‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 49 sur 232 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Mémoire au duc d^ Richelieu sur la situation intérieure de la France et celle du ministère. — Pozzo de retour d'Aix-la-'Ghapellfi. — Inquiétudes de .Decazes sur sa position. — iftéponse du duc de Richelieu au .mémoire du comte Mole. — Les .doctrinaires se rapprochent de Decazes. — M. de Richelieu re- Tient du Congrès. — Le comte de Nesselrode. — M. Mole chez le président du conseil et chez IVecazes. — Un conseril chez Corvetto.

« J'avais terminé depuis plusieurs jours le mémoire que M. de Richelieu m'avait demandé et je le lui avais adressé à Aix-la-Chapelle avant de le communiquer à mes collègues. Pasquier ayant voulu me communiquer le sien, j'avais refusé d'en prendre connaissance jusqu'à ce que mon travail fût terminé, mais le moment me paraissant venu, je me rendis chez Pasquier avec mon mémoire dans ma poche et le trouvai tout justement enfermé avec Decazes, ce qui ne laissa pas de le déconcerter un peu. Tous deux me demandèrent en entrant mon mémoire et j'en commençai la lecture dès que je fus assis. A mesure que j'avançais, l'impatience de Pasquier devenait plus visible; le bruit de son nez et le mouvement de ses jambes redoublaient. Decazes cachait la sienne sous les apparences du plus profond ennui, mais en bâillant avec plus d'afîectation que de politesse. Dès que j'eus achevé, il se leva vivement :

MÉMOIRE ieU DUC DE RICHBMEU. i07

« Tout cela est très bien, dit-il, mais je ne puis être de votre avis, ni sur vos concessions ajux libëmux, ni sur l'armée, et même sur cette dernièce votre expression va sans doute au delà de votre pensée, car vous ne pouvez vouloir que la France n'ait pas d'armée! )>

« — Jaanais, répondis-je froidement, je ne l'ai voulu, ni dit. »

<( Decazes ne m'écoutait pas et ne voulait nidiscutor ni me répondre. Il était clair que son but était de pouvoir dire an Roi que je versais tout à fait du côté libéral, et aux militaires libéraux que je ne voulais pas d'armée. Decazes parti, Pasquier me lut son mémoire dont l'insignifiance surpassa mon attente. Je donne ici le mien et je supplie le lecteur de lui accorder quelque attention. Je le composai comme un testament politique, bien sur qu'il précéderait de peu de temps ma retraite; j'y déposai mon jugement du présent, m«s plans sur l'avenir. On y trouve en un mot tout c« que j'aurais fart à cette époque, si j'avais eu le pouvoir dans les mains'.

1. Ce mémoire était accompagné de la lettre d'envoi suivante :

P-aris, ce l»«ctobre'i8M.

« Voilà le mémoire que vous m'avez demandé. Il n'est encore connu que de vous. J'ai mis à l'écrire toute la réflexion dont je suis capable. Je tremble de m'être trompé, tout en étant profondément convaincu que je ne me trompe pas. 3'admire les gens qui ne voient rien de grave dans notre position et qui ne doutent pas qu'on s.'en tire si an les écoute. Toutefois la drfficulté est bien plus dans les hommes que dans les choses.

<< II y a une phcase de votre lettre d'hier à M. Decaaes que je vous puie d'avoir toujours présente ; c'est que si tous les rameurs n'agissent pas dans le même seiTS, la galère ne peut avancer. Assurons-nous donc que nous ramons tous dans le même sens. Soyons francs et sincères et cherchons à tout prix à composer au Roi un ministère unanime. Autrement c'en est fait de la monarchie. Vous ne dites plus rien dans cette même lettre de votre santé, cela me fait espérer que vos craintes ne se réaliseront pas. Nous avons remis les chambres au ie;t56la était, ne vous en déplaise, indispensable. Cet ajournement a été par-

MÉMOIRE SUR LA SITUATION INTÉRIEURE DE LA FRANCE ET CELLE DU MINISTÈRE, ADRESSÉ A M. LE DUC DE RICHELIEU A AIX-LA-CHAPELLE EN NOVEMBRE 1818.

« Les fautes commises en 1814 avaient préparé le 20 mars et assuré le succès de l'entreprise la plus audacieuse qui ait été formée. Les fautes commises en 1815 et un concours de circonstances, dont quelques-unes étaient indépendantes des hommes, ont encore égaré l'opinion et aliéné l'affection des peuples. L'ordre social est de nouveau menacé, car les conspirateurs ne manquent jamais à un état de choses où toutes les conspirations peuvent réussir.

