IV
{( Vous ne pouviez plus mal faire, lui répartis-je ; si vous voulez en convenir, vous avouerez que le Roi n'avait besoin d'aucune préparation pour apprendra qu'il allait vous perdre et au moment où nous parlons, il aura déjà instruit Decazes de nos projets. Le favori, pour ne point paraître aux yeux du public vous avoir chassé, donnera sa démission avant ou en même temps que nous, sauf à se laisser faire une douce violence dans quelques jours pour la reprendre. »
(( — Je n'entends rien à tout cela, répliqualeduc ; il est trop vrai que le Roi m'a affligé par la tranquillité avec laquelle il a abordé l'idée de ma retraite. »
<( Alors Laine nous raconta qu'ayant été le matin présenter à Louis XVIII le nouveau bureau de la chambre des députés, ce prince l'avait reçu avec une froideur marquée et n'avait fait attention qu'à M. de Saint-Aulaire, l'un des secrétaires et beau-père de Decazes, avec lequel il avait eu le colloque suivant :
« M. de Saint-Aulaire, comment se porte votre fille ? »
« — Très bien. Sire, Votre Majesté a trop de bonté. »
« — A-t-elle senti remuer ? »
« — Sire, cela serait scandaleux, il n'y a pas assez longtemps qu'elle est mariée. »
<( — Ah, c'est que les Gascons sont entreprenants. »
♦( Il eût fallu voirie pauvre duc de Richelieu essuyer ce petit récit et l'entendre s'écrier :
« Quel homme ! quoi, voilà tout ce qu'il a trouvé à dire au bureau des députés dans les circonstances où nous nous trouvons ! Voilà comme il reçoit M. Laine au moment où il sait que M. Laine va cesser de le servir I »
« Laine laissait aussi un libre cours à ses lamentations et montrait une douleur et surtout une surprise
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■d'enfant de rencontrer tant d'ingratitude sur le itrône. Nous allions nous séparerquand M. Bellart, ayant forcé la porte, pénétra jusqu'à nous. Quoique très anciennement lié avec Decazes, il était révolté de ses Intrigues.
« Je viens, nous dit-il, poussé par ma conscience, je viens vous déclarer que Decazes bouleverse la chambre, dont je suis membre, par ses intrigues et sans doute il en fait autant de celle des pairs. II travaille ouvertement contre vous trois et n'épargne rien pour vous aliéner tous les partis. Le pressant hier de s'expliquer tête à tête avec lui :
« Mon cher ami, m'a4-il répondu, je ne puis rien vous dire, Je Jie puis rien vous dire encore, mais fai mon plan et dans quinze jours on le connaîtra. »
« Bellart partit. « Eh bien, dis-je au duc, différerezvous encore ? bien libre à vous, mais j'envoie ce soir ma démission au Roi. »
« — Je vais moi-même lui écrire, me répliqua-t-il, attendez sa réponse. Je vais lui écrire d'opter entre ma démission et le départ de M. Decazes pour Londres ou Pétersbourg comme ambassadeur. Si le Roi choisit ma démission, tous mes scrupules seront levés et ma <;onscience aura été complètement satisfaite. » Là-dessus, nous nous séparâmes et M. Laine se chargea de rédiger la lettre du duc de Richelieu.
« Le soir à huit heures, je retournai demander à M. de Richelieu le résultat de sa démarche. Elle lui restait encore à faire et Laine lui apportait seulement son projet de lettre. Il était plat et faible, et accompagné de notes où étaient exposés de nouveau les inconvénients de toutes les manières d'en finir.
« C'en est trop ; m'écriai-je. Ecoutez à votre tour une lettre qui n'est point en projet et que je remettrai tout à l'heure au pied de l'escalier du Roi ! »
« Je leur lus ma démission donnée en quatre lignes et motivée sur les circonstances qui mettaient le ministère dans l'impuissance absolue de faire le bien. M. de Richelieu alors tira de sa poche une lettre qu'il avait préparée pour son propre compte et toute semblable à la mienne.
« Laine, entraîné par ce double exemple, se met à écrire la sienne devant nous*. Au moment de la ter-
i. Ces démissions étaient ainsi libellées :
16 décembre 1818.
