CONSEIL CHEZ LE ROI
que j'avais dit. Decazos parla le dernier et affecta beaucoup de modération et un accent d'ingénuité et de jeunesse qu'il prenait souvent devant le Roi. Il insinua d'abord, habilement et comme chose admise ©l avouée, que M. de Villèle était maintenant l'àme et le conseil du minislère.
« Tout ce qu'il ajouta montrait le dessein de se popularis(;r dans le parti libéral, auquel il se promettait bien de faire savoir ce qu'il aurait eu le courage dp faire enlendre au Roi en plein conseil. Il conclut au replâtrage et à la conciliation qu'il savait être désirée vivement par le monarque, et protesta modestement qu'il se conformerait d'intention comme de fait à touta^ nos décisions.
«< Alors Louis XVIII, élevant la voix avec cet air théâtral qu'il aime et qui lui sied :
« Nous ne devons, dit-il, aller ni à droite ni à gauche. C'est à nous de planter notre étendard, puis de nous tourner à droite et à gauche pour recevoir avec cordialité et empressement tous ceux qui viendront s'y rallier. Tout l'embarras, tout le danger de notre situation se réduit à un seul point, les élections Disons-le franchement aux chambres, proposons-leur de les suspendre pendant trois ans en prorogeant pour ces trois années les pouvoirs des députés de trois séries et consentons d'ailleurs à tout ce qu'elles nous demanderont. »
(( Ce discours, fait de propre mouvement, surprit De<azes sans l'alarmer. Je lus clairement sur sa physionomie qu'il se sentait le plus fort et ferait changer d'avis au Roi quand il le faudrait. On allait se séparer, je mC' hâtai de présenter une observation importante, c'est que le public et les chambres ne doutaient pas qu'il ne fût pris enfin une décision dans le conseil de ce jour. Il fallait convenir de la réponse que nous fé-
rions tous aux questions pressantes qui nous seraient adressées. Djcazes s'écria que ce serait cornprometlre la dignité du Roi que d'annoncer aussitôt la résolution qui venait d'êlre prise. Je répondis que, grâce à Dieu, la dignité du Roi ne me paraissait pas si facile à compromeitre,niais que nous devions ici ménager l'amourpropre de nos amis. Le Roi me donna encore raison et décida que nous pouvions déjà sonder les esprits sur le projet de proroger les trois hériesde députés.
« J'en vis le soir un grand nombre qui savaient déjà le résultat du conseil et qui tous le repoussaient hautemenl. Portai accourut me dire que le ministre de la Guerre venait de déclarer, au milieu de son salon et devant lui, Portai, qu'il trouvait celle suspension des élections absurde, outrageante pour la Nation, qu'il fallait au lieu de cela se liera celle Nalion, lui donner toutes les institutions qu'elle réclamait et puis, si elle en abusait, mettre le canon à la place de la Ch:irle. Portai m'ajouta qu'il élait impossible qu'un ministère ainsi divisé sur ses actes les plus importants se soutint davantage. « Je le pense comme vous, lui répondis-je, et il y a longtemps. »
« M. de Richelieu vint me voir le lendemain en sortant de chez le Roi, qui avait toujours la goutte, et m'apprit que Dec izes, dans son salon rempli de députés, avait professé la môme opinion que le maréchal, quoique avec plus de réserve et di fiu.jsse.
« Il n'y a que honti et malheur, lui répliquai-je, à attendre d'une telle situation ; si elle se prolonge, il ne tient qu'à nous d'en finir et nous nous déshonorons si nous tardons encore. Il faut enfin que vous restiez le maître ou que vous laissiez Decazes l'être à voire place.»