« Le plus grand problème que des hommes d'Etat aient eu à résoudre est peut-être de savoir si la nation française pourra se réconcilier avec la maison de Bourbon. Les Bourbons en 1814 ne retrouvèrent de la France qu'ils avaient connue que son heureux sol et son doux climat. Ils durent s'y sentir du reste plus étrangers que dans les contrées où ils avaient passé le temps de leur exil: une génération nouvelle et dédaigneuse des souvenirs qui s'attachaient à leur nom, des intérêts que leur seule présence devait alarmer ou faire rougir, une armée enivrée de gloire et méprisant tout ce qui n'avait pas partagé ses travaux : telle était la nation qu'allait avoir à gouverner le frère de Louis XVI ramené par les armées étrangères. Un souverain, dont le retour aurait protégé tous les intérêts que le retour de Louis XVIII inquiétait, aurait encore

faitement compris des députés et du public. Arrivez, arrivez. Je ne puis vous exprimer combien il me tarde de pouvoir causer avec vous et de savoir jusqu'à quel point vous approuvez et adoptez les idée» que je vous soumets. Mille amitiés bien dévouées.

eu de la peine à se faire pardonner l'intervention de l'Europe et de ses baïonnettes à l'appui de ses droits. Au lieu de reconnaître et d'apprécier une situation aussi critique, la Cour et le gouvernement prirent l'attitude et les couleurs de la victoire, se mirent euxmêmes à pardonner et à vanter la générosité qui leur ferait ratifier tant de sacrifices et taire tant de regrets. De ce moment l'œuvre merveilleuse de Napoléon fut détruite; la légitimité devint l'orgueil et l'argument des uns, tandis qu'elle était l'horreur de tous ceux qu'elle menaçait et de ceux, bien plus nombreux, qu'elle humiliait. La Nation se divisa ainsi qu'elle n'avait jamais cessé d'être divisée, excepté depuis 1789 sous le règne de Napoléon; les prêtres et les nobles d'un côté, tout le reste de l'autre. Dans la lutte d'un contre un mille, l'issue ne peut èite douteuse, surtout quand le même parti joint au nombre la richesse et l'habileté. Le 20 mars fut la crise fortuite de cet état de choses, le dénouement imprévu d'un drame pour lequel il n'était pas fait. Bonaparte vint dérober à la démocratie son triomphe; il vint profiter des fautes de la Restauration comme il avait profité de celles du Directoire. Lorsqu'il arriva, le gouvernement étaitsur le point dépasser dans les chambres qui se préparaient à imposer des ministres au Roi.

<( Au mois de juillet 1815, non seulement le problème tel que je l'ai posé au commencement de cet écrit existait encore, mais sa solution paraissait plus difficile et plus douteuse. La Nation reprochait à la famille royale et son départ et so i retour : sou départ, par lequel la France s'était crue encore une fois dégagée de ses obligations envers elle; son retour, k la faveur d'une seconde invasion bien plus désastreuse que la première. La haine de la noblesse s'était accrue

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pair son imprudente conduite en 4814 et les. Français se oroy^aiefit plus irréconciliables que jamais avec une famille qu'ils venaient encore d'outrager et de trahir et Jt laquelle ils reprochaient d'être venue inquiéter tant d'intérêts sans avoir su en protéger aucun. En un mot, le Roi n'avait eu en 1814 qu'à succéder à Napoléoîij.au lifeu qu'en 1815 il se trouvait appelé à necommence» l'ouvrage même de Napoléon, c'est-à-dire à terminer la révolution dont l'interrègne des Cent Jours avait renouvelé tioutes les questions et rallumé toutes lies fureurs.

« 6e qui rendait la tache du Roi et de son gouvernemoat. moins difficile, c'est que les faits pariaient tellement d'eux-mêmes, qu'il n'était guère possible de se méprendre sua* la nature des obstacles que l'oa avait ài craindre et les moyens d'en triompher : il fallait évidemment rassurer les masses, en déterminant surle-champ la limite au delà de laquelle il n'y avait plus de coupables, livrer aux tribunaux, surtout par contumace, les fauteurs si peu nombreux de la catastrophe et nier, au lieu de pardonner, les torts de tous ceux qqi auraient pris part aux événements après que le Roi eut (puitté la France. On fit tout le contraire : les vrais coupables échappèrent, pour la plupart, à des poursuites lentes et tardives ; une proscription morale, une flétrissure inévitable atteignirent non seulement ceux qpi avaient secondé la marche du gouvernement pendant les Cent Jours, mais encore l'innombrable multitude dé ceux qui s'étaient soumis à son obéissance d'uoe manière explicite.

