‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 5 sur 232 · U MONSIEUR ET L ORDONNANCE · texte numérisé non relu

U MONSIEUR ET L ORDONNANCE

au 22 octobre et l'ouverture des chambres au 20 novembre. Laine nous rendit compte de l'entrevue qu'il avait eue avec Monsieur par ordre du Roi, pour lui communiquer l'ordonnance de dissolution de la garde nationale. L'héritier présomptif de la Couronne avait montré beaucoup de colère et menaçait de se démettre publiquement de la place de Colonel général. Enfin, il avait obtenu de son frère quelques jours de délai pour rédiger de nouvelles observations. Laine proposait de céder au moins en quelque chose à Monsieur. Je m'y opposai de toutes mes forces. Decazes et Corvetto m'approuvèrent et nous l'emportâmes. Pasquier dans cette occasion se sépara de Decazes pour se réunir à Laine et faire sa cour h Monsieur. En nous séparant, Decazes me montra une lettre du duc de Richelieu datée deSpa, où il s'était arrêté pour voir Lord Casllereagh qui prenait les eaux. Il avait été fort content du ministre anglais sur le chapitre de l'évacuation, mais fort peu sur celui de la quadruple alliance que l'Angleterre voulait maintenir en refusant d'admettre la France en cinquième, sous le prétexte que sa situation intérieure n'offrait pas encore assez de sécurité'.

1. M. Mole rendait compte de ces événements au duc de Richelieu dans la lettre suivante :

Champlâtreux, ce 26 septembre 1818.

« Quoique je n'aie rien à vous écrire d'important, je viens causer avec vous. Le Roi, comme vous savez, a eu un peu de goutte, mais il était si l)ien hier qu'il y a Inut lieu de croire que c'est une fausse attaque, il a refusé net à Decazes de rappeler Marmont avant le !•* octobre. Les deu.x grandes affaires qui d'ailleurs nous ont occupés depuis votre départ sonl les élections et la garde nationale. Dans le conseil on est convenu hier de faire les élections le 20 et le 26 octobre, tâchez que d'ici là nous ayons de bonnes nouvelles. S'il est vrai que le général Woronzoff doive commencer son mouvement de retraite le 17, c'est tout ce qu'il nous faut. L'évacuation et l'ordonnance sur la garde nationale influeront beaucoup sur les choix, cependant il faut s'attendre à

DE DISSOLUTIO.N DE LA GAHUE NATIONALE. 15

« Le lundi 28, Laine nous rendit compte de son entrevue de la veille avec Monsieur. Ce prince

en voir faire de mauvais. II n'y a nul doute que les libérau.\ ne soient en progression ascendante ; mais cela ne sera pas dangereux si l'on sait et si l'on ose fiouvemer. Attendez-vous au.ssi à ce que Monsieur donnera sa démission de colonel général de la garde nationale. Sa dernière conversation avec M. Laine laisse peu de doutes à cet égard. C'est un malheur, mais il est inévitable et plus que compensé par les avant«iges de Tordonnance qui est devenue d'une nécessité urgente. Elle est tellement mûre et attendue qu'on ne pourrait la différer davantage sans les plus graves inconvénients.

« Porzo vous joindra le 7 octobre. C'est un grand point obtenu. Je ;,uis bien impatient de savoir dans quelle disposition vous trouverez l'empereur Alexandre sur son compte, mais je préTois bien des difficultés à l'exécution de vos projets. Pozzo n'est pas raisonnable et la crainte que ces difficultés ne vous arrêtent le porte trop à les nier. Au reste elles ne peuvent se lever que par vous et où vous êtes. Celles venant de l'Angleterre et de r.Autriche sont les plus iniposantes. Celles de notre intérieur ne sont pas moins réelles. Quand vous saurez ou prévoirez quelque chose sur ce point si essentiel de notre avenir, vous me ferez plaisir de me l'écrire.

« L'ouverture des chambre.s parait rixée au 20 novembre. Je persiste à penser qu'il est imlispensable que vous vous y trouviez, dussiezvi)us repartir le lendemain pour Aix-la-Chapelle. Songez de quelle conséquence sera le discours du Koi et dites-moi si personne peut vous suppléer dan» son examen préalable? D'ailleurs si le congrès se prolonge, il sera très utile que vous fassiez une apparition parmi nous. Tant que vous serez à la tête du ministère, il faut que tous ses actes et ses démarches portent votre couleur.

« J'ai vu Mounier avant son départ et l'ai bien prié de vous recommander nos affaires d'argent. Vous ne sauriez croire l'heureuse influence qu'aurait sur les chambres une nouvelle remise de quelques millions. Il me semble que vous avez plusieurs manières de la demander et de l'obtenir. Dites-moi, je vous prie, si vous en avez l'espérance. Je crains que le ministre des Finances ne tienne pas son budget prêt pour le !•' décembre. Vous feriez bien de lui en écrire, car cela serait très fâcheux. Sa santé est meilleure et je commence à croire qu'il fera la sessicm.