« Sire, c'est avec un extrême regret, mais avec une détermination irrévocable que je prie Votre Majesté d'agréer la démission du poste que j'occupe et que je viens mettre à vos pieds. La conviction intime où je suis de ne pouvoir plus être d'aucune utilité à votre service, Sire, ni au bien du pays, me détermine à cette démarche. J'espère que Votre Majesté voudra bien me dire à qui je dois remettre le portefeuille des Affaires étrangères. Les circonstances dans lesquelles je l'ai accepté et tout ce qui s'est passé depuis plus de trois ans doivent prouver à Votre Majesté que, si je la supplie de me permettre de me retirer aujourd'hui, ce n'est faute ni de dévouement ni de courage.
« Richelieu. »
« Sire, la situation du ministère ne me laissant aucun espoir d'être utile à Votre Majesté et de justifier sa confiance en continuant à la servir, je viens la prier de recevoir ma démission et la supplie de me faire connaître à qui il lui plaît que le portefeuille de la Marine soit remis. « Molé. »
M Sire, je supplie Votre Majesté d'agréer ma démission et de me faire indiquer à qui je dois remettre le portefeuille de l'Intérieur. Permettez-moi, Sire, de vous demander la grâce de me laisser rentrer tout à fait dans la vie privée ; comme député, j'essaierai de servir mon Roi et mon pays de tout mon dévouement. <• Laine. »
Les démissions de Pasquier et de Decazes suivirent peu après :
« Sire, j'apprends que M. le duc de Richelieu a cru devoir offrir sa démission au Roi; si Votre Majesté se détermine à l'accepter je la supplie de permettre que je mette aussi la mienne à ses pieds; je sens trop que dans de telles circonstances ma présence dans les affaires serait plus nuisible qu'utile au service du Roi. Sa Majesté connaît mon dévouement sans bornes, si je perds le bonheur de la servir comme ministre, il me restera au moins la consolation de manifester en toute occasion, comme député, les sentiments et les principes qui ne cesseront d'être au fond de mon cœur.
« Pasquier. »
miner, il s'arrête pour nous déclarer que, quand même Decazes irait en ambassade, il ne reprendra pas sa démission. Alors M. de Richelieu se désespère et s'adressant à Laine avec l'accent du plus vif reproche :
(( Vous voulez donc que je m'en aille, lui dit-il, et livrer le Roi et la France à M. de Talleyrand? Consultez votre cœur. Pensez-vous que j'ai moins envie que vous de sortir de cette effroyable galère? Apprenez, monsieur, que je me ferais couper un bras avec délices pour croire qu'en honneur et en conscience je puis en sortir. »
« Il me vint alors un expédient. « Écoutez, dis-je à Laine, gardez en poche votre démission jusqu'à ce que le Roi ait répondu aux deux autres. De cette manière, vous ne vous trouverez pas engagé et pourrez ne pas la donner si le Roi, optant pour M, de Richelieu, envoie Decazes en ambassade. »
« Laine d'abord y consentit, mais cet inconcevable maniaque n'avait pas fini de nous tourmenter. Redou-
« Sire, une lettre de M. le comte Mole à M. le baron Pasquier m'apprend que M. le duc de Richelieu a prié Votre Majesté d'agréer sa démission. Cette détermination, si elle pouvait être irrévocable et avoir l'assentiment du Roi, me forcerait à mettre à ses pieds le portefeuille qu'il a bien voulu me confier depuis trois ans. Rien au monde ne pourrait m'engager à rester un instant au ministère après M. le duc de Richelieu. Votre Majesté, qui connaît ma résolution à cet égard, a bien voulu souvent l'approuver; je le dois d'autant plus que la divergence d'opinion sur quelques points ou plutôt sur un seul point, entre les ministres, et particulièrement entre M. de Richelieu et moi, a seul pu causer cette détermination. Dès l'instant que cette divergence a commencé à paraître, j'ai manifesté au Roi et à M. le duc de Richelieu l'intention de me retirer, je dois l'exécuter aujourd'hui et ne pas priver le Roi du service de M. le duc de Richelieu. Bien sûr que Votre Majesté est certaine, et aussi M. le duc de Richelieu lui-même, que tous les deux me trouveront toujours prêt, hors du ministère comme au dedans, à faire tout ce qui sera utile au service de Votre Majesté et au succès de son gouvernement, auquel j'appartiendrai toujours de vœux et d'intention, comme j'appartiendrai de cœur et d'âme à Votre Majesté, tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines. « Decazes. »
tant de nouvelles variations, j'avais saisi la lettre du duc pour la porter avec la mienne à l'escalier du Roi. Je partais quand Laine me retint par le bras au moment où je passais la porte. Il supplia M. de Richelieu d'attendre encore : « Une telle émotion, nous dit-il niaisement, peut faire remonter la goutte du Roi dans son estomac. »
(( — Avez-vous donc oublié, m'écriai-je avec colère, la feçon dont le Roi vous a reçu ce matin et le calme ou plutôt l'indifférence avec lesquels il a entendu M. de Richelieu lui annoncer sa retraite? Croyez-moi, ce prince éprouvera de tout ceci quelque ennui, quelique embarras, mais nul chagrin. Quant à moi, je ne me rendrai pas plus longtemps la fable de Paris avec vous et je vais de ce pas porter ma lettre. »
«' M. de Richelieu, me voyant irrévocablement décidé, me pria de donner aussi la sienne. Je m'élançai dans ma voiture sans regarder derrière moi. Chez le Roi, criai-je à mes gens. Chaque pas de mes chevaux semblait me rapprocher de la délivrance. J'éprouvais une joie d'enfant en pensant que j'allais me retrouver dans la vie privée, ressaisir un peu d'indépendance et ne plus devoir compte au public ni à personne de l'emploi de mes journées.
