 232 · FAUSSES NOUVELLES DE SAINTE-HÉLÈNE · texte numérisé non relu

FAUSSES NOUVELLES DE SAINTE-HÉLÈNE

Ihursl*, si ce n'est qu'une correspondance importante avec Bonaparte avait été saisie et qu'on ne la lui avait pas communiquée afin de l'envoyer plus vite à Aixla-Chapelle. Pour nous, il ne s'agissait de prendre un parti qu'à l'égard du public pour savoir ce que nous lui dirions; comme nous ne savions rien, la question ne me paraissait pas difficile à résoudre. J'ouvris l'avis de laisser nos journaux traduire ceux de Londres et publier ce qui venait de se passer dans cette capitale et que toutes les lettres particulières ne manqueraient pas de raconter. Mais Decazes fut d'un avis contraire et fit prescrire aux journaux le plus profond silence sur toutes ces rumeurs. Il nous communiqua en même temps les rapports de police que lui avaient adressés ses agents secrets a Aix-la-Chapelle. Il résultait de ces rapports que les souverains avaient maintenu secrètement au détriment de la France la quadruple alliance et que M. de Richelieu avait été joué. Rien au monde n'était plus faux, plus dénué même du moindre fondement et quoique je susse fort bien que Decazes entretenait à Aix-la-Chapelle des émissaires, ou plutôt des espions, à l'insu de M. de Richelieu, je fus révolté d'en rencontrer la preuve et de voir jusqu'où ces méprisables agents portaient leur impudence et leur audace.

« Decazes nous lut ensuite la leltre que M. de Richelieu venait d'écrire au Roi pour le remercier du cordon bleu. C'était le premier qui eût été donné depuis la Restauration. Decazes, ne pouvant contenir sa jalousie, nous dit avant de nous lire la lettre du duc qu'il ne l'aurait jamais cru aussi .sensible à une pareille

1. C'était dans les attributions de lord Bathurst, l'un des ministres anglais, que se trouvait tout ce qui concernait le prisonnier de Sainte-Hélène. (Note du comte Mole.)

faveur. M. de Richelieu écrivait au Roi qu'il ne coni' preuait pas comment il avait pu la mériter. C était de la meilleure foi du monde que cet excellent homme ne comprenait pas pourquoi le Roi voulait le récompenser. Il terminait sa lettre au Roi en annonçant qu'Alexandre désirait que la récompense demeurât quelque temps secrète, de peur que les autres puissances ne crussent que la France s'en était tiré à trop bon marché puisque Louis XVIII donnait une si haute marque de satisfaction à son plénipotentiaire. Et voilà les paroles où Decazes avait trouvé de l'enivrement.

« On lut ensuite des dépêches de Rome. La consultation préalable des évêques de France sur le projet de convention provisoire paraissait inévitable. Je fus cette fois seul dans le conseil à m'y opposer.

« Nos séances révélaient chaque jour davantage les projets et les intrigues qui s'ourdissaient dans notre sein. Sous ce rapport celle du lundi 16 ne fut pas sans intérêt. Pasquier, appuyé de Decazes, proposa de donner l'institution royale à trois juges bien connus pour leurs opinions et leur conduite révolutionnaires. Le maréchal s'en indigna. Laine et moi nous nous regardâmes. Depuis quelque temps Pasquier et Decazes ne recueillaient plus les voix sur les propositions qu'ils faisaient et les tenaient toujours pour adoptées. En tout le favori ne dissimulait plus sa toute-puissance. Le maréchal nous ayant lu une longue et importante instruction qu'il adressait dans tous les corps sur la loi de recrutement, Decazes la mit dans sa poche pour l'examiner à loisir. Le même maréchal ayant tiré de son portefeuille tout le travail du personnel de l'armée, Decazes le prit sans façon, et raya, maintintou permuta selon son gré des officiers généraux et plusieurs colonels.

