‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 71 sur 232 · LÉ DISCOURS DE LA COURONNE · texte numérisé non relu

LÉ DISCOURS DE LA COURONNE

retraite. Elle laissera un vide immense à remplir auprès du Koi, mais ce serait achaler trop chèrement sa présence dans nos rangs que de risquer le salut de la monarchie pour l'obtenir. S'il nous quitte, je tâcherai que M. Pasquier, M. Roy et même le maréchal nous restent, car il sera très important que le départ de Decazes ne fasse pas redouter à la France un chingsment de direction. »

« M. Hoy me prit à part à son tour et revint avec chaleur sur la nécessité de changer la loi des élections, afin de nous former une grande majorité dans les deux chambres et d'obtenir d'elles le renouvellement quinquennal et d'autres mesures dont le principal mérite aux yeux de Roy était de consolider notre existence ministérielle,

« L'objet particulier du conseil élait la rédaction définitive du discours de la Couronne. Decazes, qui s'était fait longtemps attendre, entra enfin, tenant à la main ce discours écrit de la main du Roi. Il nous dit d'une voix allérée qu'il nous l'apportait par l'ordre de ce monarque et avec une phrase qui nous ferait perdre beaucoup de nos amis. » Le Roi, poursuivit-il, l'a ajoutée de lui-même et je le crois sans consulter personne. Je lui avais laissé le discours hier au soir et c'est le fruit de ses ré.lexions de la nuit. »

« L'accent, le maintien composé du favori me frappèrent, j'y reconnus clairement l'intention de ne pas se compromettre afin d'approuver ou de blâmer les paroles du discours selon l'événement. La phrase, an surplus, nous surprit tous également, excepté M. de Richelieu qui était, comme on le verra, dans la confidence. Elle était ainsi conçue :

u Ja compte sur votre concours pour repousser les principes pernicieux qui, sous le masque de la liberté, IV. n

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attaquant l'ordre social, conduisent par t'anarctiie au pouvoir absolu et dont le funeste succès a coûté au monde tant de sang et tant de larmes. »

« C'était changer presque d'étendard, c'était rompre avec le centre gaucbe et se donner tous les doctrinaires pour implacables ennemis. La phrase ne se bor-: nait pas à signaler l'abus qu'on avait fait des principes dans leur application, c'étaient les principes eux-^ mêmes, les doctrines libérales dans leur source, dans leur essence qu'elle flétrissait. Chacu n de nous en se ; • tait la portée, on se regardait, on s'entendait et nul n'osait exprimer la pensée de tous. M. de Richelieu nous tira d'embarras en levant brusquement la séance et s.' enferma avec Decazes dans son cabinet.

« Le lendemain avant 9 heures je vins l'y trouver,* pressé que j'étais de savoir l'explication de tout ce'la. Il s'applaudissait et se félicitait de la malheureuse phrase, sans pouvoir comprendre qu'un ministère ne change pas impunément de parti et d'amis. « Elle est, me dit-il, le pswile d'alliance entre nous^ le centre dix)it et la partie sage de la droite. Elle rallie tous les honnêtes gens, tous les hommes do bonne foi, amis des l'ordre et de la monarchie. Elle est de Mounier à qui j'avais demandé aussi un projet de discours pour le Roi. Decazes en a d'abord été effrayé, mais quand il » vu à quel point j'y tenais et combien elle plaisait à celui qui la prononcera, il a cessé de s'y opposer. Du' reste, Decazes est plus éloigné que jamais de se; rapprocher de la droite. Il m'a parlé avec aigreur d« sa position, me déclarant qu'il était décidé k sortir du ministère et que si on le croyait dangereux à Paris, il se retirerait à Etiolles, situé à sept lieues de Paris, dans la famille de sa femme, « car je ne suppose pas, nl'a-t-il ajouté, qu'on ait la barbarie de m'envoyer plusî

