RETOUR A PARIS
autres négociateurs, et regardait l'évacuation du territoire comme certaine pour le mois de septembre ou d'octobre de l'année suivante. « Quant à vous, me dit-il, vous serez ministre de la Marine en même temps que Garaman sera ministre de la Maison du Roi ; ce dernier arrive de Vienne, il est en route et l'on n'attend que lui pour faire signer au Roi les deux nominations. » Je vis clairement que Pozzo voulait m'apaiser, et craignait que mon mécontentement n'allât jusqu'à me séparer du ministère; c'est bien moins par l'étendue de l'esprit que par l'élévation de l'âme, qu'on secoue l'autorité des liens communs. Pozzo ne croit pas qu'il y ait un homme sans ambition, ni même que l'ambition et l'amour de la fortune ne dominent pas tous les autres sentiments chez les hommes; je me gardai de détruire son erreur, afin qu'il poussât toujours les ministres à en finir. « Pour ce qui me concerne, lui répondis-je sèchement, je suis loin de partager votre confiance, et d'ailleurs je ne suis pas décidé à accepter ce qu'on me proposera. » Je laissai mon Pozzo sur ces paroles, bien sûr qu'elles opéreraient sur son esprit.
« Depuis que A... m'avait été arrachée, M™^ de Y... triomphait, modestement du moins en ma présence, et redoublait de grâces et d'attentions pour moi ; il n'y a que les femmes pour manier assez délicatement une âme malade, rendre l'espérance à la plus abattue et réconcilier avec la vie celle qui en était la plus dégoûtée. Il n'était pas au pouvoir de ]^me jg Y... de me faire aucun de ces biens-là; ses ingénieux efforts pour y parvenir n'étaient pour moi qu'un spectacle, un sujet agréable d'observation; il lui échappa, d'ailleurs, quelques gaucheries, comme de dire devant moi qu'elle éprouvait depuis trois se-
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maines un soulagement et un bien-être inexprimables, puis, négligemment, et regardant ma ligure dans une glace, que le cousin de A... allait partir pour la terre de ses beaux-parents où il devait passer quinze jours. Repousse par tout ce manège et rassasié de politique, je retournai au Marais chercher un peu de calme auprès de mes enfants. Mais la politique m'y poursuivit; M™^ de Vintimille y recevait des lettres de Pasquier et de l'évèque d'Arles, ami du duc de Richelieu, toutes remplies de moi; l'un et l'autre répétaient que je serais fait ministre à l'arrivée de Caraman. Le gros Mézy, qui s'essoufflait aussi beaucoup dans cette intrigue, lui écrivit toute une conversation qu'il venait d'avoir avec Decazes, et bien certainement pour qu'elle me fût rapportée : « Decazes s'était affligé de ma mauvaise santé, et de ma misanthropie; sa position, avait-il ajouté, en est changée et rend plvs difficile de le faire entrer au ministère. » Ces derniers mots auraient été pour moi un trait de lumière, si déjà je n'avais eu tant de raisons pour suspecter la bonne foi de celui auquel ils avaient échappé. Je dissimulai soigneusement et répondis froidement à M""*" de Vintimille : « Que je ne comprenais rien à ce qu'on appelait ma misanthropie, que malheureusement je savais mieux ce qu'on pouvait entendre par ma mauvaise santé, mais qu'elle ne m'empêchait de rien, et par conséquent ne devait avoir rien de commun avec ce dont il s'agissait; qu'au reste j'irais à Paris et que ma présence ferait tomber tous ces discours. » C'était en définitive le conseil de Mézy et de M™« de Vintimille dont les intentions pour moi étaient franches et bonnes.
« La scène changeait tous les jours ; le plus léger vent qui venait à souffler, le moindre incident suffi-