« Le besoin de se créer desr garanties conipe les entrepjnises de la noblesse et de la Cour avait ranimé en 181:4 l'amour des institutions par lesqtieMes; la révolutian s'était faite. Bonaparte,, au 20 mars, trouva

MÉMOIRE. AU DUC DEBIGHEtrEU. lU

ce sentjnaienl si exalké qu'ail n'hésita pas à s'y sounatetlre et à confeinuter en cpuelque s&rte l'ouvrage <l-i(i Fk)i (fui, uîi an a«parava«i«t, aurait pu, s'il l'eût vouIh, conlinuer le sien. Mais en 1815 Lauis XVIII était obligé de renchérir sur Benaparte et de l'eniporter du moins suar lui en concessions et en doctrines. « G'est au milieu de ces conjonctures que I« ministère reçut le duc ée Feltre et M. de Vaublanc dans son sein et que la chambre de 1813 fut élue et rassemblée ; je ne rappellerai pas toutes les fautes de cette époque ; l'énumération en serait aussi longue que celle des: malheurs dont elles auraient pu devenir la source. La Nation dévora en silence les vexations et les humiliations qu'aune minorité téméraire lui prodiguait. Elle sacrifia son ressentiment à la crainte de voir encore l'Europe se mêler de ses affaires. Bile dissimula sa force et fit plier son orgueil, pour obtenir l'aîfrarichissement de son territoire. Tous ses regards se portèrent vers le jour fiTcé pour notre libération et tous les partis ajournèrent à' cette époque leurs espérances. Toutefois l'ordonnance du 5 septembre, le renvoi de M. de Vaublanc et du duc de Feltre, pardessus tout la marche constamment suivie par le ministère calmèrent bien des ressentiments, rassurèrent bien des esprits et firent naitre dans bien des cœurs un attachement véritable pour la personne: du Roi. Tous ceux qui pouvaient ntre i-amenés Le furent, mais c'est ici qu'il faut se prémunir contre toute illusion. 0» ne peut faire que le gouvernement de la légitimité eût été celui que la France nouvelle, que la Pnance fille de la Révolution aurait choisi. Oi ne peut faire que la famille de Bourbon, contjre laquelle la Révolution s'est faite; soit celle! qiae la génération héritièi-e de cette Révolution aurait appelée pour régner

sur elle. Mais ce qu'on peut faire et ce qu'il faut obtenir, c'est que les intérêts nouveaux ne se croient ni humiliés, ni compromis, en vivant sous une autorité légitime. C'est que ces intérêts redoutent les convulsions et les chances auxquelles il leur faudrait s'exposer pour obtenir un gouvernement conforme à leurs désirs. Si l'on ne place ainsi son but, on se consumera en vains et dangereux efforts. Qu'on ne cherche donc pas à concentrer le pouvoir et les emplois dans les mains d'hommes dévoués. Les hommes dévoués ne servent qu'un jour d'action et pour un coup de main. Ce n'est pas avec eux qu'on gouverne une grande nation parvenue h un haut degré de civilisation. Une telle nation ne se gouverne que dans le sens des opinions et des intérêts de la majorité. Tout l'art consiste donc k rendre le dévouement inutile.

« On s'étonne que ce soit au moment de la retraite des étrangers, au moment où le gouvernement du Roi vient d'acquérir tant de titres à la reconnaissance publique, que l'opinion antibourbonnienne fasse irruption pour ainsi dire et révèle tout d'un coup sa force. On pouvait le prévoir, depuis trois ans il ne fallait que prêter l'oreille pour savoir ce qui se préparait dans les flancs du volcan et comprendre qu'il n'était pas éteint. Depuis trois ans, l'héritier présomptif du trône, et toute la noblesse qui l'entoure, est en opposition ouverte avec le Roi et donne gain de cause à ses ennemis. Depuis trois ans, les bonapartistes, les républicains, les purs révolutionnaires, réunis provisoirement sous une même bannière, présentent aux Français le retour de l'ancien régime comme inévitable si le frère de Louis XVIH lui succède. Ils le prouvent par l'attitude même que ce frère a prise ; ils citent le langage de son second fils et de sa

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belle-fille, les déclamations et les actes insensés de la chambre de 1815, enfin les discours et la conduite du clergé et de la noblesse, sans en excepter ces vieux compagnons d'infortune du monarque qui, revenus avec lui, remplissent auprès de sa personne les premiers emplois et font soupçonner sa sincérité lorsqu'on les enleiid s'élever publiquement contre le système adopté par ceux qui gouvernent.