« Le duc me promit pour la centième fois un dé-
nouement aussitôt que la santé du Roi serait meilleure et il m'emmena chez lui où le conseil allait se tenir. Ce consail n'offrit rien de saillant qu'une petite malice du maréchal, qui nous consulta modestement pour savoir s'il rayerait du tableau d'activité ce général Canuel, fameux par son procès et les crimes de Lyon. Le maréchal, en observant qu'il s'abstenait d'aucune proposition positive, rappe laque j'avais proposé déjà un mois avant de rayer G;inuel du tableau. Il élait clair qu'il espérait m'embarrasser, ne doutant pas que je n'eusse fait aussi mon arrangement avec le parti aux gages duquel Canuel s'é ait mis. Je déclarai que la mémoire du miréchal était fidèle et qu'aujourd'hui comme il y avait un mois, je proposais de destituer Canuel. On prit les voix. Laine, qui ne se donne à aucun parti mais qui les ménage tous, nous dit que se reconnaissant très incompétent pour juger du mérite d'un militaire, il s'en rapporterait au ministre de la Guerre. J'observai à Laine qu'il s'agissait ici d'une question et d'une destitution purement politiques et je le serrai de si près qu'il finit par voler pour la radiation. Pusquier eut la faiblesse de demander l'ajournement, mais tous les autres se rangèrent à mon avis et Canuel fut rayé. « J'emmenai Decazes dîner chez moi. J'avais ce jourlà e.i petit comité Fonlaues, Pozzo, et le biron de Nesseirode qui devait repartir peu de jours après pour Pétersbourg. Il mj fat impossible de m'apprjocher de ce dernier, Decazes s'en était emparé avant, pendant et après le repas. Nesseirode avait l'air quelquefois de suifoquer d'impalijnre, quelquefois de mourir d'ennui. Miisrien ne .-uspjndait le débordementdi paroles avec lequel Dacazes s'etfor ait de convaincre Nesseirode et par lui l'empereur Ale.xandre de son parfait désintéressement, de son peu d'ambition et pardessus tout
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de son entière et sincère soumission aux volontés de M, de Richelieu.
« Mon amitié pour ce dernier me fit consentir alor* à une démarche qui donna beaucoup de crédit au bruit répandu par Decazes que je traitais avec les ultras. Berlin de Vaux ne cessait de me tourmenter pour qu& j'eusse une conférence avec M. de Villèle et l'ancien évêque de Pamiers, d'Agoùt. C'était chez ce dernier que se tenaient les conciliabules du parti. Il était l'âme de toutes les intrigues dirigées contre nous, sans que j'aie pu jamais m'expliquer son influence. L'entretien qui m'était demandé ne pouvait avoir d'autre résultat et peut-être d'autre but que de me compromettre. Aussi l'avais-je obstinément refusé, mais le duc de Richelieu me pria si instamment de m'y prêter, il mit tant d'importance à connaître l'impression que j'aurais reçue et le jugement que j'aurais porté de la capacité et des intentions de ces deux personnages, que je finis par accepter le rendez-vous qui m'était oflerttous les jours et je me rendis en bonne fortune à neuf heures du soir chez l'évoque, qui demeurait rue de l'Université dans un petit bâtiment situé à l'extrémité du jardin de l'ancien hôtel de mon père* et qui servait dans mon enfance d'orangerie. Je le répète, cette démarche de ma part fut pour le moins légère et me donna avec Villèle et son parti des rapports que mon antipathie pour Decazes multiplia dans la suite et dont profitèrent mes ennemis.
« Je trouvai l'évêque seul et au fond j'étais assez curieux de voir un échantillon de plus de ces habiletés
1. L'ancien hôtel MoIé existe encore, et est actuellement l'hôtel du ministère des Travaux publics, 246, boulevard Saint- Germain. Sous la Restauration, il servit de résidence à la duchesse douairière dOrieans.
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de l'ancien régime. Il avait été beau, galant même, un peu libertin et on retrouvait sur sa figure comme dans ses manières le souvenir de ses bonnes fortunes et de son existence à la Cour. Les beaux et galants prélats étant, parmi les abus du catholicisme et de la monarchie, celui qui me repousse le plus, je ne me sentis pas favorablement prévenu ; mais au bout de dix minutes je m'aperçus que j'étais avec un homme parfaitement médiocre, capable même de sottise si j'en jugeais par ta grossièreté de ses flatteries. Il m'accablait d'emphatiques éloges et ne cessait de répéter que j'étais l'unique espoir de la monarchie.
M Villèle survint, et laconversationpritsur-le-chanip une autre tournure. Entrant vite en matière et allant droit au but, sans aucun de ces préliminaires et de ces précautions oratoires où la médiocrité abonde, Villèle me développa pendant une heure et demie son plan et les conditions auxquelles il pouvait promettre à M. de Richelieu l'appui de son parti.