« Arrivé au pavillon de Flore, je remis les deuxlettres au Suisse avec un battement de cœur que je ne saurais exprimer. Je disais adieu pour toujours aux affaires publiques et je le disais de très bonne foi. Je passai ensuite chez M. Pasquier et je ne le trouvai pas. Voilà ce qu'il ne m'a jamais pardonné. Toute notre querelle entre lui, Decazes et moi se réduisait à ceci. Tous deux ils voulaient éconduire doucement M. de Richelieu et M. Laine, mais en restant aux yeux du public les amis de deux hommes aussi honorables.
conciliant ainsi l'honneur et le profit, et moi, qui n'ai jamais pu supporter d'être dupe ou que la vertu le soit, je leur cédai de grand cœur le ministère, mais je voulais qu'ils fussent atteints et convaincus d'ambition et d'intrigue et reconnus indignes de l'amitié de ceux dont ils se jouaient.
(( Je revins chez M. de Richelieu ai-tendre la réponse royale. Elle ne se fit pas attendre, quatre lignes glacées et adressées au duc accusaient la réception des deux lettres. Pas un mot de regret sur sa retraite, ni de satisfaction de ses services. Lui et Laine en montrèrent encore une surprise d'enfant.
« Rentré chez moi, je réfléchis que Pasquier aurait réellement lieu de se plaindre si je lui laissais apprendre par le public ce qui venait de se passer. Je lui écrivis donc tout ce que j'avais voulu lui dire moi-même lorsque j'étais passé chez lui. Je ne pus conjurer sa colère et il m'a poursuivi de son ressentiment pendant tout son second ministère. En effet, nos démissions données à l'insu de Pasquier et de Decazes prouvaient que M. de Richelieu considérait moins Pasquier et Decazes comme ses collègues que comme des adversaires ou des rivaux.
(( Decazes, en apprenant la nouvelle, courut chez \e duc qui ne le reçut pas, alors il se précipita chez Nesselrode, s'humilia devant lui, offrit de partir sur-lechamp, d'aller aussi loin qu'on voudrait, si cela était nécessaire pour faire rester M. de Richelieu. En même temps, il écrivit à ce dernier une lettre que le duc me montra en la recevant, lettre très adroite et très touchante, où il se mettait entièrement a ses pieds et à sa discrétion, le conjurant au nom du Roi et de la Patrie de ne pas abandonner le timon des affaires, et qu'il terminait par les insinuations les plus noires et les
plus perfides contre moi. M. Pasquier écrivit aussi à M. de Richelieu pour le retenir, mais je dois lui rendre la justice de dire ici qu'il s'interdit toute insinuation contre moi, quoique mes anciennes relations avec lui et nos rapports dans le monde l'autorisassent, bien plutôt que Decazes, à m'en vouloir un peu du secret que je lui avais gardé.