« Telles sont les causes qui ont concouru à former cetle <tpinion publique qui n'attendait pour se manifester que l'affranchissement de notre territoire. Il reste h examiner si le gouvernement n'aurait pas pu influer davantage sur elle et s'il ne pouvait pas combattre plus efficacement son progrès. Je n'hésite pas à le croire.

« Chaque acte du gouvernement, considéré isolément et en lui-même, est irréprochable ou digne d'éloge; mais la réunion de ces actes, loin de former un système et d'indiquer le but, laisse voir un grand fond d'hésitations et ne prouve autre chose que le désir bien chimérique de faire vivre en paix, et les uns près des autres, tous les partis sans en anéantir aucun. Les révolutions cependant ne finissent que par la victoire complète et définitive d'un parti, le combat ne cesse que faute de combattants. Napoléon l'avait bien .senti. Aussi, loin de contester à la Révolution sa victoire, il lui demanda d'être généreuse, comme si sa cause eut été la plus juste et de pardonner à ses victimes, comme si elles avaient mérilé leurs malheurs. C'est ainsi qu'à sa voix les vainqueurs ouvrirent leurs rangs aux vaincus et qu'on vil les uns et les autres dater d'une ère nouvelle, exempte de souvenirs. Qu'a fait au lieu de cela le ministère? Plaçant peut-être la justice audessus de l'habileté et la morale au-dessus de la poli-

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tique', il semble n'avoir chercké qu'à rendre à chacun ce qui lui élait du, en conscience et en vérité. Tout en protégeant l'existence des droits acquis, il ne parut jamais oublier leur origine; tout en repoussant les prétentions des droits proscrits, on put le soupçonner de rendre un hommage secret à la pureté de leur source. On crut et l'on dut croire que le Roi et ses ministres cédaient à leur raison plutôt qu'à leur penchant et qu'ils réservaient leur alFection et leur eslimipour ceux-là mêmes qu'ils étaient contraints de frapper. Loin donc de tracer profondément sa ligne et d'indiquer hautement son but, le ministre gouverna au jour le jour, par expédients, sans plan et sans Système, dénouant avec habilité et finesse la difficulté du moments , marchant à la suite de l'opinion au lieu d'entraîner l'opinion à sa suite. Enchaîné aujourd'hui au char de cette dernière, il ressemble à un captif et se trouve porter des couleurs qu'il n'a pas choisies et qu'il ne peut plus quitter. Que doit-il faire? Cherchera-t-il à rompre tout d'un coup ses liens, à ressaisir son indépendiince et le rang d'où il n'aurait jamais du descendre? Il ne le pourrait pas. Le passé dessine pour lui l'avenir, il ne lui reste qu'à se placer franchement à la tète de l'opinion telle qui Ta faite, à gouverner par elle et avec elle ou à périr. S'il regarde en arrière, s'il fait un pas rétrograde, il est perdu et la monarchie avec lui. 11 ne peut plus choisir; sa bannière est libérale, il doit mettre toute* sa politique à persuader qu'il n'en eut jamais d'autre et ravir aux ennemis de la dynaslie leur masque et leur popularité, en donnant

1. Noble erreur qui n'appartint qu'au duc de Richelieu qye j'avais ici en vue. (Note du comte Mole.)

2. Decazes crut que j'avais voulu le peindre et ne se trompa pas. {Id.)

lui-même toutes les garanties que, dans leur zèl^ hypocrite, ils ne cessent de réclamer au nom de là Nation.

« J'arrive au plan que je propose et que je yai» exposer avec détails. Le ministère doit prendre t^out point de départ la retraite des alliés. Jusqu'à ce qu'il eût obtenu ce prix de ses efforts et de ses travaux, il ne pouvait songer k compléter nos institutions. Pour ôter aux étrangers tout prétexte d'intervenir même de leurs conseils, il fallait ajourner l'achèvement de notre édifice constitutionnel et attendre pour soumettre à la Nation et aux chambres des questions importantes^ que notre indépendance fût assurée. C'est la raison pourquoi il combattit l'an dernier ce qu'il proposera celte année et sacrifia toute idée d'améliorer à la crainte d'innover \ Ce n'est pas le moindre des biens dont la France est redevable à son Roi, que de pou* voir à une époque aussi rapprochée de ses malheurs^ que de pouvoir, dès cette session, mettre la dernière main à ses lois fondamentales. Mais il importe aussi de parcourir rapidement la carrière des améliorations pour qu'elle ne se transforme pas dans une arène où les ambitions particulières et les esprits ardents ten* teraient bientôt, sous le voile du bien public, de tout renverser. Dans ces grandes circonstances, le gouvernement doit prendre l'initiative et proposer lui-même aux chambres tous les perfectionnements dont nos institutions lui paraissent actuellement susceptibles. Après avoir ainsi répondu d'avance au reproche de versatilité, il porterait successivement ses regards sur nos codes civil et criminel, sur notre organisation

1. Paroles qne nous avions mises dans le préambule de la fameuse ordonnance du 5 septembre. {Id.)

administrative et sur la Charte elle-même, en annonçant qu'il renonce à toute loi d'exception.