« Adieu, Monsieur le Duc; votre grànd-oncle a délivré la France du jou" de la féodalité; vous allez l'affranchir du joug de l'étranger. Ce n'est pas le seul rapport sous lequel je préférerais votre gloire à la sienne. L'histoire vous réserve une grande et belle place que les contemporains vous assignent déjà. Si vos desseins s'accomplissent, les hommages et les regrets de la patrie reconnaissante vous suivront dans votre retraite. Ne m'y oubliez pas et réservez-moi toujours dans votre amitié une place que je crois mériter par un dévouement qui ne finira qu'avec moi. J'aime à vous en renouveler l'hommage.

Ib MONSIEUR ET L ORDONNANCE

l'avait reçu avec cette sorte de solennité qu'une résolution iirévocable prête aux hommes les plus légers. Monsieur, ne prenant point le change, lui avait déclaré qu'il regardait la dissolution de la garde nationale comme un coup dirigé uniquement contre lui ; « C'est m'arcuser, ajouta-t-il, aux yeux de la France; je me justifierai donc hautement et publiquement devant elle, quelque éclat ou quelque scandale qu'il en puisse résulter. » Laine, épouvanté, le pressa de lui dire s'il donnerait sa démission de colonel général dans le cas où l'ordonnarjce paraîtrait et il avait refusé de lui répondre. De chez Monsieur, le ministre de l'Intérieur avait élé chez le Roi pour lui rapporter tout ce qui venait de se passer et le Roi lui avait prescrit de porter le tout au conseil afin de lui présenter mercredi l'opinion définitive de ses ministres. La figure de Laine était décomposée, elle portait la double empreinte du chagrin et de l'humeur. Mais seul, peut-être, je savais y démêler et y suivre la trace de tous les sentiments qui partageaient son âme ; sa raison, son discernement l'obligeaient à vouloir qu'on résistât à Monsieur jusqu'au bout, et cependant il envisageait de faire cause commune contre lui avec Decazes qu'il n'estimait pas, etavecGouvion, Gorvelto, Pasquier et moi que ses prétentions contre tous les débris du gouvernement impérial lui rendaient lonjours suspects. Il termina son rapport et nous proposâmes d'échapper à cette lutte corps-à-corps avec l'héritier de la Couronne en faisant de la mesure projetée l'objet d'une loi qui serait présentée à la prochaine session. Decazes, Pasquier, Corvetto et moi successivement lui répondîmes. Toutefois Pasquier et Decazes proposèrent de glisser dans le préambule de l'ordonnance quelque apparence de concession au prince irrité. Je

DE DISSOLUTION DB LA GARDE NATIONALE. il

repris la parole pour m'élever avec force contre c^s faiblesses qui, sans satisfaire ni apaiser Monsieur, nous feraient mépriser de nos amis et de no» ennemis. « PI us la résistance est placée près du Trône, m'écriai-je, et plus les dépositaires du pouvoir ont le devoir de triompher. Nos adversaires ont dit: Vive le Hoi quand méh e, c'est-à-dire, servons le Roi ma lyre lui. Eh bien, servons aussi Monsieur malgré lui, affermissons la Dynastie, achevons de réconcilier la France avec la Maison de Bourbon, donnons à nos institutions des ba>es indebtructibles que Monsieur lui-même arrivant k la Couronne sera obligé de respecter ». Le seulCorvetlo me soutint avec vigueur, mais tel est l'empire de la raison que nul n'osa me contredire. On convint de se réunir le mercredi même à midi, c'est-à-dire une heure avant d'aller chez le Roi, pour décider de la proposition à lui faire.

« Avant de nous séparer nous entendîmes la lecture d'une lettre du duc de Richelieu au Roi et que ce prince avait chargé Decazes de nous communiquer. Elle ne contenait rien de nouveau sur nos affaires, mais je fus frappé de la netteté, de la facilité de sa rédaction et surtout d'une sorte de noble aisance, de familiarité respectueuse qui révélaient à la fois le sentiment de luimême qu'avait le grand seigneur et sa religion pour la Royauté. Les lettres de M. de Richelieu donnaient de lui une idée bien plus avantageuse que sa conversation. Dans celle dont il s'agit, il demandait au Roi s'il verrait avec plaisir l'empereur Alexandre venir à Paris après le Congrès, et lui rappelait assez finement le faible du duc de Wellington pour les présents. Louis XVUI ne plaignait pas l'argent, mais il détestait à faire plaisir, et il fallait quelquefois que Decazes se réunît à M. de Richelieu pour arra- IV, 2

Page 1