« Tandis que M. de Richelieu et moi lisions ces lettres, le Roi lui fit dire de se rendre dans son cabinet. Tout imposé du message et de l'entrevue, il ne voulut jamais s'y présenter seul et pria M. Laine et moi de l'accompagner. Laine n'était pas plus rassuré; pour moi, non seulement, je me sentais fort tranquille, mais encore fort curieux de ce qui allait se passer. Il était trois heures quand nous partîmes. Nous trouvâmes Louis XVIII à sa place ordinaire dans son cabinet. Sa physionomie et son maintien étaient ce qu'ils sont toujours, évidemment arrangés, mais selon toutes les convenances. Il fut sec et s'efforça d'être imposant pour M. Laine et pour moi. Il tâchait de nous séparer en tout de M. de Richelieu et de nous faire comprendre qu'il nous regardait comme ayant bouleversé le ministère par haine et jalousie de son favori. Pas un reproche, pas une parole ne sortit de sa bouche et cependant il nous était impossible de nous y méprendre. Il prodigua au duc les témoignages et les assurances de son estime et de sa confiance, sans y joindre un mot d'affection et qui partît du cœur. Nous lui rappelâmes la division qui régnait depuis longtemps entre ses ministres et l'impuissance où elle les mettait de faire le bien en continuant de le servir.
« Eh bien, répondit-il, je n'hésite pas à sacrifier la portion du ministère que M. de Richelieu regardera comme imcompatible avec lui. Je connais assez
M, Decazes pour être sur qu'aucun sacrifice ne lui coûtera pour le bien de son pays et ma satisfaction particulière. Je me rends sa caution. »
« Puis s'adressant à M. de Richelieu seul :
K Vous n'ignorez pas que je l'aime, ajouta le Roi en soupirant et d'une voix larmoyante, vous ne l'ignorez pas et vous savez ce qu'il m'en coûtera pour me séparer de lui, mais tout vaut mieux que de vous perdre. »
« Il est à remarquer que Louis XVIII, tout en parlant de se|séparer de son favori, évitait avec beaucoup d'adresse de s'expliquer sur le point important, sur les ambassades. Aussi M. de Richelieu lui répliqua-t-il respectueusement que sa résolution de se retirer était inébranlable. V^oyant donc que nous persistions tous trois, le Roi reprit :
<( Je vois bien que je ne gagnerai rien sur vous ; songez pourtant que vous me réduisez à la déplorable extrémité de recourir à M. de Talleyrand que je n'aime, ni estime. Demain, je veux encore vous présider comme à l'ordinaire. Après le conseil, je vous demanderai si je dois envoyer chercher M. de Talleyrand et si vous me répondez oui, je le ferai venir et le prierai de me composer un ministère. Je compte que jusque-là du moins vous ne m'abandonnerez pas. »
<( En sortant du cabinet, M. Laine, tout ému, dit au duc : « En vérité vous ne pouvez abandonner le Roi si Decazes part pour Pétersbourg, mais dans ce cas-là même, je vous en préviens, vous devez regarder ma démission comme irrévocable. »
« — Si cela est, répondit M. de Richelieu, tout est fini, car aucune puissance ne me fera rester dans le ministère sans vous. »
« Je les quittai pour aller raconter loyalement à
Decazes tout ce qui venait de se passer. Il m'écouta et me reçut politiquement, puis il se mit ensuite à pleurer en parlant du départ de M. de Richelieu et protesta de son mépris et de son horreur pour M. de Talleyrand. Il aurait poussé cette comédie bien plus loin, si je ne l'avais déjouée par mon sang-froid. Toutefois nous nous quittâmes sous de bonnes apparences. Je dinai ensuite avec beaucoup de monde chez l'ambassadeur de Naples et finis ina soirée chez ma bellemère, où il y avait un concert. L'anxiété des salons était au comble et le vœu général était que M. de Richelieu et moi restassions, en laissant partir Laine dont on accusait l'amour-propre d'avoir amené la dissolution d'un ministère qu'après tout on regrettait.
(( On se doute bien que je dormis peu pendant la nuit qui suivit. Je la passai en grande partie à réfléchir et je commençais à concevoir quelques scrupules de la part que j'aurais à la retraite de M. de Richelieu, retraite qui faisait passer le gouvernement de ma patrie des mains les plus pures et les plus vertueuse» en celles d'un intrigant subalterne ou de l'homme d'État le plus corrompu et le plus méprisé.