« Il ne proposerait d'autre complément à notre droit civil qu'une bonne loi sur les substitutions. S'appuyant de l'exemple de l'Angleterre, il ferait sentir la nécessilé de fortifier l'aristocratie en lui donnant une base appropriée à la forme -lu gouvernement et à nos mœurs. On ne peut chercher cette base ailleurs que dans la propriété, la richesse et la famille, sans blesser dans son principe l'égalité.

« Depuis longtemps, tous les amis de l'humanité et de la justice se réunissent pour demander la réforme de notre code pénal et de notre code d'instruction criminelle. Dans le premier, les peines n'ont point de proportion avec les délits; dans le second les droits des accusés manquent quelquefois de garanties. Trois lois pourraient être présentées pour y remédier : la première introduirait une échelle plus rationnelle et mieux graduée des peines; la seconde rendrait le jury à son véritable esprit en bannissant l'arbitraire de sa formation ; la troisième, en soumettant le secret imposé aux prévenus à certaines règles, raffermirait dans les mains de la justice cette arme si nécessaire et qu'on voudrait lui arracher.

« Le jury ainsi perfectionné pourrait être appliqué aux délits de la presse. Il trouverait place dans la loi qui aurait pour objet la répression et la définition de ces délits; loi difficile a faire et nécessaire à prési3nter; loi qui ne préservera jamais la société des abus d(i la presse et dont l'insuffisance impose au législateur l'obligation de chercher ailleurs un remède h cet abus. La meilleure raison qu'ait le gouvernement de proposer le jugement par jurés des délits de la presse, c'est qu'à son défaut ses adversaires le proposeraient,

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le lui arracheraient et recueilleraient toute la popularité qu'il aurait laissé échapper. Dira-t-on qu'il pourrait se- borner h y consentir et faire partir la proposition des bancs ministériels? Mais personne ne serait la dupe de cet artifice. II donnerait l'idée de sa faiblesse et offrirait un aliment aux orateurs et aux pamphlétaires. Il vaut bien mieux procéder franchement, dire que l'on propose avec confiance ce que l'on combattait l'an dernier avec chalebr; que pour essayer des i:)stitutions, il faut être libre et que l'essai ne se fasse pas sous les regards et la main de l'étrangir.

« On expliquerait de même l'abandon de la censure des journaux. Car après une mûre réflexion, je crois qu'il y a moins à y perdre qu'à y gagner; cette censure nous est plus nuisible qu'utile; rendus à la liberté, les journaux tueront les pamphlets et nous y serons sur un meilleur terrain pour nous défendre. On ne lit pas les brochures que nous opposons à la Minervf, on lira le Journal des Débats, le Journal de Paris, lorsqu'ils répondront à leurs adversaires. Nous serons défendus par esprit de parti, sans nous en mêler. Li mesure, l'acte, le ministre attaqués plairont à un parti et seront soutenus par les journalistes de ce parti, tout simplement pour conserver leurs abonnés. La censure donne aux journaux un caractère officiel qui ne nous permet de répondre aux sarcasmes et aux injures que par des raisons, parce que c'est nous, gouvernement, qui répondons, ce qui fait que nous ennuyons tandis que nos ennemis amusent. Dans le système de liberté, nous disparaissons de la lutte, elle s'établit entre journalistes qui se rendent personnalité pour personnalité, épigramme pour épigramme, injure pour injure.

« La loi qui réglera notre organisation administra

tive ne présente pas moins de difficiillés. Le besoin en est aussi généralement senti qu'universellement reconnu. Tout est fictif ou défectueux dans ce qui existe aujourd'hui ; conseils municipaux, d'arrondissement ou de département, rien n'est placé dans sa véritable sphère ; tout est arbitraire, insuffisant ou excessif dans la formation ou les attributions de ces autorités. Les ennemis du ministère auront pour auxiliaires dans cette discussion les hommes à prin- ■cipes, les doctrinaires. Sans entrer dans le détail des dispositions que la loi doit renfermer, je dirai seulement <[u'en restreignant beaucoup le cercle des attributions, €e qu'il sera aisé de faire en représentant aux chambres qu'on ne saurait l'étendre sans empiéter sur leur domaine, on pourra se rendre plus facile sur la formation et laisi^r le choix du peuple y exercer une grande influence.

