‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 84 sur 232 · NOUVELLES HÉSITATIONS · texte numérisé non relu

NOUVELLES HÉSITATIONS

moi nous fûmes enirainés à parler avec quelque indignalion de Derazes et de son ingratitude envers M. de Richelieu. « Mon Dieu, inlerrompitcel excellent homme, prenons garde d'èlre injustes, peut-être nous tromponsnous. »

(( Plût au Ciel que M. de Richelieu eût exécuté tous les projets qu'il formait ce jour-là. Jouissant d'avance de la liberté qu'il allait rerouvrir, il nous dit qu'il partirait pour l'Angleterre. Je lui représentai que son adversaire ne manquerait pns de répandre qu'il préférait toujours à la France les pays étrangers; il me promit de se borner à visiter nos provinces méridionales.

« Cependant la rente remontée la veille à 66 francs retomba à 63. Decazes minait le terrain sous nos pas et, secondé par le Roi lui-même, nous enlevait dans les chambres toutes les voix. Le mercredi 46, jour où le conseil final devait se tenir dans le cabinet du Roi, je courus chez M de Richelieu pour m'assurer que rien n'élait changé. Je le retrouvai retombé dans toute l'indécision de son caractère et ayant consenli k un ajournement, que D.'cazes et Louis XVIII avait nt désiré et dont l'ellet ne pouvail être que de nous déconsidérer davantage. << J'ai en moi quelque chose, me dit M. de Richelieu, qui me crie de ne point abandonner le Roi et le pays à M. Decazes ou à M. de Talleyrand, dans moins de six mois ils auraieni démoli la monarchie. Mon ami, imitez mon dévouement et à votre tour ne m'abandonnez pas. »

« Vous abandonner! m'écriai-je, pourriez-vous m'en soup' onner? Je vous avouerai même qu hier, ayant donné à dmer et reçu toute la soirée, je me suis vu entouré d'une foule de dépulés qui me priaient aussi de ne pas les abandonner et de me mettre à leur tète

1^ ATTITUDE Dfi PASQ^VIBR.

pour sauver l'Ktat. La coutiance de tous ces braves gens dans la droiture de raies intentions et mes £aiblcs talents me rendaient un peu honteux de cette démission que je portais justement dans ma poche. Quoi qu'il en soit, il est trop tard pour songer h nous maintenir, nous ne porterions dans la lutte ni assez d'obstination, ni assez d'ardeur pour l'emporter sur nos adversaires. En ambition comme en amour, il n'y a que la passion pour réussir, triompher de tous les dégoûts et de tous les obstacles; finissons-en, mettons un terme à une incertitude aussi contraire à l'intérêt public qu'à notre considération personnelle. Que deoaain, toute aiîairc cessante, le conseil se rassemble elle Roi prononce. »

« Je laissai M., de Richelieu encore une fois convaincu et revenu chez moi, je me hâtai de lui écrire pour fixer davantage ses idées et prendre acte de ce qu'il venait de me promettre. A midi P0220 vint me voir; il perdait la tête non de la position du ministère^ mais de la sienne auprès de son maître,, laquelle lui paraissait très compromise si le duc de Richelieu quittait les affaires et surtout si M. de Talleyrand lui succédait. A une heure, on m'annonça M. Pasquier. Il avait cet air solennel qu'il ne prend jamais sans me porter beaucoup à rire.

« Mon cher collègue, nate dit-il» je viens vous faire une importante ouverture. Il n'est plus douteux que M. de Richelieu et M. Laine n'aient fait alliance avec les ultras et ne soient entièrement dominés par eux. Mais des gens s'appelant comme vitus et comme mot ne peuvent faire cause commune, en apparence, avec Decazes et se retirer avec lui plutôt que de rester les collègues d'un homme honorable et qui s'appelle Bicbdieu. Restons donc puisque notre position nous j oblige et attendons d'être sacrifiés à notre tour aux

ultras. Exhortez, je vous en supplie, M. de liiclielien à user de tempérament (mot favori de M. Pasquier qu'il employait quelquefois de la façon la plus comique) et à dissimulerderaain les engagements avec la droite, afin que Roy et Gouvion ne s'«ffarouchent pas et restent avec nous. »

<( Je répondis à Pasquier qu'il serait fort agréable sans doute de retenir tout le monde et qu-e je ne demanderais pas mieux que de m'y employer, qu'au point où en étaient les choses l'entreprise était difficile, mais que d'ailleurs je ne pensais pas que M. de Richelieu ni Laine se fissent jamais les instruments d'un parti. Pasquier me quitta sur ces paroles en me disant, sans que je le lui demandasse, qu'il se rendait à la chambre des députés. 11 allait eu effet à l'hôtel de la Police rendre compte de son entretien avec moi.

« A peine était-il parti que M. de Richelieu arriva. Il venait de chez le Roi qui, à son grand étonnement, lui avait annoncé que Decazes se décidait à rester avec tous ses collègues et sans rien changer à la distribution des ministères. Nous ne savions véritablement plus que faire, ni que penser, notre situation devenant à chaque instant plus pitoyable. Pour nous en distraire, je mis le duc de Richelieu sur l'empereur Alexandre et ses relations avec lui. Il me donna des détails curieux sur l'organisation de l'innombrable armée de ce puissant monarque et m'avoua que pour les affaires de la France la confiance d'Alexandre en lui n'avait guère de bornes.

« Il ne faudrait donc, lui dis-je, qu'un billet de vous pour attirer encore une fois sur ia France cette nuée de barbares. »

« Ne dites jamais cela, s'écria-t-il, vous me perdriez dans l'opinion de ce pays-cil mais il est vrai que deux

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