(( Peu à peu cette idée grossissant dans ma tête et pesant sur ma conscience, je me lève avant le jour pour écrire à M. de Richelieu que je suis à sa disposition et que je consens à rester ministre avec lui-même dans le cas où M. Laine se retirerait, mais à la condition très expresse que Decazes partira sur-le-champ pour une ambassade. Au moment où je cachetais ma lettre, j'en reçus une de lui. Il n'avait pas plus dormi que moi et l'esprit tourmenté des mêmes idées, le cœur plein des mêmes sentiments, il m'écrivait pour me conjurer de ne pas l'abandonner comme Laine et de rester ministre avec lui, si Decazes partait pour
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Pétersbourg ou Naples. Ma lettre répondant d'avance à la sienne et prévenant son désir, je me hâtai de la lui envoyer.
(( A une heure, je le vis accourir et, se jetant à mon cou, me remercier avec effusion. Il me montra la lettre que, d'après la mienne, il venait d'écrire au Roi, pour lui dire qu'il se dévouait encore une fois et consentait à reprendre le ministère, le jour où il saurait M. Decazes en route pour son ambassade.
« A deux heures nous nous rendîmes ensemble dans ma voiture à ce conseil que le Roi avait voulu encore présider. M. de Richelieu entra seul dans le cabinet intérieur où se tient Sa Majesté et en sortit au bout d'un quart d'heure avec Elle. Le conseil fut court et sans résultat. On n'y traita que des affaires de peu d'intérêt. Le Roi avait sur son visage l'expression d'une profonde douleur. Quand Decazes fut à son tour de travail, il proposa la grâce du général Grouchy et le rappeldes plus marquants d'entre les proscrits. Il semblait faire son testament et voulait mettre le comble à sa popularité par les derniers actes de son administration. Après le conseil, nous le vîmes entrer chez le Roi et je sortis avec le duc, qui m'apprit que Louis XVIII consentait à tout et que le favori partait à quatre heures.
« Je fus chez Decazes comptant le retrouver tel que je l'avais laissé après notre dernier entretien. Il n'était pas revenu des Tuileries et je restai en face de Pasquier et de Roy qui l'attendaient aussi. La figure et l'accent de M. Pasquier en me parlant exprimaient plus de colère etd'animadversion que toute sa manière d'être et de sentir n'en comporte naturellement. Quelques mots qui lui échappèrent indiquaient qu'il ne me pardonnait pas d'avoir amené un éclat et fait cesser
une indécision que tous ses efforts, réunis à ceux de Decazes, tendaient à prolonger. J'essayai d'engager la conversation ; alors, contre son ordinaire, ne pouvant plus se contenir, il parla avec fureur et presque avec haine de Laine et de M. de Richelieu. Roy gardait le silence, mais tout annonçait qu'ils l'avaient travaillé et qu'il était à eux. Enfin Decazes entra, et tous ensemble nous tâchâmes de lire sur sa figure les nouvelles qu'il apportait.
« Eh bien, dit-il, d'un son de voix doux et mielleux qui attestait l'extrême violence qu'il se faisait, tout le monde reste et seul je pars, le ministère de la Police est supprimé. »
« A ces mots le désappointement, le dépit de Pasquier me parurent au comble, mais Decazes prenant le ton résigné et l'attitude d'une victime :
<( Je m'en irai, puisqu'on le veut., je quitterai la France, je me séparerai de ma femme qui commence sa première grossesse et qui pourra en mourir. »
« Pasquier et Roy se récrièrent sur tant de barbarie, et moi, au lieu de joindre mes lamentations aux leurs, je me retirai, pouvant à peine me contenir et pensant que si Decazes voulait se rappeler d'où il était parti et comment il était parvenu, il ne se trouverait pas si infortuné de représenter le Roi de France à Pétersbourg, à Londres ou àNaples. Mais, en passant devant la porte de M. de Richelieu, j'y entrai et lui tins mot à mot ce discours :
« L'indécision est un mal contagieux ; vos scrupules m'ont gagné ; je me suis reproché de priver la patrie des services d'un homme tel que vous et je vous ai promis de rester avec vous, si cela pouvait prévenir votre retraite. Ici comme en beaucoup d'autres circonstances de ma vie, mon premier mouvement a été