« La Charte a promis et l'opinion demande une loi sur la responsabilité des ministres. Il faut la présenter. Notre attitude et notre langage dans la discussion doivent être graves et réservés. Le résultat ne peut être dangereux ; nous avons seulement à éviter qu'en défendant l'autorité royale nous n'ayons l'air de plaider en notre faveur et de vouloir aiTaiblic notre responsabilité ou en atténuer les suites. D'ailleurs, les dieux chambres auront de la peine k se mettre d'accord sur une loi qui intéresse aussi essentiellement leurs prérogatives et il y a lieu de penser que la session se terminera sans que le débat puisse être vidé. C'est au reste un expédient dont nous pourrons faire usage <ians toutes les questions, que de faire amender par une chambre ce qui aura été adopté par l'autre. Mais une pareille ressource, si elle tire d'embarras dans le cnoment, n'apporte aucune force véritable.

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« Telles sont les lois principales que je crois nécessaire de présenter pendant la session pour satisfaire l'opinion et offrir les garanties que peuvent désirer les hommes de bonne foi.

« Mais le gouvernement, de son côté, a lui aussi besoin de garanties. Tous ceux qui ne veulent pas le renverser doivent sentir qu'il est urgent de lui donner plus de force, ou de le placer dans une situation qui n'exige pas d'en employer plus qu'il n'en a. Lui donner plus de force serait difficile, pour ne pas dire impossible. Il ne faut donc songer qu'à modifier les circonstances qui le menacent et auxquelles à la longue il ne pourrait résister. Je manquerais à ma conscience et à mes devoirs, si je ne déclarais ici la conviction où je suis que le résultat inévitable des élections annuelles, avec la liberté de la presse, serait un changement de dynastie. L'état où elle nous jette est un élat de fièvre continue a\ec redoublement. Les ambitions toujours en haleine ne se reposent jamais. Pas un intrigant ne se décourage. Ce n'e:>t que d'une élection à l'autre que l'ennemi ajourne ses projtits et il continue, pendant l'intervalle, ces écrits et ces manœuvres avec lesquels il est facile d'alarmer les intérêts nombreux que le règne seul d'un Bourbon humilie ou inquiète. En proposant de substituer aux élections annuelles le renouvellement quinquennal ou septennal, le gouvernement va, dit-on, se IrouTer en contradiction avec lui-même. On lui opposera son propre langage, les termes mêaies dont il s'est servi dans le préambule de l'ordonnance du 5 septembre. Oui, sans doute, on le lui opposera et ses véritables ennemis, quel que soit leur nombre et leur couleur, en prendront occasion de se livrer à des déclamations violentes, mais il répondra comme je l'ai indique plus

haut. Pourquoi d'ailleurs ne dirait-il pas toute la vérité ? Pourquoi n'annoncerait-il pas que l'essai de la liberté entière de la presse et des autres institutions décrétées pendant cette session exige impérieusement que cette chambre, qui a donné à la Nation tant de j-.rAiives de son patriotisme et de sa sagesse, assiste en personne pour ainsi dire aux expériences qui vont être faites?

« On ne peut se dissimuler que c'est un coup d'État pour une chambre que de se proroger elle-même ; mais il faut en proclamer et en justifier hautement la nécessité, ne point trop cacher ses inquiétudes, présenter le tableau des symptômes qui se sont manifestés sur plusieurs points du royaume et particulièrement parmi les conscrits, appeler à son aide tous les amis de leur pays, de l'ordre et du repos, enfin effrayer la chambre de la responsabilité qui pèserait sur elle si elle nous refusait ce que nous regardons comme le seul moyen de gouverner. Il est bon qu'on soit persuadé que nous nous retirerons tous si l'on nous refuse; aucun parti n'étant prêt pour nous remplacer, tous craindront de nous laisser partir. Toutefois, c'est par les libéraux que cette victoire doit être remportée. L'appui qu'ils nous prêteront sera le prix de la marche que j'ai tracée et surtout des dispositions que nous présenterons en même temps que le renouvellement quinquennal, telles que l'augmentation du nombre des députés et la fixation à 25 ou 30 ans de l'âge exigé pour être nommé. Cela nous fournira, en outre, l'occasion de faire à la loi des élections une modification utile, désirable, je dirai même urgerrte. Elle consisterait k faire nommer un député par arrondissement. On ne sait pas ce que ce seul changement dé ouerait d'intrigues, ôterait de chances k l'esprit de

parti et rendrait d'influence aux grands propriétaires. On se plaint de ce qu'ils n'ont point de clientèle, de ce qu'ils n'exercent aucun patronage. Si les élections se faisaient dans les arrondissements, on serait tout étonné de trouver que sous ce rapport nous le cédons de bien peu à l'Angleterre.