102 DEGAZES ET TALLEVRAND.

« Le lendemain 17 était l'annÏTersaire de la naissance du Roi; lorsque nous nioms présentâmes chez ce prince, il accaWa son favori des marques de sa tendresse, mai« ce qui frappa tous les regards fut l'affectation avec laquelle Decazes s'entretint à voix ba-sse avec M. de Talleyrand îians le cabinet du Roi. J'avais été averti de cette intrigue et je savais que M. de Talleyrand, qui est toujours prêt à jcontracter toutes les alliances qui peuvent le conduire au pouvoir, épiait depuis longtemps une occasion de se rapprocher de Decazes. Les doctrinaireequi, du moins pour un temps, s'étaient mis à la suite de ce dernier, ne savaient comment rompre honnêtement avec moi. Royer, le plus considérable d'entre eux, vint me voir et m'apporta leur manifeste. Il me fit -du présent et de l'avenir la plus sombre peinture et en conclirt qu'un changement de dynastie était presque inévitable, n Toutefois, ajouta-t-il, notre devoir à tous est de ne rien négliger pour l'éviter. Or, il ne reste plus qu'une manière de sauver les 'Bourbons malgré eux, c'est de composer un nouveau ministère. 11 faut que Decazes donne sa démission pour faire partir le duc de Richelieu, M. Laine et Gorvette. Le Roi et les «irconstances ne tarderont pas à les rappeler aux affaires avec vous, le maréchal et ceux que l'opinion désignera. » Royer savait, parce que je le lui avais dit et parce qu'il me connaissait, que je n'entrerais jamais dans une coalition qui aui'ait pour objet de chasser M. de Richelieu et de mettre le favori à sa place, aussi eut-il soin d'envelopper cotte insinuation des paroles les plus amicales et les plu s flatteuses; il me quitta en m'assurant qu'il n'y avait que moi qui put tirer la France et la famille régnante de la position périlleuse où elles se trouvaient.

« Laine fit passer au conseil du mercredi 181a consul-

DECAJ&ES ET TALLEYflAND. 103

tation des évèqu«i français par le Pape sur le projet de convention. Le Roi ne prit pas même les voix et>ne me demanda pas mon avis qu'il connaissait de reste. Il fut décidé que Sa Majesté écrirait an Grand Auraonier, cardinal de Périgord, et que le ministre de l'Intérieur adresserait une circulaire à tous les autres membres de l'épiscopat. Le reste de laséance fut employé à admirer la décoration du Saint-Elsprit en diama.nt que le Roi destinait au duc de W eJlington à son retour d'Aix-la- Chapelle. Elle coûtait 611.000 francs.

<( J'appris le soir que le courrier d'Aix-la-Chapelle que nous attendions les uns et les autres avec anxiété, venait d'arriver. Je courus chezDecazes et je le trouvai au milieu d'un cercle nombreux qu'il oubliait pour ne s'dccuper que de la dudiesse de Dino. Il se troubla «n me vo\-anl arriver, puis vint droit à moi pour m'expJiquer que la famille de Saint-Aulaire où il était entré étant alliée de la famille de Talleyrand, cette dernière lui avait fait à l'occasion de son mariage des avances auxquelles il avait été obligé de répondre. Decazes se donna même la peine d« m'expliquer de la même manière sa conversation dans le cabinet du Roi, « laquelle, ajouta-t-il, j'avais sans doute remarquée ». 11 m'apprit ensuite que le courrier avait apfKjrté les actes définitifs d<u Congrès ainsi que les fameuses dépèches de Sainte-Hélène qui avaient mis tout Londres en émoi. Elles ne renfermaient cependant rien d'important, si ce n'est que Napoléon conservait l'espérance de s'échapper, qia'il avait en Europe des correspondances et beaucoup de fonds chez le banquier Laffîtte, ce que nous savions déjà; du reste M. de Richelieu venait de recevoir le mémorial de Pasquier sur notre lituation intérieure. <.<-Les mtesdeM. Pasq:itier, écTVVKiiil k Decazes, me paraissent sages, mais croyez-moi, le

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