‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 66 sur 232 · INTRIGUES DE ML. DE VILLÈLE · texte numérisé non relu

INTRIGUES DE ML. DE VILLÈLE

but que vous ne l'espérez. M. de Richelieu ne formera pas le nouveau ministère sans M. Laine qui jusqu'ici refuse absolument d'y entrer. Quant à moi, pour dernier service, je l'aiderai autant qu'il sera en moi à trouver des collègues. Je suis incompatible de ma personne avec les hommes dont sa nouvelle position l'oblige de s'entourer. Je ne refuse pas de croire à la modération de M. de Villèle, mais je ne croirai jamais à celle de son parti et je ne peux être aux yeux de ce parti qu'un aiicien ministre de l'usurpateur; je ne connais d'autres moyens de salut que ceux indiqués dans mon mémoire et je me retire si l'on veut en employer d'autres. »

« Vérac, h ce discours, demeura confondu. II ne comprenait pas que je ne me jetasse pas dans une intrigue, qui devait me donner la première place dans le ministère en me laissant gouverner sous le nom de M. de Richelieu. Je fus plus d'une demi-heure à me débarrasser de ses importunités et des lieux communs d'ambition qu'il me débitait pour me séduire.

(( Dès qu'il fut parti, Louis et Mézy arrivèrent. J'eus avec le premier une explication très franche qui dura plus de deux heures. En définitive, il me déclara qu'il ne pourrait jamais s'entendre avec M. Laine ni même avec M. de Richelieu, qu'il soutiendrait en toute rencontre le maréchal et qu'ainsi son entrée au conseil ne ferait qu'accroître notre désunion et ajouter à nos embarras. Il ajouta que nous ne pouvions mieux faire que de prendre M. Roy à sa place et qu'il l'aiderait volontiers de ses conseils.

« Dès que Louis m'eût quitté, je courus chez Laine que je trouvai toujours inébranlable et décidé à ce que tout s'écroulât plutôt que de faire plier son amourpropre. Je me rendis avec lui au conseil. On peut se

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figurer la préoccupation que chacun y apportait. Gorvetto nous proposa de nouveau de secourir les agents de change et la place aux dépens du Trésor. Je m'y opposai avec force, disant qu'il était temps de s'arrêter dans la route dangereuse où il nous avait engagés. Gorvetto se tut et je vis dans ses yeux des larmes qui me firent regretter le reproche que je venais de lui adresser. Alors Decazes prit la parole et dit qu'après avoir sondé lui-même ou fait sonder tous les députés qui étaient à Paris, il croyait devoir nous annoncer que le renouvellement quinquennal n'obtiendrait pas la majorité.

(( En ce cas, s'écria M. de Richelieu, il ne reste qu'à mettre la clef sous la porte; mais heureusement, et quoi que vous disiez, il existe un moyen de s'assurer une majorité imperturbable non seulement pour le renouvellement quinquennal mais pour toutes les questions importantes et ce moyen c'est de se rapprocher du côté droit. »

« G'était la première fois que M. de Richelieu laissait percer ce nouveau projet. Le maréchal, avci cette finesse qu'il déguise sous les apparences de la simplicité d'un soldat, essaya de faire parler davantage M. de Richelieu et feignant de saisir avidement son. idée :

« Oui, dit-il, la France est perdue si l'on n'obtient des chambres pendant cette session toutes les lois qui doivent la sauver. Le côté droit peut seul donner la majorité pour ces lois, que la gauche repoussera toujours, et parmi nous M. le duc de Richelieu et M. Laine peuvent seuls se placer à la tête de celle nouvelle majorité et former un nouveau ministère. >

« M. de Richelieu donnant à plein dans le piège ne se lassait pas d'admirer le bon sens du maréchal.

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Aussitôt, chacun se mit à faire la liste des nouveaux ministres. Decazes et Pasquier n'y mirent que des incapacités bien éprouvées; je donnai la mienne par écrit au duc qui me la rendit après en avoir rayé le nom de Portai que j'avais mis à la Marine et lui avoir substitué le mien. En môme temps il me regardait pour voir comment je prendrais la substitution. Me penchant à son oreille : « Jamais », lui dis-je, <c jamais, cela ne se peut pas. »

u Comme on se séparait, il me pria de rester à dîner tète à tête avec lui, et le bon Gorvetto, déjà parti, revint sur ses pas pour nous demander, à M. de Richelieu et à moi, de lui donner un successeur avant ou après la session, mais non pendant, afin que sa retraite eût plutôt l'air d'un arrangement amiable que d'une satisfaction donnée aux chambres, à l'opinion. Mais M. de Richelieu surpassa un peu son attente en lui répondant assez nettement qu'il pourrait être remplacé dès le lendemain.

« Notre repas tète à tète fut triste et silencieux. Au dessert, la peur prend à mon hôte que Laine ne prenne occasion de la retraite un peu forcée de Gorvetto pour effectuer la sienne. Aussitôt, il me donne la clef de son jardin qui communiquait avec celui de Laine et me conjure d'aller sur-le-champ le faire s'expliquer à ce sujet. Le duc ne s'était pas trompé. M. Laine me dit que son désir et son intention de se retirer étaient connus depuis trop longtemps de M. de Richelieu, pour que la première mutation dans le ministère ne lui appartint pas de droit, en un mot que sa retraite précéderait certainement celle, du ministre des Finances.

« Gomprenez-vousparmi les mutations, répliquai-je, les morts sutiles, et vous seriez-vous cru fondé à

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donner ce matin votre démission parce que l'un de nous eût été trouvé mort dans son lit? »

« Lamé sourit pourtant et se résigna à laisser partir son collègue Corvetto, comme il en avait vu partir plusieurs autres. Je revins rassurer le duc de Richelieu et j'allai finir ma soirée chez l'ambassadeur d'Angleterre où je trouvai Pozzo la tête en feu. La crainte de voir arriver M. de Talleyrand au ministère le rendait fou. 11 nous menaçait hautement et avec une indiscrétion portée jusqu'au délire des huit cent mille hommes que son maître avait sous ses drapeaux, et quand on lui reprochait l'emportement de ses paroles, il répondait naïvement : « Cela vous plaît à dire, mais je n'ai pas envie d'être envoyé en Sibérie. »

« Cependant la santé de M. de Richelieu déclinait chaque jour. Chez lui les troubles de l'esprit portaient des fruits aussi amers que les peines de l'âme et ravageaient toute son organisation. D'un instant h l'autre, il prenait les résolutions les plus contradictoires et les plus inattendues ; on en jugera par ce qui suit, si l'on se rappelle et son horreur pour laisser le pouvoir aux mains de M. de Talleyrand et la conviction où il était que cet événement pourrait être le signal d'une troisième invasion de la France.

« Le samedi 5, à neuf heures du matin j'étais dans son cabinet. « Soyez le bien arrivé, me dit-il, et aidezmoi à prendre un parti. J'ai trouvé hier soir le Roi complètement familiarisé avec l'idée de ma retraite et très engoué du projet qui lui est évidemment suggéré par M. Decazes de faire avec le côté droit une alliance d'un moment pour en obtenir les lois dont on a besoin. Le Roi voudrait que je me chargeasse avec M. Laine de négocier cette alliance et que je formasse pour le temps de sa durée un ministère imbécile et

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