« Nous devons cependant prévoir le cas où nous échouerions et apprécier les inconvénients qui en résulteraient. D'abord, je n'admets pas que la proposition du renouvellement quinquennal puisse être rejelée absolument. On nous dirait seulement : Le principe est boîi en lui-même , il entre dans C essence du gouvernement représentatif, ma'>s point de coup d'État et procédez après cette session à de nouvelles élections. Eh bien, je ne crains pas de le dire, je n'hésiterais pas encore à accepter le renouvellem3nt quinquennal à ce prix. Une chambre élue en 1819 vaudrait certainement mieux, serait moins ennemie que les cinquièmes successifs qui seraient choisis durant cinq ans. Une fois nommée, cette chambre ne courra plus après la popularité parce qu'elle aura devant elle un long aviinir. Cinq années s'écouleront sans élections, pendant lesquelles tomberont ces pamphlets et ces écrits qui pervertissent l'opinion et qui, dès lors, n'auront plus d'objet. Enfin le choix d'un député nous assure que cette chambre réunirait plus qu'aucune autre des intérêts conservateurs.

« Toutes les chances seraient donc en notre faveur, que le succès soit complet ou qu'il ne le soit pas. S'il est complet, tout se simplifie et l'avenir n'a plus rien qui m'inquiète. On ne peut faire ou empêcher une révolution en France que par les chambres et avec les chambres. Or jamais les chambres, composées comme elles le sont aujourd'hui, ne laisseront faire de révolu-

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tion. Lors même qu'elles s'égareraient, qu'entraînées par les doctrines libérales, elles iraient jusqu'à disputer ou même ôter au gouverneraent une portion du pouvoir dont il ne peut se passer, on les verrait s'arrêter sur le bord de l'abîme, défaire de leurs propres mains leur ouvrage, commander à ce même gouvernement de prendre ia dictature et de sauver l'État.

« Le renouvellement quinquennal et la prorogation de la chambre actuelle sont donc, je le répète, les seuls moyens de salut qui nous restent. Aucun sacrifice ne doit nous coûter pour les obtenir ; tout autre coup d'État ne serait pas seulement inutile, il serait dangereux et précipiterait infailliblement la catastrophe que l'on voudrait éviter. Il faudrait se servirde l'armée sur laquelle de longtemps on ne peut s'appuyer. L'armée prise dans la nation partage sa civilisation. Elle raisonne, s'intéresse aux affaires, suit les progrès de l'opinion. Les intérêts, qui sont en majorité ailleurs, se retrouvent dans les mêmes proportions parmi ses rangs. Elle déteste la noblesse dont elle a tant à redouter les privilèges et elle se défie d'une famille qu'elle soupçonne toujours de favoriser cette noblesse et qu'elle accuse d'être aussi injuste pour ses anciens triomphes qu'incapable de lui en procurer de nouveaux. Quelque application que l'on apporte à la composition de l'armée, quelque soin que l'on mette à la satisfaire, on ne doit compter sur elle que pour l'opposer à des armées étrangères. Il faut même se garder de faire trop pour elle. Elle s'expliquerait l'excès de vos faveurs par la crainte qu'elle vous inspire est vous la feriez se souvenir davantage de toutes les raisons qu'elle a de ne pas vous aimer. Les libéraux somt, à mon avis, moins k redouter que les épaulettes et sans