« Résumons-nous, me dit-il en finissant, l'hésitation de M. de Richelieu, si elle se prolonge, accusera tant de faiblesse qu'elle lui fera perdre la confiance de tous les partis. Qu'il se débarrasse au plustôtde M. Decazes et du maréchal qui luttent contre lui avec trop d'avantages et ruinent chaque jour le terrain sous ses pas. Ce qui rassurera le plus les véritables royalistes, les amis sincères de la monarchie, c'est un ministre de la Guerre dont les intentions ne leur soient point suspectes ; il est donc nécessaire pour ee choix important de les consulter un peu et de ménager jusqu'à leurs préventions. Le général Lauriston aurait leur confiance et je ne balance pas à le demander. Quant au successeur de M. Decazes, nous ne voulons pas influer sur son choix; que la responsabilité en demeure à M. le duc
de Rifhelieu et qa'il se souvienne seulement quêtant que le ministre de la Police subsistera, les destinées de l'État ne seront pas dans ses m:iin«. Du reste, nous ne demandons aucune part active au gouvernement, aucun aulrechmgement dans les hommes, nous ne nous attachons qu'aux choses et nous mettons en première ligne la loi des élections. La mesure que vous projelez de suspendre les élections pendant trois ans est contraire à tous les principes et ne pourrait soutenir une discussion publique. Mieux vaudrait mille fois proposer franchement de changer quelques articles de la Chirte en substituant au renouvellement par cinquième et annuel le renouvellement intégral et septennal'. Le nombre des députés pourrait en même temps (Ure augmenté et l'âge exigé fixé à tiente ans.
«Quant h la liberté dî la prjsse, il faut renoncer à en contester le principe. On d lit S9 conlenterd'une bon ne loi répressive, forte et bim con-ua, dont le dernier article donnerait au Roi la ficulté de soumeltr-î las journaux à la censure dans l'inlervalle des sessio is. »
« On se doute bien que j ; laissai parler M. de Villèle et me bornai le plus possible à l'écouter. Au mom ;nt de nous séparer, il redoubla de frais et de prévenances, mais toutefois avec une mesure, un tact et une finesse dont je fus frappé. « Vous me répétez, me dit-il, que vous voulez vous retirer des affaires et ne pourriez vous entendre avec les hommes de mon parti. Moi, je vous réponds que sans vous il m'est impossible de m'entendre avec le duc de Richelieu, je ne le lâcherai même pas. Il faut nécessiirementque vous soyez auprès de lui pour lui prêter et vos lumières et votre caractère. Ne vous effrayez pas surtout du changement de cette
1. C'est le même plan que M. de Villèle a suivi de point en point quand il a été le maître. (Note du comte MoIé.)
!oL des élections que vous avez faite. Je ne partage pas à son ég.inl les préventions de mes amis et je crois que, si l'opinion eût été (nieux dirigé.i, elle n'aurait produit que de bons résultats, mais vous nâ ferez pas comprendre cela aux royalistes qui ont tant souffert de cette loi. Son changement est indispensable et nous nous entendrions facilement sur le moment et la manière de le proposer. »
" Cette entrevue eut, comme on le voit, peu de résultat, m.iis ma passion pour l'observai ion y avait trouvé amplement h se satisfaire, d bel évèque, vieux débris dà la c )rruplion d'un temps qui ne pouvait revenir, et ce plébéiin royalisle, enfant lui-mèmj d'une révolulion doit il ci»mbatlait les principes, formaient un des contrisles les plu> instructifs et les plus piquants. Le prjmier, beau, lustré, poudré, solennel, llatteur, mais creux, ignorant, borné, les yeux bandés de préjugés et l.i cœur endurci de p 'rsonnalilé. L'autre d'une laideur ignoble, qui s'augm jnt ait par .-a gaucherie et sa négligence, uni dans ses manier. îs, libre d'esprit et de langigj, au fond contenu et rusé sous l'apparence d'un facild abandon, se moquant de l'évèque et de tous ses pareils, qui s'humiliaient devant son génie et attendaient de lui le triomphe de leurs plus chers intérêts. « Le lendemain dimaiicha 20 décembre, j'étais à neuf heures du matin chez le duc de Richelieu. Les pi ins de Villèle et ses demandes l'épouvantèrent; il llottait plus que jamais et penchait même de nouveau à se retirer. Je le quittai vraimmt révolté de tant de faiblesse et je rentrai chiz moi pjur lui écrire que je donnerais siul ma démisson s'il ne se décidait. Il rae répondit de venir le lendemain à une heure, qu'il manderait en même temps Laine et que fui de Richelieu, il aurait pris un parti.