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loin dans un nûiOrtieot où ma feoffime grosse* et malade, ae poutrrail me suivre. »

« M. de Richelieii', en. mé rapportant ces parole» du. favori, semblait n'y pas trouver de répornser et se résigner à le laisser cabaler dans les ciiambres et intriguer auprès du Roi contre le nouveau ministàre qu'il voulait former. « Au surplus, reprtl-il en me regardant, il n'y a que vous (|ui puissiez remplacer Decazes dans les rapports à eotrelenir avec les membres des deux chambres. Vous êtes plus pi'opre qu'aucun de nous à traiter avec les amours-propres el les tiommes inrtuents de.s différents partis. »

<t — Ne comptez, pas sur moi dans cette circonstance, répliquai-je; la retraite de Decazes motivée sur »)a refus de traiter avec la droite va le rendre l'idole d'un parti et alarmer cette masse d'intérêts que la RestaU' ration inquiète. Vous serez obligé, pour rassurer l'opiaion et contenir le méconleiitemeiit, a des concessions dont la présence de Dacazes dans le raLiiistère vous dispensait. Gela vous conduira à vous jeter dans les bras des ultra-royalistes où je suis détermiué à ne pas vous suivre,, ou plutôt vous ne tarderez pas h succaniber sous les intrigues du favori que voiïs aurez eu l'imprudence de laisser auprès du Roi. »

« L'heure nous pressait, nous nous séparâmes pour nous rendre aux chambres,, dont Louis XVIII devait ouvrir la .session à raidi et demi.

M Les ministres avaient coutume d'attendre ieBoi dans le beau salon où Sa Majesté se repose avant d'entrer dans La chambre; j'y trouvai Pasquier livré à un grand trouble et comme pressé de me confier ce qui l'agitait. II me raconta à sa manière l'entretien de Decazes et de M. de Richelieu, que ce dernier venait de me rapporter avec sa candeur ordinaire. Son

iSk MÉCONTENTEMENT DE DECAZBS.

angoisse avait évidimisnt pour cause de savoir si ce serait mieux jouer pour lui de rester au ministère avec M. de Ricasiieu ou d3 se retirer avec Dacazes. Dans ce moment le favori entra et je l'abordai.

« Eh bien, me dit-il avec un courroux concentré, on m'exile, et c'est par le duc de Wellington que M. de Richelieu me fait signifier mon arrêt! Tous mes collègues m'abandonnent et me sacrifient aux ultras, ainsi qu'ils ont toujours été prêts à le faire. »

« Il allait continuer sur le même ton lorsque je me hâtai de l'interrompre :

« Vos collègues, lui dis-je, ne méritent guère ce reproche et je ne crois pas que vous en rencontriez jamais dont vous ayez autant à vous louer', lis ont consenti dès l'origine non seulement à ce que vous ayez la direction principale de toutes les grandes affaires, mais encore à ce que vous disposiez presque souverainement des emplois dans leurs départements. Ils y ont consenti non par faiblesse, mais parce qu'ils ont cru faire un sacrifice au bien public en ménag «ant votre crédit auprès du Roi. Loin de vous le reprocher ou de s'en plaindre, ils désirent que cela continue, mais au moins leur devez-vous de reconnaître leur procédé. J'ignorais la démarche du duc de Wellington et je ne me l'explique pas, mais je comprends à merveille que M. de Richelieu ne veuille pas former un nouveau ministère si vous restez auprès du Roi. Si l'aduinislratitm dont vous et moi faisons partie se dissout, vous en êtes seul la cause; c'est parce que

1. Decazes put trouver mes paroles prophétiques quand il eut formé un autre ministère avec MM. Dessolle, de Serre, Louis, Portai et Gouvion. Excepté Portai, son serviteur dévoué, tous ses autres collègues repoussèrent le joug qu'il prélendit leur imposer et lui donnèrent en se séparant d'un commun accord le nom de dissolvant.

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