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qu'ils s'e;n dosutassenk les premiers pourraient bien ouvrir la route aux seconds. Le despotisme des haïonnettes est en définitive ce qui nous menace. 11 n'y a peut-être que les Bourbons qui n'aient pas en leur pouvoir de l'établir ; au «contraire il leur est donné de ne pouvoir régner sur la France qu'avec des institutions et un gouvernement constitutionnels. Notre politique intérieure, d'accord avec notre politique extérieure et la situation de nos finances, exige donc qu'on ne donne à l'armée ni trop d'importance ni trop de développement. Une bonne et nombreuse gendarmerie, lane bonne et nombreuse garde royale, sont les seules forces nécessaires et sur lesquelles on puisse raisonnablement compter. Je sais tout ce qu'il y a de fondé à dire sur la garde royale ; elle est militairement déjà trop forte en comparaison de l'armée. Ses privilèges sont excessifs et fiiits pour mécontenter ceux qui ne les partagent pas^ Mais combien ne serait-il pas imprudent de les lui retirer lorsqu'elle peut décider tous les jours du sort de la monarchie, car il ne faut pas. se le dissimiler,* le trône n'est pas à l'abri d'un coup de main. Ce n'est pas pour se défendre seulement d'un coup de main qu'une force armée peut devenir nécessaire. Je ne ra'ayeugle pas sur Les dangers du parli que je propose. En se mettant à la tète du parti libéral et de l'opinion publique, le gouvernement peut être entraîné. Les irréconciliables ennemis de la dynastie peuvent, sous^ le masque des doctrines, entraver tellement l'action de l'autorité ou égarer l'esprit des peuples au point qu'il soit inévitable de déployer un grand appareil de forces. Alors, seulement alors, le Roi et ses ministres, après avoir tenté firanchieraent la grande expérience, adjureront tous les hommes de bonne foi ; ils fer^uit un a^pel à toofi

les amis de leur pays, de l'ordre, de la justice et du repos et ils opposeront, s'il le faut, des baïonnettes aux tentatives des perturbateurs. Le ministère s'exposerait donc à de grands dangers et prendrait sur lui une responsabilité terrible s'il ne mettait en première ligne parmi ses devoirs, d'entretenir autour du trône un corps d'élite dévoué qui lui réponde de Paris et d'un certain rayon. Les conspirateurs, sentant bien l'importance de la garde, vont l'attaquer de toutes les manières comme ils attaquèrent la garde constitutionnelle de Louis XVL Mais c'est ici où, sous peine de périr ou de trahir, on doit leur résister. Seulement empressons-nous de changer quelques colonels dont les noms rendent la garde impopulaire parmi le»^ sincères amis de la Charte, à cause de l'opposition, factieuse de ces colonels au gouvernement du Roi.

<« Je terminerai par une dernière observation : c'est que les royalistes auraient mauvaise grâce de reprocher au ministère de se mettre à la tète de l'opinion libérale. C'est le langage du côté droit à la tribune qui lui en a fait une loi. Les opinion§ libérales sont devenues le masque sous lequel tous les partis se disputent la palme de la popularité. Le gouvernement, \& Roi lui-même, peuvent-ils rester au-dessous des promesses de tous les partis ? Il ne nous reste qu'à dérober à tous les partis l'avantage de réaliser ses promesses, tout en conservant dans nos mains une force capable de sauver la monarchie, si l'expérience tentée ne^ réussissait pas.

« Tout mon plan se réduit donc h deux proposition s : 1** Enlever aux différents partis leur popularité en réalisant leurs promesses et donnant à la nation les^ garanties et les institutions qu'elle attend; 2^ Conserver dans ses mains la force nécessaire pour sauver l'État,.

si les perturbateurs abusaient de la loyauté du gouvernement pour creuser un abîme sous ses pas.

« On a vu quelles sont les lois et les mesures que je crois propres à remplir le premier objet. Quant à la force à se réserver, je la fais consister tout entière dans une bonne et nombreuse garde royale.

« Je déclare en finissant, qu'à mes yeux le parti le plus dangereux et le moins honorable serait de n'en prendre aucun. Si on se laisse gagner par les événements, si on se rassure par le succès de la journée, on pourra se traîner péniblement jusqu'à la fin de cette session, même jusqu'aux élections prochaines. Mais ces élections serviront, je le crains, de dernière leçon. Les préfets les plus habiles euxmêmes seront impuissants pour conjurer l'orage. Le torrent grossi entraînera tout ce qui voudra lui résister et la postérité, comme les contemporains, nous reprocheront d'avoir manqué do prévoyance non moins que de courage.

« Notre situation est bien loin d'être désespérée, mais elle est la plus grave et la plus imposante où des ministres puissent être placés. Nous devons au Roi, à la patrie, nous nous devons surtout à nous-mêmes, de dire notre pensée sans complaisance comme sans déguisement. Où puiserait-on d'ailleurs la force et le courage de lutter contre tant de difficultés et d'obstacles, si l'on n'était pas convaincu que les moyens employés pour en triompher sont les meilleurs. »

« Je ne voulais communiquer ce mémoire à personne qu'à mes collègues, mais j'étais bien aise de sonder quelques-uns des hommes influents sur les principales vues qu'il renfermait. J'invitai à dîner et en petit comité dans ce dessein M. Laine et ses amis

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