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tt A cinq heures, le marquis de Vérac, qui m'avait cherché tonte la matinée, me trouva enfin chez moi. « Je viens de nouveau, me dit-il, vous conjurer de sauver la monarchie; le imm de M. de Richelieu est sur toutes les lèvres, mais le vôlre est au fond de tous les esprits. Vous serizson héritier et dès à présent g«mvernerez sous son nom Mais hàtez-vous, il y a honte et perdition à tarder davantage. »
« Vérac m'était envoyé par le comité de l'évêque de Pamiers. Je le reçus froidement, en lui répétant que je ne serais jamais le ministre du côté droit, mais que ma démission serait certainement envoyée au Roi sous vingt-quatre heures. Ce n'était pas du tout son compte et il se retira en s'écriant : « que je refusais une belle gloire, une existence immense et que je perdrais la monarchie par mon obstination. »
« Les hommes de la trempe de Vérac, et même ceux valant plus et mieux que lui, ne peuvent supposer que l'on agisse par conviction et par principe. Si l'on se dessaisit du pouvoir par conscience, il» croient que c'est un artifice, une habileté pour le reprendre avec avantage plus tard. Plus ils vous trouvent d'esprit, plus ils se refusent à vous reconnaître un genre de probité qu'ils taxeraient de niaiserie.
« Mais à minuit, comme j'allais me mettre au lit, j'eus un autre assaut à supporter. Bertin de Vaux, l'agent d'intrigue le plus actif et le plus avisé du parti, força ma porte. « Tout est perdu, s'écria t-il en se jetant sur une chaise, tout est perdu si demain malin M. de Richelieu n'a pris un parti. Le côté droit désespéré, furieux de ce que votre entrevue avec Villèle n'a rien produit, ne voudra plus entendre parler de M. de Richelieu et d'un ministère mixte. Vous êtes toute son espérance, il vous désigne comme le sauveur de la
France et l'héritier de M. de Richelieu. Si vous vous retirez, c'est encore sur vous qu'il portera ses regards et il ne désespérera de rien tant qu'il conservera l'espérance de vous voir tout conduire. »
« — M. de Vaux, répondis-je à mon interlocuteur en le fixant dans les yeux, pensez-vous que je connaisse assez peu les hommes et les partis pour me fier k de telles promesses dans le cas même où elles me tenteraient? D'ailleurs, ceux qui vous envoient ici après m'avoir assez ridiculement exalté, ne tarderaient pas à vouloir I me détruire. Je suis aussi incapable de me prêter à leurs desseins qu'eux d'y renoncer. Plus je mûris dans les affaires, plus j'apprends à m'en dégoûter quand elles ne sont pas conduites par un homme de génie, ou livrées à la discussion et à l'examen francs et libres de tous les esprits éclairés. Bien plus par dégoût que par orgueil ou ambition, je suis décidé à ne plus entrer que dans un ministère en république et sans chef ou dans celui où je dominerais sans contestation. » Bertin de Vaux se retira en murmurant et répétant le refrain ordinaire : que je perdais tout par mon obstination.
<( Le lendemain 21, à huit heures du matin, Vérac m'assaillit de nouveau. Cette fois, il se borna à me supplier d'en finir. Je lui répétai que dans la journée le Roi recevrait ma démission. Vérac ne pouvait le croire. Persuadé que ces paroles cachaient quelque artifice par lequel le champ de bataille me resterait, il me souriait finement et ses yeux disaient qu'il n'était pas ma dupe. Après lui, Pozzovint me relancer. C'était à n'y plus tenir. Enfin l'heure indiquée, une heure, sonna. Le duc de Richelieu m'avait fait dire que le rendez-vous était chez Laine. Il y entrait en même temps que moi et nous dit qu'il venait de préparer le Roi à notre retraite.