IV
nom et de sa personne. Mais M. Decazes ne le peut pas. II n'est que l'expression et le chef d'une opinion que partagent plusieurs de ses collègues dont il ne doit pas se séparer. »
« M. Laine, tout en applaudissant à mes paroles, ne put encore une fois contenir son dépit et se résigner doucement à voir Decazes triompher.
(( Tout cela est fort bien dit, s'écria-t-il, mais Decazes est déshonoré s'il succède à M. de Richelieu. »
« — Oui, reprit Pasquier, et je suis garant qu'il s'y refusera. »
<( — Alors, continuai-je, il faut que M. de Talleyrand lui serve de marchepied et forme un ministère transitoire, car le ministère définitif, en tant que les ministères sont définitifs, sera celui de Decazes. »
(( Ici je crus que Pasquier m'embrasserait. Il fut convenu que nous irions tous à la messe du Roi et qu'après, M. de Richelieu et M. Laine entreraient chez Sa Majesté pour lui annoncer qu'Elle devait choisir entre M. Decazes et M. de Talleyran.d. Louis XVIII, qui dans tout ceci servait fidèlement d'écho ou de compère à son favori, répondit que c'était bien mal connaître M. Deçàzes que de le croire capable de s'emparer de la dépouille de M. de Richelieu, qu'à la première insinuation qui lui en avait été faite, il avait répondu que ce serait la seule chose qu'il ne ferait jamais, même pour plaire au Roi.
« Cependant, le pavillon de Marsan et le prince qui l'habitait n'avaient pas encore perdu l'espérance. Monsieur écrivit encore ce jour même à M. de Richelieu pour le conjurer de se mettre à la tête d'un ministère nouveau et d'épargner au Roi et à la France le malheur et la honte de revenir à M. de Talleyrand. J'appris aussi que M. de Villèle avait été enfermé deux
heures avec M. de Richelieu et que ce dernier m'en avait gardé le secret. Pasquier vint me voir et me parut tout joyeux.
« Nous avons parlé à merveille, me dit-il, dans notre dernière réunion et tout cela finit le mieux possible pour les personnes. Nous sortons sans nous commettre av«'C aucun parti et nous sortons tout entiers. M. de Talleyrand ne durera pas trois semaines et il n'est aucun de nous qui ne puisse en toute sûreté d'honneur et de conscience entrer dans le ministère qui lui succédera. »
« Le samedi 26 h neuf heures, je fus chez M. de Richelieu et j'y trouvai tout changé. Les efforts de Monsieur et les intrigues de ses amis l'avaient emporté sur les défiances et les répugnances du duc, qui s'occupait très sérieusement de former un ministère avec Vilièle et M. Laine. Il me proposa d'y entrer, en homme qui no doutait nullement d'être refusé. Je répondis qu'il savait bien que je ne pouvais être ministre avec M. de Vilièle. Il essuya de Roy le même refus, alors il revint à moi avec de vives instances, mais sans pouvoir m'ébranler un seul instant. Enfin, désespérant de composer un ministère, il écrivit au Roi de regarder sa démission comme irrévocable. Ce prince lui répondit sur-le-champ qu'il l'acceptait et allait pour\'oir à le remplacer.
« Il nous restait à prendre congé chacun à notre tour de Louis XVIII en usant pour la dernière fois du privilège d'entrer dans son cabinet. Pour cela, nous prétextâmes quelques signatures à lui demander encore. Laine y fut dans la journée; le Roi signa sans le regarder et sans lui dire seulement bonjour ni bonsoir. Le lendemain dimanche, j'y fus avant la messe, il fronça le sourcil en me voyant entrer et
redoubla ces airs imposants que dans l'occasion il savait si bien prendre. -Quand je lui demandai sa signature pour une ordonnance, fort indifférente d'ailleurs, il hésita et sa figure me disait : « De quel droit ? Vous n'êtes plus mon ministre. » Toutefois il signa sans proférer une parole et je me retirai.
« Le duc de Richelieu, à force d'agitations et d'ébranlements nerveux, était tombé gravement malade. L'opinion publique se prononçait contre le retour de M. de Talleyrand au ministère et Decazes ne quittait pas le Roi. Il entrait chez Sa Majesté le soir sur les neuf heures après l'ordre et en sortait quelquefois à une heure du matin. On vint m'avertir que tout le poids du courroux royal retombait sur moi. Decazes avait persuadé à son maître que sans Laine, mais surtout sans moi, le ministère aurait vécu dans une paix profonde et duré autant que le règne. En même temps, le favori avait l'insolence de m'accuser d'ingratitude envers lui, comme s'il avait jamais pu me servir d'appui dans ma carrière. Tous ses amis parlaient avec horreur du projet que j'avais, disaientils, suggéré à M. de Richelieu de l'envoyer ambassadeur à Pétersbourg. Ils ne se seraient pas exprimés autrement s'il se fût agi de l'exiler en Sibérie. M. Laine, et je regrette amèrement d'imprimer la tache à son caractère, eut la faiblesse de rejeter aussi sur moi ce prétendu exil de Decazes et de trahir la vérité en se représentant comme ayant toujours blâmé un procédé si cruel.
(( Le 27 au soir, Decazes et ses amis tinrent un conseil chez M. Pasquier, où ils décidèrent de ne pas laisser arriver M. de Talleyrand au ministère, dans la crainte qu'ils ne puissent ensuite s'en débarrasser quand ils le voudraient. Enfin le hindi 28 décembre, Decazes
DU MIMSTERE RICHELIEU. 213
pressé par tous les siens de surmonter ses scrupules et de s'emparer de la succession vacante de M. de Richelieu, alla chez ce dernier pleurer, gémir, jouer une dernière fois la comédie et en sortir pour accepter. « Le duc de Richelieu, toujours malade et en proie à de violentes attaques de nerfs, était renfermé chez lui. Le Roi fit passer à son neveu Jumilhac son nom et sa pairie ducale, mais sur sa demande et non pas de propre mouvement. Le favori faisait sentir à M. de Richelieu ses rigueurs à travers le monarque. Le ministère de la Marine fut offert à Roy qui aurait gardé volontiers les Finances, mais qui ne voulut pas déchoir, ni surtout s'avouer inférieur à M. Louis comme financier. Le nouveau ministère fut ainsi composé : le général Dessolle, président du conseil et ministres des Affaires étrangères; M. de Serre, garde des Sceaux; M. Louis, ministre des Finances; Decazes, ministre de l'Intérieur; le maréchal Gouvion, ministre de la Guerre; Portai, ministre de la Marine. ' »
Telle fut la fin du ministère du duc de Richelieu. Il avait duré trois ans, au milieu des difficultés et des vicissitudes les plus diverses. La cause principale de sa chute fut qu'il était composé d'hommes de grande valeur sans doute, mais trop importants par euxmêmes pour que leurs personnalité pussent s'effacer. M. de Richelieu supportait mal, sans pouvoir lui résister, la faveur dont jouissait Decazes. Decazes, de son côté, enviait l'influence européenne du duc de