‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 69 sur 232 · PROJET D ALLIANCE AVEC LA DROITE · texte numérisé non relu

PROJET D ALLIANCE AVEC LA DROITE

Monsieur et M. de Villèle. J'allai vers cinq heures en savoir le résultat. Je trouvai Pozzo qui attendait depuis deux heures dans le salon. Il me dit que le duc avait deux fois envoyé chercher Laine et qu'il était enfermé avec lui, Villèle et Vérac. Enfin, la porte du cabinet s'ouvrit, Villèle en sortit et s'échappa rapidement, Vérac le suivit, vint à nous et prévint nos questions en nous renvoyant au duc lui-mêine. Enfin Laine parut, reconduit par M. de Richelieu qui, en nous voyant, s'arrêta, appela Pozzo dans son cabinet <'t m'éconduisit en me disant avec sécheresse qu'il n'v avait rien de fait et par conséquent rien à m'apprendre. C'était la première fois que le duc de iiichelieu me faisait un semblable accueil. Vérac, qui m'attendait dans l'antichambre, me tira bientôt de ma surprise.

« Vous perdez tout, me dit-il, et vous vous aliénez à jamais les royalistes. Vous seul leur inspiriez confiance par la réunion de vos talents et de votre caractère, Villèle ne veut entendre de rien si vous n'entrez dans le ministère et votre acceptation seule aurait le pouvoir de décider le duc de Richelieu. Vous tenez le sort de la monarchie dans vos mains. Villèle de plus en plus raisonnable laisse xM. Roy aux Finances et se contente de la Marine si vous passez à l'Intérieur ou à la Justice. »

« — Monsieur, dis-je à Vérac, vous me faites beaucoup trop d'honneur sous certains rapports, mais point assez sous d'autres. Je ne sais employer les talents et les facultés dont vous parlez avec tant d'exagération, que selon ma conscience et mes convictions. C'est ce qui me rend incompatible avec les nouveaux alliés que vous avez donnés à M. de Richelieu. Le parti qui s'institue royaliste a des opinions très opposées aux

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miennes et des prétentions aussi contraires à la raison, à la justice, que dangereuses pour le trône et pour la France. Jamais il ne me comptera parmi ses instruments ».

« Je laissai mon Vérac un peu étourdi de mes paroles et je courus chez Decazes qui venait de recevoir une lettre du Roi, qu'il me montra. Louis XVIIl écrivait à son favori « qu'il n'avait osé me parler avec confiance le matin, avant qu'il lui eût dit s'il pouvait le faire sans imprudence ». Il lui racontait ensuite qu'il avait vu Laine et M. de Richelieu, que le premier était tout près d'entrer dans le nouveau ministère et qu'il avait enfin convaincu le second de son extrême répugnance à recourir à M. de Talleyrand. Cette lettre me parut concertée avec Decazes pour déterminer M. de Richelieu à former son ministère royaliste.

« En rentrant, je trouvai Bertin de Vaux qui venait diner avec moi ; il m'annonça que l'ancien évêque de Pamiers, M. d'Agoult, demandait à me voir de la part de Madame dont il avait toute la confiance, pour me dire combien cette princesse souhaitait que j'entrasse dans le nouveau ministère. « Votre position, ajouta de Vaux, est vraiment unique : vous avez la confiance des royalistes et de leurs adversaires, parce que les uns et les autres vous reconnaissent le caractère qui rend propre à gouverner. C'est vous qui conduirez tout, vous serez chef de fait et M. de Richelieu ne le sera que de nom. »

«Je répondis que je n'avais aucune raison de refuser de voir l'évêque de Pamiers, mais que je n'en sentais pas l'utilité. « Le parti, M. de Vaux, que vous voulez: me donner à gouverner est ingouvernable, et surtout pour moi. » Mon interlocuteur avait trop de sagacité

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et de discernement pour ne pas m'approuver au fond de son àme, mais il était l'agent le plus actif d'une intrigue dont le succès aurait ouvert les chances les plus brillantes à son amour-propre, à sa cupidité et à son ambition. Il me quitta fort tard et désespéré de ma résistance.

(( Le lendemain, Pozzo vint m'apprendre que M. de Richelieu avait enfin offert k M. Roy le portefeuille des Finances. Le soir, je fus avec Pasquier chez Decazes attendre son retour des Tuileries, mais, plus réservé que de coutume, il ne nous dit rien de ce qui s'était passé entre le Roi et lui. Changeant à chaque instant de désirs et de projets, le favori voulait que nous ouvrissions les chambres, sauf à nous retirer si le côté droit l'emportait sur le côté gauche et sur nous. Du reste il affectait de me parler comme s'il supposait que je ne me séparerais jamais de lui. Il me dit négligemment, mais en observant mon visage, que M. de Richelieu m'avait nommé au Roi parmi les nouveaux ministres; pour la première fois je lui entendis parler avec beaucoup de soucis et de tristesse de sa situation sous le rapport de la fortune. Il nous dit qu'en sortant du ministère il lui resterait à peine de quoi vivre, que son père le ruinait par ses folies et ses dettes qu'il avait payées plusieurs fois. Enfin il ne nous dissimula pas qu'il entrerait dans l'opposition et travaillerait de tout son pouvoir à renverser M. de Richelieu et son nouveau ministère. Pasquier déclara formellement que tels étaient aussi son espérance et son projet.

« Dimanche 6, je fus au château. On n'y parlait que de la nomination de M. Roy aux Finances. Les doctrinaires décriaient déjà le nouveau ministère et exaltaient le refus de M. Louis et sa fidélité politique.

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