le meilleur et mon instinct me guidait mieux que ne l'a fait la réflexion. Votre retraite et la mienne sont inévitables et nous devions pour notre dignité comme dans l'intérêt public céder beaucoup plus tôt le terrain à une autre administration quelle qu'elle fût. Où voulez-vous que vous et moi trouvions les éléments d'un ministère et avec quels hommes ou quel parti pourrions-nous marcher? Le côté gauche et les purs libéraux? Ils sont à Decazes, quoiqu'ils se proposent bien de le renvoyer un jour. Le côté droit? II ne vous accepterait aujourd'hui que pour vous rejeter demain et moi je ne serai jamais à ses yeux, quoi que je fasse, qu'un bonapartiste auquel il prétendrait arracher incessamment de lâches complaisances. Enfin les deux centres? Le centre gauche, composé des doctrinaires, a voué une haine implacable à M. Laine et il ne vous croit plus nécessaire; j'y ai des amis, on m'y estime, on s'y entendrait avec moi, mais on ne m'y pardonne pas de m'être rangé de votre côté dans notre crise ministérielle, et de n'avoir pas imité les doctrinaires dans l'appui provisoire qu'ils prêtent à Decazes pour vous renverser. Vous n'auriez donc que le centre droit qui marcherait sous vos drapeaux ; une poignée d'hommes sans talents et qui ne se recommandent que par leur facilité à se laisser gouverner. Vous le voyez donc, vous ne pouvez rester ministre qu'en faisant franchement alliance avec la partie la plus modérée du côté droit et dans ce cas, je ne puis vous être bon à rien. En m'obstinant à rester avec vous, je ferai inutilement le sacrifice de mon caractère et de ma réputation, sacrifice qu'on ne doit à personne et qu'aucune amitié, aucun dévouement personnel ne justifient et surtout M. Laine vous quittant, je passerais pour avoir écarté tous mes collègues, balayé le terrain
autour de vous afin de rester le maître et de gouverner avec vous ou par vous. »
u Ici l'on vint nous interrompre, mais je vis bien que je n'avais pas encore convaincu M. de Richelieu. Il était six heures et il voulut que je restasse à diner avec lui. Pendant que nous étions à table, on lui remit un billet qu'il me fit passer aussitôt après l'avoir lu. Il était de Decazes et ainsi conçu :
« J'ai donné entre les mains du Roi mon assentiment h tout. Vous ne pouvez douter qu'aucun sacrifice me coûtât pour son service. Le lendemain du jour où j'aurai reçu mes instructions et mes ordres, je serai :parti. »
(( Vous le voyez, dis-je au duc en lui rendant le hiillet. Decazes prend le rôle de victime et se donne toutes les apparences du dévouement. Voyez ce que vous voulez faire, soit que vous laissiez le Roi s'arranger avec M. de Talleyrand, soit que vous formiez avec le côté droit un nouveau ministère. »
(( M, de Richelieu inclinait à ce dernier parti, mais il voulut auparavant tenter encore un effort pour retenir M. Laine. « Passez par mon jardin, me dit-il, courez, suppliez encore en mon nom M. Laine et rapportez-moi sa réponse définitive. » Je fus bientôt de retour, M. Laine avait été inébranlable.
u Alors M. de Richelieu aborda franchement pour la première fois l'idée de composer un nouveau ministère et désira que nous nous réunissions le lendemain chez lui à quatre heures, M. Laine, M. Pasquier, M. Roy et moi, pour lui trouver des collègues. On se réunit en effet et le résultat fut que M. Laine se chargea de proposer à M. Guvier l'Intérieur, Pasquier à M. Siméon la Justice ; M. de Richelieu devait proposer à Lauriston la Guerre et à M. de Villèle la Marine. Je
devais offrir à M. Mollien les Finances. Guvier, Siméon et Lauriston acceptèrent sans hésiter, M. Mollien demanda la journée pour réfléchir et Villèle dit qu'il ne prendrait un ministère que si je gardais le mien. M. de Richelieu les convoqua tous pour le soir dans son cabinet avec moi qu'il voulait de nouveau garder, ne fût-ce que pour faire accepter Villèle. Je vis 'le moment où cette réunion se terminerait d'une manière burlesque ; à mesure que l'on s'expliquait davantage, on s'entendait moins et le nouveau ministère se trouvait composé d'éléments si hétérogènes qu'il faisait regretter l'ancien. Les plus affamés n'en voulaient plus, tous refusaient, excepté Lauriston, qui, les larmes aux yeux de manquer une occasion si belle, nous suppliait tout au moins d'essayer.
« Quand ils furent partis, M. de Richelieu me demanda ce que M. de Villèle m'avait dit en me prenant à part dans l'embrasure d'une croisée.
« Vous ne le devineriez pas, il m'a demandé pourquoi je ne voulais pas être ministre avec lui. »
(( — Et que lui avez-vous répondu, reprit le duc en souriant ? »
« — Que je ne pourrais être ministre avec lui qu'en me rendant l'instrument aveugle ou furibond de son parti et en me mettant aux ordres des mêmes passions que lui, Villèle, mettrait tout son savoir-faire à diriger et à contenir. Ce qui vous surprendra peut-être davantage, c'est que M. de Villèle a eu la bonne foi d'avouer que je pouvais bien avoir raison. »
« — Mais enfin que faire? » s'écria le duc désespéré. Il envoya chercher Laine et la discussion s'engagea de nouveau. J'opinai fortement pour laisser la place à M. de Talleyrand ou même au favori.
« L'opinion, ajoutai-je, va si vite, Decazes la tra-
vaille si bien qu'il faut nécessairement se jeter dans la droite ou dans la gauche. Vous n'êtes homme, si je ne me trompe, à faire ni l'un ni l'autre. »
« Laine fut de mon avis, mais le duc monté par ses sœurs, Vérac et la coterie, répétait toujours qu'il était de son honneur et de son devoir de tout faire pour rester. Il voulut encore que nous nous réunissions le lendemain à dix heures chez lui. Laine, Roy, Pasquier et moi, pour examiner si nous ne pourrions conserver nos portefeuilles et donner seulement ceux de la Guerre et de la Police.
(( Le soir j'ouvris ma porte, et mon salon se remplit aussitôt de pairs et de députés. Les progrès de l'opinion libérale m'effrayèrent, ils rendaient Decazes de plus en plus inévitable et promettaient de l'entraîner bientôt h son tour. En même temps, un nouveau numéro du Conservateur parut avec des articles signés des chefs des ultras, qui prouvait jusqu'à quel point ce parti était ingouvernable et incorrigible.
« Le vendredi, jour de Noël, nous nous réunîmes donc chez M. de Richelieu qui pria chacun de nous de lui dire son avis. M. Laine opina le premier et selon sa coutume fit ressortir les inconvénients de tous les partis sans en proposer aucun. « Si nous restons tous les cinq, dit-il en finissant, si nous donnons seulement des successeurs au maréchal et à Decazes, nous devenons tellement impopulaires que nous ne pourrons obtenir des chambres autre chose que le budget, mais le budget une fois adopté, il est possible que nos chances s'améliorent et que nous nous affermissions. » Le fait est que Laine était partagé entre son désir de rentrer dans la vie privée et le dépit de voir Decazes et les doctrinaires l'emporter sur lui.
« Roy soutint très franchement que nous devions
nous retirer, attendu que nous ne pouvions plus faire le bien. Pasquier aurait encore voulu du replâtrage et que nous essayassions de demeurer tous les sept à notre place. De tous les avis, c'était le plus insensé et le plus contraire à notre considération et à notre dignité, mais Pasquier pouvait avoir ses vues, car c'eût été sur le duc de Richelieu que fût retombée toute la honte d'un pareil raccommodement.
« Mon tour venu, je m'exprimai ainsi : « Ce qui était possible il y a huit jours ne l'est plus aujourd'hui ; l'opinion enhardie par nos hésitations et nos délais, excitée par de puissantes intrigues, a pris une force et une autorité auxquelles on ne peut plus résister. Informée de nos divisions, irritée par le renvoi de deux ministres populaires, elle nous refuserait tout dans les chambres, excepté le budget. M. Laine et moi y serions l'objet de l'animadversion de nombreux partisans de M. Decazes; il ne reste donc plus qu'à se placer à la tête d'un mouvement qu'on ne saurait désormais réprimer, mais qu'il est encore possible de diriger ; c'est ce que M. Decazes seul peut entreprendre, car M. de Talleyrand ne ferait que lui servir de marchepied. (Ici je vis le front de Pasquier s'éclaircir et son visage prendre pour moi une expression gracieuse tout à fait remarquable.) 11 faut donc, continuai-je en le regardant, que Decazes forme un ministère avec ceux d'entre nous qui pensent comme lui. (Ici Pasquier m'interrompit pour dire qu'il n'entrerait certainement pas dans le mini^^tère de Decazes.) Je le crois, repris-je, puisque vous le dites, mais je ne le comprends pas. Il n'y a rien que d'honorable à être conséquent et à suivre toujours la même ligne dans sa conduite. M. de Richelieu pouvait former un ministère entièrement neuf, parce qu'il le dotait de son